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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.

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3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Magda Egorff. Avant l'héroïsme.

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Bien avant que Paul n'ait eu l'idée de s'occuper de ceux que la dictature de Dormann avait condamné au silence et à l'inaction, puisqu'ils refusaient de collaborer, Magda, elle, avait réagi. Née dans une famille qui n'avait aucun souci d'argent, elle avait grandi dans un milieu très cultivé. Son père était un industriel béni des dieux et sa mère une passionnée de poésie. Ils tenaient salon et la petite fille avait très vite fait connaissance avec des sculpteurs, des peintres, des poètes et des écrivains qui n'étaient pas tous très connus mais avaient de la valeur. On parlait à n'en plus finir lors de ses soirées, on refaisait le monde et on ne s'arrêtait guère que pour écouter tel virtuose ou tel cantatrice qui tout d'un coup faisaient jaillir Mozart ou Chopin, Satie ou Bizet...Magda, des années après, restait ébloui du flair de ses parents car beaucoup de ceux qui avaient été reçus dans la maison familiale, avaient été très admirés, que leur succès soit prompt à venir ou qu'il soit différé. Jeune fille, elle avait bénéficié d'une éducation soignée mais dans laquelle on lui avait laissé toute liberté. Après avoir voulu être religieuse, ce qui n'avait attiré aucun commentaire désobligeant ni ricanement de la part de ses parents, elle avait voulu se tourner vers le chant et avait pris des cours avant d'intégrer le conservatoire où elle avait été formée par les meilleurs. Quelques années durant, elle avait donné des concerts et on avait loué sa voix de soprano. A cause de ses possibilités vocales et d'une présence scénique très figée, elle avait vite rencontré ses limites. Elle ne serait pas une grande cantatrice. Beaucoup l'auraient très mal pris, elle non.  Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle s'était lancée dans des voyages lointains d'où elle avait tiré des recueils de poèmes un peu sibyllins ainsi que des contes et des carnets de voyage. Magda, qui n'avait aucune prétention littéraire, usait d'un style dépouillé plein d'accents poétiques et avait su trouver son public. Elle aurait donc pu exploiter le filon de l'orientalisme puisque ce qu'elle disait de la Chine ou du Japon plaisait beaucoup ou encore enrichir ses lecteurs d'autres contes car ceux qu'elle avait écrits étaient très singuliers, mais tous ses projets étaient restés en suspens quand son père, qui avait un cœur affaibli, avait décidé de se retirer prématurément en Suisse. Fille unique et héritière, Magda était jolie et courtisée. Elle ne s'était pas fiancée mais le fit, pour pallier sans doute au départ de ses parents. Deux ans plus tard, ayant toujours refusé de se diriger vers le mariage, elle se retrouva seule et en fut réjouie. Elle avait trente ans. Elle se sentait vaillante mais vacilla encore et eut un fils d'un homme qui n'était pas son mari mais souhaitait l'être. Prise dans des histoires d'argent qui lui montrait du père de son enfant un visage bien hostile, elle tergiversa afin qu'il pût les voir l'un et l'autre. Au final, il le lui laissa.

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3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Paul en visite au château d'Estralla.

 

-Il faut venir les voir.

-Au château d'Estrella ?

-Oui, je vous y accueillerai avec bonheur ! Il vous suffirait d'y arriver un vendredi après-midi et d'en repartir le dimanche assez tard...

Paul ne put s'empêcher de rire.

-Madame Egorff, dans les six mois à venir, mon agenda est plein. Je continue même de travailler chez moi le samedi et le dimanche !

-Ils méritent que vous veniez ! C'est important.

Elle argumenta encore et au sortir de leur entretien, il n'était plus si catégorique. Que se passait-il donc là-bas qui méritait qu'il y aille ? Car il n'en doutait plus, il irait...

C'était encore l'hiver quand il l'appela pour fixer une date. Il monta dans une voiture avec chauffeur, accompagné d'un garde du corps. Un premier rendez-vous était fixé sur une zone de chantier où Magda faisait ériger une nouvelle demeure. Personne ne s'y trouvait. Celle qu'il devait rencontrer étant injoignable, Paul, après avoir attendu, reprit sa route. Bientôt, la voiture noire roula dans un froid minéral traversé par un soleil qui annonçait le printemps. On sortait de l'hiver ambranien, saison où tout semble se paralyser. Rien de semblable en Angleterre où il n'arrive jamais qu'on soit à ce point contraints de déblayer la neige...A l'entrée du château, de hautes grilles s'ouvrirent et Paul pensa à ces contes pleins de sortilèges qu'avait écrits Magda des années auparavant. Il fut charmé par la façade du château. Une folie dix-huitième si gracieuse avec ses pierres bicolores ! Il s'attendait à être accueillie par la maîtresse des lieux mais une femme de chambre prit son sac de voyage et l'installa à l'étage dans une chambre somptueuse, tendue de bleu pâle. Quel roi était-il ?

