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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Sa nostalgie fondait...

PORTRAIT GEORGE M

George Daniel, chanteur célèbre est suicidaire. Pour échapper à la dépression, il s'est enfui sur la Côte d'Azur où de jeunes artistes en vacances l'ont recueilli. Chacun l'observe, l'admire...

Nous, les filles, on a fait mine d’être déconfites : un si bel homme, un de plus, qui échappait à la cause des femmes ! Puis, on a un blagué Jonathan, Nicholas, Guillaume et Erik à ce sujet. Ils allaient se retrouver face à un homme qui avait défrayé la chronique en faisant se succéder les amants. Qui sait ? Pour Jonathan et Nicholas, la cause était entendue et leur position claire. Ils se sont désengagés très vite de la compétition. Pour les deux danseurs, il y a eu un moment d’embarras mais si Guillaume a su nous répondre par une adroite pirouette, il ‘en est pas allé de même d’Erik. Il était si secret et si sensible ! Il s’est dit très agacé par la lourdeur de nos remarques puis a rougi violemment. Il était, de nous tous, celui qui affichait en termes d’affectivité et de vie sexuelle, le plus de fragilité. Bizarrement, ça le rendait vulnérable mais ça faisait aussi de lui quelqu’un de très séduisant. Il faut se méfier des « faibles » …

Avec son habileté habituelle, Valeria a apaisé tout le monde. De qui était-on en train de parler au juste ? Un candidat à l’applaudimètre sexuel ou un chanteur que les média n’honoraient plus à sa juste valeur mais dont, à l’évidence, les chansons étaient splendides et continuaient de toucher de par le monde de gens très divers ? La réponse était évidente. Celui qui nous concernait, nous, c’était bien cet homme qui venait de violemment dériver. Il s’agissait donc d’une personne privée. N’avions-nous pas hâte qu’il continue de se mêler à nous ? Ne devions-nous pas nous sentir ravis qu’il le fasse ? Quelques jours avant que Nicholas et Jonathan ne le sortent de l’eau, elle avait éprouvé une grande peur. Maintenant qu’il était sain et sauf, elle n’oserait plus se regarder dans un miroir si on ne continuait pas de l’aider…

Il n’y avait rien à ajouter.

Dans l’attente de nouveaux arrivants, certaines chambres ayant été redistribuées, il bénéficiait désormais d’une d’entre elles, à l’étage. Elle était à côté de celle d’Erik. Ni l’un ni l’autre n’ont fait de commentaire. Pourtant, mon beau danseur n’appréciait pas ce nouveau voisinage qui le privait de Guillaume. On avait installé celui-ci au ré de chaussée, sachant qu’il recevrait sa fiancée…

Personnellement, j’adore Erik. Je pourrais alléguer qu’il car il est hiératique et beau dans la moindre de ses attitudes, ce qui le rend très attirant mais c’est « sa rigueur morale qui me captive. ». Enfin, voilà une belle phrase privée de sens. Non, il est plus juste de parler ainsi : Erik a une sorte de fragilité qui me bouleverse d’autant plus qu’il ne la dissimule pas. Apprendre qu’il dormirait désormais dans une chambre jouxtant celle de notre invité anglais l’a fait soupirer d’agacement. Il n’était pas idiot…Il était l’unique candidat plausible, son compagnon était absent, et il affichait une jeunesse dangereuse. Il est plus juste de le présenter ainsi. De son côté, notre « George Daniel » a paru très intéressé. Il m’a semblé que derrière ses lunettes à monture rouge et or, il se mettait à observer les allers et venues du farouche jeune homme. On n’avait pas dû souvent lui résister et il traversait une période difficile de sa vie. Il avait envie de séduire…

Je l’aurais presque trouvé antipathique de commencer à faire ainsi des plans sur la comète s’il n’avait continué de se rapprocher de moi. Tout d’abord, il m’a longuement interrogé sur mes études et les mises en scène que j’avais aimées et celles que j’avais réalisées pour le théâtre. Il a lu toutes les notes que j’avais prises sur mon film à venir. Aucun de ses commentaires n’était gratuit. Je me suis sentie comprise. C’était flatteur. En quelques jours, il a fait preuve d’une telle écoute et d’une telle gentillesse que j’ai été ravie.

Et du reste, personne ne l’a éconduit puisqu’il a fait de même avec chacun. Il est allé écouter Nicolas jouer du piano dans une des salles des communs qui permettait de le faire. Il jouait lui-même du piano mais s’est posé en subalterne, ce qui ouvert le dialogue sur les aspirations du jeune virtuose. Il a regardé avec attention le press-book de Jonathan sur ses sculptures et lui a posé d’adroites questions qui l’ont laissé pantois. A sa manière, il le conseillait. Garder son intégrité et vouloir se vendre n’allaient pas sans poser des problèmes. Jonathan voulait le succès : en ce cas, les concessions à faire s’imposaient d’elles-mêmes…Peu soucieux de Valeria au début, il s’est tourné vers elle. Ainsi, elle allait travailler pour Dolce et Gabbana ! On allait lui demander beaucoup. Elle a sorti ses notes et ses esquisses, ouvert son ordinateur et il a tout regardé avec minutie. Ceci cela…trop audacieux ou pas assez, créatif mais contestable, plein d’élan et généreux, dans la ligne attendue ou non… Il avait des conseils à donner mais pas de jugement. Il était comme extérieur. On voyait bien qu’en tant que styliste, Valeria était impressionnée. A l’entendre, il s’était retiré de toute activité artistique mais il mentait. Jusqu’à il y a deux ans, il se produisait encore sur de grandes scènes où sa voix magnifique le vouait à l’adoration. La mode et ses artifices, il les avait bien connus puisqu’une Pop star ne peut les contourner. Il avait beau dire et beau faire, elle l’avait marquée. Ses vêtements même sobres dans leurs lignes étaient marqués d’une incroyable élégance et d’une adroite personnalisation. Il portait toujours une croix sur ses chemises ouvertes. Jadis, il avait eu une à l’oreille. Il a abordé Carolyn aussi et bavardé avec elle des salles de Broadway où elle escomptait se produire. Il ne parlait pas de lui, seulement de nous. Au fond, je crois qu’ils voyaient en nous de jeunes artistes qui s’apprêtaient à affronter le monde sans être même encore de mesurer les conséquences de leurs engagements. Que serions-nous dans vingt ans ? Aucun de nous ne le savait et lui non plus. Nous lui redonnions sa jeunesse et sa vigueur. Nous le mettions face à ses espoirs bien plus qu’à ses déceptions et surtout, surtout, nous étions jeunes, encore peu atteints, peu blessés et très soudés. A mesure qu’ils nous appréciaient, sa nostalgie fondait…

Il s’est étonné que nous soyons si peu tournées vers la télévision et les médias. C’est vrai qu’on ne s’en préoccupait pas. Les deux danseurs étaient beaucoup ensemble. Ils s’entraînaient chaque matin de bonne heure puis ils se promenaient ou allaient errer sur les plages. Quand ils en avaient fini avec ces activités de plein-air, ils parlaient danse et carrière ou se mettaient au piano. Guillaume était un enfant du sérail : mère cantatrice, père metteur en scène de théâtre. Il avait hésité entre une carrière de virtuose du piano et l’excellence dans la danse classique. Doté d’une beauté solide, il faisait partie de ces êtres dont la carrière, quelle qu’elle soit, ne saurait décevoir.

Le sculpteur et le pianiste jouaient aux cartes ou aux échecs en dehors du temps qu’ils consacraient à leur art. Les filles faisaient de la gymnastique ensemble dans les communs ou encore du yoga. Il y avait beaucoup de mises en scène et de jeux de rôle. Cette fois, tout le monde était convié. Il avait dû, très jeune, adoré les déguisements et les travestissements et quand il nous a vus chercher des idées, il en a été ravi. Un dîner bleu, un dîner rouge, nous, ça nous amusait non tant pour les vêtements que pour la recherche des recettes mais lui, ça le ressourçait. Il aimait aussi qu’on danse avec des masques ou qu’on organise des soirées musicales ou dansantes. Après tout, il y avait des musiciens, des danseurs et des comédiens parmi nous. Nous n’avions aucun mal à inventer tout cela mais lui, ça le surprenait et le voir de jour en jour devenir plus intrigué de nous et plus demandeur nous touchait.

Et puis Noël est arrivé, tout simplement…Ce serait une jolie fête pour nous tous qui avions élu cette villa pour être loin de toute habitude…

 

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20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Préparer Noël avec lui...

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6 Carolyn. Roquebrune. Décembre 2015. George D., star de la chanson, s'est enfui en France où sur la Côte d'Azur, de jeunes artistes l'ont recueilli. Noël se prépare...

