LUCAS ET KIRYLL. Avec Caterina la mystérieuse, à Naples.
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4. Prison Etoile. Déambulation.
Ils étaient en bon état et reflétaient le même souci de confort et de tranquillité.
-Seulement sept logements pour les instructeurs de première classe ?
-Oui mais on m'a dit qu'ils n'étaient pas toujours occupés. Leur attribution était très honorifique.
Contrairement à ce qu'il venait de voir, Paul constata qu'à l'exception de la literie et de la lingerie, tout y était encore en place. Il aurait suffi de garnir les lits de draps et de couvertures, de remplir le frigo, de remettre l'électricité en marche et de monter le chauffage...Winger avait eu droit à un de ces petits mais fonctionnels appartements. Après avoir questionné sans fin les détenus de choix qu'on lui confiait, c'était donc là qu'il venait après les coups de cravache, les gifles, les hurlements et les propos sournois. Il dînait avec les privilégiés, faisait du sport avec eux et, à ce qu'il avait compris, était très apprécié du directeur en place.
-Ils devaient regarder des films, lire des livres, écouter de la musique...
-Les instructeurs de première classe, oui, bien sûr. Ils participaient à de grands dîners aussi.
-Il y avait d'autres logements...Je me souviens...
-Ah oui, pour ceux qui, comme vous, étaient en phase de sortie. Très endommagés et inaccessibles mais en effet, ils existaient.
Paul avait eu l'illusion quand il s'y était trouvé d'être logé au même rang que son instructeur. Encore un leurre...Ils avançaient vers les installations sportives, l'école, le centre de soins et les pièces de stockage pour les denrées rares. Il y avait des chambres froides.A Étoile, les privilégiés pouvaient dîner au champagne en consommant les mets les plus fins...Hallucinant, quand on y pensait.
-Vous avez demandé à voir l'aile des politiques et les bureaux des instructeurs, n'est-ce pas ?
-Oui. Mais il y a les structures médicales aussi.
-Si ça ne vous ennuie pas, on y va d'abord. Il faudra marcher. C'est un peu loin.
-Dites-moi, avant que nous écartions de cette zone, n'y avait-il pas de quoi distraire sexuellement les administratifs de haut rang, les gradés et les instructeurs ?
Ersand eut l'air gêné.
-Monsieur Kavan, vous évoquez le bordel réservé aux cadres dans votre livre.
-Où était-il ?
-Il est endommagé mais sur un plan, il est localisable.
-Celui pour les femmes ?
-Oui, monsieur.
-Il y en avait un autre...
-On en des traces également. Dans les deux cas, aucune photo. Tout a brûlé.
Pas une lumière, cet Ersend, mais diligent...Ils le suivirent de nouveau. Depuis un moment, tout se faisait à pied et ils étaient sous terre. Quelle étrangeté ! Les prisonniers étaient à l'air libre, ce qui devait, au début, leur donner l'illusion que tout n'était pas perdu et ceux qui les surveillaient s'enterraient. Et puis, les yeux s'ouvraient...
Dans les salles de l'hôpital, tout donnait l'impression que des patients pouvaient arriver pour subir d'étranges traitements.
-Il y a encore tous les lits, les armoires...
-Les médicaments ne sont plus là. Et beaucoup de matériel aussi...
-J'ai compté une centaine une vingtaine de lits. Cela dépasse le nombre de candidats à la rééducation.
-Oui. Il y avait un équipement de pointe de sorte que certains membres du directoire pouvaient subir des interventions ici, comme les détenus de votre catégorie.
-Je l'ignorais.
-Mon successeur vous donnera des listings très à jour.
-Des médecins encore en exercice...
-Je l'ignore, monsieur Kavan. J'ai préparé votre visite mais uniquement avec les documents qu'on a bien voulus me transmettre.
-Et le bloc opératoire ?
-Venez.
Tout y était intact. Il régnait là un silence assourdissant. Paul frémit. Les implants. C'est là qu'on les lui avait mis. Combien de temps cela avait-il duré ? Ce devait être, à en croire les médecins suédois et anglais qu'il avait vus, des interventions délicates. Où était Winger à ces moments-là ? Quand tout était fini, jubilait-il ? En pensant au sourire de l'instructeur quand il avait appris que tout s'était bien passé, Paul serra les points.
