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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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21 juin 2021

Attentive. Chapitre 2. France. (2)

PAS DRole

Elle a retrouvé la métropole, cette terre où elle a longtemps vécu. Des années durant, elle a connu les couleurs fondues du centre de la France, la douceur des châteaux dans les vallées encaissées de petites rivières et l’orgueil de belles constructions sur les rives des fleuves. Les champs de blé, les bois et les bosquets où elle aimait marcher lentement et les villes aussi où les façades blanches se couronnaient du gris de l’ardoise. Plus tard, après l’exotisme d’années passées loin de son pays, elle a découvert le sud-ouest qu’elle aime pour ses couleurs et sa relative nonchalance. Son histoire riche aussi. Et après son séjour dans l’île, elle y revient.

Elle marche dans une ville orangée où elle retrouve les odeurs de l’été méditerranéen, poussière acre, olives noires odorantes posées dans une coupelle près d’un verre de vin blanc qu’elle déguste à une terrasse, thym planté dans le jardin d’une maison de location ou encore délicatesse des effluves du persil frais qu’elle dépose sur des tomates coupées en morceaux ou celle de l’huile d’olive à la fois simple et noble. Et puis, elle regarde. L’église de la petite ville est faite de pierres rugueuses auxquelles la lumière estivale confère des teintes brun-orangé et un aspect granuleux imposant. Elle en aime la beauté simple : petit clocher fin qui ne peut se targuer d’aucune prétention, nef longue et robuste, chevet à la lourdeur presque naïve, tympan frontal aux représentations attendues, les heureux, les damnés et le Christ en gloire, bénissant et attentif. De même, elle apprécie les hôtels particuliers qui ont une harmonie touchante. Ils sont nantis de hautes fenêtres au rez de chaussée et à l’étage noble et d’autres, plus modestes, au niveau des greniers. Ces dernières sont toujours fermées. Malgré la modestie des matériaux utilisés qui ne peuvent rivaliser avec la magnificence toulousaine ou l’apprêt du pays albigeois, ils ont belle allure sauf ceux que la main d’un homme désargenté ou sans goût a transformé en construction hybride et ils sont nombreux. Ainsi, des parties dissemblables coexistent : des ajouts disgracieux l’emportent sur des constructions anciennes, des fenêtres sont murées, du ciment ou des briques remplacent hideusement les matériaux de base. La cohérence disparaît ou recule. Elle s’étonne que des demeures aux proportions calculées, il ne reste que des maisons composites mais belles malgré tout. Elle se dit que la lumière d’août joue son rôle. La vie habite encore ces maisons de privilégiés dont on entre et on sort avec facilité. Nul besoin d’être forcément conscient d’un patrimoine transformé par l’ignorance ou les besoins matériels. Ces maisons là, elle les regarde donc librement car elles s’offrent à la rue. Tout en ne jugeant pas qui les habite, elle s’étonne de leur dégradation. Heureusement, pense- t’elle, il y a les autres : celles que de hauts murs protègent, qui ont une façade hautaine aux proportions parfaites, des fenêtres de belles dimensions ornées de rideaux blancs, des balcons, une porte principale où l’on accède par un escalier et un petit jardin ornementé où sur le gravier court un jeune chien. Elle le sait, le vrai jardin est à l’arrière, pourvoyeur de promenades et de déjeuners sur l’herbe. Elle continue de jour comme de nuit de marcher et parfois, s’arrête pour contempler les hauts murs de ces hôtels cachés. Elle rêve que, derrière les cloisons, règne un ordonnancement de pièces qui chacune ont leurs attributions. Toutes ont des rideaux précieux, des lambris, des parquets et un mobilier qui d’héritage en héritage, a constitué un décor solide quant à l’appartenance à une caste privilégiée et au raffinement. Table noble où l’on dine, guéridon où l’on abandonne une revue, secrétaire et paravent plein de chinoiseries. Et au-delà de l’au-delà, êtres élégants et souvent pervertis qui déambulent dans ces lieux en costumes gris-clair ou robes de soie multicolores. Trahisons ou alliances, elle ne sait, les deux s’entremêlant. Domaine des chimères. Elle ne saura rien. Pendant ces jours où elle découvre la petite ville, il lui arrive d’être déçue. Elle se rabat alors, son imagination n’étant pas consolée, sur des perspectives historiques. Cette construction là au dix septième siècle, au dix huitième, qu’en était-il ? Cette ville qu’elle trouve petite devait l’être plus encore sauf si sa connaissance de l’évolution des bastides lui joue des tours. En tout cas, il se trouvait des notables pour habiter ces maisons de maitres qu’aujourd’hui elle contemple. Que faisaient donc ceux-ci ? Ils devaient gérer leurs terres et surveiller leurs métayers. Quant au commerce, il était l’apanage de ceux qui s’installaient sous la belle halle à l’imposante charpente qui fait le charme de la Grand place. Elle a peine à se représenter leurs origines et leurs activités. Mais la Halle a gardé sa beauté et témoigne des échanges commerciaux qui ont marqué la ville. Elle l’aime autant que les beaux hôtels particuliers.