Il était décidé qu’on décorerait la maison et l’annexe dès le 24 au matin et on s’y est tous mis. Aucune pièce ne devait échapper à notre attention. On a formé des équipes, commencé à mettre des guirlandes partout. Pour la plupart d’entre elles, elles venaient du commerce mais l’imagination étant au pouvoir, beaucoup avaient été fabriquées sur place avec des matériaux divers. Il en allait de même des couronnes de fleurs et de feuillages que nous avons placées sur les portes. Le débat sur le sapin artificiel ou le vrai sapin a connu des moments haletants et les jeux de rôle ont repris. Au bout du compte, c’est un vrai et imposant sapin qui a trôné dans le salon. Le décorer a été l’affaire de tous. Aussi affairé que nous tous, George se montrait bavard et gai, à croire que guirlandes dorées ou argentées, figurines d’ange ou de Père-Noël, boules multicolores et cheveux d’ange n’avaient aucun secret pour lui. Le grand sapin de la salle centrale s’est révélé une vraie merveille, chacun y ayant mis du sien. On l’a somptueusement orné de boules, de nœuds de satin, de guirlandes ainsi que de petits rennes et d’anges minuscules. On y a fait courir des guirlandes électriques de façon à ce qu’il enchante notre soirée. Tandis qu’une partie d’entre nous parachevaient la mise en beauté du grand sapin, d’autres en décoraient un à l’extérieur et ceci, avec le même enthousiasme et la même créativité. George a participé aux « ateliers » avec un bonheur non feint. Je crois qu’il adorait comme ça, si joyeux et décidés à honorer une tradition. On était là pour être ensemble, les difficultés rencontrées par chacun restant au vestiaire. Cela aussi, il l’aimait. Il devinait bien que tout n’était pas parfait dans nos vies. Jonathan ne perçait pas comme il l’aurait voulu et en souffrait. Nicholas était un virtuose du piano mais pas un grand nom et sa carrière marquait le pas. Marjan espérait faire un coup d’éclat avec son film mais évitait de penser à son avenir au cas où on n’aimerait pas son premier long métrage. Valeria allait tenter de s’implanter chez Dolce et Gabbana. Ambitieuse, elle connaissait les risques des métiers de la mode. On lui sourirait beaucoup avant de la mettre à l’épreuve et la barre serait très haute. Qui sait si elle réussirait ? Quant à moi, j’étais une actrice bien formée et talentueuse mais comme mes amis, je me heurtais à une concurrence féroce. Sur cette terre, il ne manquait pas de musiciens formés dans une école de haut niveau, de stylistes issus d’un grand centre de formation ou d’artistes en tous genres…Seuls Erik et Guillaume étaient au-dessus du lot, le Québécois parce qu’il était adoré au Ballet Royal du Canada où il brillait littéralement et le jeune Danois car il le complétait merveilleusement. A la base, c’était Guillaume qui avait toutes les cartes en main. C’était un enfant de la balle : mère cantatrice, père chef d’orchestre. Sur le fond cependant, c’était à Erik que le succès allait échoir. Il suffisait de s’interroger un peu sur lui pour le savoir. C’était une question de temps…

Deux jours auparavant, l’épouse de Jonathan nous avait rejoints. Subissant les affres du décalage horaire, elle dormait encore. C’était une belle blonde longiligne qui parlait avec autorité. Elle venait en France pour la première fois et resterait dix jours. Le petit garçon du couple, Tom, était resté chez ses grands-parents maternels. Quand elle a eu retrouvé ses esprits, elle nous a abreuvés de photos : Tom était une belle petite pousse australienne. Joanna, la compagne de Nicholas est également arrivée. Elle n’a pas semblé si à l’aise que Cary mais devant l’enthousiasme de son amant, elle a décidé de s’accommoder de nous.

Face à toute cette légitimité, il fallait bien des regrets. Personnellement, je n’en avais pas, n’ayant pas de « petit ami » pour l’heure. Marjan était amoureuse d’un homme qui proposait de divorcer pour elle mais ne pouvait être présent. Elle devait en être déçue. Quant à Valeria, elle s’intéressait beaucoup à Michele, qui était en charge de l’entretien de la maison et des extérieurs. Allant souvent à sa rencontre, elle l’abordait dans son italien mâtiné d’accent américain alors qu’il utilisait lui la langue de Dante revue et corrigée à Naples, sa ville d’origine. Tout cela nous paraissait plutôt bon enfant et nous en riions. L’envie nous aurait bien pris de questionner George. A son âge, il devait avoir une liaison bien installée avec un compagnon attentionné. A vrai dire, les tabloïds anglais le lâchaient peu sur ce sujet, depuis des années, à croire que ses liaisons officielles et ses multiples frasques étaient bien plus son fonds de commerce que son œuvre et sa carrière ! Avoir des renseignements sur lui par ce biais n’était pas compliqué mais nous, on préférait qu’il nous parle et il ne le faisait pas.

La seconde étape de la journée a été la cuisine. Madame Bellini nous avait été présentée comme une cuisinière émérite et elle l’était à tel point que, face à la cuisine variée et goûteuse qu’elle nous avait servie, il avait fallu nous restreindre pour ne pas voir arriver les kilos. Nous tenions à la laisser libre pour les fêtes de Noël, ce qui supposait que nous nous mettions aux fourneaux. Nous l’avons fait par équipes. George s’est inscrit à la préparation de la dinde avec Erik et Cary et moi tandis que les autres formaient des brigades pour l’apéritif et ses amuse-gueules, les entrées, les fromages (France oblige !) et les desserts…Heureusement, on pouvait aussi faire la cuisine dans l’annexe, sinon, je crois que nous y serions encore. Je dois dire que ça a été quelque chose ! On a cuisiné en riant où l’excès, chacun étant interrompu par un coup de fil qui lui revenait, les proches commençant à se manifester. Dans la cuisine, George s’était révélé un expert en matière de dinde, ce qui avait de quoi surprendre puisque jusqu’alors, il s’était surtout montré bon convive. Sur la garniture et le temps de cuisson, il a été catégorique et a mené les choses à bien jusqu’à ce qu’un incident ne lui fasse perdre sa belle prestance. Son s’est mis à vibrer. Dès qu’il a eu décroché, son visage s’est fermé. Il est sorti dans la cour, contemplant le grand sapin décoré qui brillait de ses mille feux.  Nous l’avons vu de la fenêtre de la cuisine aller et venir. Il était clair qu’il affrontait une conversation houleuse qui durait encore et encore. Quand il a eu raccroché, il a vacillé comme s’il allait s’évanouir puis est tombé sur ses deux genoux. Il était impensable que Cary aille le chercher car elle le connaissait à peine. Je ne me voyais vraiment pas le faire, me souvenant de ce que les garçons nous avaient dit de sa force physique et de ses réactions intempestives. Restait Erik. Nous l’avons regardé et il a acquiescé. Nous l’avons vu s’approcher à pas feutrés de cet homme blessé puis lui parler. C’était étrange. Que pouvait-il lui dire ? Il prenait son temps en tout cas et lentement mais sûrement, l’autre a redressé la tête. Les paroles ont continué de fuser et il s’est mis debout. Très brièvement, ils se sont étreints. Plus qu’une accolade masculine traditionnelle mais moins qu’une vraie étreinte. Difficile de savoir ce que c’était, en tout cas pas un enlacement. Quand Erik s’est écarté de lui, il l’a fait avec beaucoup de grâce et nous avons vu en lui le danseur classique inspiré qu’il devait être. Nous en sommes restées impressionnées. Quand il nous a rejoints, George D. était cadavérique, bien loin du séduisant quinquagénaire avec lequel nous parlions depuis plusieurs jours et il paraissait incapable de se reprendre vraiment. Erik est allé lui chercher un verre d’eau et s’est assis à côté de lui. En très peu de temps, sa voix s’est modifiée, elle est redevenue ferme et quant à son visage, il a peu à peu retrouvé ses contours normaux. On en est resté stupéfaits car celui qui peut réussir une telle prouesse exerce sur lui-même un très grand contrôle. Quand la dinde a été enfournée, il nous a aidés à faire la vaisselle et à tout ranger. Seules les garnitures cuisaient sur la gazinière. Nous avons décrété vouloir rester dans la cuisine pour en surveiller la lente cuisson mais Erik a fait un signe de tête négatif et nous les avons laissés tous les deux finir le travail. Aussi inattendue que brève, cette scène d’effondrement nous a minées l’une et l’autre. Au fond, il valait mieux que reste face à cet homme friable ce jeune homme blond qui était bien plus fort qu’il n’y paraissait. 

Me retrouvant face à Valeria et à Marjan, je leur ai conté les faits. Cary avait, à juste titre, retrouvé son Jonathan d’époux. La scène, incompréhensible pour elle, l’avait laissé pantoise. Erik, lui, continuait de faire face.

-Tu as compris ce qu’il y a eu ?

-Il se cache et crée le désaccord…

-Ou il cherche du secours mais ne le trouve pas.

-Heureusement, il est avec nous !

On est tout de même allé jeter un œil à la cuisine. George et Erik goûtaient tous deux la garniture aux marrons et ils plaisantaient. Étrange.

Tu vois comme ils sont avec toi, ces jeunes artistes dont tu ignorais l’existence ! Je suis ton Ange, je savais que ça se passerait bien. Tu tenais bon et voilà que tu lâches ton numéro de portable à Paul ! George, enfin, il va te harceler ! Jeter ton téléphone ne va pas suffire. Ils « s’inquiètent » pour toi et on sait déjà à quoi ça peut mener. Tu les connais depuis si longtemps. Sois ferme. Tu dis que tu prends tes distances mais tu les laisses te harceler au téléphone. Ça n’a pas de sens. Suis mon conseil : va dans un cybercafé et laisse-leur un message tous les deux jours. Respire, je suis ton Ange. Le garçon blond, il a su te parler. Je savais qu’il t’apaiserait. Vous avez des choses à vous dire. Ne laisse pas les autres t’atteindre. Promets-moi, George. Regarde devant toi. Vois comme ils t’entourent, comme il a su te parler. Patience…

Patience ?

Je veille sur toi alors je sais.

Tu es mon Ange.

Oui.

Tu es le dernier, n’est-ce pas et tu auras été le seul !

Tu as eu d’autres amours…

Oui mais ce garçon, ce danseur…Réponds, je t’en supplie !

Ne t’agite pas ainsi. Aie confiance. Tu te souviens ? Jesus to a Child…

 

Quand vous trouvez l’amour 
Quand vous savez qu’il existe 
Alors l’être aimé qui vous manque 
Viendra à vous lors de ces froides, froides nuits 
Quand vous avez été aimé 
Quand vous savez qu’un tel bonheur existe 
Alors l’être aimé que vous avez embrassé 
Vous réconfortera quand il n’y aura plus d’espoir. 