Surprise, la gouvernante des lieux regarda tour à tour le garde du corps, le chauffeur et cet homme important qui arrivait là et s'écria :

-Madame est sortie. Elle ne devrait pas en avoir pour longtemps...

-Mais...

-Elle va vite revenir.

-En ce cas, je préfère attendre en bas.

On guida chauffeur et garde du corps vers les cuisines. Paul demanda du thé qu'on lui apporta très chaud avec des pâtisseries qui lui rappelèrent celles que sa mère lui offrait quand il était tout jeune, à Marembourg. Comme personne ne venait, il regagna sa chambre. Elle était chaude et confortable. Ragaillardi, il voulut redescendre au ré de chaussée car il lui semblait y entendre la voix de son hôtesse mais une fois sorti de sa chambre, il trouva le couloir ombreux plein de mystères et eut envie de le parcourir. Les portes avaient beau être fermées, on vivait là bien qu'il n'entendît aucun bruit. Parvenu au bout du corridor, Paul constata qu'à l'encontre des autres, un appartement était visible. La porte en était ouverte et il découvrit un grand salon tendu de jaune. Derrière un canapé, une porte s'ouvrait sur une pièce tendue de blanc et nantie d'un piano à queue. Des partitions étaient posées çà et là sur des commodes et des consoles en bois précieux, de grande valeur. Il y avait une chambre aussi, précieusement meublée et dans un ordre relatif. Un lit à baldaquin en occupait une partie et un lustre en cristal pendant au plafond. Tout y était exquis des miroirs ciselés aux tableaux de maîtres...N'entendant personne, Paul s'y attarda, curieux de savoir qui pouvait y vivre puis il entendit du bruit dans la salle de bain. Il aurait pu faire machine arrière mais sa curiosité fut la plus forte.

 

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Portrait de Magda Egorff.

 

 

 

A la quarantaine, elle eut l'intuition qu'elle n'avait pas fait ce qu'il fallait pour être en paix avec elle-même ou plutôt pas encore. Sur ce, Jorge Dormann prit les rênes du pouvoir. Magda qui continuait de mener grand train et de recevoir des artistes dont elle était à même de mesurer la valeur, prit lentement mais sûrement la mesure du changement. On interdisait à ceux qu'elle estimait et admirait de se produire, de créer et on leur rendait la vie impossible. Elle tenta d'abord de leur passer commande et connaissant sa richesse, on la laissa faire. Elle en hébergea certains, ce qui fit hausser les sourcils sans lui attirer d'ennui puis elle tenta d'aller plaider leur cause au ministère de la culture où elle pensait avoir quelques appuis. Elle n'en avait pas et on lui montra les dents. Passer commande à des dégénérés ennemis du pouvoir ? Ce n'était pas sérieux. En guise d'honneurs, ils auraient droit à la prison pour les plus récalcitrants et à la résidence surveillée pour les moins belliqueux. Et encore ne fallait-il pas qu'on ait témoigné contre eux...Déviance politique et sexuelle n'allait-il pas de pair ? Cette Magda comprit. Elle plia bagage et alla, à Estralla, réanimer de sa présence un petit château de dix-huitième siècle que son père avait un temps adoré. Et là, elle trouva quoi faire, créant une sorte de communauté d'artistes qui étaient tous là non pour composer, peindre, chanter ou sculpter mais pour jardiner, aménager, cultiver, récolter...Ne valait-il pas mieux se transformer en artisan ou ouvrier agricole quitte à créer dans le secret ? Persuasive sans être autoritaire, terre à terre et clairvoyante, Magda se révéla une châtelaine avisée suffisamment rouée pour protéger une trentaine de personnes qui dépendaient d'elle et suffisamment ferme pour que chacun travaillât. Ce fut elle et elle seule qui réussit à faire traverser à tout ce monde-là les années Dormann alors que partout ailleurs, les artistes étaient malmenés...Maintenant que le calme était revenu, elle refusait de quitter le château d'Estralla où elle avait institué des résidences d'artistes. Elle n'imaginait pas vivre ailleurs.

Paul, puisque on l'y invitait avec insistance, la rencontra. Elle vint au centre culturel et il fut impressionné par son allure. En tailleur bordeaux, très couture, elle portait un manteau sombre et un chapeau cloche qui embellissait son visage de patricienne.

-J'ai eu connaissance de votre initiative, madame. Vous avez été très courageuse...

-Que voulez-vous, monsieur Kavan, vous battiez la campagne, échappant sans cesse à vos poursuivants et nous livrant ses magnifiques appels au courage ! On traitait certains artistes très mal ! Il fallait bien réagir. On ne s'est pas méfié de moi : une femme, pensez-donc !

Paul sourit. Elle utilisait une langue soignée et elle était belle. Avant de la recevoir, il avait lu une communication d'un de ses collaborateurs. Ils savaient qui elle avait aidé et quelle couverture elle leur avait fourni...

-Et vous en avez fait des électriciens, des peintres, des carreleurs, des cuisiniers...

