Battles. Partie 2. Transfert à Stockholm
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Ce n'était pas le moment de dire à Colin qu'il n'était pas sûr de vouloir rentrer un jour...Son garçon était pudique. Il ne prenait pas certains sujets de front, la prison par exemple et la détention pour motifs politiques. Son père devait avoir des séquelles de son passage à Étoile. Les services secrets américains étaient de mieux en mieux renseignés sur ce qu'on y faisait subir aux détenus et il avait eu accès à quelques dossiers. Mon Dieu...Comment avait-on traité son père !
-Tu te sens en sécurité à Londres ?
-J'ai une belle petite amie...
-Père, je ne plaisante pas.
-Il n'y a que quelques mois que je suis ici et tu l'as dit, je suis un exilé. Je fais attention à qui je vois et je n'accorde d'interviews qu'à certains magazines. Pour le reste, je vis dans un immeuble sécurisé, mon appartement est sous alarme et j'ai une arme. J'ai appris à tirer.
-Tu n'es pas inquiet ?
-Non. Je devrais l'être sans doute.
-L'Ambranie a une représentation diplomatique en Angleterre, n'est-ce pas...
-Oui. Je crois comprendre ce que tu essaies de me dire.
-Jamais de courrier bizarre, de rencontre ?
-J'ai été abordé à mon arrivée par d'autres ressortissants ambraniens qui voulaient frayer avec moi, me convoquer à leurs dîners et me faire adhérer à ce je sais quelles associations...Mais j'ai fui. Une sorte de prémonition...A cause de mon arrivée peu classique en Grande Bretagne, j'ai pensé qu'il ne fallait pas rejoindre un groupe de ce type ou un autre. Je reconnais que pour eux, ça a dû être vexant...
-Peut-être mais c'est sage.
Paul n'épilogua pas mais il rassura son fils :
-Je sais ce qui m'est arrivé. Si je dois me défendre, je le ferai. Mais changeons de sujet, veux-tu ? Parle-moi de Lisa.
-Elle est restée à Boston, je la vois beaucoup moins. Je sais que vous êtes contactés plusieurs fois et qu'elle projette de venir te voir. Elle a vingt-trois ans, tu vois, et a n'a pas encore terminé son cursus en médecine mais elle est amoureuse et veut se marier. Elle devait venir en même temps que moi mais a différé...
-Qui est l'heureux élu ?
-Un médecin chef d'un hôpital où elle a fait un stage. Je l'ai vu plusieurs fois.
-Et ?
-J'ai du mal à en parler. Un quadragénaire un peu bourru, à cheval sur son boulot...
-Bon mais il y a autre chose : Lisa est fâchée contre moi.
-Elle avait à peine quinze ans quand on est arrivé en Amérique. Elle t'adorait et elle a mal vécu que tu la fasses partir. Elle ne voulait pas être séparée de toi et elle l'est depuis des années. Maintenant, elle se demande qui tu es.
Paul soupira.
-Et elle se sent très américaine...
-C'est clair. Mais elle viendra.
-Vraiment ?
-Oui, père et moi aussi, je reviendrai.
Cette conversation était lourde mais elle lui donnait de l'espoir. Il avait retrouvé Lisbeth et Colin. Il retrouverait Lisa.
Et en effet, elle vint. Son frère l'accompagnant, elle tenta de faire bonne figure. Paul avait laissé derrière lui une adolescente mince aux cheveux blond-roux ; il retrouva une jeune femme aux formes pleines et aux cheveux courts. Elle avait les mêmes yeux que Lisbeth et bien des traits de son caractère dont l'irritabilité. Ses débuts aux États-Unis avaient été difficiles mais comme elle aimait les études, elle s'était posée des défis et s'en était bien sortie. Cependant, dès qu'il s'agissait de ses parents biologiques, elle restait farouche, leur préférant John et Mary Frankenheimer, ceux qui les avait accueillis au départ, Colin et elle.
-Tu vas bien ?
-Oui, père.
-C'est difficile pour moi-aussi, tu sais. Tu as tellement changé !
-Au point que tu ne peux pas me reconnaître, n'est-ce pas ?
-Mais Lisa, si je te reconnais. Il y a une distance entre nous...
-Une grande distance.
