Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
Publicité
17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Paul découvre la famille exilée d'Esmed.

Bellegarde_jcb

 

-De quoi vivent-ils ?

-Ils ont eu droit à une petite pension sous Dormann car on a considéré qu'ils prenaient leur retraite !   Depuis le changement de régime, ils reçoivent un traitement que vous avez réussi à faire augmenter. Leur vie est donc moins difficile.  Et puis ils ont un jardin. Et des chats que vous n'avez pas vus car ils sont partis à notre approche.

-Est-ce que ça leur suffit ?

-Nous sommes plusieurs à les aider. Je viens régulièrement. Un médecin se déplace  souvent, lui-aussi.

-Et Esmed ?

-Il vient aussi. Il y tient. Ah, il ne vous a rien dit ? Vous commencez à le connaître tout de même.

-En effet.  Ils sont tenus de rester là ?

-Non, plus maintenant mais leur choix doit être respecté. Je leur fais envoyer des vivres, des livres, de la musique et des médicaments. Le croirez-vous ?  Inna apprend la musique à des enfants du village, Irina fait l'institutrice, le père lit autant qu'il le peut...Les deux femmes arrivent même à aller se promener ! 

-Et le père se remettra de sa grippe ? Il paraît faible.

-Il a un cancer, Paul.

-Ah ! Je suis désolé pour lui.

-Nous le sommes tous.

-Il est très malade. D'où le fait qu'ils restent là...

-Oui et non. Je fais le nécessaire pour les contrôles à l'hôpital. Je me déplace plus qu'avant.

Ils venaient d'arriver chez leur logeuse et s'y installèrent. Magda, un peu plus tard, suggéra une promenade dans le village et un thé chaud. Vardar était une bourgade assez laide à laquelle il devait être difficile de s'habituer...

-J'imagine, dit Magda, tandis qu'ils déambulaient dans les rues, que Esmed ne vous a rien dit sur eux...

-Pas grand chose.

-Il élude. Voilà des gens qui n'ont pas fait attention. Ils ne s'occupaient de politique et pensaient qu'on ne les ennuierait pas. Seulement, quand Dormann a pris le pouvoir, on a demandé à Max Kerretz de donner des preuves de son attachement au régime. Comme mon père, il ne voulait pas en entendre parler. on l'a donc remplacé. On remplaçait des instrumentistes de premier ordre par d'autres qui étaient affiliés au parti. Il s'est insurgé, n'a pas fait le nécessaire...

-Et sa femme ?

-Irina était programmée à l'opéra pour de grandes productions mais elle a été mise en arrêt de maladie.

-Comme lui ?

-Non lui, on l'a rétrogradé. Un poste subalterne. Elle,c'était un limogeage.

-Mais pourquoi l'exil ?

-Mécontents, ils ont écrit des lettres et sont allés se plaindre au Ministère de la culture. Ils se sont même adressés au chef de l'état...

Paul se mordit les lèvres.

-Oh non !

Elle poursuivit.

-Mais si. Les sanctions ont été immédiates. Ils ont de la force, je vous assure. Ils étaient tous les quatre ici, au départ et souffraient le martyr. Ils ont réussi à s'en sortir pendant un certain temps. Max, au début, n'était pas malade...Esmed rageait. Ils l'ont poussé à revenir à Dannick sous couvert qu'une parente bienpensante l’hébergerait. Il devait faire amende honorable et signer une sorte de reniement de ses  parents. Un moyen de lui donner une carrière...

-Il l'a fait ?

-Non. Il s'est évanoui dans la nature car la parente en question l'a totalement négligé. Et puis, il ne voulait rien signer. Il a eu des hauts et des bas et sur le tard, surtout des bas, mais bon, je l'ai croisé. Il était maigre, se cachait et avait très faim. Il ne m'a pas parlé tout de suite mais quand il l'a eu fait, je l'ai gardé avec moi. Il a vécu des choses terribles. Il se terrait les derniers temps.

-Il sait pour son père ?

-Qu'il est condamné ? Il n'en parle pas mais il le sait. J'ai fait en sorte que cette famille récupère ses avoirs. Inna et Irina en sont soulagées.

-Vous en avez fait bien plus que moi !

Magda resta circonspecte.

-Nous n'étions pas dans les mêmes champs mais nous avons tenté d’œuvrer...

Ils étaient revenus à bon port et se relaxèrent chacun de leurs côtés avant de dîner. Paul dormit brutalement mais à l'aube, bien avant son supposé départ pour Étoile, il était en éveil. Il avait peur. Au petit déjeuner, Magda eut un appel.

-Il y un souci, dit-elle, Max n'est pas bien. Il faut que je reste. Peut-être faudra-t'il que j'aille avec Irina chercher un médecin à la ville voisine. Vous partirez avec Esmed.

 

Publicité
17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Esmed remplace Magda pour aller à la prison Etoile.

blackrock-locker-key-locations-the-long-dark_feature

 

-Mais les autorisations...

-Elles sont à nos deux noms, je le sais bien, mais il y a une clause suspensive. Si votre accompagnateur est défaillant pour un motif quelconque, vous pouvez le remplacer. Je vais vous fournir un écrit sur l'honneur. Vous me connaissez et avez aidé ma fondation.

-Soit.

Surpris, Paul roula avec elle jusqu'à la maison et en un rien de temps, le jeune homme était là.

-Me voilà.

-Esmed, tu es jeune. Autant que j'y aille seul.

-Elle me tue si vous faites ça. C'est ce que vous voulez ?

-Non, bien sûr que non. Mais que tu viennes est délicat. Tu n'es pas prêt.

-Je le suis.

-Admettons.

Le plus dur s'annonçait. La route grimpait dans la montagne et malgré la conduite adroite de Kerm, le chauffeur, Paul sentait son estomac se nouer.

-Deux heures ?

-Je dirais trois monsieur Kavan. C'est escarpé.

Et Orianitz, le policier qui les accompagnait, ajouta :

Et avec tous ces points de contrôle !

-Le bout du monde.