-Il fallait qu'ils aient un travail de ce type. J'ai créé une sorte de coopérative, de ...phalanstère...On mettait tout en commun. Il y a des fermes sur le domaine. Nous sommes arrivés à une forme d'autarcie...

-Oui, c'est très étonnant !

Elle était d'une absolue humilité et ne tirait aucun orgueil de sa bravoure.

-Vous savez, ce n'est pas pour eux que je viens. Ceux qui sont restés longtemps là-bas avec moi cherchent à se réinsérer dans une vie artistique qui leur est profitable. Et là, c'est votre rayon...Ce qui m'occupe c'est l'institut de jeunes talents que je mets en place.

-De quoi s'agit-il ?

-De jeunes artistes dont les parents ont été persécutés ou ont disparu...

-Mais s'ils se produisent déjà, nous avons déjà dû les aider...

-Non ! Oh pardonnez-moi, je ne sais pas m'expliquer. Ils ont été très malmenés, ils sont jeunes...Ils n'entrent pas dans les cadres que vous avez définis et je...

-Poursuivez.

 

 

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Un étonnant accueil au château d'Estralla.

 

-Il y a quelqu'un ?

-Oui !

-Je ne vois personne.

-Tu t'es décidé ! Tu es venu ! Je me lave. Viens.

C'était une jeune voix masculine, pleine d'enthousiasme. Paul profita de ce que la porte de la salle de bain était ouverte pour s'avancer. Il resta suffoqué devant ce qu'il vit. Un jeune homme nu, qui sortait de son bain, lui tournait le dos et s'essuyait les cheveux avec un beau drap de bain blanc et or.

-Tu m'as fait attendre mais tu as vaincu ta peur, c'est bien !

A qui croyait-il parler ? Pas à Paul en tout cas, qui se retint de répondre.

-Alors ? Tu ne dis rien.

Paul resta silencieux. Comme attendu, le jeune homme se retourna et resta stupéfait, ce qui le fit se couvrir maladroitement.

-Vous n'êtes pas Archad !

Paul ne put s'empêcher de sourire.

-Non, en effet.

Il ne put en dire plus car il était saisi. Le jeune homme était aussi blond que l'Instructeur et il avait les yeux du même bleu mais il était sa contrepartie humaine et triste.

-Vous êtes qui ? Pourquoi êtes-vous entré ?

-Paul. Paul Kavan.

-Quoi ! Paul Kavan ! Ah non, ce n'est pas vrai ! Elle va me tuer.

De nouveau, Paul sourit. Le jeune homme s'était de nouveau retranché dans la salle de bain d'où il ressortit en trombe, habillé à la va-vite.

-Donc vous êtes...Mais...

-Je ne devrais pas être là, c'est ce que vous sous-entendez ? En effet, oui. Je ne sais pas où est madame Egorff car je ne l'ai pas trouvée au point de rendez-vous. On m'a installé à l'étage et je voulais redescendre pour l'attendre mais j'ai vu la porte de cet appartement ouverte. Je voulais obtenir un peu d'aide !

Le jeune homme parut encore plus confus et gêné.

-Oh là la ! Oh là la non !

Il s'assit et enfila des chaussettes et des chaussures. Puis, il lissa ses cheveux en arrière.

-Vous deviez arriver plus tard. Un quiproquo : vous êtes là et elle est à la gare ! Ça n'arrange pas mes affaires.

-J'ai compromis une rencontre...Une jolie employée ?

Le jeune homme, qui paraissait ennuyé, redevint espiègle.

-Il y a beaucoup de travaux dans le parc. Archad est maçon !

Cette fois, Paul se mit à rire.

-Ah !

-Je pensais vraiment qu'il viendrait ! Il a dû hésiter. Il est peut-être intimidé ou alors, ça n'est pas sérieux pour lui.

-Je ne sais pas.

-Non, c'est clair, ça ne l'intéresse pas. Alors, c'est vous Paul Kazan !

-Oui.

-Ah ! Elle vous a présenté comme Jupiter ! Vous êtes moins imposant, et moins beau qu'un dieu de l'Olympe mais quand même. Vous n'êtes pas mal, pas mal du tout même !

L'inconnu était étonnamment touchant. Paul sourit puis se sentit oppressé. Ce corps fin mais musclé et ferme, cette blondeur, cette allure presque aristocratique et cette tristesse secrète...

-Dites, ça va ?

-Oui...

-Non, vous êtes très pâle ! Je parle trop. Ce que j'ai dit sur votre physique...

-Non, il n'y a pas de mal.

Mais Paul vacillait et le jeune homme dut se précipiter pour l'aider à s’asseoir.

-Eh, dites, vous avez un malaise, là...

Paul se reprit aussi vite qu'il put et tenta de se reprendre.

-Je travaille énormément et ce voyage...

Le jeune homme s'écarta et revint avec un verre d'eau. Comme il se penchait exagérément vers lui, Paul eut un haut le corps.

-Écartez -vous un peu.

-Pardon. Je retire l'allusion que j'ai faite à votre physique. Je suis navré, vraiment.