-Il servait beaucoup ?
C'était une fausse question.
-Il était réservé aux membres du directoire et à leur famille et aux seuls politiques en phase de mutation positive. Pour les autres, il y avait une autre section, appelée salle de soins. On n'en ressortait pas vivant,monsieur Kavan, vous le saviez ?
-Oui.
-Quand tout a sombré, un certain nombre de dirigeants et de gardiens ont saccagé ce qu'ils ont pu. Cette « salle » a fait partie de la liste...
-En même temps, l'effet de surprise a été massif. Pas le temps de détruire toutes les traces ! L'armée est intervenue.
-Oui, vous avez raison, monsieur Kavan, il en reste beaucoup.
Esmed très pâle l'observait. Il souffrait beaucoup. Paul tenta de le rassurer.
-Tu vois, tout est vide maintenant.
-Oui...
De nouveau, ils déambulèrent longtemps pour gagner l'aile des prisonniers de choix.
-Dix cellules pour les Politiques...
-Oui, ça devait imposer une sacrée sélection...
-Oui, être choisi n'était pas aussi honorifique qu'on aurait pu le croire ! Vous venez de le signaler. Les vrais rééduqués étaient peu nombreux.
Ce devrait être trop brutal pour Esmed que rien n'avait préparé à cette visite. Paul demanda à Ersand s'il était possible de le faire se reposer ailleurs.
-Bien sûr, je téléphone.
Le jeune homme s'interposa.
-Je veux continuer.
-C'est concentrationnaire, tu vois bien. Tu es si loin de tout cela.
-Paul, ça me regarde. Je poursuis.
Le petit guide lâcha son téléphone.
-Allons-y.
Il fallut marcher encore. Paul retrouva la cellule qui l'avait abrité et il demanda à y être seul un moment. Il y avait près de de dix ans qu'il avait échappé à Étoile et trois qu'il n'y avait plus de politiques ni détenus normaux. En dernier lieu, il était resté des droits communs...Cela signifiait qu'après avoir reçu ses successeurs, sa cellule était restée vacante...Il en retrouvait bien la configuration. Le petit lit, la salle de bain glaçante, le bureau fixé au sol, les chaises et les pauvres rayonnages... Mais cette fois, il revoyait des visages : celui de Xest, l'immonde gardienne qui le lorgnait quand il était nu et celui de cet imbécile de Koba, qui le réveillait la nuit pour le battre. Il revivait les cris, les gifles, la fouille au corps et cet immonde accouplement que Winger lui avait reproché alors même que probablement il l'avait programmé...Plus d'un an de souffrance...Et l'Instructeur, bien sûr, omniprésent et cruel...
Esmed, muet et en souffrance, ne disait rien. Une nouvelle fois, Paul dut le rassurer.
-Ce ne sera plus jamais une prison, tu sais !
-Ce n'est pas le sujet, Paul, je ne peux pas comprendre.
-C'était une machine à broyer. Je l'ai écrit et ne suis pas le seul.
-C'est la fin de tout. Une désespérance …
Il dut lui serrer le bras pour lui dire de se reprendre. Pauvre Esmed qui réalisait soudain que le sort de ses parents n'était pas le pire !
-Allons voir les bureaux d'interrogatoire.
-Oui, monsieur Barne.
Ce n'était pas si loin, il s'en souvenait et c'était à dessein. Plus on avançait vers le bureau où on était attendu, plus on avait peur...Il se souvenait très bien du bureau de Winger et de nouveau, il demanda être seul. Son courage, encore présent, s'amenuisait et une sourde détresse le remplaçait. De nouveau, et bien que la prison eût cessé toute activité, il était au cœur du mal...
-C'est le bureau où j'ai été interrogé. Je veux y être seul.
-Bien, monsieur Kavan.
Esmed se débattait, comme si Paul lui échappait totalement.
-Non, Paul, écoute !
-Reste avec le guide. C'est le mieux que tu puisses faire.
-Je refuse.