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Les premiers temps, Paul ne trouva rien d'anormal chez Eva. Elle aurait dû mincir, s'habiller avec plus de goût et ne pas se maquiller autant mais tout cela était extérieur. C'était une traductrice adroite, ouverte aux suggestions. Et elle était rigoureuse et ils travaillaient efficacement ensemble. Chacun s'attaquait au texte de son côté et quand ils se voyaient, ils créaient une version commune. Il appréciait sa précision.
-Ah oui, vous proposez « une intelligence déliée », c'est plus juste que « grande » et plus en accord avec le texte. Et « accorte » est mieux choisi que « séduisante » pour la description de cette femme...
Le texte traduit apparaissait déjà et il était ravi.
Au fil du temps, cependant, tout changea. Cette femme disgracieuse se mit à l'attirer sexuellement. Comme il voyait toujours Daphne et s'entendait bien avec elle à tous points de vue, il trouva cette attirance mal venue et se reprit ou crut le faire. Il lui offrait un visage avenant mais pensait être clair dans ses attitudes. De son côté, Eva restait professionnelle et travaillait d'arrache-pied avec lui mais quand ils en avaient terminé et qu'ils buvaient du thé, elle laissa transparaître son désir.
-Paul écoutez...
-Pas question.
-Il y a cette fille, je sais bien. Elle est belle.
-Je tiens à la respecter.
Elle parut d'accord mais se rapprocha de lui pour un oui pour un non, le frôla, fit comprendre son désir. Un jour, trouvait qu'il faisait chaud et retirait son gilet sous lequel elle portait un pull moulant ; elle avait une forte poitrine, un soutien-gorge transparent. Une autre fois, elle s'asseyait de façon à ce que sa jupe remonte sur ses cuisses. Il voyait ses jarretelles. Il lui arriva aussi de se pencher pour chercher quelque chose dans son sac à main posé au pied du canapé et il devina sous sa jupe les formes massives de ses fesses. Il était limpide qu'elle lui faisait des avances. Elle avait la taille épaisse, la poitrine lourde et le visage marqué. Mais le fait qu'il était de plus en plus réactif. Elle le sentit car elle passa à l'acte. Un soir, après leurs heures de travail, elle lui prit la main et la posa sur sa poitrine. Il ne la retira pas et la caressa.
-Vous aimez les gros seins, Paul ! Je m'en doutais.
Elle retira son pull et joua à faire sortir ses seins du soutien-gorge. Elle lui facilita la tache en le retirant et remonta sa jupe sur ses cuisses. Il vit sa toison rousse car elle ne portait pas de slip. Gardant une main sur ses seins, il explora son entrejambe de l'autre. Elle gémit.
-C'est que je suis trempée. J'en ai tellement envie !
Ils roulèrent à terre, il lui enleva sa jupe, se déshabilla partiellement et la pénétra sans grande préparation. Elle minauda et poussa de petits cris.
-C'est que j'attendais votre décision...Prenez votre plaisir, Paul, je suis là pour vous en donner...
Elle parlait comme une courtisane mais le fait est qu'il avait tiré d'elle beaucoup de plaisir. Il se défendit de vouloir recommencer mais le fit. La fois suivante, elle l'excita en plaçant une main dans son entrejambe puis elle s'agenouilla. Elle avait ouvert son pantalon et s'activait tandis qu'il gémissait. Quand elle le sentit prêt, elle s'installa sur lui.
-Commencer ainsi vous plaît Paul ? Vous êtes sensible aux caresses buccales.
Il acquiesça. Dix jours passèrent où il la posséda à chaque fois. De nouveau, il tenta de se reprendre. Ce n'était pas un adultère classique. Il était comme mû par un élan qui le dépassait. Mal à l'aise, il lui parla :
-Arrêtons.
-Vous en avez besoin ! Daphne ne sait rien et j'imagine qu'elle-aussi vous la montez. Vous ne pouvez pas être libre avec elle, mais avec moi, si.
Il aurait pu facilement la faire taire mais c'était comme si une voix intérieure s'opposait en lui à tout renoncement. Il était conduit, quasiment dépassé alors même qu'il était amoureux de Daphne et conscient du danger. Ils se virent un peu moins mais Eva, sûr qu'il ne parvenait pas à rompre, insista. Un jour, après un long travail commun, elle se mit nue et parut mal à l'aise.Il fut caustique :
-C'est l'heure ?