Elle marche encore et encore. Le ciel bleu et le soleil omniprésent qui magnifient les lieux lui suffisent. Elle monte et descend les rues étroites, photographie une façade ou un pan de murs envahi par le lierre et les fleurs, un chat tigré somnolent sur un bord de fenêtre ou encore la statue de l’homme illustre de la ville : un mathématicien au visage songeur et à l’habit strict du Grand siècle.

Puis, le soir venu, elle regagne un « chez elle » provisoire : la chambre d’hôtel en premier lieu et une location saisonnière, en second. De l’hôtel, elle aime la chambre aux murs clairs, les escaliers ombreux et la terrasse ouverte le soir. Anglais et français s’y côtoient. La nourriture copieuse est, pour elles, dépaysante alors même qu’elles sont dans leur pays. Mais, on mange souvent chinois ou indien dans l’île lointaine. On épice et on parfume. On aime le piment. Il n’en va pas de même ici où les traditions culinaires font la part belle aux volailles et aux légumes. Elles sont curieuses et apprécient. Tout est différent. Tout va le rester, pour un peu de temps car il faut réapprendre le pays natal. Mais cela se fera, sans nul doute. Elle, l’adulte, le croit fermement. Et de fait, sa fille aux grands yeux bruns s’aligne sur elle.

La ville est petite et jolie.

Oui.

Elles y seront bien.

Oui.

Elle y enseignera et sa fille y étudiera.

Oui.

Au loin, bruisse l’océan indien. La vanille exhale sur les marchés sa merveilleuse odeur tandis que des mains expertes vérifient avant l’achat la maturité des caramboles, la fraicheur des mangues ou des litchis en saison ou examinent les curieuses tubercules du gingembre.

Ce n’est pas grave. C’était avant, avant de rentrer que cette réalité était la leur. Maintenant, elles sont en « métropole », dans la « vraie » France. Le décor un peu désuet de l’hôtel le leur répète chaque jour de leur séjour et quand elles changent de lieu, pour vivre dans un logement temporaire tranquille, elles gardent les mêmes impressions. L’été est là, un été qui ne ressemble pas à ceux qu’elles vivaient. Elles dînent sur la terrasse. Tomates en salade, omelette, pain dans une petite corbeille. Les arbres frémissent. Un chat tigré passe. Un avion strie le ciel.

Elles sont rentrées.

C’est bien.

Oui.

 

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21 juin 2021

Attentive. Chapitre 1. Retour.

pas GAIE

1

Retour

 

Paris rencontre l’aube quand elles arrivent. Le grand avion se pose sur la piste sèche qu’irradie l’été. Elles en descendent et guettent, sur le tapis roulant, la venue de leurs bagages. Le chariot rempli, elles prennent un taxi. Il fait très beau. On les accueille. La capitale embaume l’été.

Elle porte une jupe fluide et un corsage noir qui dégage une épaule. Sa fille est en robe rouge. Quand elles se promènent, elles sentent sur leur peau un soleil rayonnant. Le soleil, elles le connaissent bien. Celui-ci n’est pas le même. Est-ce parce qu’il ne brillera pas aussi longtemps et aussi fort ? L’été est court ici et là-bas, il ne cesse pas. Elles sentent la différence sans s’en offusquer. Elles sont entourées et bien reçues. On les promène, on leur sait gré d’être là. Elles vont de terrasses de café en expositions, de belles églises en musées. Le soir, elles boivent qui du vin blanc qui de la limonade, en devisant. La nuit est tardive alors qu’elles n’y sont plus habituées. Elles sont heureuses de la voir envahir le ciel. A une heure pour elles inhabituelles, elles dorment. L’aube les trouve, plusieurs jours durant, endormies.