-Pourriez-vous vous écarter ? Je vous appellerai quand j'aurais terminé.
-Bien sûr, monsieur Kavan. Nous quittons ce couloir.
Esmed lança à Paul un regard noir mais obéit.
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A Bath, alors qu'il séjourne dans la clinique du docteur ShIeffield, Paul trouve dans sa chambre un dossier qui ne devrait pas s'y trouver: c'est celui que l'instructeur Winger, qui l'a cruellement rééduqué en Ambranie, a reçu à la prison Etoile le concernant. Ce dossier a traversé l'espace et le temps...
Perplexe, Paul s'assit sur un fauteuil d'abord puis sur le lit et il fut surpris en le faisant d'y découvrir une grande enveloppe brune. Elle paraissait un peu ancienne et comportait les mentions Dossier secret et Confidentiel en ambranien. Le cœur battant, Paul la décacheta et sursauta. C'était le dossier qui avait été remis à l'instructeur Winger au moment de son transfert à Étoile. Il avait de l’être lu et relu et était annoté de sa main...
Kavan Paul
dit Battles
Section politique
Journaliste
A rééduquer
DS. Cinquante-huit trois. Deux cent sept neuf.
Instructeur: Markus Winger
Rééducateur de première classe
Durée du processus : neuf à douze mois.
Mention : cas difficile
Un dossier donc et non un corps sans vie car Paul devait bien se rendre à l'évidence : le cadavre de l'instructeur avait disparu. Il était impossible de le sortir sans se faire remarquer ou laisser des traces et quand bien même on y serait parvenu, restaient le couvre lit, les couvertures et les draps imbibés de sang. Il aurait manqué la couverture supplémentaire glissée dans l'armoire ou tout au moins un drap et de toute façon cette évacuation aurait laissé des traces : sang, meubles déplacés. Même avec un nettoyage appliqué, il aurait été difficile, vu le contexte, de tout remettre dans un ordre parfait. Toujours perplexe, Paul resta à l'hôtel jusqu'au terme de sa réservation. Il écrivit, lut en entier le rapport qui avait été écrit sur lui à laquelle était adjointe une fiche signalétique sur son instructeur. A aucun moment il ne fut inquiété et il finit par se dire qu'il perdait sans doute la raison...Pourtant, dans son revolver il manquait quatre balles et finit par trouver, collés à son veston, deux courts cheveux d'or qui ne pouvaient venir que de la chevelure de l'instructeur...Totalement perdu, il lut la fiche de son tortionnaire.
Winger Markus
Étoile.
Instructeur.
Né le 4 Juin 1985 à Dannik. Ambranie.
185 cm, 80 kilos
Blonds, yeux bleus
Pas de signe particulier
Lycée international de Dannik. Bac avec mention. 2003.
Unité militaire Forza. Engagement de cinq ans. 2003-2008.
Formation des cadres de la sécurité intérieure : deux ans. Major promotion 2010.
Affecté à la prison Rosa de Dannick. Enquêteur de seconde classe. 2010-2012
Enquêteur de première classe : 2012-2013
Affecté sur recommandation et excellence du dossier comme instructeur à la prison Étoile en janvier 2014
Instructeur de première classe.
Remarques :
Père et mère affiliés au Parti. Position prééminente pour le père.
Bilingue allemand-anglais.
Efficace, zélé, discipliné, respect des autres.
Bonnes connaissances en psychologie et méthodes d'intimidation.
Sportif accompli : courses à pied, haltères, natation, tennis.
Tireur d'élite.
A infiltré des réseaux de résistance sous les pseudonymes de Merskin Gruwa ou Wisam Krugern.
Remarques annexes :
Sexualité à ne pas sanctionner au vu de soutiens en haut lieu.
Des photos très protocolaires accompagnaient le bref dossier. Il y en avait quatre qui présentaient Markus Winger à divers stades de sa formation. Toutes étaient glaçantes. Notamment les deux qu'il n'avait jamais vues...C'était un nazi qui était là, un monstre.
Alors mort depuis longtemps ou depuis peu ?
Dangereux jusqu'au dernier moment ?
Disparu à jamais ?