Tu verras…

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. George chante !

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7 Guillaume. Roquebrune. Décembre 2015. Réfugié sur la Côte d'Azur où il tente d'échapper à la dépression, le chanteur George Daniel passe Noël avec des jeunes gens qui l'ont accueilli et chante...

Le moment le plus particulier de ce vingt-quatre décembre a bel et bien été le concert improvisé dont il nous a honorés dans les bâtiments annexes entre seize heures et dix-neuf heures. Vraiment, ça a été quelque chose. Après les moments forts de la décoration de la villa et de la préparation du repas du soir, chacun a déjeuné comme il l’a voulu. En milieu d’après-midi, j’ai rejoint Nicholas dans la salle qui était réservé à la musique. Je n’étais pas le dernier car on l’attendait avec impatience sur des thèmes de fêtes et surtout de Noël. Quand George est arrivé avec Erik, je crois que nous étions au complet. Nous avons vaguement compris que notre invité avait eu un sérieux passage à vide le matin même et après tout, même connaissant sa célébrité, nous disposions d’une opportunité exceptionnelle d’entendre sa voix magnifique. C’est Valeria qui a lancé l’idée de l’entendre chanter et elle a aussitôt relayé par Marjan et les autres. Même Guillaume était d’accord. On avait déjà prévu de chanter ensemble ou l’un après les autres d’abord des cantiques puis ce qui nous passerait par la tête, alors…

Il a paru séduit par l’idée d’autant que tout était impromptu. Il s’est tout de même tourné vers Nicholas : avait-il les partitions ? Oui, il les avait.

Marjan a crié « Amazing » et il a commencé. On était assis face à lui. Dès les premières mesures, sa voix nous a saisis. C’était celle d’un grand professionnel. Il n’avait beau porter qu’un simple jean bleu-marine et un sweat-shirt, il était princier dans ses mouvements et son port de tête absolument contrôlé. Il n’était que mélodie cet homme et nous étions tous sous le charme. Alors, c’était bien lui le petit garçon de onze ans qui accablait sa mère de demandes pour avoir un piano, une guitare, apprendre le solfège et prendre des cours de chant ? Et c’était-lui aussi qui, à dix-huit ans, avec son copain de lycée, frappait à la porte des grandes maisons de disque, sûr et certain qu’ils auraient un nom ! C’était lui encore, le garçon blond aux cheveux qui s’envolaient sous les attaques du sèche-cheveux, en mini short et pull mohair et qui ne savait pas encore quelle star il deviendrait mais était sûr d’en devenir une. A savoir cet éphèbe sanglé de cuir noir, auxquels succéderaient d’autres lui-même : il y aurait un homme encore jeune portant des tee-shirts clairs puis un gentleman arborant d’impeccables costumes noirs, bleu-roi ou prune. Le premier aurait sillonné la planète avec succès et nonchalance. Ne l’avait-on pas vu accoudé à la Muraille de Chine à une époque où peu d’occidentaux étaient à même d’entrer dans cette très fermée république populaire ? Le second se lancerait de nouveau à la conquête des USA afin que, de guerre lasse, il se tourne vers la vieille Europe, certainement moins hostile à son indocilité y compris sexuelle. Certainement, au fil du temps, il ne se produirait plus dans des salles que des stades mais sa voix et son art n’auraient en rien perdu de leur puissance, bien au contraire. Il deviendrait cette icône aux traits épurés qui iraient même jusqu’à ravir les cœurs des habitués de l’Opéra de Paris mais cela, si jeune, il ne pouvait le savoir. Encore que, ayant l’esprit bien aiguisé, il ait pu le pressentir…

Valeria a demandé « Stardom 90 » et l’épouse australienne de Jonathan « Flawless ». Nicholas voulait « Father Figure » et moi un triplé : « Hand to the mouth », « Praying for time » et « Fast Love ». Tant qu’à faire...

Les demandes se sont enchaînées et chacune d’elles étaient précédées d’une petite appréhension : voudrait-il ? N’allions-nous pas l’ennuyer en lui demander, nous qui n’étions pas de sa génération, de nous présenter sa musique ? Allait-il penser que nous étions moqueurs et sans déférence ? On a dû bien s’y prendre car il n’a pas fléchi et il a chanté et chanté, souvent accompagné au piano par Nicholas mais souvent a capela ! Et c’était lui, c’était lui. Qu’il était magnifique ! Il n’y a à dire : les dépressions, les accidents de la vie dus à l’alcool ou à tous ces charmants produits que son compte en banque lui avait permis de se procurer avec facilité avaient porté atteinte à sa beauté qui était bien moins flagrante en laissant son talent intact.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Noël inattendu. George et les jeunes gens.

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George D., star suicidaire, s'enfuit en FRance et passe un surprenant Noël sur la Côte d'Azur

Une grande star internationale, il avait dès le départ, tout ce qu’il fallait pour en devenir une : la beauté, la jeunesse, créativité, la facilité à aborder des genres musicaux très variés, la virtuosité, le magnétisme et l’audace. Il avait dû penser avec la naïveté liée à sa jeunesse qu’on lui laisserait les coudées libres. Pour sa carrière en solo, Sony avait bien assigné à George des exigences qu’il avait relevées mais son album « Faith » avait fait de lui une star mondiale. Des millions d’album vendus et lui, jeune, beau et conquérant, sur tous les fronts…Il avait très heureux de son succès puis non. Sony ne voulait pas d’un répertoire plus personnel. Il s’était mis en colère et avait attaqué la firme. Personne ne faisait ça. Son procès retentissant devait, selon lui, aboutir à la reconnaissance de ses droits. Il s’était trompé. Il avait perdu. Des années d’impasse avaient suivi mais il avait un talent si invraisemblable, une volonté de chanter si forte qu’il avait surmonté les obstacles…

On en a enchaîné et il dû nous faire entendre l’essentiel de « Faith », « Older » et « Listen without prejudice ». A chaque fois, on applaudissait à tout rompre. Je dois dire que ça ne ressemblait plus du tout à un concert de Noël. On était debout à taper dans les mains et à reprendre les refrains comme il nous l’indiquait. Aucun de nous n’en revenait de son charisme surtout Valeria et Cary, qui, a priori, connaissaient à peine son œuvre. Nous, on était plus au fait.

Je crois qu’on a tous été happés par ce qui lui arrivait parce que ça pouvait arriver à chacun d’entre nous, qu’il brille ou pas. Imagine un jeune pianiste à Londres ou à New York : il a besoin de ses mains. Survient un accident ou une maladie. C’est fini. Prends un chanteur qui loue ses services pour des mariages par exemple. Sa voix se perd. Il se perd aussi. La voix de George était magnifique car elle touchait aux imperfections des faibles, des petits. Elle englobait le peintre qui n’a plus d’inspiration, le danseur dont une cheville a lâché et le musicien que le manque d’inspiration cloue au sol. C’était une voix qui comprenait la faiblesse et incitait au dépassement, sinon à la grandeur. On pouvait peindre, sculpter, chanter, jouer magnifiquement et on pouvait danser. On entrait alors dans un non-renoncement qui nous rendait vivants. Tant qu’il chantait, il nous rendait confiant en nous-mêmes et c’est je crois le message qu’il avait à nous transmettre. D’autres demandes sont venues dont celle d’Erik qui souhaitait « Mother’s Pride ». Il l’a chanté pour lui avant de satisfaire d’autres demandes. Puis cet étonnant concert a pris fin. C’était Noël après tout et nous avions d’autres élans.

On a vite dîné puis on s’est partagé. Plusieurs d’entre nous souhaitaient aller à la messe à Roquebrune, parfois par conviction religieuse et parfois pour respect des traditions. Erik et moi avons embarqué dans une voiture Marjan, l’inattendu Michele et George. Je ne peux dire que c’était une bien belle cérémonie car il y manquait de beaux chants et une foi profonde qui nous aurait fait entrer dans un vrai mystère, mais nous avons été heureux d’être là. Nous ressemblions tous à de petits enfants qui vivent des émotions intenses. Craignant d’être reconnu, George avait modifié son apparence de façon surprenante. Engoncé dans une parka bleu-foncé, une casquette sur la tête, il était doté de lunettes sombres très couvrantes. Il se cachait. La beauté d’Erik semblait plus fine et résolue mais loin de tout. Michele était un santon provençal, un des mages venus d’orient pour vénérer l’Enfant, sans doute et la douce Marjan m’est apparue comme la « Fiancée juive » de Rembrandt, toute prête à de solides épousailles. Au-delà de la femme résolue, je voyais une jeune fille qui voulait rencontrer une profonde alliance. Je ne peux dire rien de plus sinon que nous étions trois sur cinq à entonner d’un cœur joyeux « Les Anges dans nos campagnes ».

Cherchons tous l’heureux village

Qui l’a vu naître sous ses toits

Gloria…

J’étais resté croyant et catholique et Michele aussi, je crois, même si notre morale n’était pas stricte. Erik était également catholique par sa mère française, qu’il adorait. Et George devait bien avoir appartenu, enfant, à une de ses nombreuses églises protestantes qui ont fleuri en Angleterre.

Les anges dans nos campagnes

Ont entonné l’hymne glorieux

Et l’écho de nos montagnes

Redit ce chant mélodieux.