Elle, la mère et elle, la fille, attendent d’aller là où elles devront vivre et, ce faisant, coulent, à Paris, des jours sereins.

Le long de la Seine, elles marchent avec leurs amis.

Puis vient le jour du départ vers un lieu inconnu. Tout y sera nouveau, du moins, s’efforcent-elles de le croire.

Alors, elles se glissent dans le long train rapide.

 

21 juin 2021

Attentive. Chapitre 2. France. (2)

IMAGE FEMME VERTE

 2.

France

 Des premières semaines « métropolitaines », il n’y a à retenir que le plein soleil, les soirées qui ne finissent pas, les rues étroites de la petite ville orangée, les dîners aux terrasses et les levers matinaux. Tout est différent de l’univers métissé qu’elle a connu et qu’elle quitte difficilement. L’océan indien vu ou entendu chaque jour dans ses bruissements et ses agacements lui manque. Des fenêtres du collège, elle le contemplait de loin et en admirait l’immédiate beauté. Des arbres tropicaux à la floraison imposante et brutale, elle retient la douceur du jacaranda et la violence du flamboyant. Sur le route de corniche qu’elle prenait matin et soir pour se rendre à son travail, elle aimait, en saison, que l’un se couvre de fleurs mauves vite fanées mais gracieuses et l’autre de fleurs rouge sang à l’étonnante délicatesse. Et même quand les premières pluies avaient raison des derniers fleurissements, elle aimait encore ces arbres privés de leur plus accessible beauté. Ils bruissaient pour elle qui en admirait les formes à la fois solides et raffinées. Elle contemplait les branches aux lignes incurvées, si harmonieusement décorées de taches violettes ou rouges et quelquefois, lors d’une promenade sur les hauteurs, elle recueillait des pétales fripés dans ses mains pour les froisser et en respirer l’odeur diffuse, un peu sucrée.

Et il y avait les fruits sur les marchés, les épices aussi et les fleurs, tout ce qui rendait compte de la spécificité de la terre tropicale dans ses excès et ses tourbillonnements. Elle aimait l’ile cosmopolite où poussent la vanille et le vétiver. Là, se croisent les habitants de l’Inde, de l’Afrique et de l’Europe ou leurs descendants. Pas de fureur inutile, quelquefois juste des frictions et des ressentiments et pour le reste une quiétude qui autorise les croisements. Souvent, elle s’est étonnée du peu d’anicroches et de l’harmonie régnante. Ce monde se portait bien malgré des conflits sous- jacents. Et, nonobstant son caractère cosmopolite, il était harmonieux et bienveillant.

Là, elle a été Julia, l’enseignante aux habitudes bien réglées dont la vie est devenue secrètement mouvementée. Sur cette terre volcanique aux reliefs accidentés, elle s’est révélée à elle-même : lisse et ambiguë, sage et sexuelle, retenue et donnée. Certainement différente de ce qu’elle imaginait être. Mais libérée et inventive. Intuitive souvent malgré ses maladresses. Mais déterminée à devenir une femme qu’elle n’avait pas été, libre et féminine, imaginative et curieuse. Respectueuse des hommes aussi. Une gourmande respectueuse à la peau gorgée de soleil, aux seins un peu lourds, aux cheveux très noirs et à l’avenant sourire. Là, elle a vécu deux vies en une. Celle, publique, d’une fonctionnaire policée et respectueuse des règles. Et l’autre, cachée, d’une licencieuse curieuse de rencontres multiples, d’étreintes excitantes et renouvelées, sans parler encore d’autres relations aux dominantes plus sombres sur lesquelles elle ne veut, pour l’instant, pas se pencher. Elle ne le peut. L’île parfumée est maintenant lointaine.

 

21 juin 2021

Attentive. Chapitre 3. Exactitude de l'erreur. (1)

SSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSS

 

3.