Il s'était accroupi et regardait Paul. Il n'y avait rien de dur chez ce jeune homme qui le regardait avec sollicitude. Les similitudes physiques avec l'instructeur ne pesaient pas quand on s'apercevait qu'il s'agissait d'un enfant au ton mutin et au regard mélancolique.

-Merci pour le verre d'eau. Alors, vous attendiez ...

-Un beau maçon. Ça correspond à mes goûts.

-Ça ne pourrait correspondre aux miens. Je suis plutôt un homme à femmes.

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Un jeune homme fantasque dans un château.

 

 

L'inconnu s'était relevé. Assis sur un fauteuil, il observait Paul et lui sourit.

-Et maintenant, comment vous sentez-vous ?

-Je me suis repris.

-Je vois cela. Votre visage paraît plus serein.

Sa façon de faire était charmante. Paul sourit à son tour.

-Au fait, qui êtes-vous ?

-Je m'appelle Esmed Keretz. Je suis un des pensionnaires de madame Egorff. J'ai fait le conservatoire. Je suis pianiste.

-Bien, c'est bien...

-En réalité, vous auriez dû faire ma connaissance dans l'après-midi. Je ne devrais pas me trouver là mais il y avait cette tentation...

Paul sourit.

-Vous aurez une autre opportunité.

-Ce n'est pas le sujet.

-Quel est-il, alors ?

-Magda, je veux dire madame Ergoff ne plaisante pas. Les présentations ne sont pas pour maintenant. Alors, je vais remettre de l'ordre et filer par l'escalier de service.

-Vraiment ?

-Vous ne m'avez pas rencontré. Hein, vous vous souviendrez ?

Ils s'étaient approchés l'un de l'autre.

Il n'a pas les mêmes traits, pas exactement, pensa Paul. Mais le front est haut, les yeux sont bleus et la chevelure a la même implantation. Par contre la bouche est différente, la carnation aussi. Ce n'est pas lui. Ce ne sera plus jamais lui.

-Oui, c'est entendu. Je suis monté me reposer et c'était tranquille.

-Vous pouvez descendre l'attendre. C'est plus simple pour moi ?

-Bien sûr, j'y vais.

Cette fois, le jeune homme riait.

-Important : je n'étais pas là.

-Bien sûr que non.

Paul adressa au jeune homme un sourire amusé mais celui-ci devint grave.

-Donc, à plus tard, monsieur Kavan.

-En effet, monsieur Keretz.

Paul regagna le ré de chaussée où il attendit en lisant. Dix minutes après, Magda Egorff arriva, agacée.

-Ce n'est pas possible, pas possible !

Soudain, en entrant dans le salon, elle vit Paul.

-Je suis incroyablement navrée !

-Ne le soyez pas.

-Quand je suis à Estralla, je ne sais où donner de la tête. J'ai donné des consignes contradictoires ! Je vous ai fait attendre, suis arrivée en retard sur les lieux de notre rendez-vous, mon téléphone ne fonctionnait pas ! Vraiment !

-Rien de grave ! Je suis arrivée à bon port.

Il était charmé par elle, si altière, si grande dame. Elle venait de quitter un très beau manteau de demi saison, brun avec des parements violets et elle portait une robe prune et des bijoux en or.

-On vous a servi du thé au moins ?

-Bien sûr.

-Et vous n'avez rencontré personne mis à part la personne qui vous a accueilli ?

-Non.

-Parfait.

Ils devisaient quand elle s'avisa d'aller chercher la servante qui ne répondait pas à son appel. Malheureusement pour lui, le jeune homme n'avait pu emprunter l'escalier de service dont la porte d’accès était fermée à clé. Pensant qu'il pourrait se faufiler tandis que Paul et elle discutaient, il tentait sa chance dans l'escalier principal. Mais elle le surprit en quittant le salon plus vite que prévu. Paul était sur ses talons et il la vit s'emporter.

-Non mais quel est ce prodige ! Esmed, que faites-vous là ?

-Madame, j'avais oublié une partition...

-Une partition ! Tout ce que vous devez interpréter tout à l'heure est déjà en votre possession. C’est une fable, une de plus !

-Debussy. Je voulais faire un échange. Regardez...

Il avait une partition en main.

-Vous mentez mieux d'habitude. Vous étiez dans l'appartement du haut, celui où vous logez quand je le décide ?

-Je...Oui.

-Vous n'aviez rien à y faire ?

-Non, madame.

-Vraiment rien, j'espère. Vous me suivez ?

-Parfaitement, madame.

Magda soupira et Esmed se mordit les lèvres. Il y aurait un règlement de compte.

-Avez-vous rencontré monsieur Kavan ?

-Non.

-Esmed, je vous le présente.

Le jeune homme salua poliment et garda les yeux baissés. Paul s'amusait beaucoup.

-Il y a bien des contes en Ambrany et cet Esmed pourrait figurer dans l'un d'eux. Je suis là, je ne suis pas là. J'apparais, je disparais. Et surtout, je ne suis pas là où je devrais être... Mais bref, vous montrerez tout à l'heure un autre aspect de vous-même à monsieur Kavan.