 

Paul, qui était assis à l'arrière avec Esmed, réfléchissait. Ils parlèrent peu. Les paysages qui se succédaient étaient austères. A leur arrivée, ils pourraient être à deux avec un guide dans le labyrinthe de la prison mais ensuite, Esmed resterait en arrière. Au moins aurait-il pris conscience des paradoxes d’Étoile : d'une part des lieux de désolation mais de l'autre toute une effervescence. Bon nombre d'ouvriers transformaient la prison...

Comme réfléchissait et ne disait rien, Esmed tenta de le détendre :

-On dit qu'il y a déjà toutes sortes d'usines et de vrais ouvriers, pas des prisonniers.

-Il y avait déjà des usines et des travailleurs. Certains prisonniers étaient mêlés à eux.

-Oui mais c'est intriguant d'imaginer ici une vie qui n'est pas carcérale...Il y des familles ici. Il y a même des naissances...

-Oui, c'est positif.

Paul semblait toujours aussi sombre.

-Pourquoi veux-tu y aller ?

-Une nécessité. Plus forte encore qu'auparavant.

Ils s'arrêtèrent à un moment. Un silence monumental régnait en maître dans un paysage de désolation.

-Même pas d'oiseau...

-C'est vrai.

-On prend un café ?

-Oui.

-Tu te souviens de cet endroit ?

-Je voyais des montagnes puis j'étais inconscient. Non, je ne sais pas.

Ils roulèrent encore puis furent arrêtés.

-Qu'est-ce que c'est ?

-La sécurité. La première barrière. Il faut donner les autorisations et ses papiers .

Tout le monde dut descendre. Le chauffeur et le policier durent montrer autant de documents qu'Esmed et Paul. Le jeune homme était

blême, il comprenait mal. Les soldats qui inspectaient le véhicules lui semblaient hostiles.

-Ils ne le sont pas. Ils font leur travail. Et avec moi, ils sont déférents.

-Ah oui, tu trouves. Bon, on repart ?

-Oui.

-Prochaine sécurité ?

-Très bientôt.

-Tu savais tout cela ?

-Oui.

Ils durent s'arrêter plusieurs fois.

Quand ils virent apparaître les hauts murs d'enceinte de l'immense prison, Paul se raidit. Étoile ! Il y avait si longtemps !

-Tu reconnais les lieux ?

-Non.

-Comment cela, Paul ?

-Je vivais sous terre et quand je revenais à la surface, c'était pour aller travailler en usine.

-Mais tu y es bien arrivé ?

-Drogué.

-Et tu en es bien ressorti.

-Oui, mais je n'ai rien vu.

Esmed parut désolé.

Il fallait passer quatre enceintes successives avant de parvenir au cœur de la prison. A la première et à la quatrième, ils furent contrôlés. On téléphonait. Puis, au sortir de l'ultime vérification, deux émissaires les y attendaient. Le chauffeur et le policier s'arrêtèrent là.

-Toi aussi, tu peux rester ici.

-Elle a dit que non. J'ai les autorisations.

-Vraiment obstiné !

Paul et Esmed déclinèrent leur identité puis furent pris en charge par un petit homme en costume gris et manteau passe partout. La cour intérieure était très vaste et devant eux, la prison formait une masse si compacte qu'on pouvait douter qu'elle eût une forme d'étoile. Un silence impressionnant régnait et figeait toute spontanéité. Les deux visiteurs échangèrent un regard puis montèrent dans un petit véhicule sans toit ni portière.

-On ne se déplace pas à pied ?

-Impossible.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Etoile. Les vestiges d'une vie carcérale.

 

oip-fresnes-bolze-510x370

 

A Étoile, les distances étaient vite importantes et Paul avait demandé à avoir une vue d'ensemble. Son gardien, un certain Maval Ersend le promena dans toute la parte émergée de la prison, là où se trouvaient les multiples ateliers de travail mais aussi les logements des personnels subalternes et les entrepôts. Il y avait des structures hospitalières réservées aux travailleurs extérieurs à la prison. De temps à autre, Paul demandait à descendre et le gardien le guidait alors dans un dédale de salles et de couloirs. La plupart des machines étaient encore en place mais il manquait le bruit qu'elles produisaient ainsi que le bourdonnement des voix des contremaîtres et des gardiens. L'hôpital était encore tout équipé et il en allait de même de l'infirmerie. Quant aux petits logements des gardiens, dont certains y vivaient en famille, ils étaient exigus et déprimants. Le guide conduisit ensuite Paul au centre de l’étoile . C'était une immense place vide, nantie de statues grandiloquentes que nul n'avait fait disparaître. On y faisait des défilés, des parades. Ceux qui étaient des travailleurs libres pouvaient s'y réunir : concerts, discours. Il y avait un aérodrome et ses dépendances.

-C'est énorme ! On a fini ?

-Le reste est sous terre.

-Quoi ?

-Il faut prendre des ascenseurs.

-Mais ...

-On y va.

Ils firent comme Paul avait dit. Ersend les guidait, allumant les néons au fur et à mesure. Un dédale de couloirs et de salles s'ouvrait.

-Là se trouvaient toutes les instances administratives. Là siégeait le directeur de la prison et ses adjoints.

-Ce n'est pas dégradé.

-Non, monsieur Barne, c'est en bon état.

 Ils poursuivaient.

-On enregistrait les admissions ici  et là, on effectuait un tri. Diverses salles.

Esmed était confondu.

-Quel tri ?

-Les prisonniers de base, dans différentes branches de l'étoile, les politiques, cas rares à rééduquer dans une branche spéciale, bien équipée. J'imagine que vous savez cela, monsieur Kavan.

-Oui mais j'étais privé de vision. On m'a enlevé mon bandeau quand j'étais dans une sorte d'infirmerie.

Ils virent d'autres salles. C'étaient celles où où on écrivait des lettres factices qui, dès l'incarcération du prisonnier, rassuraient de loin en loin les familles jusqu'à ce que tombe un édifiant silence puis celles où on enregistrait les décès pour une comptabilité qui ne concernait que la prison. Les armoires regorgeaient encore de dossiers, la mémoire des ordinateurs n'avait pas été vidée et d'immenses organigrammes étaient affichés sur les murs.