Quand on a eu quitté l’église, il a eu l’air content sans plus mais ensuite, dans la voiture on lui a traduit en anglais ce cantique que nous venions d’entendre. Le premier couplet le fascinait, semblait-il alors qu’il ne s’agissait que d’un air populaire du dix-huitième siècle évoquant de vagues bergers allant adorer. Les anges, voilà ce qui retenait son attention. Comme nous roulions dans la nuit, il m’a posé beaucoup de questions sur eux, avançant avec justesse que le Québec gardait une force tradition catholique. Je l’ai renseigné comme j’ai pu. Il était penché vers moi qui conduisais, Marjan à mes côtés. Dans l’obscurité, aurait-il pris la main d’Erik et l’aurait-il enserré de façon possessive que je n’y aurais rien vu. Et peut-être, d’ailleurs, n’a-t ‘il rien fait. Toujours est-il que nous étions tous en tension, eux deux surtout. J’ai été soulagé quand nous avons rejoint le salon où nous attendait cet exquis dîner de réveillon dont nous rêvions depuis le matin. Tant d’amusements de nouveau ! Tout était succulent des entrées au dessert sans parler de cette extraordinaire dinde aux marrons que nous nous sommes empressés de prendre en photo avant de la déguster !

Les cadeaux seraient pour le lendemain. Ils étaient au pied du sapin.

J’ai dormi sans mon amoureuse alors que Nicholas et Jonathan avaient les leurs. Valeria a convié Michele dans sa chambre et je ne sais ce qu’il en a été des autres. Marjan, toujours pragmatique, a dû s’endormir tout de suite, histoire d’oublier son homme marié récalcitrant. Restaient les deux hommes. Je ne sais à quoi a pu penser Erik avant de s’endormir ; j’ai escompté qu’il compte les jours qui le séparaient des retrouvailles avec son Américain. George, lui, s’est tourné vers les anges…

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.

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 8 George. Roquebrune. Décembre 2015. Sur la Côte d'azur où il s'est réfugié, le chanteur George Daniel, lassé de tout, se retourne sur son énorme succès, le désir qu'il a suscité et son émouvante rencontre avec un jeune brésilien. 

Des années durant, j’ai cru que la mort violente d’ A avait coupé toute relation entre nous et j’en ai horriblement souffert.

J’étais un chanteur à succès dont le charme « à la fois viril et brutal » (je cite je ne sais plus quel brillant journaliste) fascinait les femmes. Je n’avais aucun effort à faire pour qu’elles se mettent à glousser, à se trémousser ou à vociférer dès que je mettais les pieds sur une scène. Les plus jeunes se mettaient devant et se contorsionnaient, persuadées que le jeune mâle que j’étais pourrait heureusement faire la sélection. Une chaque soir, ça allait de soi. Je n’avais qu’à claquer des doigts ; de toute façon, il y en avait toujours une petite bande qui m’attendait dans les coulisses.

Oh, George, tu es si suggestif quand tu chantes I want your sex ! Tu comprends les femmes toi ! Je te veux, on te veut ! Viens, George, déshabille-moi, déshabille-nous, déshabille-toi ! Tu as un beau corps, tu nous le fais assez comprendre quand tu parcours la scène en courant, torse nu sous ta veste de cuir ! Oh, George, on est toutes sûres que tu bandes pour nous ! Hein, tes mouvements de hanche ne trompent pas ! Pas besoin de rembourrer tes caleçons comme tu le faisais tout jeune ! On va te dire un truc : la virilité, ça ne trompe pas…On sait de quoi on parle, quand même ! Rassure-toi, on ne te décevra pas. Jane, Mary, Patricia, Liz, Connie, Amy, Lindsay, Carol, Michèle, Kathryn… Viens mon beau, viens c’est la fête. Tes yeux marron-doré, ta barbe de trois jours, les poils sur ton torse, tes jambes fermes…On sait bien, on sait bien. Miam-miam, toi ! Tu veux nous baiser ? Tu en as le pouvoir ! Dis-nous qui passe en premier, hein, George ? « Sexual Healing », bon, c’est une chanson de Marvin Gaye. Il la chantait d’une façon plus abrasive que toi mais, malgré ton air de garçon poli et qui sait se tenir, on avait compris quand même. D’accord ? Elle te démange quand même cette envie de t’envoyer une femme et de la faire suivre par une autre… Hein, George ? Les paroles de cette chanson étaient claires. Le désir, il faut l’assouvir et tu vois, on était toutes prêtes à t’aider. C’est sûr qu’on aurait aimé être ta « lady » mais là, il ne fallait pas rêver. Tu chantais pourtant que tu l’attendais cette femme et qui sait, parmi tous les mannequins qui t’entouraient, tu finirais par la trouver. If you where my woman…Ah, si tu savais George ! Il y a combien qui, sachant qu’elles ne seraient pas tiennes, buvaient un verre ou deux le soir en pensant à toi, sans penser à toutes celles qui, en secret, jouissaient pour toi, en cachette de leur père, de leur mari ou de leur petit ami. Mon si beau George à la voix d’ange, fais-nous rêver mais n’oublie pas que nous sommes charnelles. Hein, ne nous déçois pas. Chacune d’entre nous sait que tu es bien membré. Tu es un fantasme sexuel, George, alors de ce côté-là, tu n’as pas le droit à l’erreur ! Mais, ne t’inquiète-pas, tu as bonne presse. On sait de quoi tu es capable. Cette blonde, ce soir, cette rousse, demain. Claque des doigts, ma belle Pop-star. On arrive toutes !

J’ai eu droit à ce discours des années durant et je m’y suis plié. Voilà, j’étais couvert de femmes, je n’avais que l’embarras du choix. Je commençais à savoir que ce j’étais ne me conduisait pas vers les femmes mais on était à la fin des années quatre-vingt. Le sida avait fait son apparition et semait le trouble. J’étais incroyablement ambitieux et je gagnais des millions. Mes concerts étaient retransmis partout dans le monde. Dire qui j’étais ? Impossible pour moi. J’étais incapable d’accepter que ma célébrité puisse être affectée par l’aveu de mes préférences sexuelles alors que j’affirmais haïr le mensonge…J’ai donc couché avec pas mal de filles mais très vite, j’ai cessé de dormir avec elles. Le plaisir était mécanique. J’avais souvent de petites amies jolies et charmantes. Je ne tombais pas amoureux et ça les rendait folles. En fait, sans le savoir, j’entretenais leurs espoirs.

En 1991, ça durait toujours, pour le public du moins. Dans les milieux du show biz, on savait à quoi s’en tenir sur mes préférences sexuelles et amoureuses mais, pour le reste, je maintenais l’illusion. Je continuais à être le fantasme sexuel de toutes ces jeunes filles énamourées qui souhaitaient que je les tringle et de leurs mères qui n’en attendaient pas moins. Les temps changeaient cependant et je commençais à avoir un public gay « à qui je plaisais » mais qui attendait que j’abatte mes cartes. Secrètement, oui, c’était clair mais concernant mon image publique, il n’y avait rien à abattre. C’était trop risqué.

GM EN CONCERT

 

Au Brésil, j’ai rencontré A à la fin d’un concert. Il était au premier rang et pendant tout le spectacle, il a, comme les autres, repris les refrains et applaudi à tout rompre. Par contre, il s’est vite singularisé car, au lieu de bouger et de gesticuler sans arrêt, il s’est comme immobilisé et m’a fixé avec de grands yeux d’enfant émerveillé qui attend sa récompense. Ça m’a surpris ça car ce n’était pas courant. Mes « fans » à l’habitude dansaient sans cesse et reprenaient les refrains de mes chansons.

Mon tendre, mon bel A…Toutes mes convictions qui allaient disparaître…

Dans les coulisses, il m’attendait et il a dû insister pour me parler. J’avais assuré cinq rappels et la salle, hystérique, ne se vidait pas. J’étais seul dans ma loge et je me démaquillais quand il a frappé. Il n’était pas seul bien sûr, un de mes gardes du corps l’escortant.

-Je ne reçois personne, c’est clair !

-Il insiste.

-Qu’est-ce qu’il veut ?

-Il veut vous parler…

-Comme c’est original…

-Il était au premier rang et vous ne vous êtes pas quittés des yeux, à ses dires.

-Quoi !

Je l'ai trouvé plutôt insignifiant quand je l'ai vu. Un joli visage, certainement mais combien en avais-je déjà contemplés ? Ils cherchaient tous la plupart du temps à se donner le beau rôle, les femmes comme les hommes. Je vous admire beaucoup ! Quelle chance ! Si vous saviez à quel point j'attendais ce jour ! Je suis disponible pour vous, hein ? Vous comprenez ?

Je comprenais ?

Et comment ! Allez, déshabille-toi. Demain, je ne saurais même plus comment tu t'appelles et de toute façon...

Mais lui, non.

-Monsieur Daniel, prenez un café demain avec moi. Je vous laisse cette enveloppe. Il y a mes coordonnées dessus. Je vous attendrai. C’est une plage très simple. J’y allais enfant. Le Brésil peut beaucoup vous aider…

-M’aider ?

Je l’ai regardé. La porte de ma loge était ouverte et ma haute silhouette s’y découpait. Il me regardait avec ces mêmes grands yeux enfantins qui m’avaient frappé tout à l’heure. Il avait l’air émerveillé et j’ai été touché par lui. Ses joues rondes gardaient le velouté de l’enfance et même son sourire était jeune, si jeune. Il était mince, pas d’une beauté fracassante mais tout de même. Au cou, il portait une petite croix dorée et à son bras gauche était tatoué un petit cœur percé d’une flèche. Il avait des cheveux épais qu’il avait sans grand résultat coiffé avec du gel mais rien en lui n’était ridicule. Il avait une belle peau unie et halée…

-On a les mêmes yeux. Pas la forme, la couleur : marron et vert. Moi, quand je suis content, il paraît qu’ils sont plus verts. Ma mère et mes amis me disent ça mais c’est peut-être juste une plaisanterie…

-J’ai les yeux marron. Ils ne changent pas de couleur. Autre chose ?