-C'est certain, madame.

-Filez !

Il partit sans se retourner et Paul, pourtant, aurait voulu qu'il le fasse, ne serait-ce que pour revoir ce sourire tantôt espiègle, tantôt triste.

 

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3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Paul et l'œuvre de Magda.

 

 

 

2. Au château d'Estralla.

Loin de la capitale, Magda Egorff a su, alors que la dictature battait son plein, créer un lieu de refuge et de formation pour de jeunes artistes. Chargé de la rencontrer, Paul, qui a désormais de hautes fonctions dans le nouveau régime qui s'est mis en place, s'étonne.

Elle lui fit visiter le château sans qu'ils y rencontrent quiconque. On y logeait modérément mais on y travaillait beaucoup.

-Nous serons quinze à table ce soir. Il est de rigueur de bien se vêtir.

-J'ai ce qu'il faut.

Elle le laissa un moment et passa donner des ordres en cuisine. Paul pensa qu'il se retrouverait nez à nez avec ce surprenant jeune homme qui l'avait renvoyé à la blondeur de l'instructeur mais au dîner, il n'était pas là. Magda lui présenta non les pensionnaires, qui logeaient dans des bâtiments annexes mais ceux qui les encadraient dans le domaine artistique et sur d'autres plans aussi. A priori, il y avait là des blessés de la vie qu'il fallait encadrer. Leur sens artistique et leur talent étaient vifs.

Au soir, il s'allongea en sachant que le sommeil le prendrait vite. En fait, il n'en fut rien. Il pensa à cet Esmed jeune et blessé et il pensa à ceux et celles que Magda avait recueillis.

 

 

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Château d'Estralla. Rencontrer les artistes que protège madame Egorff.

 

-Merci. Vous ne voulez pas que j'entre...

-Ah si, bien sûr.

Paul s'effaça.

-Je sais pourquoi vous êtes venu. Quand Magda se met en quête de quelque chose ou de quelqu'un, on sait que ça va être du solide. Vous nous aiderez.

-Oui. Vous êtes tous dignes de faire carrière.

Le jeune pianiste tournait dans la pièce, regardant les tableaux accrochés aux murs.

-Merci. Vous ne lui avez rien dit ! Vous auriez pu. Ça peut vous choquer. Je regrette qu'il ne soit pas montré. Je voulais faire l'amour avec lui.

-J'avais compris.

-C'est frustrant ici, on est jeunes et ce n'est pas facile.

-Vous faites ce genre de confidences à un vieux satire inconséquent ?

Esmed eut un rire frais.

-Vous vous voyez comme ça ?

-Je suis un homme marié qui a toujours eu beaucoup de faiblesses pour les femmes et plus j'ai avancé en âge, plus j'ai aimé qu'elles soient adroites...

-Je ne vous connais pas mais quand je vous regarde, je ne vois pas la personne que vous décrivez. Il faut ne pas avoir de scrupules pour séduire ainsi, vous, vous en avez.

Paul qui s'était assis, ne dit rien, laissant le jeune homme poursuivre.

-Vous avez réussi à revenir en Ambrany...Vous devez en être heureux. Vous avez un destin qui a pris forme. Moi, le mien est en germe et la seule chose qui m'intéresse pour le moment c'est de savoir comment je vais m'y prendre pour qu'Archad cède.

C'était une plaisanterie. Amusé, Paul poursuivit :

-Cet Archad là ou un autre ?

-Oui, ça risque. Du moment qu'il est jeune...

-Oh moi, ma jeunesse est partie...

-Mais pas l'envie de faire l'amour ?

-Mais enfin, c'est une question très personnelle !

-Quoi ? Cette envie vous habite toujours, n'est-ce pas ? Vous devez beaucoup plaire ici. Toutes ces femmes...L'embarras du choix.

Paul ne répondit pas et montra un visage grave. Esmed l'observa puis reprit :

-Trop de choix ?

-Je n'ai pas vraiment le temps et pas non plus envie. Je reprends mes marques ici.

-Bien sûr, ça a dû être dur...

-Vous êtes si jeune...Rien à quoi je puisse vous mêler.

-Je pense le contraire.

-Esmed, pensez comme vous voulez. Vous serez au dîner ?

-Le dîner ? Les pensionnaires n'y vont pas, elle a dû vous le dire.

-Ah oui, c'est vrai.

Sentant Paul désireux d'être seul, il le quitta, lui offrant soudain un beau visage exalté.

-Au revoir monsieur Kavan. N'ayez pas peur pour moi.

C'était adroit.

-Je n'ai pas peur pour vous, Esmed.

-Alors, vous avez peur de moi.

-Non plus. Ne soyez pas inquiet.  A demain.

-Qui sait ce que j'aurais inventé ?

Le ton était rieur mais le regard sagace. Quelque chose en lui déstabilisait cet homme solide mais il ne savait pas quoi.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Paul découvre la famille exilée d'Esmed.