Elle lui répondit aussitôt :
-Ce type de baise...Soyez moins classique. Dominez-moi ! Vous savez de quoi je parle, j'en suis sûre...
-C'est ça que tu veux !
-Oui, oui, Paul et je suis sûre que vous serez parfait.
-Tu fais erreur.
-Non. Je sais de quoi je parle.
L'espace d'un instant, il se retrouva à la prison Étoile. Il forçait une de ces jeunes filles qu'on lui prostituait alors que celle-ci cherchait à parler avec lui. Il se mordit les lèvres.
-Je n'aime pas la manière forte !
Elle eut un sourire étrange. S'il refusa le premier jour il céda dès le second et il découvrit que dominer lui était facile. Après avoir à demi-dénudée Eva, il la fessait, l'entravant parfois et ne la laissant jouir qu'au bout d'un certain temps. Elle marchait à quatre pattes dans l'appartement puis il la prenait brutalement en lui tirant les cheveux et la faisait crier.
-Vous jouissez bien, Paul, je suis heureuse de le constater.
-Tu fais ce qu'il faut !
-Je sers vos exigences...
S'il avait été impérieux longtemps avant avec ses maîtresses successives, jamais il ne s'était comporté ainsi. Tout en lui changeait. Il insultait Eva, la traitait de truie, la faisait boire et mangeait dans des écuelles, la frappait, jouait avec ses seins et ses organes génitaux et la prenait. Elle aimait la sodomie, qu'il n'avait pratiqué qu’occasionnellement. Elle apportait de la corde, des jouets sexuels, des masques pour lui comme pour elle, des bougies...Chaque jour, il jouait.
-Vous me comblez, Paul, vous êtes mon maître.
-Tu es une putain.
-Je suis la vôtre. Il vous en faut une.
-Tu es donc prête à tout ?
-Pour vous, oui. On peut se voir ailleurs et vous pouvez demander à un autre homme de me forcer. Ce sera un plaisir pour moi que vous nous regardiez. Sinon, vous pouvez me vendre sur internet. Il y a des sites spécialisés ; votre anonymat sera total. Il vous suffira de proposer vos services pour fournir une putain à des hommes isolés. Et il y a de nombreux autres jeux...
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Paul, qui aurait dû l’être révulsé par ses propos, se sentit excité. Il alla passer deux jours dans un petit appartement qu'on prêtait à Eva et la malmena autant qu'il put. Il était comme fou. Elle exultait. Il n'avait jamais joui autant. Quand il revint, et qu'il se retrouva seul chez lui, il trembla. On avait glissé une enveloppe blanche doublée de rouge sous sa porte. Au milieu d'une page blanche, il lut deux mots clairs.
Ah Ah !
Il se comportait comme un tortionnaire, lui, l'homme intègre et respecté. Il faisait le jeu du cavalier blond dont il savait bien qu'il était Winger et il le faisait plus sciemment qu'il ne se l'avouait. C'était pitoyable. Cette fois, il réagit et prévint Eva.
-J'ai d'importantes raisons ne pas poursuivre.
-La traduction n'est pas terminée.
-Je le sais. Il reste un cinquième du texte. Nous pouvons faire autrement. Nous travaillerons séparément et nous enverrons nos versions. Et nous ferons chacun une relecture générale.
-Je ne crois pas que vous puissiez agir ainsi.
-Eva, si, j'ai de très bonnes raisons.
-Votre compagne ?
-Entre autres.
Tout d'un coup, elle devint insinuante. Le visage cramoisi, elle cria :
-Je sais bien qui tu es, je t'ai débusqué et nous nous reverrons.
-Non, pas de cette façon.
-Tu veux ta bonne chienne !
Elle tourna autour de lui et fit tant et si bien qu'il termina assis sur un fauteuil, jambes écartées. Elle s'agenouilla et lui donna du plaisir. Elle était vraiment experte, il en suffoqua. Elle resta encore et il la prit. Une fois apaisée, elle chercha à le convaincre :
-Voyez comme vous avez déchargé ! Un sperme très abondant ! Nous devons poursuivre.
-Non.