-A demain !

-Je ne serai pas libre.

-Si !

Qu'est-ce qui se passait ? Pourquoi me faisait-il cet effet ? Il était totalement simple et sans orgueil.

-Je ne sors pas sans garde du corps.

-D’accord, sortez avec lui mais changez d’apparence et semez-le !

-Quoi ?

-Ce n’est pas compliqué. On sait faire ça, nous, les Brésiliens. Le Carnaval…

-Je me déguise et vous retrouve. On prend un café et on se baigne. C’est le programme ?

-Oui !

Il a eu un rire délicieux et dans son sourire toute la bonté du monde est venue s’inscrire. Mon cœur s’est comme dilaté mais je me suis borné à ricaner. Pas décontenancé pour le moins du monde, il a hoché la tête.

-A demain, monsieur Daniel.

 

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16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Parce que c'est toi...

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Lors d'un de ses concerts donnés à Rio, George Daniel, le célèbre chanteur, rencontre un jeune brésilien...

Un grand naïf ou un mythomane, voilà ce qu’il était. Je n’irais pas bien sûr… J’y suis allé. La veille, il était en noir et là, il était en blanc. La lumière était très vive. J’avais fait comme il disait : sortir par derrière, mouiller mes cheveux, porter une casquette (!) et j’avais délaissé mon « uniforme » sexy habituel. Mon chauffeur et mon garde du corps m’ont convoyé à mi-route puis reçu l’ordre formel de débrouiller seuls, ce qui les a plongés dans un affolement total. Je me suis rué sur un taxi à qui, à grand peine, j’ai réussi à expliquer où je voulais aller. A l’arrêt de bus indiqué, j’ai rejoint A qui a paru suffoqué.

-George, tu as pris un taxi ?

-Il fallait bien !

-Et cette casquette ! Oh et tes lunettes ! Elles sont si petites ! Tu t’es vraiment déguisé ! Ce veston rayé, c’est proprement…

Il est parti d’un fou rire inextinguible.

-Cet Anglais est fou, il est fou !

On s’est d’abord baigné. A avait très peu d’affaires et il était vêtu simplement. Sans être sur ses gardes, il faisait profil bas. Je comprenais que ce n’était pas une plage de riches, loin de là. Les étrangers pouvaient y venir à condition de ne rien avoir de précieux. Lui-même n'avait même pas de montre, juste une chaîne au cou avec un médaillon. Il y avait la Vierge dessus. Ce devait être une blague. On a sauté longuement dans les vagues. La mer était délicieuse. Tout était évident. Quand enfin, on est sorti de l’eau, on s’est épongé. J’avais pensé au maillot de bain mais pas à la serviette. Il en avait deux avec lui et de la crème solaire. Il m’en a appliqué avec soin sur le dos, le torse, les jambes et le visage. Ses doigts m’effleuraient sans s’appesantir et quand on se regardait, il avait cette même timidité enfantine que je lui avais vue. Il y a des années que je n’avais vu quelqu’un comme lui, peut-être à cause de l’environnement sophistiqué dans lequel j’évoluais. Il était totalement naturel. On est resté assez longtemps sur la plage en se parlant sans hâte puis il a dit :

-Tu as une peau d’anglais et si tu restes encore, ton public ne te reconnaîtra pas ce soir ! Viens, on va se doucher et manger.

 

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Il y avait enfin des douches rustiques en haut de la plage. Le restaurant était simple mais succulent. Il a commandé du poisson.

-Tu fais quoi au Brésil ?

-Je suis designer.

-Oh designer, c’est bien !

-Et couturier ?

-Aussi !

-Tu sais faire des compliments, monsieur l’Anglais…Un couturier au Brésil, ce n’est pas un designer. Bon, je suis à mon compte…

-Des robes pour femmes ?

-Non, des tenues de sport pour les hommes.

-Ah oui ?

-Ris, ne t’empêche pas de rire.

-Je ne voulais pas te blesser.

-Ah mais ça ne me choque pas ! Le sport, c’est ma nouvelle donne. Les robes chics, j’ai fait et les sous-vêtements aussi ! Pour femme et pour homme ! Je peux te créer des modèles originaux, si tu veux !

-De sous-vêtements masculins ?

-Je t’assure ! C’est du sur-commande et je fais respecter mes tarifs mais ce sera très bien.

-Tu dois prendre les mesures ? Le haut et le bas ?

-Ah, tu t’amuses bien, hein ? Non, pas la peine. J’ai l’habitude. Si tu veux des chemises ou un costume, je peux te les faire aussi. J’ai une clientèle d’habitués. Je sais ce qui t’irait…

Il avait des yeux malicieux. Sa peau était lisse, belle, sa voix me troublait. Il m’envoûtait. Il avait toujours vécu à Rio. Ses études, il les devait à une bourse que lui avait attribué une de ses associations où les riches aident les pauvres et se congratulent de l'avoir fait. Il avait tenté sa chance et ses modèles et avait eu l’heur de plaire. Les femmes voulaient ses robes vaporeuses qu’il créait pour elles et les hommes ses costumes impeccables…Quant aux sous-vêtements qu’il créait, ils étaient très gais et taillés dans des imprimés très éloignés des standards anglais mais ils étaient très bien faits. On a repris un taxi et il m’a montré son atelier. J’ai été saisi. Un couturier sans renom certes mais un couturier. Il avait le sens de la coupe, connaissait les tissus et savait marier les couleurs. Son atelier n’était pas très grand mais il devait y régner une atmosphère agitée quand tout le monde y faisait son maximum. A employait cinq personnes. Sur les cintres, il y avait en effet des vêtements de sport mais aussi des robes de jour, des robes du soir et des costumes pour toutes les occasions. J’ai regardé le tout avec attention : chaque pièce était de très belle facture.

-Tu fais beaucoup de sur-mesure ?

-Maintenant oui parce que j’ai trouvé un public qui veut des vêtements uniques. Personne d’autre ne les porte, tu vois ? Mais après, je réplique des modèles. Il y en a que ça ne dérange pas.

-Comment tu t’es fait connaître ?

-Ah oui, j’ai participé à des concours pour présenter mes modèles et j’ai gagné des prix ! Un seul n’était pas nul. De l’argent venait avec…

Il a éclaté de rire avant que je ne le fasse moi-même.

-Tu vois la différence avec toi ? Toi, tu t’es mis à chanter et tout de suite…

-Non, au départ je chantais dans le métro…

-Oh, allez, tu as faire ça deux semaines ! Tu as tellement de succès ! Jamais je n’aurais raté ton concert et tu sais je voulais absolument être au premier rang !

-Tu parles bien anglais.

-On peut l’apprendre au Brésil…

-Avec les touristes ?

Il a rougi et baissé la tête. J’avais dit ça comme ça mais il donnait à mes paroles un tour plus pernicieux. Je le prenais donc pour un chasseur de jeunes ou moins jeunes Anglais ou Américains en quête de sensation gay payante…

-Je viens de dire quelque chose de stupide ?

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie1. L'important, c'est d'aimer.

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Il y a longtemps, George Daniel, le célèbre chanteur, a été amoureux au Brésil. Mais le jeune homme est mort

Il avait du mal à articuler.

-Il y a des Américains ici…C’est vrai…Tu sais « Monsieur l’Anglais », quelquefois…

-Non, non, tu ne dois avoir l’air de l’excuser. J’ai été grossier. Je suis navré.

Comment faisait-il ? Il avait les joues si pleines et cette voix qu’il avait, cette façon dont il parlait anglais…Était-ce cela ou cette façon de rire pour contrer la fatalité ? Qu’est-ce je pouvais en savoir sinon qu’il me retournait complètement et faisait tomber mes défenses…

Il me restait trois jours à passer au Brésil. Je lui ai commandé un costume gris-clair avec gilet assorti. Il a pris mes mesures cette fois et m’a fait choisir le tissu. J’étais éberlué de sa science et de son humilité.

-On se revoit demain et on fait les premiers essayages !

-Non, demain, si tu savais…

-Des fois, je dors ici. Là, je vais le faire et je vais travailler tard...Je sais que tu viendras.

Ses grands yeux enfantins m’entraient dans le cœur. Je suis revenu. La tension sexuelle qui n’était pas parue le premier jour était présente. Je me suis déshabillé derrière un paravent certes mais je sentais son regard. Et quand il a vérifié la coupe du pantalon et de la veste, j’ai senti son désir mais pas seulement…Il avait le goût de ce que j’étais, ce qui allait bien au-delà de la simple captation et ce que je voulais de lui, c’était tout ce qu’il avait pu être, du collégien d’un quartier modeste au jeune couturier qui s’en tirait bravement.

-Pas mal non ? Il y a juste une couture à l’épaule…Là…attends…

-Franchement, c’est superbe. Je signe un contrat avec toi !

-Ah ?

-Mais c’est aussi bien que le styliste londonien…

-Que tu paies très cher !

La pitié, non ! La compassion, non ! L’indifférence, impossible ! La douceur…

-Je n’ai aucune intention blessante.

-Je sais.

-Tu sais ?

-Oui. D’ailleurs, est-il question du même contrat ?

-Non.

Il avait posé ses lèvres sur les miennes et tout en moi était bouleversé. Arrête, George arrête, oh, tu tombes amoureux ! Pas comme ça. Embrasse n’importe lequel dans un coin mais pas quelqu’un comme lui ! George, réveille-toi ! Dis-toi que dans ce pays-là, ils tombent tous malades ; ils attrapent tous ce truc monstrueux. Non, non…En plus il a beau se défendre d’avoir racolé, allez, il a bien dû le faire, il n’a pas tant d’argent ! Arrête ça : tu en as eu de bien plus beaux…

Quand il a cessé de m’embrasser, c’est moi qui l’ai enlacé.