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-De quoi vivent-ils ?

-Ils ont eu droit à une petite pension sous Dormann car on a considéré qu'ils prenaient leur retraite !   Depuis le changement de régime, ils reçoivent un traitement que vous avez réussi à faire augmenter. Leur vie est donc moins difficile.  Et puis ils ont un jardin. Et des chats que vous n'avez pas vus car ils sont partis à notre approche.

-Est-ce que ça leur suffit ?

-Nous sommes plusieurs à les aider. Je viens régulièrement. Un médecin se déplace  souvent, lui-aussi.

-Et Esmed ?

-Il vient aussi. Il y tient. Ah, il ne vous a rien dit ? Vous commencez à le connaître tout de même.

-En effet.  Ils sont tenus de rester là ?

-Non, plus maintenant mais leur choix doit être respecté. Je leur fais envoyer des vivres, des livres, de la musique et des médicaments. Le croirez-vous ?  Inna apprend la musique à des enfants du village, Irina fait l'institutrice, le père lit autant qu'il le peut...Les deux femmes arrivent même à aller se promener ! 

-Et le père se remettra de sa grippe ? Il paraît faible.

-Il a un cancer, Paul.

-Ah ! Je suis désolé pour lui.

-Nous le sommes tous.

-Il est très malade. D'où le fait qu'ils restent là...

-Oui et non. Je fais le nécessaire pour les contrôles à l'hôpital. Je me déplace plus qu'avant.

Ils venaient d'arriver chez leur logeuse et s'y installèrent. Magda, un peu plus tard, suggéra une promenade dans le village et un thé chaud. Vardar était une bourgade assez laide à laquelle il devait être difficile de s'habituer...

-J'imagine, dit Magda, tandis qu'ils déambulaient dans les rues, que Esmed ne vous a rien dit sur eux...

-Pas grand chose.

-Il élude. Voilà des gens qui n'ont pas fait attention. Ils ne s'occupaient de politique et pensaient qu'on ne les ennuierait pas. Seulement, quand Dormann a pris le pouvoir, on a demandé à Max Kerretz de donner des preuves de son attachement au régime. Comme mon père, il ne voulait pas en entendre parler. on l'a donc remplacé. On remplaçait des instrumentistes de premier ordre par d'autres qui étaient affiliés au parti. Il s'est insurgé, n'a pas fait le nécessaire...

-Et sa femme ?

-Irina était programmée à l'opéra pour de grandes productions mais elle a été mise en arrêt de maladie.

-Comme lui ?

-Non lui, on l'a rétrogradé. Un poste subalterne. Elle,c'était un limogeage.

-Mais pourquoi l'exil ?

-Mécontents, ils ont écrit des lettres et sont allés se plaindre au Ministère de la culture. Ils se sont même adressés au chef de l'état...

Paul se mordit les lèvres.

-Oh non !

Elle poursuivit.

-Mais si. Les sanctions ont été immédiates. Ils ont de la force, je vous assure. Ils étaient tous les quatre ici, au départ et souffraient le martyr. Ils ont réussi à s'en sortir pendant un certain temps. Max, au début, n'était pas malade...Esmed rageait. Ils l'ont poussé à revenir à Dannick sous couvert qu'une parente bienpensante l’hébergerait. Il devait faire amende honorable et signer une sorte de reniement de ses  parents. Un moyen de lui donner une carrière...

-Il l'a fait ?

-Non. Il s'est évanoui dans la nature car la parente en question l'a totalement négligé. Et puis, il ne voulait rien signer. Il a eu des hauts et des bas et sur le tard, surtout des bas, mais bon, je l'ai croisé. Il était maigre, se cachait et avait très faim. Il ne m'a pas parlé tout de suite mais quand il l'a eu fait, je l'ai gardé avec moi. Il a vécu des choses terribles. Il se terrait les derniers temps.

-Il sait pour son père ?

-Qu'il est condamné ? Il n'en parle pas mais il le sait. J'ai fait en sorte que cette famille récupère ses avoirs. Inna et Irina en sont soulagées.

-Vous en avez fait bien plus que moi !

Magda resta circonspecte.

-Nous n'étions pas dans les mêmes champs mais nous avons tenté d’œuvrer...

Ils étaient revenus à bon port et se relaxèrent chacun de leurs côtés avant de dîner. Paul dormit brutalement mais à l'aube, bien avant son supposé départ pour Étoile, il était en éveil. Il avait peur. Au petit déjeuner, Magda eut un appel.

-Il y un souci, dit-elle, Max n'est pas bien. Il faut que je reste. Peut-être faudra-t'il que j'aille avec Irina chercher un médecin à la ville voisine. Vous partirez avec Esmed.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Esmed remplace Magda pour aller à la prison Etoile.

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-Mais les autorisations...

-Elles sont à nos deux noms, je le sais bien, mais il y a une clause suspensive. Si votre accompagnateur est défaillant pour un motif quelconque, vous pouvez le remplacer. Je vais vous fournir un écrit sur l'honneur. Vous me connaissez et avez aidé ma fondation.