Exactitude de l’erreur

 Son lieu de travail, quand elle le découvre, la déconcerte. Elle ne s’avoue qu’elle le trouve laid. Pourtant, elle le voit d’emblée, mis à part un bâtiment récent aux salles propres, claires et insonorisées, le reste est triste : longs couloirs, vastes salles, hautes fenêtres inutiles et cour pleine de gravillons. Elle songe au collège blanc sur la montagne, à la mer omniprésente et aux arbres à l’ombre bienfaisante. Son cœur se serre. Elle tente de s’accrocher à la vision positive d’un bon retour mais quelques semaines ne se sont pas écoulées qu’elle sait de quoi il retourne : elle a fait un mauvais choix. Elle le sent car elle est intuitive tout comme elle devine qu’elle n’aura d’autre alternative que celui de l’adaptation. Les élèves sont bruyants et bavards, elle les cerne mal tant il lui semble différents. Ils apprennent peu, sont négligents, souvent moqueurs. Elle travaille cependant à refaire ses cours, à lire de nouveaux ouvrages pour adolescents, pensant sans doute qu’elle réussira à s’adapter et qu’ils seront au bout du compte sympathiques et attentifs. C’est un enjeu. Elle s’emploie autant qu’elle peut. C’est doublement difficile car il faut dans le temps où elle découvre un nouveau établissement scolaire, aménager un lieu de vie. Or de l’île parfumée, le bateau est bien arrivé à Marseille, porteurs de son mobilier, de ses livres et des objets qu’elle aime, mais il a pris son temps, et, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, il a dépassé de plusieurs semaines sa date normale d’arrivée. Alors, en même temps qu’elle enseigne, elle installe sa maison. Des cartons, surgissent les marques de sa vie passée. Il faut tout agencer afin que tout signale un nouvel équilibre de vie. Ce cadre à cet endroit. Cette statuette à cet autre. Ce miroir, ce bureau, cette bibliothèque….France cherche les meilleurs emplacements, crayonne des plans sur des feuilles blanches, court acheter une petite table, des rideaux, des objets pour la salle de bain ou encore des ustensiles de cuisine. Courses longues, assez vaines mais nécessaires. 

Un jour, la maison a l’air d’en être une. Les étagères sont pleines des livres d’art et des romans qu’elle aime. Ses livres de cours et ses dossiers de travail sont en bonne place. L’ordinateur fonctionne. Sa fille a une chambre fraîche et lumineuse qu’elle décore elle-même et elles déjeunent et dînent chez elles, en conquérantes, pensant encore que ce septembre si français, si différent de celui des tropiques, n’est qu’une période un peu difficile qui va prendre fin puisqu’elles ont, désormais, une maison, arche réconfortante qu’elles aiment rejoindre. Pour rendre le lieu plus familial, Julia adopte un chat noir aux yeux jaunes. Craintif d’abord, il la suit pas à pas, demandant à être apprivoisé et aimé lui qui a été abandonné. Bientôt, sentant sa bienveillance, il s’enhardit. La nuit, elle sent sa chaleur et son ronronnant contentement. C’est chose faite, ils sont liés. Quand leurs regards se croisent, elle constate qu’il en est aussi content qu’elle et chaque jour grandit un peu plus entre eux le lien de la satisfaction après l’abandon…

Le décor crée, théâtre à venir, elle l’espère de repas pris avec de nouvelles amitiés pour sa fille et elle, lui convient assez. Elle se propose, bien sûr, des modifications qui le rendront plus attrayants : là, un canapé, ici des fauteuils nouveaux et des cadres aussi, des bougies, d’autres miroirs. Des fleurs fraiches car il est important de les voir vivantes surtout des années durant, elle ne les a plus vues. Julia souhaite des tulipes car elle aime leurs couleurs presque suspectes tant elles sont franches et qu’elles s’agencent joliment dans un vase, le mimosa dont la fragilité est émouvante, les gerberas et solitaires altiers, les grands lys blancs dont le cœur, à cause du pistil, se tache vite de jaune. Chacune viendra en saison. Elle s’en réjouit, regrettant néanmoins les orchidées aux multiples sortes qui ont enchanté son séjour dans l’île aux épices. Elle revoit les fleurs somptueuses dont les couleurs l’ont toujours étonnée. Bien sûr, il y en a ici. Elle pourra en acheter. Mais elles n’auront pas la même insolence, car il leur manquera le ciel bleu et pur des soirs de décembre dans les hauts, là où une relative fraicheur les met à l’aise et où elles épanouissent leur beauté. Elle les garde en mémoire, soucieuse d’aimer les fleurs qui apparaissent dans ce pays qu’elle habite de nouveau, au fil des saisons.