-Vous avez l'impression que tout est là, lui dit le petit guide, mais c'est faux. Plus de la moitié des documents a été transférée à Dannick et bientôt, le reste suivra.

-La prison est fermée depuis trois ans.

-C'est la date officielle, oui. Elle s'était déjà vidée un peu avant mais ça a été compliqué...

-Oui, je me doute.

Esmed était livide et il fermait les poings.

-Tu vas bien ?

-Oui.

-C'est difficile pour toi.

-Et pas pour toi ?

-C'est un constat terrifiant.

Il fallait poursuivre. Les couloirs se succédaient. Il fallait prendre des ascenseurs.

-Nous touchons à l'aile directoriale.

-Ah oui !

Le bureau du directeur n'avait plus son mobilier mais dans d'autres, il était intact. Le réseau informatique était partiellement désactivée et dans beaucoup de salles réservées aux réunions de travail et au délassement des administratifs, il était inopérant, mais pas dans toutes. Il existait donc bien encore une mémoire vivante, un fichage...

-Vous ne pouvez pas toucher aux appareils ici, mais monsieur Alstrohm, qui va vous recevoir ensuite, vous donnera accès à certaines données...

-C'est très bien comme ça.

Paul tourna longuement dans les couloirs et les bureaux puis fit un signe de tête. Il en avait terminé. Esmed, qui ne disait plus rien, redevint questionneur.

-Tu savais tout cela ?

-Non, pas tout.

-Pourquoi ?

 Je n'étais qu'un détenu. On me droguait et me battait.

-Alors de quoi t'es-tu rendu compte ?

-L'immensité, les catégories de prisonniers, le fait que certains disparaissaient, la violence...

C'était maintenant le jeune pianiste qui était le plus pâle. Ersend le conduisit cette fois dans la zone des appartements privés des gradés de la prison. Les directeurs y avaient vécu là, en famille mais aussi certains privilégiés, dont les instructeurs de première classe les plus méritants. Une bonne partie du mobilier avait disparu mais ce qui restait donnait une idée de la vie confortable et facile qu'on avait pu mener là, tandis que bon nombre de prisonniers s'entassaient dans des dortoirs rudimentaires et mal chauffés.

-Qui logeait ici ?

-Le directeur avec sa famille, le sous directeur, deux ou trois administratifs de haut niveau et les instructeurs de première classe. Ils n'avaient pas droit à des logements aussi beaux mais tout de même !

-Montrez-les moi...

Le dernier directeur en date avait vécu là avec son épouse et leurs deux enfants. Tout le confort avait été mis à leur disposition. Il était aisé de le voir même si les meubles étaient poussés contre le mur et recouverts de housses blanches. Pièces aux belles dimensions, salles de bain bien agencées...

-La vie de château...

-Pour eux, oui, Esmed.

-J'ai envie de vomir.

-Respire.

A son guide, Paul demanda :

-Est-il possible de visiter les logements des instructeurs ?

-Oui, suivez-moi.

Ils avancèrent.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Déambuler dans la prison Etoile. Les logements des instructeurs.

 

 

4. Prison Etoile. Déambulation

Ils étaient en bon état et reflétaient le même souci de confort et de tranquillité.

-Seulement sept logements pour les instructeurs de première classe ?

-Oui mais on m'a dit qu'ils n'étaient pas toujours occupés. Leur attribution était très honorifique.

Contrairement à ce qu'il venait de voir, Paul constata qu'à l'exception de la literie et de la lingerie, tout y était encore en place. Il aurait suffi de garnir les lits de draps et de couvertures, de remplir le frigo, de remettre l'électricité en marche et de monter le chauffage...Winger avait eu droit à un de ces petits mais fonctionnels appartements. Après avoir questionné sans fin les détenus de choix qu'on lui confiait, c'était donc là qu'il venait après les coups de cravache, les gifles, les hurlements et les propos sournois. Il dînait avec les privilégiés, faisait du sport avec eux et, à ce qu'il avait compris, était très apprécié du directeur en place.

-Ils devaient regarder des films, lire des livres, écouter de la musique...

-Les instructeurs de première classe, oui, bien sûr. Ils participaient à de grands dîners aussi.

-Il y avait d'autres logements...Je me souviens...

-Ah oui, pour ceux qui, comme vous, étaient en phase de sortie. Très endommagés et inaccessibles mais en effet, ils existaient.

Paul avait eu l'illusion quand il s'y était trouvé d'être logé au même rang que son instructeur. Encore un leurre...Ils avançaient vers les installations sportives, l'école, le centre de soins et les pièces de stockage pour les denrées rares. Il y avait des chambres froides.A Étoile, les privilégiés pouvaient dîner au champagne en consommant les mets les plus fins...Hallucinant, quand on y pensait.

-Vous avez demandé à voir l'aile des politiques et les bureaux des instructeurs, n'est-ce pas ?

-Oui. Mais il y a les structures médicales aussi.

-Si ça ne vous ennuie pas, on y va  d'abord. Il faudra marcher. C'est un peu loin.

-Dites-moi, avant que nous écartions de cette zone, n'y avait-il pas de quoi distraire sexuellement les administratifs de haut rang, les gradés et les instructeurs ?

Ersand eut l'air gêné.

-Monsieur Kavan, vous évoquez le bordel réservé aux cadres dans votre livre.

-Où était-il ?

-Il est endommagé mais sur un plan, il est localisable.

-Celui pour les femmes ?

-Oui, monsieur.

-Il y en avait un autre...

-On en des traces également. Dans les deux cas, aucune photo. Tout a brûlé.

Pas une lumière, cet Ersend, mais diligent...Ils le suivirent de nouveau. Depuis un moment, tout se faisait à pied et ils étaient sous terre. Quelle étrangeté ! Les prisonniers étaient à l'air libre, ce qui devait, au début, leur donner l'illusion que tout n'était pas perdu et ceux qui les surveillaient s'enterraient. Et puis, les yeux s'ouvraient...