Paul lut son dossier complet annoté puis relut la fiche de l'instructeur. Il ne se sentait plus aussi démuni. Quelques bizarres qu'aient pu être les événements, ils allaient dans un sens positif...
Il maintint sa présence à l'hôtel pendant quelques jours encore, travailla, lut et relut les documents et demeura stupéfait. Leur découverte modifiait la structure de son livre, qui prenait un tour bien plus incisif et personnel...
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-Merci. Vous ne voulez pas que j'entre...
-Ah si, bien sûr.
Paul s'effaça.
-Je sais pourquoi vous êtes venu. Quand Magda se met en quête de quelque chose ou de quelqu'un, on sait que ça va être du solide. Vous nous aiderez.
-Oui. Vous êtes tous dignes de faire carrière.
Le jeune pianiste tournait dans la pièce, regardant les tableaux accrochés aux murs.
-Merci. Vous ne lui avez rien dit ! Vous auriez pu. Ça peut vous choquer. Je regrette qu'il ne soit pas montré. Je voulais faire l'amour avec lui.
-J'avais compris.
-C'est frustrant ici, on est jeunes et ce n'est pas facile.
-Vous faites ce genre de confidences à un vieux satire inconséquent ?
Esmed eut un rire frais.
-Vous vous voyez comme ça ?
-Je suis un homme marié qui a toujours eu beaucoup de faiblesses pour les femmes et plus j'ai avancé en âge, plus j'ai aimé qu'elles soient adroites...
-Je ne vous connais pas mais quand je vous regarde, je ne vois pas la personne que vous décrivez. Il faut ne pas avoir de scrupules pour séduire ainsi, vous, vous en avez.
Paul qui s'était assis, ne dit rien, laissant le jeune homme poursuivre.
-Vous avez réussi à revenir en Ambrany...Vous devez en être heureux. Vous avez un destin qui a pris forme. Moi, le mien est en germe et la seule chose qui m'intéresse pour le moment c'est de savoir comment je vais m'y prendre pour qu'Archad cède.
C'était une plaisanterie. Amusé, Paul poursuivit :
-Cet Archad là ou un autre ?
-Oui, ça risque. Du moment qu'il est jeune...
-Oh moi, ma jeunesse est partie...
-Mais pas l'envie de faire l'amour ?
-Mais enfin, c'est une question très personnelle !
-Quoi ? Cette envie vous habite toujours, n'est-ce pas ? Vous devez beaucoup plaire ici. Toutes ces femmes...L'embarras du choix.
Paul ne répondit pas et montra un visage grave. Esmed l'observa puis reprit :
-Trop de choix ?
-Je n'ai pas vraiment le temps et pas non plus envie. Je reprends mes marques ici.
-Bien sûr, ça a dû être dur...
-Vous êtes si jeune...Rien à quoi je puisse vous mêler.
-Je pense le contraire.
-Esmed, pensez comme vous voulez. Vous serez au dîner ?
-Le dîner ? Les pensionnaires n'y vont pas, elle a dû vous le dire.
-Ah oui, c'est vrai.
Sentant Paul désireux d'être seul, il le quitta, lui offrant soudain un beau visage exalté.
-Au revoir monsieur Kavan. N'ayez pas peur pour moi.
C'était adroit.
-Je n'ai pas peur pour vous, Esmed.
-Alors, vous avez peur de moi.
-Non plus. Ne soyez pas inquiet. A demain.
-Qui sait ce que j'aurais inventé ?
Le ton était rieur mais le regard sagace. Quelque chose en lui déstabilisait cet homme solide mais il ne savait pas quoi.
Il acquiesça. Dix jours passèrent où il la posséda à chaque fois. De nouveau, il tenta de se reprendre. Ce n'était pas un adultère classique. Il était comme mû par un élan qui le dépassait. Mal à l'aise, il lui parla :
-Arrêtons.
-Vous en avez besoin ! Daphne ne sait rien et j'imagine qu'elle-aussi vous la montez. Vous ne pouvez pas être libre avec elle, mais avec moi, si.