 

21 juin 2021

Attentive. Chapitre 3. Exactitude de l'erreur. (2)

SSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSS

En attendant, elle est contente. Bien sûr, l’inquiétude pointe mais pleine d’espoir et de bon sens, elle, la femme cosmopolite, s’efforce de l’endiguer. Elle n’arrive pas vraiment à enseigner comme on le souhaite dans ce collège. Elle est trop différente, issu d’un monde lointain. Il lui semble que ses efforts, pourtant, ne peuvent être vains. Forcément, elle se fera à ce nouvel univers. Forcément, on verra à quel point elle veut intégrer de nouveaux codes et s’intégrer. Forcément.

L’illusion se heurte au réel et se dissout.

Dans les collèges d’un établissement scolaire à l’étonnante laideur, France prend peu à peu la mesure d’une incompréhensible disgrâce. On la regarde, on la jauge, on la juge. Des élèves qui vivent dans des univers étriqués, des enseignants peut-être et une administration hautaine dont elle ne comprend pas les prérogatives.

Bientôt, on dit du mal d’elle.

Julia, se regarde le soir, dans le miroir de la salle de bain, où elle éponge son corps nu. Tandis que la grande serviette noire aux ornementations bariolées (petit chien errant comme il y avait tant sir les routes, là-bas, case traditionnelle, bière locale dans sa petite bouteille à l’étiquette blanc et rouge, grand soleil inquisiteur et palmier épanoui) glisse sur ses bras, ses jambes, son torse, elle se demande ce qui ne va pas et reste sans réponse. Ses cours sont faits et refaits. Les recherches qu’elle fait pour les consolider lui prennent un temps qu’elle ne regrette pas de leur consacrer. Elle se pense modérée, juste, attentive. Elle essaie d’être humble. D’ailleurs, ce visage que maintenant elle démaquille montre une simplicité et une application sincère. Elle vient d’un autre monde c’est sûr mais elle y arrivera, elle y arrivera. Un coton imbibé de lait démaquillant, France nettoie l’une après l’autre ses paupières qu’ornait un fard gris et ses joues qu’elle avait rehaussées de rose pâle. Puis, elle contemple avec amusement les traces laissées sur le coton : petites marbrures colorées encore tenaces. Elle se rassure et sourit. Elle a des ennuis, c’est évident. Mais elle est rentrée. Alors c’est sûr et il faudra faire avec.

Quand comprend-elle qu’elle a tort et que, quoi qu’elle fasse, elle continuera d’être en faute ? Une administrative en tailleur lui écrit des lettres. On parle d’elles dans son dos, par téléphone. On s’étonne de paroles qu’elle aurait eues, d’une hygiène qu’elle n’a pas. Julia frémit. Rien dans ce qu’elle contemple d’elle dans le miroir chaque soir n’a démontré une quelconque saleté extérieure et quant à l’intérieure, elle a beau chercher, elle ne trouve traces dans sa mémoire de paroles offensives, vulgaires et désobligeantes qu’elle aurait pu proférer. Elle a réagi devant l’indiscipline et l’irrespect, certes, car il lui a semblé légitime de le faire mais elle voit mal en quoi elle a pu être irrespectueuse face à des adolescents qu’elle découvre et dont elle ne connaît pas le milieu de vie, les aléas de l’enfance, les désirs abandonnés et les aspirations persistantes.

Elle, ne voit pas, mais ils voient, eux, les autres.

Ils pointent ce qu’elle a mal fait et fait mal.

Elle ne sait pas bien faire.