Dans les salles de l'hôpital, tout donnait l'impression que des patients pouvaient arriver pour subir d'étranges traitements.

-Il y a encore tous les lits, les armoires...

-Les médicaments ne sont plus là. Et beaucoup de matériel aussi...

-J'ai compté une centaine une vingtaine de lits. Cela dépasse le nombre de candidats à la rééducation.

-Oui. Il y avait un équipement de pointe de sorte que certains membres du directoire pouvaient subir des interventions ici, comme les détenus de votre catégorie.

-Je l'ignorais.

-Mon successeur vous donnera des listings très à jour.

-Des médecins encore en exercice...

-Je l'ignore, monsieur Kavan. J'ai préparé votre visite mais uniquement avec les documents qu'on a bien voulus me transmettre.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Retrouver la prison Etoile.

FRESNES

 

-Et le bloc opératoire ?

-Venez.

Tout y était intact. Il régnait là un silence assourdissant. Paul frémit. Les implants. C'est là qu'on les lui avait mis. Combien de temps cela avait-il duré ? Ce devait être, à en croire les médecins suédois et anglais qu'il avait vus, des interventions délicates. Où était Winger à ces moments-là ? Quand tout était fini, jubilait-il ? En pensant au sourire de l'instructeur quand il avait appris que tout s'était bien passé, Paul serra les points.

-Il servait beaucoup ?

C'était une fausse question.

-Il était réservé aux membres du directoire et à leur famille et aux seuls politiques en phase de mutation positive. Pour les autres, il y avait une autre section, appelée salle de soins. On n'en ressortait pas vivant,monsieur Kavan, vous le saviez ?

-Oui.

-Quand tout a sombré, un certain nombre de dirigeants et de gardiens ont saccagé ce qu'ils ont pu. Cette « salle » a fait partie de la liste...

-En même temps, l'effet de surprise a été massif. Pas le temps de détruire toutes les traces ! L'armée est intervenue.

-Oui, vous avez raison, monsieur Kavan, il en reste beaucoup.

Esmed très pâle l'observait. Il souffrait beaucoup. Paul tenta de le rassurer.

-Tu vois, tout est vide maintenant.

-Oui...

De nouveau, ils déambulèrent longtemps pour gagner l'aile des prisonniers de choix.

-Dix cellules pour les Politiques...

-Oui, ça devait imposer une sacrée sélection...

-Oui, être choisi n'était pas aussi honorifique qu'on aurait pu le croire !  Vous venez de le signaler.  Les vrais rééduqués étaient peu nombreux.

Ce devrait être trop brutal pour Esmed que rien n'avait préparé à cette visite. Paul demanda à Ersand s'il était possible de le faire se reposer ailleurs.

-Bien sûr, je téléphone.

Le jeune homme s'interposa.

-Je veux continuer.

-C'est concentrationnaire, tu vois bien. Tu es si loin de tout cela.

-Paul, ça me regarde. Je poursuis.

Le petit guide lâcha son téléphone.

-Allons-y.

Il fallut marcher encore. Paul retrouva la cellule qui l'avait abrité et il demanda à y être seul un moment. Il y avait près de de dix ans qu'il avait échappé à Étoile et trois qu'il n'y avait plus de politiques ni détenus normaux. En dernier lieu, il était resté des droits communs...Cela signifiait qu'après avoir reçu ses successeurs, sa cellule était restée vacante...Il en retrouvait bien la configuration. Le petit lit, la salle de bain glaçante, le bureau fixé au sol, les chaises et les pauvres rayonnages... Mais cette fois, il revoyait des visages : celui de Xest, l'immonde gardienne qui le lorgnait quand il était nu et celui de cet imbécile de Koba, qui le réveillait la nuit pour le battre. Il revivait les cris, les gifles, la fouille au corps et cet immonde accouplement que Winger lui avait reproché alors même que probablement il l'avait programmé...Plus d'un an de souffrance...Et l'Instructeur, bien sûr, omniprésent et cruel...

Esmed, muet et en souffrance, ne disait rien. Une nouvelle fois, Paul dut le rassurer.

-Ce ne sera plus jamais une prison, tu sais !

-Ce n'est pas le sujet, Paul, je ne peux pas comprendre.

-C'était une machine à broyer. Je l'ai écrit et ne suis pas le seul.

-C'est la fin de tout. Une désespérance …

Il dut lui serrer le bras pour lui dire de se reprendre. Pauvre Esmed qui réalisait soudain que le sort de ses parents n'était pas le pire !

-Allons voir les bureaux d'interrogatoire.

-Oui, monsieur Barne.

Ce n'était pas si loin, il s'en souvenait et c'était à dessein. Plus on avançait vers le bureau où on était attendu, plus on avait peur...Il se souvenait très bien du bureau de Winger et de nouveau, il demanda être seul. Son courage, encore présent, s'amenuisait et une sourde détresse le remplaçait. De nouveau, et bien que la prison eût cessé toute activité, il était au cœur du mal...

-C'est le bureau où j'ai été interrogé. Je veux y être seul.

-Bien, monsieur Kavan.

Esmed se débattait, comme si Paul lui échappait totalement.

-Non, Paul, écoute !

-Reste avec le guide. C'est le mieux que tu puisses faire.

-Je refuse.

-Pourriez-vous vous écarter ? Je vous appellerai quand j'aurais terminé.

-Bien sûr, monsieur Kavan. Nous quittons ce couloir.

Esmed lança à Paul un regard noir mais obéit.

 

 

Publicité
17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Le bureau de l'instructeur Winger.

interrogationroom

 

Paul entra.

DS. Cinquante-quatre vingt-trois. Deux cent sept neuf.