-Je sais vous faire jouir. Je vous donne ce dont vous avez besoin. Vous ne pouvez vous épanouir que dans le contrôle de l'autre et son humiliation. Allons, je lis cela en vous. Vous agiriez mal en vous écartant de celle qui vous comprend si bien et vous permettra d'atteindre les confins de la jouissance. Avec moi, vous êtes pleinement vous-même. Attendons un peu et de nouveau, vous voudrez me voir. Ce sera une nécessité.
De nouveau, il était assailli. Pourquoi se comportait-il ainsi ? Les paroles du chirurgien suédois lui trottaient dans la tête. » Nous avons opéré deux fois, vous redeviendrez l'homme que vous étiez mais j'ai des doutes sur une rémission complète. A certains moments, vous serez traversé par d'étranges pulsions... » C’était le cas, il le sentait et on n'en était encore qu'à un terrain privé ! Et elle, était-elle toujours en quête de sexe brutal ou se faisait-elle manipuler à son insu par des forces qui la dépassaient ? Elle lui avait paru posée au départ. Dans quelle spirale étaient-ils tombés ?
-Il faut partir. On fera comme j'ai dit.
Comme elle récriminait, il fut très sec et la mit à la porte. Il s'attendait à des appels, des lettres mais bizarrement, elle ne fit rien.
Confus, il alla voir Daphne. Elle avait de soupçons depuis un moment mais ne disait rien. Prétextant qu'il se montrait moins attentif et aimant avec elle, il décida, voulant la choyer, de l'inviter à dîner dans un grand restaurant. Il la charma. Il redevint l'homme à l'esprit affûté avec lequel elle aimait échanger, ses yeux bruns brillant d'intelligence et ses belles et larges mains dessinant des figures inédites dans l'air tandis qu'il parlait. La nuit, également, il fut très ouvert à elle et lui fit l'amour avec cette même sincérité qui l'avait subjuguée.
Toutefois, elle le questionna :
-Quels sont tes rapports avec cette traductrice ?
-Elle me tournait autour, tu avais raison. Nous ne nous voyons plus, travaillant par mails.
-Ah !
Elle ne parut pas convaincue et il faillit assez sottement tout avouer d'emblée. Mais qu'y avait-il à avouer ? Ce qu'il vivait avec Eva était malsain pour elle comme pour lui mais ce serait rebutant et incompréhensible pour elle ! Et puis, elle avait des parents étranges qui le chargeraient violemment s'il était trop explicite. Leur fille si belle et si sylée avec cet étranger libidineux ! Qu'est ce qu'on pouvait attendre de ces slaves même s'ils étaient éduqués...Paul se sentait l'enjeu de forces violentes, il était manipulé. Écarter Eva suffirait peut-être ? Il ne la vit plus et en effet, Daphne paraissant rassurée, tout sembla aller mieux. Il était actif et bien perçu dans son école de journalisme et toujours bienvenu quand il envoyait un papier à un journal. Et son image publique était intacte. Son soulagement, cependant, fut de brève durée. Son amoureuse anglaise demanda à le voir chez elle. Elle était ulcérée.
-Donc, elle te convient ?
-Mais qui ?
-Qui ? Madame Richardson. Ne nie pas. Tu as une liaison avec elle. Non mais tu l'as vue !
Il ne nia pas, estimant que ce serait maladroit. Daphne, furieuse, le gifla.
-Tu sais comment je l'ai su ? Regarde !
-Qu'est-ce que c'est ?
-Une lettre anonyme !
Paul resta interdit.
-On te l'a envoyée ?
-On l'a glissée sous la porte. Ce doit être elle, cette grosse maligne.
Paul prit la lettre et reconnut le procédé. Enveloppe blanche doublée de rouge. Feuille pliée en quatre. Texte en anglais sorti d'une imprimante. Les détails de sa liaison avec Eva y étaient exposés.
-Ce n'est pas elle. Je ne la vois plus. J'ai rompu il y a quelques semaines. Elle n'aurait pas fait ça.
-Que tu dis !
Daphne s'assit rageuse.
-Moi, je croyais que ton objectif était d'offrir à Pavel Evdon la meilleure traduction possible en langue anglaise d’un de ses plus beaux romans.
-Mais c'est toujours mon projet !
-Et ce que tu as fait avec elle, c'était récréatif ?
Il baissa les yeux. Tout s'envenimait.
-Cette entreprise de traduction était piégée. Je n'avais rien en main et elle non plus. J'ai commis une grave erreur. Une erreur impardonnable. Comme déjà dit, j'ai cessé de la voir.