Il aurait pu facilement la faire taire mais c'était comme si une voix intérieure s'opposait en lui à tout renoncement. Il était conduit, quasiment dépassé alors même qu'il était amoureux de Daphne et conscient du danger. Ils se virent un peu moins mais Eva, sûr qu'il ne parvenait pas à rompre, insista. Un jour, après un long travail commun, elle se mit nue et parut mal à l'aise.Il fut caustique :
-C'est l'heure ?
Elle lui répondit aussitôt :
-Ce type de baise...Soyez moins classique. Dominez-moi ! Vous savez de quoi je parle, j'en suis sûre...
-C'est ça que tu veux !
-Oui, oui, Paul et je suis sûre que vous serez parfait.
-Tu fais erreur.
-Non. Je sais de quoi je parle.
L'espace d'un instant, il se retrouva à la prison Étoile. Il forçait une de ces jeunes filles qu'on lui prostituait alors que celle-ci cherchait à parler avec lui. Il se mordit les lèvres.
-Je n'aime pas la manière forte !
Elle eut un sourire étrange. S'il refusa le premier jour il céda dès le second et il découvrit que dominer lui était facile. Après avoir à demi-dénudée Eva, il la fessait, l'entravant parfois et ne la laissant jouir qu'au bout d'un certain temps. Elle marchait à quatre pattes dans l'appartement puis il la prenait brutalement en lui tirant les cheveux et la faisait crier.
-Vous jouissez bien, Paul, je suis heureuse de le constater.
-Tu fais ce qu'il faut !
-Je sers vos exigences...
S'il avait été impérieux longtemps avant avec ses maîtresses successives, jamais il ne s'était comporté ainsi. Tout en lui changeait. Il insultait Eva, la traitait de truie, la faisait boire et mangeait dans des écuelles, la frappait, jouait avec ses seins et ses organes génitaux et la prenait. Elle aimait la sodomie, qu'il n'avait pratiqué qu’occasionnellement. Elle apportait de la corde, des jouets sexuels, des masques pour lui comme pour elle, des bougies...Chaque jour, il jouait.
-Vous me comblez, Paul, vous êtes mon maître.
-Tu es une putain.
-Je suis la vôtre. Il vous en faut une.
-Tu es donc prête à tout ?
-Pour vous, oui. On peut se voir ailleurs et vous pouvez demander à un autre homme de me forcer. Ce sera un plaisir pour moi que vous nous regardiez. Sinon, vous pouvez me vendre sur internet. Il y a des sites spécialisés ; votre anonymat sera total. Il vous suffira de proposer vos services pour fournir une putain à des hommes isolés. Et il y a de nombreux autres jeux...
1. De Londres à Bath. Bander ses forces.
Paul Kavan choisit de se mettre à l'écart. Il doit écrire son livre sur la chute d'une dictature d'une part et de l'autre, il ne veut pas que ses proches soient inquiétées par des forces du Mal désormais virulentes. En même temps, il sait que l'Instructeur Winger se manifeste à lui sous diverses formes et qu'il faudra qu'il s'oppose à lui définitivement.
Au matin de son départ, alors qu'il attendait son taxi pour aller à la gare, il eut une vision claire du bel instructeur. Ils roulaient vers Dannick. Bientôt, ils y mèneraient une autre vie.
-Il m'a rivé à lui. Il m’observe. Je me bats. Il pare tous les coups et il attaque.
Dans la voiture blindée, Winger tournait son visage vers le sien et souriait.
-Ah, tu t'es réveillé !
-Oui, Instructeur.
Comment fallait-il faire pour qu'il n'ait plus aucun pouvoir ? C'était le dilemme de Paul.
Le voyage fut tranquille et, à Bath, Paul alla directement à son hôtel et s'y prélassa avant d'aller se promener. C'était une ravissante ville du comté de Somerset qui se targuait de disposer de thermes romains et d'une architecture de l'époque géorgienne de toute beauté. Distante de Londres de cent quatre-vingt kilomètres, elle lui permettrait de rejoindre rapidement la capitale, si toutefois il trouvait une issue. Il aimait encore Daphne et souhaitait renouer avec elle mais pour l'heure, c'était Lisbeth qui annonçait son arrivée.
-L'Henrietta House Hotel. Parfait pour moi !