La disposition des meubles était la même : le bureau, l'armoire, les deux chaises, une autre petite table sur laquelle se pencher pour être mieux cravaché...Manquaient les piles de dossier, le magnétophone, le portrait de Dormann sur le mur et les instruments de torture à leur place dans l'armoire...Les menottes pour attacher à la chaise, les bandeaux pour priver de vision, les couteaux effilés, les pinces...Livide, Paul s'assit sur la chaise des détenus. Qui avait succédé à Markus ? Pendant combien de temps ? Le dernier en date avait-il son don unique pour les gifles, les crachats, les hurlements, les propos violents ? Alternait-il aussi facilement les traitements qu'il réservait aux prisonniers qu'on lui confiait, les menaçant puis les cajolant, les consolant puis les obligeant à lécher ses bottes ? Paul, de plus en plus abattu, se leva et alla ouvrir l'armoire. Elle était vide. Les tiroirs du bureau aussi, l'étaient. Plus rien n'était là mais le cauchemar ne disparaissait pas. A mi-voix, Paul se mit à parler :

-Bonjour Markus. La nouvelle de ta mort violente a du émouvoir, ici.Ton remplaçant a du être monstrueux. Tu étais très sûr de toi mais, tu vois, à l'extérieur, tu t'es heurté à des résistants très déterminés. Ils sont tous mort maintenant, je l'ai su. J'ai rencontré d'autres membres de leur faction. Je sais que ça te réjouis mais malgré cela, tu n'as pas eu raison.

Le silence répondit à Paul qui, pourtant poursuivit :

-Je me suis toujours demandé comment tu en étais arrivé à aimer cela : torturer, extorquer des aveux, dépouiller ceux qu'on te livrait de toute dignité. Je sais qu'avant moi, tu y étais parvenu...Comment un être peut-il à ce point être déserté par toute humanité et considérer qu'il n'aime que le devoir ? Ces femmes que j'ai enseignées ici, elles sont toutes mortes. Tu le savais déjà quand tu m'as dit de leur donner des cours...Elles n'avaient déjà plus rien...Tu as dû être un des ordonnateurs...On a tiré sur elles...Et ces pauvres jeunes filles contraintes de se prostituer...

Les murs d'un blanc mat, les meubles réglementaires, la lumière vive des néons, le carrelage...

DS. Cinquante-quatre vingt-trois. Deux cent sept neuf.

-Tu me faisais la morale, crachais sur mon mariage maudissais mes enfants et dans le même temps où tu faisais en sorte que je sois bestial avec ces jeunes femmes que tu contraignais, tu l'étais toi- même avec des garçons. Tu les battais ensuite ?

Seul le silence régnait.

-J'ai combattu tes idées et continuerai de le faire, dans mes livres  ou d'une autre façon. Mais tu es celui qui est mort deux fois et tu me restes énigmatique...

Il guettait, il attendait. Il avait être peut -être oublié une cache. Il y avait un minuscule cabinet de toilette à côté du bureau. Mais il n'y trouva rien.

De nouveau, Paul se heurta au silence puis il ajouta :

-Tu crois malgré tout que tu as eu raison ? Je sais ce que tu as en tête, je sais ! Ma vie personnelle évolue et toi bien sûr, du plus loin de ta mort, tu cherches à me dire que tout est inutile. Tu te trompes. Plus rien n'est monstrueux.

Il revit la cravache sur la table puis se réjouit qu'elle eût disparu.

-Ton marquage à vie était un marquage provisoire. Saisis-tu la différence ? Tu t'es trompé.

 Il se leva et tourna un moment en rond dans le bureau puis il appela :

-Instructeur Winger ! Markus ! Instructeur Winger...

Il n'y eut aucune réponse et au bout d'un moment, Paul insista :

-Je suis un homme libre !

Au bout d'un moment, il se rendit compte : il avait crié, on l'avait entendu. Il s'assit cependant et resta silencieux. Aucune réponse ne lui vint. Toutefois, son regard fut attiré par une petite mèche de cheveux blonds posée au sol. Comment pouvait-elle se trouver là ? Il se pencha, la prit entre ses doigts et resta interdit. C'étaient des cheveux fraîchement coupés. Il se mordit les lèvres et attendit. Il n'y eut rien de plus.

Quand il sortit, la mèche de cheveux était toujours posée sur le bureau. Elle brillait. Il s'aperçut que Esmed qui aurait du se trouver au bout du couloir, lui faisait face.

-Tu ne devais être là

-J'ai désobéi et l'autre n'a rien pu faire. Sauf téléphoner.

-Bon, c'est fini.

-Ah, tu crois ?

Esmed était transformé. Il était furieux.

-Je parle de cette partie de la visite.

-Tu as parlé à quelqu'un.

-Non, pas vraiment.

-Je t'ai entendu !

-Je t'expliquerai...

-Non, explique tout de suite. C'est là que tu as été interrogé ?

-Rééduqué.

-Tu parlais à ton instructeur alors ?

-Tu le sais, tu m'as entendu.

-Mais il est mort, non ? Il t'a répondu malgré tout ?

Paul toisa Esmed et ne répondit pas. Ils rebroussèrent chemins en silence et se retrouvèrent au centre de l'étoile, dans les services administratifs.

-Merci, monsieur Esrend. Ce fut fort instructif et fort bien guidé.

-Tout le plaisir était pour moi.

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Paul et Alstrholm. Retrouver Etoile.

wehrmacht_soldier_3d_model_c4d_max_obj_fbx_ma_lwo_3ds_3dm_stl_1298889_o

 

Paul devait maintenant rencontrer Per Alstrohm, son second informateur.  Nettement plus stylé que son prédécesseur, il devait avoir trente-cinq ans et portait beau. Il fit preuve d'habileté et de sollicitude.

-Nous allons laisser monsieur...

-Keretz.

-Keretz donc visionner les documents qu'ils souhaitent dans cette salle. Ils seront présentés bientôt dans diverses expositions et sont au point. Et pour ce qui nous concerne, vous allez me suivre. Ils prirent place dans un bureau coquet et bien chauffé.

Esmed fit un signe de tête. Il ne voulait pas.

-Un instant, dit Paul à son guide.

Il s'écarta pour parler au jeune homme.

-Tu dois attendre.

-Tu te retournes contre nous ! Je savais que tu le ferais !

-Mais non !

-Tu es un menteur. On dirait que tout ce qu'il y a ici te fascine !

-Ce n'est pas exactement cela. On parlera plus tard.

 

-Pourquoi plus tard ?