-Je ne te crois pas.
-Tu devrais car sa famille la cherche. J'ai été contacté par son cousin qui lui avait fourni un logement à Londres. Elle l'a quitté brutalement et il ne sait où la joindre. On la cherche à York aussi. Elle n'y est pas retournée. Et il y a son travail. On devait finir cette traduction chacun de notre côté et s'envoyer nos versions. Je n'ai pas eu la sienne ; elle est sous contrat et ne répond pas à ces courriers professionnels. C'est incompréhensible.
Elle était consternée mais peu attentive. Qu'Eva ait disparu l'indifférait.
-Tu sais ce qui me tue ? C'est que tu prétends défendre les valeurs d'un pays que des porcs ont selon toi saccagé alors que tu adoptes toi-même un comportement plutôt animal...
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Colin et Lisa s'annonçant, il connut une période de répit. Lisbeth, qui n'était guère bavarde sur sa rupture amoureuse et sa son départ de l’Écosse, se démultiplia, rendant ces deux semaines agréables. Quand les enfants furent repartis, cette même Lisbeth Elle poussa cependant Paul à s'excuser auprès de Daphne et à lui rappeler de bien prendre soin d'elle. Il le fit.
-Je reste choquée, lui dit-elle, et ne veux pas te voir. Mais tu dois être sûre de moi sur un point. Mon père a des idées extrémistes, je ne voulais pas l'admettre mais c'est un fait. Il assiste à de nombreuses réunions avec je ne sais quels groupuscules d'extrême-droite. Il lance des invitations aussi. Tu te souviens ce cavalier blond qui t'avait inquiété dans le Kent. Il est réel. C'est une jeune fasciste. Mon père l'admire.
-Tu sais son nom ?
-Il me l'a dit, il me semble, mais je l'ai oublié. Ceci dit, j'aime et j'admire mon père. Il est beau et très cultivé.
Elle paraissait plus calme et plus nuancée aussi pour ce qui touchait à leur liaison passée mais elle le dérangeait: elle se sentait trop sûre d'elle, estimant que toute cette affaire était derrière elle.
-C'est dommage, Paul.
-Oui, c'est dommage.
-Tu restes amoureux de moi ?
-Oui, je le suis toujours.
-Et tu restes inquiet pour moi ?
-J'ai des raisons de l'être.
-Tu fais erreur.
-J'aimerais bien.
-Non, Paul, tu t'aveugles !
Cependant, il voyait juste car une quinzaine de jours après leur entretien, elle appela en larmes.
-J'ai fait des courses ce matin et suis revenue me garer dans le parking de ma résidence. Je suis sortie de ma voiture et deux jeunes types m'ont agressée, un blond et un brun. J'ai crié, ils voulaient me violer...
-Quelqu'un est intervenu ?
-Oui, une autre voiture est arrivée et un couple en est sorti. Mes agresseurs se sont volatilisés...
-Tu saurais les reconnaître ?
-Oui.
-Précise.
-Le blond avait une trentaine d'années, il portait du cuir noir. L'autre était jeune aussi. Brun, le type oriental. C'est lui qui m'a bloquée contre la voiture. Il essayait, l'autre rigolait.
-Ils parlaient anglais ?
-Oui.
-Accent ambranien ?
-Qu'est-ce que j'en sais ?
-Allemand plutôt ?
-Oui, il me semble.
-Porte plainte.
-Ils n'ont rien fait.
-C'est le parking de ta résidence. Ils n'avaient rien à faire là.
Quelques jours passèrent et il eut de nouveau la jeune fille au téléphone : elle avait peur.
-J'ai croisé le type blond dans la rue.
-Il t'a parlé ?
-Juste regardé.
-C'est celui de la librairie et du parking ; et c'est le cavalier.
-Peut-être. Que va t'il faire ?
-Entrer chez toi.
-Quoi ! Mon appartement est sous alarme.
-Insuffisant.
-J'engage un garde du corps ?
-Tu as l'argent qu'il faut.
-Je m'en occupe. Et toi ?
-Je sais d'où ça vient et je suis armé. D'ailleurs, je reprends même des cours de tir.
-Sérieusement ?
-Oui. En attendant, va habiter ailleurs et ne te déplace pas seule.