-Tu reviendras demain !

-Oui.

-Ce sera la livraison !

-Oui, A.

Tout a commencé là. Pour la perfection de l’amour qu’il m’a porté et que je lui ai porté, il n’y a jamais rien eu à dire. Tout est intact dans ma mémoire comme notre amour pouvait se lire et se relire. A…

Pour ce qui de cette maladie que les journaux présentaient comme un fléau du monde moderne, il l’a attrapée peu de temps après notre rencontre. On se téléphonait tout le temps et on se voyait à intervalles réguliers. Je l’ai fait venir plusieurs fois à Londres et suis retourné à Rio. J’avais déjà gagné plus d’argent qu’il ne m’en fallait dans cette vie et assez d’aplomb pour décaler des dates de concert ou les annuler. Les yeux d’enfant de A restaient constellés d’étoiles. Son corps était ferme et doux et le mien prenait la teneur virile dont il avait besoin pour que notre alliance soit forte. Mon A…

En six mois, sa santé a basculé. HIV positif. Il ne m’a rien dit. Au téléphone, il était bizarre, lointain. On se voyait depuis un et demi et là, il se dérobait. Il a fait mine de rompre :

-Une Pop star anglaise et un petit couturier brésilien ?

-Designer.

-Oui mais Brésilien…

-Tu ferais fortune ici. Laisse-moi t’aider…

-Non. Il faut que j’aie les pieds sur terre. Tu es célèbre et moi qu’est-ce que je suis ? Rien. T’afficherais-tu avec moi ? Non. Tu as raison. Je ne te vaux pas. Que je m’installe en Angleterre ? Tu plaisantes. Ils me traiteront d’immigré ! Ils se moqueront de moi : il n’en veut qu’à son argent. C’est un gigolo !

-C’est ridicule. Tu es venu plusieurs fois me voir à Londres et on a été heureux, si heureux ! A, pourquoi me parler après toute cette tendresse, tout cet amour…Tu ne peux pas ! J’ai tant d’images de toi…

-Je peux.

-Mais tu me laisserais sans nouvelles ? Imagines-tu cela ?

-Oui.

-Tu as mal pris que je veuille t’aider financièrement. C’est de ma faute, j’ai été insistant. Mais il y cet amour qui nous lie…

-Non. Tu te fais des illusions.

-Mais comment cela ? On ne peut pas se quitter.

-On peut. Moi, je te quitte.

Quand j’ai compris, c’était trop tard. Une amie de sa mère m’expliquait au téléphone dans un anglais laborieux qu’il venait de succomber à une hémorragie cérébrale. Sida. J’ai pris l’avion tout de suite. Je pleurais dès que je reprenais conscience et le reste du temps, tombais dans un sommeil léthargique. A Rio, on l’enterrait. Il vivait toujours avec sa mère, petite femme digne que le chagrin ravageait. Ses deux sœurs, issues d’un premier mariage, étaient là. L’aînée prendrait la mère avec elle. C’était un cimetière populaire. J’ai sangloté aussi fort que les femmes présentes et au moment du repas funéraire, je leur ai laissé une grosse somme d’argent.

Je voulais aider A afin qu’il ait une belle boutique mais il n’a jamais voulu de mon aide financière. Il acceptait les billets d’avion et les hôtels car il s’agissait de cadeaux et non d’une mise de fond. Aux femmes, j’ai dit :

-Prenez cet argent et ne me remerciez pas. Si j’avais su plus tôt, je l’aurais fait hospitaliser en Angleterre dans une clinique où la médecine est de pointe. Il ne serait pas mort. Il ne se passera pas un jour de ma vie sans que je regrette ma légèreté. J’aurais dû comprendre qu’il ne me fuyait qu’à cause de sa maladie. Je regrette, je regrette tellement…

Elles ne me demandaient rien et me jugeaient pas.

- Era un bom filho...

-Oui, madame...

-Gostava muito de ti, sabes?

-Oui, madame. Je l'aimais aussi. Je resterai fort pour lui.

-Je sais...

Il était le fils et le frère chéris et de la maladie « honteuse » qui l’avait emporté, elles ne se souciaient pas. Elles étaient sans nom et ce qui leur importait c’était ce jeune homme mort qui avait illuminé leur vie, non un virus destructeur qui pouvait leur donner une bien mauvaise réputation. Trois ans durant, je les ai revues. J’allais sur la tombe du jeune homme aux joues enfantines, je déjeunais avec sa mère et j’allais à la belle boutique de mode que ses sœurs avaient ouverte sur une des artères populaires de Rio. Elles étaient douées elles-aussi et y vendaient d’invraisemblables robes en lamé qu’elles fabriquaient…

Trois ans sont passés. A mi-chemin, ma mère m’a annoncé qu’elle était malade. Je venais juste de lui signifier qui j’étais…

Quand j’ai pu quitter les cliniques, les médicaments et les piqûres, j’ai repris le chemin des studios.

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Sois patient, je suis ton Ange...

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Il y a longtemps, George Daniel a aimé et perdu son amour. Celui-ci lui parle enfin, de l'au-delà...

Tu sais, je n’aurais jamais voulu te laisser comme ça. Oh, George, tu as été malade des nerfs à cause de moi. C’est mal ça, pardon !

Où étais-tu ?

En toi.

Et tu me parles maintenant ?

Tu peux enfin m’entendre !

Que veux-tu me dire ?

Ce que tu es, c’est ta musique. Chante, George et ne laisse personne t’en empêcher.

Mais je n’ai pas d’inspiration…

Ne t’inquiète pas !

Tu m’as révélé à moi-même. Je me mentais.

Tu as été un magnifique compagnon. Tu sais ça, hein ? Tu te souviens, le premier costume que je t’ai fait sur mesure et des autres ? Je t’ai rendu beau comme un prince ! Allez, ne sois pas triste. Tu n’y étais pour rien. Tu étais tellement pris par ta carrière. Je ne sais plus lequel c’était. Il m’a contaminé. Ce n’est pas ta faute. Tu me crois ?

Non.

Si, George, tu me crois.

Je pensais qu’il serait plus constant. Je voudrais que la mort soit comme la vie. On ne pourrait s’étreindre mais on se parlerait. J’étais sûr de moi mais ça n’a pas fonctionné. Il était vraiment mort.

Mais alors, comment ferons-nous ?

A intervalles réguliers, je reviendrai. Il te faudra être patient. Je suis ton ange !

J’ai changé. Cette fois, j’ai assumé. Les tabloïds ont été enchantés. George Daniel est gay ! Il fallait relever le défi. Je l’ai fait. Bizarrement, mon public n’a pas diminué tant que cela (encore que mes déboires m’aient éloigné de la scène). Il a juste changé. Les collégiennes avaient pris du grade et elles m’aimaient toujours. Leurs mères n’avaient pas désarmé. Et il m’était venu tout un contingent de jeunes Anglais et Américains dont je peuplais les nuits. Sans compter leurs grands frères ou leurs pères…Ne croyez pas que je les ai méprisés…

Étaient-ces années magiques ? Je ne sais pas. J’ai écrit plusieurs albums et j’ai, à plusieurs reprises, fait son éloge. J’étais nostalgique de mon ange brésilien, il fallait bien que je le fasse connaître au monde, moi qui n’avais pas eu le cran de le présenter comme mon compagnon quand il était encore indemne. Mes chansons sur lui ont été jugées bouleversantes. Au moins, je lui avais fait cet hommage. De façon régulière, pendant les mois qui ont suivi sa mort, il m’a parlé dans le silence du cœur. Puis, il a espacé « ses visites ». Elles étaient toujours à bon escient cependant jusqu’à ce qu’il se taise.

Maintenant que tout s’en va, il me parle beaucoup plus et me guide. Il y aurait un autre ange, terrestre celui-là ?

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (1)

NEGRESCO

9 Erik. Roquebrune. Décembre 2015. C'est un Noël particulier pour George Daniel, chanteur à succès qui a fui l'Angleterre, et a été recueilli par de jeunes artistes dans le sud de la France. Les voici à l'hôtel Negresco. 

J’avais neuf ans et c’était un vingt-cinq décembre au matin. Mon père nous a annoncé qu’il était malade mais comptais livrer à la maladie un combat victorieux. Je ne sais ce que les médecins lui avaient dit. En tous cas, il était confiant. Un an après, il était mort, nous laissant seuls, ma mère, mes deux sœurs et moi. C’était un homme robuste et fort, un grand travailleur. Ma mère a beaucoup pleuré. Je prenais déjà des cours de danse et ça ne lui plaisait guère, à lui. Il m’a quand même laissé une lettre où il disait que là où il serait, je devrais l’étonner. J’ai travaillé avec méthode des années durant, ne m’épargnant rien et j’y suis arrivé. Étoile à dix-neuf ans, tout le monde ne peut le faire. Après Copenhague et Londres, j’ai dansé à Paris et à Toronto. J’ai signé pour le New York City ballet. Gros contrat. J’ai vingt-sept ans…J’espère qu’il est fier de moi. Enfin non, ce n'est pas cela. Je suis certain en fait qu'il est admiratif car je suis déterminé et puis j'ai la chance d'avoir un don. Les critiques les plus farouches sont admiratifs et de cela, lui qui est mort depuis longtemps, en est heureux...Enfin, j’espère…

Là, c’était un autre matin de Noël. Ce n’était pas le premier passé en France. Avec ma famille, on y venait souvent à cause de ma mère qui est Française. Elle a toujours adoré Paris et la Provence. C’est par elle que je connais Roquebrune. A la mort de mon père, toutefois, on a évité de venir en hiver et surtout pendant les fêtes. Trop de souvenirs remontaient. Il s’était donc écoulé des années depuis mes dernières vacances à dans cette petite ville. Y revenir pour revoir Valeria et la bande, c’était vraiment bien. On s’est tout de suite retrouvés comme si on ne s’était jamais quittés et là, je me suis dit qu’on était resté des adolescents ! J'insiste sur cette remarque car l’adolescence est, pour moi, la vraie terre des possibles. Rien n'y est vraiment très défini. Je redoute « l'âge adulte » et dans la bande que nous formons, je ne suis pas le seul. Bien plus raisonnable que moi, Guillaume a changé de camp. Il est bien plus mûr que nous-autres mais il est cordial et si droit que nous lui pardonnons ce « changement de rive ».