-Je dois poursuivre.

Esmed était sidéré et blessé.

Per Alstrohm fut d'une exquise politesse.

-Revenir dans ces lieux doit être très éprouvant.

-Oui, ça l'est.

-Nous avons beaucoup à nous dire mais avant que nous discutions, je pense que manger quelque chose vous ferait du bien...

-Je ne dis pas non. Nous avons beaucoup marché.

Paul se sustenta puis ils parlèrent.

-Sachant que vous viendriez et qu'il fallait tout de même nourrir vos réflexions, je vous ai préparé des dossiers sur le naufrage de cette prison. Il est bon de savoir que tout ce qui s'y passait de mal a pris fin...Vous y trouverez des photos saisissantes des derniers jours de son existence ! Vous saurez aussi ce qu'il est advenu des prisonniers et quel sort a été réservés aux administratifs coupables de faits dégradants, car il y en a eu. Vous vouliez savoir ce qui était advenu des instructeurs, je crois. Rien n'a été ébruité mais aussi affolant que cela puisse paraître, ils se sont tous donnés la mort. Certains l'ont fait quand le mécanisme de la prison s'est enrayé car il y a des émeutes et des révoltes ici. Les autres se sont tués après. Le plus curieux est qu'ils avaient réussi à s'enfuir et à se cacher...Ils avaient moins de chances d'être reconnus que les gardiens de base, qui rudoyaient beaucoup de prisonniers, mais voyez-vous, ils l'ont fait...

-Le mien est mort dans une embuscade.

-Oui, c'est une exception.

Il fit apporter du café et une riche collation car l'heure tournait et Paul paraissait avoir froid.

-Je crois que vous savez qui ont été vos délateurs...

-Oui.

-Ils sont vivants ?

-Certains d'entre eux, oui. Ils se portent fort bien !

-Il y avait beaucoup de dénonciations calomnieuses, je ne vous apprends rien et d'autres très arbitraires. Mis à part les droit commun, dont a, quand on l'a pu, réexaminé les dossiers,  la plupart des gens qui ont été emprisonnés ici ont recouvré la liberté. Leurs séquelles sont diverses. Quant à tous ceux qui encadraient les prisonniers, certains ont été sanctionnés et d'autres font l'objet de recherches...C'est une période compliquée...

-Oui, je m'en rends bien compte.

-Je ne vous cache pas...

-Qu'ils ont retourné leur veste, je m'en doute bien.

-Mais vous souhaitez qu'on en revienne à votre cas, ce qui est compréhensible...Vous en savez plus que moi sur celui qui devait vous rééduquer donc je n'insisterai pas. Par contre, pour avoir bien étudié la question, je dirais que les instructeurs n'étaient pas tous comme lui. En général, ils étaient moins violents physiquement car ils laissaient ce soin à d'autres ; par contre, ils pouvaient interroger jour et nuit, ce que le vôtre n'a pas fait. Une fois le programme de rééducation enclenché, il suivait de prêt leur proie mais il n'y avait pas forcément d'élection. Votre instructeur semble vraiment vous avoir choisi. Il voulait s'attacher à vos pas. Je n'invente rien, je vous ai lu. Ce n'était pas courant d'agir ainsi...

-Vraiment ?

-Oui, vraiment. Et ça a dû rendre votre tâche difficile car vous avez reçu de la détestation mais aussi de l'empathie.

-Un damné à qui on explique qu'il a droit à une étrange rédemption...

-J'imagine que c'est cela et je pense que vous avez su trancher dans le vif.

-Je pense. Néanmoins...

-Oui, je vous écoute.

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 1. Paul en prison. Battles malmené.

 

 

6. Affaiblissement et compromission. Paul en prison.

Paul est enfermé à la prison Etoile où il est rééduqué par l'instructeur Winger. Traitements médicaux, maltraitance et interrogatoires serrés font partie du programme. Malgré sa vaillance, celui qui fut Battles commence à s'affaiblir.

Tout de même, il y avait cet amour partagé, ce mariage, ces deux enfants et ces retrouvailles malgré les difficultés. Lisbeth...Il restait à Paul à s'accrocher à ces moments de lucidité où il se reprenait mais ils duraient peu. Il y eut des jours où il s'effondra au travail et où le remit en cellule. D'autres où il devint fou furieux d'être ainsi enfermé et où on dut l'attacher. Alors qu'il supportait bien Koba, il se mit à le haïr. Comment supporter une compagnie uniquement masculine ? Un soir, Paul se tapa la tête contre les murs à s'en blesser...Markus Winger arriva très rapidement et à deux, ils réussirent à faire asseoir Paul et à le menotter.

-Qu'est-ce que tu as ? Tu es hagard !

-Je suis enfermé avec lui. Je ne veux pas !

-C'est réglementaire.

-Il me suit partout.

-C'est une simple routine. Ne panique pas : ce gardien est comme ça, il est insistant. En même temps, c'est un très bon élément.

Paul rageait et pleurait.

-Instructeur, je vous en prie...

-Bon il va partir. Voilà, il part ! Regarde-moi ça ! Tu as le visage en sang. Tu as de la chance de m'avoir pour instructeur. J'ai apporté de quoi te soigner...

En effet, il désinfecta ses plaies et mit un pansement sur certaines d'entre elles. Quand il eut fini, il jeta dans une corbeille la gaze et le coton souillés dont il s'était servi. Il avait, pour opérer, placé son visage tout près de celui de Paul et de temps à autres, il plongeait ses yeux bleu dur dans les siens. C'était bien là l'essence du mal, l'intention nichée dans ces regards... Je suis persuasif et violent, tu n'as plus de libre arbitre, tu dépends de mon bon vouloir et comme je suis un être cruel...

-On va parler...

Il lui désignait un siège dans sa cellule. Comme Paul s'asseyait, le gardien revint, remit de l'ordre et tendit un verre d'eau et un médicament à l'instructeur.

-Bois.

-Non !

-Comment ça, non ? Tu n'as pas toute ta tête, là. Prends ce calmant, c'est un ordre.

Paul secoua la tête négativement.