-Tu me crées beaucoup d'ennuis.
-Je t'en cause oui. Et ça risque d'empirer. Kalantica va sortir en librairie.
Je suis en exil. Je parle, j'écris. Tu m'étais proche. Protège-toi.
-La traductrice.
-Disparue. Rien dans les faits divers.
-Ta femme ?
-Elle est à Londres et aide des réfugiés. Elle a été persécutée là-bas, elle-aussi. Elle me soutient. Nous avons une relation amicale.
-Je ne suis pas jalouse d'elle. Vous êtes du même pays. Vous avez eu le même traumatisme. Elle te comprend sans doute bien. Mais cette histoire, c'est trop pour moi !
Elle lui donna néanmoins de l'espoir car ils s'appelèrent. Elle était chez elle ; des amis dormaient là et elle avait engagé un garde du corps. Mais depuis qu'elle s'était sentie menacée, elle était sur ses gardes avec lui. Il était vraiment bizarre; elle n'aurait jamais dû s'intéresser à lui.
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Comme il l'avait prévu, les attaques redoublèrent d'autant que la traduction de Kalantica fut sur le marché. Ce ne fut pas le livre qu'on cibla, mais lui, Paul. Et malheureusement, par son comportement, il prêta le flanc. Lui qui se montrait toujours courtois avec ses collègues de l'école de journalisme répondit fort mal à l'un d'eux qui lui faisait une remarque inoffensive sur la recevabilité de la littérature ambranienne en Angleterre.
-Les Anglais sont souvent pleins de préjugés ! Pour aborder une œuvre pareille, ce serait bien qu'ils s'en défassent ! Ce sera difficile pour beaucoup !
Cette remarque, à partir du moment où Paul avait été non seulement bien accueilli mais bien épaulé à son arrivée à Londres, tombait fort mal. Elle fit le tour de l'école et ternit son image. Sous une apparence généreuse, cet exilé ne se montrait-il pas ingrat ? Par ailleurs, il se montra impoli avec plusieurs étudiants qu'il accueillait toujours chaleureusement dans son bureau en les éconduisant car il était fatigué. On murmura qu'il leur avait claqué la porte au nez et là encore, son image fut altérée. Quoi ? Il n'avait plus le temps ? Plus envie ? C'était une école chère : il se devait à ses étudiants.
Il répondit dans un bref article aux nombreuses attaques qu'il subissait dans la presse alors qu'il avait toujours pris soin de ne pas le faire mais il fit preuve d'orgueil ! Le résultat ne se fit pas attendre. On commença à l'injurier et on fouilla dans sa vie. On en était à ses enfants qu'il avait lâchement abandonnés et sa femme qui aurait eu une compagne en Écosse ...On en viendrait à ses liaisons à lui...
On lui soupçonnait une liaison graveleuse...
Paul passa par des phases d'abattement violent puis par d'autres où il était éreinté; Lisbeth lui conseilla de se faire porter pâle pour ses cours et de refuser toute interviews pour le livre. Et puis, elle lui dit :
-Tu as besoin de soins. Tu passes d'un extrême à un autre. Tu es tantôt généreux tantôt perfide. Il t'arrive même d'être méchant. Ce n'est plus toi.
-J'avoue ne rien comprendre.
Il mentait car il se souvenait des paroles de Nikvist. Comme le lui avait annoncé le chirurgien, il croyait faire le bien quand il faisait le mal, démontrant ainsi qu'il était sous influence. Patiemment, Lisbeth, le fit parler et le secourut.
-J'ai trouvé quelqu'un à Bath.
-Un médecin ?
-Oui.
-Mais quel médecin saurait me répondre ? En Suède, j'en ai vu plusieurs.
-Celui-là a une grande réputation et choisit ses patients avec soin. C'est un psychiatre de renom.
-Je ne me suis pas adressée à lui.
-Moi si.
Il ne fut pas difficile à décider. Il comprenait qu'il jouait contre la montre et devait réagir. Il aurait sombré. Dès que sa décision fut prise, il trouva comme attendu, un courrier sous sa porte. La feuille pliée en quatre contenait un message laconique en ambranien.
Bath ? Bonne idée ?
Va savoir si cela
suffira.
Mais riez de moi
Hommes de partout surtout gens d'ici
Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi
Guillaume Apollinaire
La Jolie Rousse