-Soit.

Surpris, Paul roula avec elle jusqu'à la maison et en un rien de temps, le jeune homme était là.

-Me voilà.

-Esmed, tu es jeune. Autant que j'y aille seul.

-Elle me tue si vous faites ça. C'est ce que vous voulez ?

-Non, bien sûr que non. Mais que tu viennes est délicat. Tu n'es pas prêt.

-Je le suis.

-Admettons.

Le plus dur s'annonçait. La route grimpait dans la montagne et malgré la conduite adroite de Kerm, le chauffeur, Paul sentait son estomac se nouer.

-Deux heures ?

-Je dirais trois monsieur Kavan. C'est escarpé.

Et Orianitz, le policier qui les accompagnait, ajouta :

Et avec tous ces points de contrôle !

-Le bout du monde.

 

Paul, qui était assis à l'arrière avec Esmed, réfléchissait. Ils parlèrent peu. Les paysages qui se succédaient étaient austères. A leur arrivée, ils pourraient être à deux avec un guide dans le labyrinthe de la prison mais ensuite, Esmed resterait en arrière. Au moins aurait-il pris conscience des paradoxes d’Étoile : d'une part des lieux de désolation mais de l'autre toute une effervescence. Bon nombre d'ouvriers transformaient la prison...

Comme réfléchissait et ne disait rien, Esmed tenta de le détendre :

-On dit qu'il y a déjà toutes sortes d'usines et de vrais ouvriers, pas des prisonniers.

-Il y avait déjà des usines et des travailleurs. Certains prisonniers étaient mêlés à eux.

-Oui mais c'est intriguant d'imaginer ici une vie qui n'est pas carcérale...Il y des familles ici. Il y a même des naissances...

-Oui, c'est positif.

Paul semblait toujours aussi sombre.

-Pourquoi veux-tu y aller ?

-Une nécessité. Plus forte encore qu'auparavant.

Ils s'arrêtèrent à un moment. Un silence monumental régnait en maître dans un paysage de désolation.

-Même pas d'oiseau...

-C'est vrai.

-On prend un café ?

-Oui.

-Tu te souviens de cet endroit ?

-Je voyais des montagnes puis j'étais inconscient. Non, je ne sais pas.

Ils roulèrent encore puis furent arrêtés.

-Qu'est-ce que c'est ?

-La sécurité. La première barrière. Il faut donner les autorisations et ses papiers .

Tout le monde dut descendre. Le chauffeur et le policier durent montrer autant de documents qu'Esmed et Paul. Le jeune homme était

blême, il comprenait mal. Les soldats qui inspectaient le véhicules lui semblaient hostiles.

-Ils ne le sont pas. Ils font leur travail. Et avec moi, ils sont déférents.

-Ah oui, tu trouves. Bon, on repart ?

-Oui.

-Prochaine sécurité ?

-Très bientôt.

-Tu savais tout cela ?

-Oui.

Ils durent s'arrêter plusieurs fois.

Quand ils virent apparaître les hauts murs d'enceinte de l'immense prison, Paul se raidit. Étoile ! Il y avait si longtemps !

-Tu reconnais les lieux ?

-Non.

-Comment cela, Paul ?

-Je vivais sous terre et quand je revenais à la surface, c'était pour aller travailler en usine.

-Mais tu y es bien arrivé ?

-Drogué.

-Et tu en es bien ressorti.

-Oui, mais je n'ai rien vu.

Esmed parut désolé.

Il fallait passer quatre enceintes successives avant de parvenir au cœur de la prison. A la première et à la quatrième, ils furent contrôlés. On téléphonait. Puis, au sortir de l'ultime vérification, deux émissaires les y attendaient. Le chauffeur et le policier s'arrêtèrent là.

-Toi aussi, tu peux rester ici.

-Elle a dit que non. J'ai les autorisations.

-Vraiment obstiné !

Paul et Esmed déclinèrent leur identité puis furent pris en charge par un petit homme en costume gris et manteau passe partout. La cour intérieure était très vaste et devant eux, la prison formait une masse si compacte qu'on pouvait douter qu'elle eût une forme d'étoile. Un silence impressionnant régnait et figeait toute spontanéité. Les deux visiteurs échangèrent un regard puis montèrent dans un petit véhicule sans toit ni portière.

-On ne se déplace pas à pied ?

-Impossible.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Etoile. Les vestiges d'une vie carcérale.

 

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A Étoile, les distances étaient vite importantes et Paul avait demandé à avoir une vue d'ensemble. Son gardien, un certain Maval Ersend le promena dans toute la parte émergée de la prison, là où se trouvaient les multiples ateliers de travail mais aussi les logements des personnels subalternes et les entrepôts. Il y avait des structures hospitalières réservées aux travailleurs extérieurs à la prison. De temps à autre, Paul demandait à descendre et le gardien le guidait alors dans un dédale de salles et de couloirs. La plupart des machines étaient encore en place mais il manquait le bruit qu'elles produisaient ainsi que le bourdonnement des voix des contremaîtres et des gardiens. L'hôpital était encore tout équipé et il en allait de même de l'infirmerie. Quant aux petits logements des gardiens, dont certains y vivaient en famille, ils étaient exigus et déprimants. Le guide conduisit ensuite Paul au centre de l’étoile . C'était une immense place vide, nantie de statues grandiloquentes que nul n'avait fait disparaître. On y faisait des défilés, des parades. Ceux qui étaient des travailleurs libres pouvaient s'y réunir : concerts, discours. Il y avait un aérodrome et ses dépendances.