-Intraveineuse. Je téléphone ? Comme ça tu repartiras avec Koba et d'autres. La dernière fois, ça ne t'a pas plu, l'infirmerie, l'hôpital...

-N'en faites rien...Instructeur...

-Parfait. Bois.

Paul céda et resta un moment silencieux et prostré. L'instructeur allait et venait dans sa cellule, vérifiant que tout y était réglementaire. Quand il fut satisfait, il prit une chaise qu'il plaça en face de celle de Paul et s'assit très près de lui. Leurs genoux se touchaient.

-On dirait que ça va mieux…C'est la fin de la phase 2. C'est normal ce qui arrive.

-Qu'est-ce qui arrive ?

-Il y a encore des moments où tu ne peux admettre que c’est nous qui avons le dessus, mais plus ça va, plus tu comprends que tu te trompes. Le pouvoir, c'est nous qui l'avons, pas toi...

Paul frémit et Winger se pencha pour lui parler à l'oreille avec méthode et douceur. Il était très beau et Paul, bien qu'il eût l'esprit embrouillé, en avait conscience. Il avait cet harmonieux visage près du sien, cette belle ligne de sourcils et cette voix...

-En termes imagés, tu te fais mettre continuellement car tel est notre bon vouloir, le mien surtout... C’est difficile et douloureux...Il faut que tu lâches tout ce à quoi tu t'es accroché, cette parodie d'héroïsme. Tu n'es plus cette personne, Paul et si tu l'es encore parfois, c’est pour peu de temps. Tu es vaincu...Tu sais, ça ?

Et sûr de son effet, il poursuivit en effleurant de ses lèvres la joue de Paul :

-Tu comprends ?

Le prisonnier releva sauvagement la tête et cria de nouveau à plusieurs reprises.

-Chut, voyons...

Il voulut se lever mais l'instructeur le retint par le bras et le surprit en l'embrassant sur les lèvres sans insister. Il avait une haleine légèrement mentholée. Une cigarette qu'il avait fumée, peut-être...Paul aurait dû être choqué mais curieusement, ce baiser fit tomber sa colère. Après lui avoir souri brièvement, Winger se leva et l'invita à faire de même.

-Tu vas continuer avec Koba. Il n'y aura plus de fouille au corps et la nuit, tu dormiras seul, entravé certes mais non plus filmé. Ton gardien aura ordre de me prévenir en cas de problème. Et de toute façon, je serai là chaque soir.

-Instructeur...

-N'est-ce pas un honneur ?

Paul acquiesça sans y croire mais dès le lendemain, Winger entra dans sa cellule juste avant l’extinction des feux. Souriant, il regarda Paul retirer ses vêtements et se doucher avant de revêtir le pyjama réglementaire. Quelquefois, tout se passait très vite mais à d'autres moments, Winger lui disait de rester nu et l'observait. Lentement, il tournait plusieurs fois autour de lui en se raclant la gorge et Paul était brusquement sensible à son odeur. Qu'est-ce c'était ? Menthe et vétiver, des fragrances masculines subtilement mariées...Au bout d'un moment, il lui disait de s'habiller et partait.

-Parfait, détenu, tu sais me complaire.

Et Paul devait bien s'avouer qu'il avait raison. Les entretiens se poursuivaient et tendaient tous vers le même but : faire reconnaître à ce prisonnier anonyme l'imposture de sa vie passée. Il avait un journaliste à la mode, un fin lettré, un mondain et un homme à femmes mais tout cela était vain. Son mariage surtout, que l'instructeur présentait comme un long mensonge. Même son rapport à la paternité était douteux. Il s'était débarrassé de ses enfants, lui-même ayant été un fils étrange.

 

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Infaillibles et cruels instructeurs.

 

 

-Vous présentez les instructeurs comme des êtres sans faille...

-Ils avaient la formation requise.

-Pourtant une fois, je me souviens, ma gardienne m'a incité à la posséder. C'était en dehors de tout ordre, de toute consigne ; Mon instructeur en a été incommodé...Il semblait ne rien avoir contrôlé.

-Les candidats à la rééducation étaient si peu nombreux et ceux qui les encadraient si rigoureusement choisis que je peine à vous croire. Ça aura été une ruse de plus...

Paul, qui avait enfoui au plus profond de lui cet épisode avec la gardienne Xest, savait désormais de quoi il retournait...

-En même temps, je voudrais nuancer l'avenir que vous auriez eu à Dannick avec lui. Ces gens-là avaient des codes moraux qui leur étaient propres. Je dispose sur certains instructeurs de documents secrets qui m'ont permis de mieux cerner leur personnalité. Le vôtre paraissait intouchable. A priori le directeur en place, bien que marié et père de famille, avait du goût pour lui. Ils se voyaient discrètement. Ne croyez pas que je m'érige en juge face à ce type d'attirance. Ici, il y a une note perverse. Voyez-vous, celui dont on vous a crédité avait de forts appuis politiques.

-De type à intimider un directeur de prison ?

-A sérieusement l'influencer, oui. Même si vous lui êtes supérieur, face à quelqu'un d'aussi puissant, vous cédez.

-Tue celui-ci, ne tue pas celui-là...

-Je crois que c'est cela. Il y a aussi : celui-là, laisse-moi jouer avec lui comme je l'entends. Et cet autre, je n'en veux pas...

Paul apprécia mais resta silencieux.

-Monsieur Kavan, les instructeurs étaient malgré tout programmés pour tuer. J'ai donc quelques raisons de penser que son maintien à vos côtés une fois que vous seriez devenu l'un des chantres du régime n'aurait pas été paisible. Un écart, même involontaire, et vous étiez perdu.

-J'y ai souvent pensé.

-Ceci dit, il avait une relation étroite avec vous. Il se serait peut-être contenté de vous intimider...

-Il l'aurait fait au début. Mais changeons de sujet. Dites-moi, vous avez entendu parler de traitements médicamenteux et d' opération...

-Oui. Ce qui se pratiquait sur les prisonniers politiques...Ce sujet ne fait pas encore l'objet d'une information grand public.

-Je m'en doute bien.