Vers dix heures, Claire, ma mère, m'a appelé. Elle était à Copenhague avec son compagnon. Elle ne le connaissait depuis cinq ans déjà et nous l'avions tous accepté. Malgré cela, elle semblait toujours gênée de le placer dans la conversation. Ni moi ni mes sœurs ne pouvions lui en vouloir car elle était restée seule longtemps mais elle gardait sa réserve de jeune fille et m’a souhaité en son nom propre un joyeux noël alors même que Jan dormait près d’elle.

On a tous traîné le matin et à midi on a dressé une table avec ce qu’il restait de la veille. L’idée n’était pas tant de manger beaucoup que d’aller se promener. Et avant cela, il fallait se partager les cadeaux. La distribution de présents le matin de Noël était longtemps resté tabou pour moi. La mort brutale de mon père, homme sobre frappé par un cancer du sang, avait paralysé toute joie. Longtemps, dans ma famille, on avait trouvé d’autres occasions pour s’offrir des présents et même mes amis proches étaient longtemps restés prudents, évitant ce fameux vingt-cinq décembre. Il faut croire que le temps avait ben fait son travail car j’ai adoré ce moment ! Chacun avait tiré au sort les personnes (au nombre de deux) qu’il devait gâter, ce qui ne signifiait pas qu’on ne devait pas honorer les autres d’un petit signe. J’ai offert un rang de perle à Valeria et un bouquet de roses blanches à la « fiancée » de Nicholas, puisque c’était les cartes que j’avais tirées. De Jonathan, j’ai reçu une magnifique statuette de danseur enfant et des chaussons de danse. Elle était si subtile que j’ai ri de bonheur. Marjan m’a offert un billet aller et retour Copenhague Amsterdam. Dates non précisées. Obligation de venir la cajoler. J’ai adoré. Les cadeaux qui s’échangeaient me ravissaient : de belles robes, des parfums, des toiles, des fleurs, des invitations à des spectacles. On avait tous été amis un temps et il était beau que nous le restions. George, étant « l’un des nôtres » a reçu de Guillaume une immense boite de chocolat et un bel étui à lunettes aux couleurs du drapeau anglais. Il a remercié avec chaleur. On sentait qu’il était vraiment content.

L’idée était ensuite de se promener tout l’après-midi du vingt-cinq et nous étions tous partants ! Pour ma part, je voulais aller à Nice. D’autres voulaient l’Italie toute proche. George n’aurait pas fait d’autre choix que le mien. Pourtant, sa présence m’inquiétait. Il en demandait trop. Je me suis demandé si, au dernier moment, je ne changerai pas mes projets, histoire de ne pas l’avoir sur le dos. J’allais le faire quand Julian m’a appelé. J’étais dans le salon. Quel bonheur de l'entendre ! Il était en famille à Boston et je comptais le joindre de toute façon mais il me devançait. Sa voix était ferme, compacte et belle. Si je ne l’avais encore totalement choisi, j’ai compris que je franchissais le cap. C’était lui. Je l’aimais. Il a saisi mon changement d’attitude, je crois, car il a terminé ses bons vœux sur une note chaleureuse. Et avec un bâillement car il bravait le décalage horaire. A Boston, le jour n’était même pas levé. Je suis sûr qu’il s’était réveillé exprès…

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 En fonçant dans ma chambre pour y prendre mon blouson, je suis tombé sur une lettre posée sur mon lit. Je savais de qui elle émanait. J’ai soupiré et l’ai fourré dans ma poche. J’ai conduit jusqu’à Nice d’une seule traite, Nicholas à mes côtés, Joanna tenant compagnie à George. Celui-ci semblait avoir retrouvé tous ses esprits. On les entendait rire à l’arrière. L’idée était d’aller prendre un verre au Negresco avant d’arpenter la Promenade des Anglais. Le reste était informel. J’ai garé le 4x4 sur le parking de l’hôtel et j’ai commencé à comprendre que nous faisions erreur. A peine dans le hall d’entrée, ça s’est avéré fondé.

-Oh, monsieur Daniel mais quelle surprise !

Qui ça pouvait être, celui-là ? Le directeur ou un des directeurs du lieu ? D’autres arrivaient et saluaient. Le bruit se propageait dans le hall qu’une célébrité était là…

-Eh bien bonjour monsieur Bertrand. Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? Je suis venu prendre le café avec quelques amis…

-Sachez combien nous sommes charmés ! Quelle surprise et quel honneur ! Où préférez-vous vous installer ? Le bar, vous vous souvenez ? Le Relais…J’espère que notre personnel a été assez aimable avec vous ! Si cela ne vous convient pas, je peux vous installer à la Rotonde. Je ne suis pas sûr que vous ayez vu nos dernières modifications. On a voulu créer une atmosphère de fête foraine, voyez-vous ? Il y des chevaux de bois.

-Allons-voir.

Il était accueilli comme une star. Un groupe d’admirateurs nous entouraient déjà, nous ignorant, mais prêts à lui demander des autographes. Le nommé Bertrand a dû jouer de son autorité pour nous conduire à la Rotonde où il nous a proposé « une table discrète ». Elle l’était tellement qu’en un rien de temps trois serveurs sont arrivés, un pour prendre les commandes et les deux autres, au cas où... Des têtes de convives se sont tournées, pas de manière ostentatoire, c’est vrai mais tout de même et un couple s’est levé pour venir le saluer.

-Oh, George, mais vous passez Noël en France !

-Comme vous le voyez.

Il nous a présentés. Il s’agissait d’un couple très aisé (monsieur et madame Richard) qui habitait à peu de distance de son domicile, dans la banlieue cossue de Londres où il avait élu domicile. Il les connaissait sans plus mais ne pouvait les ignorer. Le mari se tenait sur ses gardes mais la femme était intrusive :

-Paul n’est pas avec vous ?

-Non, il est resté à Londres.

-Oh, et vous êtes avec de charmants amis français !

-Ils ne sont pas français. Marjan est hollandaise, Nicholas et Joanna sont anglais et Erik est danois.

-Oh, très bien ! Vous allez réveillonner ensemble également ?

-Oui. Tous ces jeunes gens sont très créatifs. Ce sont mes nouveaux amis.

-Très bien…Bonne continuation alors et meilleurs vœux !

-Pareillement. A l’année prochaine !

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (2)

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Jour de Noël 2015. George D. incognito ou presque et quelques jeunes artistes au Negresco, à Nice. 

Nicholas et Joanna étaient éberlués mais rieurs tandis que Marjan se contentait de sourire sagement. Moi, je ne cachais pas mon malaise.

«Quelque chose en moi refusait ce luxe, cette Célébrité, ces échanges de politesse totalement plaqués peut-être parce que « George Daniel » n’était pour moi que cet homme au passé glorieux qui errait dans la villa et nous parlait si familièrement… »

Voilà, ce doit être de la prose poétique…

Pour sa part, le « George » en question avait l’air parfaitement à l’aise dans le jeu mondain. Il était d’une exquise simplicité mais ses manières étaient celles d’un gentleman. Il avait appris à se comporter dans le monde et, bizarrement, cet usage qu’il en avait, me le rendait presque insupportable. Quelquefois, je devais le reconnaître, cela m’arrivait avec Julian, qui était né dans une famille nantie de Boston. Soudain, je me sentais mal à l’aise comme quand par exemple je mangeais les frites avec les doigts (j’adore ça) et qu’il se contentait de hausser les sourcils avant de m’indiquer la fourchette du regard…Mais là, c’était pire. Jusqu’à la mort prématurée de mon père, on avait vécu correctement sans plus. On ne manquait de rien mais l’ordinaire était strict. Pendant deux ou trois ans, ça avait été plus difficile et là, le manque était apparu. Puis, ma mère avait repris le dessus. Sa famille, en France, lui était venue en aide quasiment de force pour que nous vivions bien. Ma sœur aînée était devenue professeur de littérature à l’université de Copenhague, ma seconde sœur était comédienne de théâtre et travaillait pour une troupe conventionnée. J’avais travaillé comme un fou pour devenir un très bon danseur classique et là, les choses se précisaient : New York et les deux films…

Mais peut-être que ça ne suffisait pas. Peut-être que j’étais toujours ce petit garçon qui était loin d’être le plus riche dans les cours de danse et en pleurait de rage en cachette …

Le café nous a été servi avec un assortiment et pâtisseries tandis que les regards continuaient d’abonder vers notre table et chacun des serveurs était prêt à bondir pour répondre à la plus infime demande de la star présente. Heureusement tout de même, ça m’avait effleuré de m’habiller plutôt bien. Je portais une chemise blanche ouverte avec le blouson de cuir que Julian m’avait offert, un jean bien coupé et des bottines. Marjan avait revêtu une jolie robe rouge. Elle portait des chaussures à talons, avait natté ses cheveux et s’était maquillée avec soin. Joanna, la compagne de Nicholas arborait un pantalon à pinces et un pull angora gris et son conjoint, bien que vêtu d’un pull et d’un pantalon bleu-marine était rasé de près et avait belle allure. Bon, au moins, on passait à peu près l’examen. Georges, évidement, l’avait eu depuis longtemps, avec mention très bien. Il aimait les chemises blanches de belle tenue et ce jour-là, il avait accompagné la sienne d’un complet gris anthracite, très classe. Il était sans cravate. Comme toujours, il arborait sur sa poitrine une croix dorée retenue par une chaînette. Très conscient de mon malaise, il a tenté une entrée :

-Tu ne veux pas de pâtisseries, Erik ?