-C'est énorme ! On a fini ?

-Le reste est sous terre.

-Quoi ?

-Il faut prendre des ascenseurs.

-Mais ...

-On y va.

Ils firent comme Paul avait dit. Ersend les guidait, allumant les néons au fur et à mesure. Un dédale de couloirs et de salles s'ouvrait.

-Là se trouvaient toutes les instances administratives. Là siégeait le directeur de la prison et ses adjoints.

-Ce n'est pas dégradé.

-Non, monsieur Barne, c'est en bon état.

 Ils poursuivaient.

-On enregistrait les admissions ici  et là, on effectuait un tri. Diverses salles.

Esmed était confondu.

-Quel tri ?

-Les prisonniers de base, dans différentes branches de l'étoile, les politiques, cas rares à rééduquer dans une branche spéciale, bien équipée. J'imagine que vous savez cela, monsieur Kavan.

-Oui mais j'étais privé de vision. On m'a enlevé mon bandeau quand j'étais dans une sorte d'infirmerie.

Ils virent d'autres salles. C'étaient celles où où on écrivait des lettres factices qui, dès l'incarcération du prisonnier, rassuraient de loin en loin les familles jusqu'à ce que tombe un édifiant silence puis celles où on enregistrait les décès pour une comptabilité qui ne concernait que la prison. Les armoires regorgeaient encore de dossiers, la mémoire des ordinateurs n'avait pas été vidée et d'immenses organigrammes étaient affichés sur les murs.

-Vous avez l'impression que tout est là, lui dit le petit guide, mais c'est faux. Plus de la moitié des documents a été transférée à Dannick et bientôt, le reste suivra.

-La prison est fermée depuis trois ans.

-C'est la date officielle, oui. Elle s'était déjà vidée un peu avant mais ça a été compliqué...

-Oui, je me doute.

Esmed était livide et il fermait les poings.

-Tu vas bien ?

-Oui.

-C'est difficile pour toi.

-Et pas pour toi ?

-C'est un constat terrifiant.

Il fallait poursuivre. Les couloirs se succédaient. Il fallait prendre des ascenseurs.

-Nous touchons à l'aile directoriale.

-Ah oui !

Le bureau du directeur n'avait plus son mobilier mais dans d'autres, il était intact. Le réseau informatique était partiellement désactivée et dans beaucoup de salles réservées aux réunions de travail et au délassement des administratifs, il était inopérant, mais pas dans toutes. Il existait donc bien encore une mémoire vivante, un fichage...

-Vous ne pouvez pas toucher aux appareils ici, mais monsieur Alstrohm, qui va vous recevoir ensuite, vous donnera accès à certaines données...

-C'est très bien comme ça.

Paul tourna longuement dans les couloirs et les bureaux puis fit un signe de tête. Il en avait terminé. Esmed, qui ne disait plus rien, redevint questionneur.

-Tu savais tout cela ?

-Non, pas tout.

-Pourquoi ?

 Je n'étais qu'un détenu. On me droguait et me battait.

-Alors de quoi t'es-tu rendu compte ?

-L'immensité, les catégories de prisonniers, le fait que certains disparaissaient, la violence...

C'était maintenant le jeune pianiste qui était le plus pâle. Ersend le conduisit cette fois dans la zone des appartements privés des gradés de la prison. Les directeurs y avaient vécu là, en famille mais aussi certains privilégiés, dont les instructeurs de première classe les plus méritants. Une bonne partie du mobilier avait disparu mais ce qui restait donnait une idée de la vie confortable et facile qu'on avait pu mener là, tandis que bon nombre de prisonniers s'entassaient dans des dortoirs rudimentaires et mal chauffés.

-Qui logeait ici ?

-Le directeur avec sa famille, le sous directeur, deux ou trois administratifs de haut niveau et les instructeurs de première classe. Ils n'avaient pas droit à des logements aussi beaux mais tout de même !

-Montrez-les moi...

Le dernier directeur en date avait vécu là avec son épouse et leurs deux enfants. Tout le confort avait été mis à leur disposition. Il était aisé de le voir même si les meubles étaient poussés contre le mur et recouverts de housses blanches. Pièces aux belles dimensions, salles de bain bien agencées...

-La vie de château...

-Pour eux, oui, Esmed.

-J'ai envie de vomir.

-Respire.

A son guide, Paul demanda :

-Est-il possible de visiter les logements des instructeurs ?

-Oui, suivez-moi.

Ils avancèrent.

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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