-Cette façon de vous contrôler était abjecte. Là, où vous êtes allé ensuite, on a dû vous soigner pour cela...

-On l'a fait.

-Permettez-moi de revenir sur le sujet. Je suis avant tout un historien doté, je l'espère, d'une certaine psychologie. Ne perdez pas de vue qu'on vous a livré à quelqu'un de diabolique...Ce qui est surprenant, c'est que vous soyez là. Voyez-vous, je me suis penché sur la question suivante : qu'en était-il des candidats à la rééducation ? Environ soixante-quinze pour cent intégrait le système pour lequel on les avait préparés. Inutile de vous dire que l'effondrement de la dictature les a laissés démunis. Comme je vous l'ai dit, ils ont mis fin à leurs jours. Il aurait été difficile de savoir quoi faire d'eux, de toute façon. Dix pour cent ont été suicidés car ils ne réagissaient de façon inadéquate à leur transformation. Certains étaient devenus fous...Enfin, les cinq pour cent restant ont été des dissidents. Ils ont tenté de s'évader et sont morts dans les montagnes sans qu'on s'acharne à les retrouver. Ils se sont épuisés d'eux-mêmes. Il s'agit ici d'une moyenne. Les instructeurs, au départ, étaient beaucoup moins efficaces. En dix ans, ils sont devenus très performants.

-Et ceux qui sont dans mon cas ?

-On a tenté de s'emparer de certains d'entre eux, dont vous, pendant leur convoyage ou dès leur arrivée à Dannick mais là encore, les chiffres sont alarmants. Vous êtes très peu à vous en être tirés et le fait est que rares sont ceux qui ont voulu retrouver leur pays...

-Et encore plus rares ceux qui sont revenus dans cette machine à broyer...

-Oui, l'expression est juste. Toutefois, il s'agissait d'une machine complexe qui fabriquait beaucoup de produits de première nécessité et offrait des emplois en débarrassant la société d'éléments nuisibles. Je ne vous apprends rien : la propagande a été efficace. On a trouvé Étoile très productive...

Paul en avait assez appris. Il consulta les dossiers que son interlocuteur lui montrait et en reçut des copies puis il l'interrogea sur le devenir de la prison. Après lui avoir longuement répondu, Per Alstrohm lui dit encore :

-Il y a déjà une petite ville ici et honnêtement c'est très bien ! Les jeunes générations ne devront plus avoir peur de cette zone et de cette prison. Bien sûr, le climat est rude mais ceux qui vivent déjà ici trouvent à se distraire. Alors, une grande !

 

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Etoile. Le moins éprouvant...

 

 

Il était temps de laisser Paul faire des recherches seuls et prendre des notes. Celui-ci prit son temps et oublia l’heure. Soudain, il s'avisa que Esmed devait peiner à l'attendre. Il demanda à le rejoindre.

-Tu as trouvé à t'occuper !

-Passionnant...

-Bon...On t'a donné quelque chose à manger quand même ?

-Oui.

Il fallut remercier et serrer des mains car d'autres administratifs venaient d'arriver. Et recevoir une mallette pleine d'archives.

De nouveau, il fallut franchir des enceintes et passer des contrôles. Le chauffeur et le policier retrouvés, on roula. Esmed était tétanisé. Paul tenta de le rassurer.

-On rentre. C’était long ! Plus de six heures...Une vraie épreuve.

-Tu es fatigué. Moi-aussi.

-Il y a du café et des fruits secs, on en prendra en route.

-Non.

-Tu te raviseras.

-On verra.

Un silence complet s'installa dans le véhicule. Esmed s'endormit et Paul regarda défiler le paysage. On fit un premier arrêt et le jeune homme vomit puis resta pâle et fermé, un mouchoir sur sa bouche. Le temps, qui était gris, devint soudain mauvais. Une pluie de plus en plus violente ralentit le véhicule. Rentrer prendrait du temps. Paul, Kerm et Orianitz se concertèrent.

-Je peux vous ramener malgré tout !

-Merci Kerm mais nous sommes tous fatigués. On peut s'arrêter pour dormir. C'est autorisé. Ce sera rustique.

Orianitz ajouta :

-Il doit y avoir tout ce qu'il nous faut.

-Alors, allons-y.

On s'arrêta donc. C'était militaire. Juste un salon et deux chambres. Quelques vivres pour faire un repas. Paul et le chauffeur se hâtèrent d'aller charger les poêles dans les chambres tandis que le policier faisait partir un feu de cheminée. On vérifia ensuite les couvertures et les provisions et on vérifia la sécurité de la maison. Esmed, ahuri, regarda tout le monde s'agiter, but du thé chaud avec eux puis insista pour parler à Paul.

-Pas maintenant.

Il avait raison, il était encore tôt. Le jeune homme dénicha des jeux de société et ils s'occupèrent à y jouer en attendant le dîner que Paul prépara avec le chauffeur. On se répartit ensuite pour dormir. Le policier dans le salon, le chauffeur dans une des chambres, Esmed et Paul dans la seconde car le jeune pianiste ne voulait pas rester seul. Et il voulait aussi que son mentor s'explique.

-Alors, c'était qui cet instructeur ?

-Il s'appelait Markus Winger.

-Tu lui as parlé tout à l'heure !

-Je lui ai dit que j'étais un homme libre.

-Tu as dit ça à un mort. Quoi, il ne l'est pas ?

-Il l'est.

-Tu avais des sentiments pour lui ? Il faut en avoir pour s'adresser à quelqu'un comme ça des années après ! Tu m'as bien parlé d'un tueur pourtant ?

-Si on te traitait comme il l'a fait, tu en éprouverais toi-aussi, des sentiments.

-Mais ce n'était pas de la détestation, là !  Il aurait pu tuer mes parents et d'ailleurs, il l'a fait à demi puisque mon père va mourir !

-Des gens comme lui suicident beaucoup d'êtres sans même savoir qui ils y sont. Ceci dit, j'étais rééduqué : je ne pouvais pas le détester.

Publicité
1 2 > >>
LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
Publicité
Archives
Publicité
Publicité