Sa femme avait beau l'avoir souvent exaspéré, il était soulagé qu'elle vienne. Elle avait raison : elle comprenait qu'il était en danger et s'en souciait. En l'ayant à ses côtés, il serait plus fort. Du reste, il guetta son arrivée.
-Comparons nos chambres !
-Si tu veux, Paul !
Ils passèrent d'un hôtel à l'autre.
-La tienne est plus belle !
Lisbeth riait mais elle était au fait de la situation.
-Nous avons bien fait de venir. Si quoi que ce soit se produit, je prendrai une chambre dans le même hôtel que toi.
-C'est généreux.
Elle l'étonnait. Elle avait été tempétueuse, jalouse, pleine d'aigreur et elle avait totalement changé.
-Il t'embête, hein ?
-Celui dont je ne parle pas ?
-Oui. Eva, Daphne. Tes livres, ta vie...
-Toi-aussi, tu pourrais toi-aussi avoir peur de lui...
-Moi, ici, je suis passe muraille. Pourquoi s'en prendre à moi ? Et Dieu pourvoit, tu connais mes théories. A toute personne attaquée par les forces du Mal, il faut un allié qui aime prier.
Paul ne put que sourire mais il le fit sans moquerie. L'aide de Lisbeth serait précieuse.
Il trouva la trace d'Emil à Dannick où après avoir cessé ses fonctions d'officier d'armée de terre, il coulait une retraite tranquille. Plus âgé que Paul, il avait toujours eu un caractère rigide et une forme d'esprit qui avait dû plaire à l'armée. Avec l'arrivée de Dormann au pouvoir, il avait cessé de fréquenter Paul et Lisbeth car il ne partageait pas leurs idées. Pourtant, malgré ce long silence, quand ce frère renégat le contacta, il n'éluda pas. Il vivait dans une belle villa du quartier huppé de Dannick avec sa femme et menait une vie assez rigide. Quand il le revit, Paul fut frappé de se ressemblance physique avec son père. Emil était plus grand que celui-ci certes mais il avait le même front haut, les mêmes sourcils épais surmontant de grands yeux marrons et la même bouche mince. Sa voix aussi avait la même tonalité que celle du philosophe disparu...Vêtu d'un complet gris, installé dans un beau salon orné de meubles anciens et de belles gravures représentant des paysages exotiques, le général Barne posa sur son frère un regard hautain.
-Retour d'Angleterre...
-Oui. Le pays me manquait.
-On parle de toi dans les journaux. Remarque, on parlait déjà de toi...
Lena, l'épouse d'Emil, se tenait, cramoisie à côté de son époux. On avait servi du thé mais crispant ses mains l'une contre l'autre, elle ne touchait pas à sa tasse. Elle attendait que Paul fasse un esclandre mais celui-ci ne vint pas. Qu'y avait-il à faire contre les idées désuètes de cet homme d'extrême-droite ? Il n'était pas à pour le convaincre de ses erreurs mais pour évoquer le couple de leurs parents, la vie dans la villa patricienne de Marembourg et leurs jeux d'enfants. Il voulait en savoir plus aussi sur les enfants du couple...Quand le message fut clairement passé, Emil et Lena se détendirent. Oui, leurs trois garçons se portaient bien. Oui, ils étaient tous trois mariés et pères de famille. Deux d'entre eux étaient officiers, un autre était médecin militaire. Oui avoir ses enfants auprès de soi était un bonheur. Paul était disert, passant au-dessus du fait ni son frère ni sa belle-sœur n'avait aimé Lisbeth et qu'ils l'avaient désapprouvé de faire partir ses enfants à l'étranger. Rien ne fut dit sur la prison Étoile et encore moins sur les livres de Paul, mais des photos de famille furent échangées. Paul avait toujours regretté que la maison de leur enfance ait été vendue mais il y a avait quatre orphelins et des études à payer...Emil regrettait lui-aussi. La-dessus ils étaient d'accord mais sur tout le reste, ils divergeaient. Pour cette raison, Paul ne s'appesantit pas et prit congé quand il sentit se tarir les sujets de discussion neutres. Cette rencontre n'était pas négative cependant. Emil ne fermait pas la porte...