-J’ai mangé tout à l’heure…

-On a tous mangé. Je t’assure, c’est exquis…

-Non, merci, je…

-On va commander quelque chose de très français. Ils sauront quoi…

-Non !

-Mais si, voyons !

Il a fait signe à un serveur. Ma foi, les cinq qui regardaient sans cesse dans sa direction auraient fait la course s’ils avaient pu. On a hérité d’une jolie employée qui a plongé avec délice ses yeux dans ceux de la pop star anglaise. Il avait beau avoir enregistré de merveilleux tubes à l’époque où elle était dans le ventre de sa mère, il restait connu et très respecté dans la profession. On venait de le lui expliquer, à cette toute jeune fille et elle en était suffoquée…Toute rougissante, elle est partie passer commande mais n’est plus revenue. L’instant d’après l’inévitable monsieur Bertrand est venu vers nous en assurant que la demande spéciale de monsieur Daniel serait traitée immédiatement. Il suffisait que nous attendions une quarantaine de minutes. Joanna, Marjan et Nicholas ont pouffé de rire mais moi, j’ai baissé la tête. Sans pouvoir me l’expliquer, son attitude m’agaçait. Ce grand seigneur…Je me suis mordu les lèvres avant de soutenir son regard. Il était plein d’une infinie bonté alors que l’attendais cruel. Julian ne me regardait jamais ainsi. Il n’acceptait pas que je sois quelquefois enfantin. Il attendait que je réussisse en tous domaines, y compris celui du comportement. Il était très strict là-dessus. Lui, je voyais que c’était différent. Il devinait que ma carrière comptait beaucoup, que la pression était très forte mais il accueillait le jeune homme que le public rappelait cinq fois au même titre que l’orphelin de jadis qui pleurait de rage dans son coin quand, à l’entraînement, il ratait une figure et que sa mère consolait avec une spécialité culinaire…

Une tarte renversée est arrivée, odorante et légère. Elle était appétissante à souhait. On a recommandé de nouvelles boissons et du café. A la première bouchée, l’enfance m’a frappé de plein fouet. Elle avait exactement le goût de ce même dessert quand ma mère le faisait, et la même consistance aussi. Les pommes étaient moelleuses, pas trop caramélisées et la crème onctueuse à souhait. Et il y avait cet arrière-goût de cannelle…

-Alors, tu aimes ?

-Oui, c’est délicieux.

-Ah, tu vois…Ce n’est pas un gâteau danois, n’est-ce pas ? Ta mère est française, Voilà l’explication…

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 Ses yeux riaient mais je restais sur mes gardes. Il se tendait trop vers moi. Il faudrait que je rappelle Julian. De temps en temps, son regard se détachait de moi et Nicholas en profitait pour me lancer de muets messages. Il me trouvait trop sec avec George, trop sur mes gardes…Bon, il avait raison…

Au sortir du somptueux restaurant où notre invité anglais avait tenu à régler l’addition, nous nous sommes heurtés dans le hall à une première demande d’autographes, suivie dans la rue par une kyrielle de nouvelles demandes. Des photos étaient prises. George avait ce sourire de commande dont il avait inondé les magazines. Curieusement, il ne souhaitait pas poser seul mais tenait à être pris en photo avec nous. Je me suis retrouvé à ses côtés avec Nicholas avant que Joanna et Marjan ne me succèdent. Beaucoup de photos de groupe ont été prises. Il souriait toujours autant. Je n’ai pas compris tout de suite sa tactique qui, pourtant était claire. La presse populaire anglaise avait avec lui des relations de passion et de haine. Elle ne l’encensait que pour mieux souligner ses défauts. Pour commencer, il y ses brillants concerts qui se jouaient à guichets fermés et son talent. Deux ans durant, il s’était produit dans diverses capitales européennes, avec un orchestre symphonique. Sur ce point, aucune attaque n'était possible. Par contre, il y avait ses splendides maisons et ses vacances de riche dont le lecteur faisait ses délices. A l'applaudimètre cependant, c'était ses arrestations pour conduite en état d’ivresse, ses démêlés avec la police qui lui reprochait sa toxicomanie et son alcoolisme et ses condamnations pour « outrages aux mœurs » qui lui valaient tous les suffrages. Ah, voilà qui intéressait le chaland ! Les journaux bon marché de l’écurie Murdoch le montraient volontairement mal habillé, le visage bouffi, les tempes grises, la cigarette au bec, bref toujours de façon dévalorisante. Hein, ça passe ses vacances à Mykonos et ça frime ? Ah oui, mais ça se saoule aussi et ça prend du krak. Sur le net, des articles fielleux faisaient la (longue) de ses amants épisodiques en laissant deviner sa boulimie sexuelle. Je comprenais qu’il ne réponde rien et qu’il ait pris l’habitude du silence. C’était une bonne parade mais on l’humiliait…Ses photos fraîches de lui avec nous allaient circuler sur la toile, il le savait bien. C’était un bon contrepoint. Je comprenais qu’il tente ce type de parade. Eh oui, George Daniel s'est rendu à Nice avec de jeunes amis, amoureux comme lui du sud de la France. Il a l'air détendu...

Nous avons arpenté la Promenade des Anglais et cette fois, on était tous très contents. Il avait relâché son attention et me laissait plus libre, bavardant beaucoup avec Marjan et Nicholas. Nous sommes descendus nous installer sur les galets et cette fois, c'est Joanna qui a fait quelques photos de groupe. Nous pensions nous en tiré ainsi mais à priori nous avions tort. Notre célébrité anglaise avait de nouveau été reconnue et cette fois, nous avons été carrément encerclés. Il y avait deux journalistes d’un journal local. Sûr que leurs clichés dépasseraient le cadre niçois et iraient jusqu'en Angleterre. Nous n'avions aucune idée de la façon dont on pouvait se débarrasser de journalistes envahissants mais lui le savait. Il connaissait toutes les feintes. Nous avons quitté la plage pour nous éparpiller dans de petites rues avant de nous retrouver tous à la voiture. C’était une après-midi de Noël vraiment inattendue ! Nicholas a pris le volant et Joanna est montée à l’avant. Marjan nous a décrétés qu’elle allait trouver un joli endroit pour dormir. Elle était assez romanesque et devait avoir croisé le regard d'un homme qui la charmait... C’était son droit. Je me suis installé avec George à l’arrière. Il est resté silencieux jusqu’à la sortie de la ville.

-Tu n'es pas inquiet pour les photos ?

-Non.

-Elles sont très bon enfant.

-Elles ne me dérangent pas.

-C'est bien en ce cas. Tu as lu mon message ?

-Ah non, pas encore.

-Lis-le maintenant.

Je l’ai fait. J’ai sursauté : c’était une demande simple.

-Me voir danser ?

-Il le faut bien.

-Demain matin, avec Guillaume dans l’annexe. On fait des échauffements…

-D’accord et sinon ?

-Sur le net, vous trouverez…

-Montre-moi et commente.

-Pas ce soir.

-Demain.

Il a sauté du coq à l’âne.

-Pourquoi penses-tu que je m’intéresse à toi pour te porter tort ?

-C’est une arrière-pensée que j’ai…

-Tu vois, tu remets une distance entre nous. Ta voix n’est plus la même ! Erik, ta crainte n’est pas sans fondement. Tu réveilles tant de choses en moi...Je t’expliquerai si jamais cette guerre-là a lieu…

Il a posé sa main sur la mienne et l’a serré quelques instants durant si fortement que ses doigts étaient comme des serres. Je me suis dégagé et ai rougi. Je ne comprenais pas. J’avais toujours perçu ma vie affective et sexuelle comme simple. Il ne suffisait pas d’être confiant et de s’avancer avec honnêteté sur un chemin bien tracé car je ne pouvais me tenir à une morale stricte. J’étais bisexuel et j’aimais les amours solaires et contrastées. A l’évidence, mon compagnon américain voyait les choses différemment. Il se projetait dans ma vie, en voulant la changer. Je lui en voulais puisqu’il ne tenait aucun compte de mon ambivalence alors que George, lui, la captait d’emblée et l’acceptait. Que c’était étrange. On aurait dit qu’il me connaissait par avance. Peut-être est-ce que je sortais d’une de ses chansons …De mes choix amoureux actuels, il ne semblait rien vouloir annuler, attendant sans doute que je me tourne brusquement vers lui, les rejetant de ce fait. Avec lui, tout allait vite. Le temps était comme condensé. Que voulait-il ? M’atteindre, m’aimer, me forcer à l’aimer…Cela plutôt. J’en étais suffoqué et, évitant de croiser on regard, je laissais s’entrechoquer en moi des sentiments opposés…

Heureusement, Nicholas roulait vite et le trajet était court. Tandis qu’on écoutait des cantiques de Noël dont ce fameux « Des anges dans nos campagnes », on a vu se dessiner les découpures de Roquebrune. Mes craintes sont tombées d’emblée et au sortir de la voiture, je me suis rué vers Guillaume pour plaisanter et rire avec lui.

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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