Le jour, en robe colorée, comme elle en portait dans l’île aux orchidées, elle se défend car il faut faire face. Elle fait cours, parle, arbitre, temporise mais maintient le cap. Le soir, elle se lave consciencieusement, soigneusement car chaque journée dans cet étrange endroit l’empoussière. Or, la saleté extérieure engendre l’intérieure. Si l’on vous dit que en dehors vous n’êtes pas propre, il faut vite protéger sa peau, son corps, son visage. Peut-être alors, le soir, au creux du lit, dans une pénombre incomplète, le grand chat noir se lovant contre elle, se dira t’elle qu’au moins « dedans » elle est propre. Et elle l’est, il est vrai. Elle le sait d’instinct. Plusieurs jours durant, elle est intacte. A l’aube, quand elle s’éveille, elle palpe ses formes tièdes, caresse son visage et pose sa main à l’endroit de son cœur. Propre a des synonymes, non ? Limpide, diaphane, lisse, intacte, pure. N’est-elle pas limpide ? Si. On peut être mal à l’aise et maladroite et l’être. Elle le sait. Et s’il en est ainsi, alors, ils seront convaincus. Heureuse, France se rendort un peu et somnole. Puis, rassemblant ses affaires, elle va en cours et avant d’atteindre les salles qu’on lui a assignées, traverse de longs couloirs. Elle ouvre la porte, ils entrent. Chaque jour est différent mais chacun lui apporte une oppressante certitude : ils ne se calment pas.

Alors, l’inquiétude passe dans le corps et le cœur de France. Son corps se rétracte moins. Son âme accepte.

Ils ont raison. Pourquoi s’en prendraient-ils à elle ainsi sinon ?

Et puis, elle a été malade avant.

Et puis, des mois durant, elle n’a pas travaillé à cause de l’incertitude, de l’angoisse et de la peur. Peut-être que c’était cela être sale déjà ? Ne pas pouvoir. Sale d’être malade, seule, l’enfant cherchant pourtant des repères. Et en trouvant certains sans elle tandis que d’autres lui manquent.

Là, dans cette petite, si petite ville du sud-ouest, sur cette terre française qu’elle tente de réinvestir, France sent se refermer sur elle un piège inéluctables. Ils ont raison. Elle a tort. Les petits hurleurs peuvent parader dans les couloirs grisâtres, investir en dominants des salles trop ensoleillées et parler dans son dos. De leurs paroles, elle commence à tout comprendre, à croire qu’elle lit sur les lèvres. Différente, impolie, incompréhensible.

Se cabrant encore, elle cherche à parler. Les visages aux traits grossiers se tournent vers elle. Une accalmie se crée, qu’elle pense pouvoir durer. L’administration en tailleur ne la laisse pas dans l’illusion. On la convoque. Elle parle. Elle essaie.

Le soir, elle se lave. Près d’elle, la nuit, le grand chat noir ronronne, heureux et comblé qu’une main s’assure de sa présence et le rassure.

Au fond, en dépit de lui, en dépit d’elle, sa fille moins rieuse mais avenante et soucieuse d’elle, elle est entrée dans les territoires aux limites si bien circonscrites de l’humiliation.

Voilà.

Elle peut se laver soigneusement le corps. C’est inutile. On ne lave pas le cœur.

On le regarde. Il bat, s’arrête, se rétracte, se reprend. Il est atteint.

Il ne reste alors, dans l’intimité, qu’à ouvrir cette porte dérobée que déjà, l’année précédente, elle avait forcée. Une fois qu’on l’a franchie, on est nue dans une pièce et on dépend de celui qui s’y trouvera aussi. Mais, France, dans son île lointaine n’a pas vu que cela était mal. Au contraire…

Alors, de temps en temps d’abord puis fréquemment, elle ouvre son ordinateur. Les souvenirs jaillissent. 

  

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6 juin 2021

Attentive. Chapitre 6. Accoutumances. (1)

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Chapitre 6.

Accoutumances

 

 Le samedi matin, on fait le marché. C’est d’usage. Alors, elle s’y rend scrupuleusement puisqu’il faut bien redécouvrir le terroir et ses produits. Beaucoup d’anglais sont là et cela la ravit car ils parlent un français presque parfait. Elle qui est native, mais pas de cet endroit, se sent au moins, plus à sa place. Elle est dans son pays. Dans son petit panier de courses, s’entassent les salades, les magrets, les fleurs qu’elle n’achetait jamais là-bas. Chez elle, elle cuisine. Le grand chat aux yeux noirs tourne autour d’elle et se frotte à ses chevilles tandis qu’elle fait mijoter des morceaux de bœufs avec des légumes et qu’elle épluche des pommes pour en faire une compote.

Faire la cuisine, se promener dans le village, prendre des photos, Julia pense qu’il y a là un moyen de s’insérer. Peut-être après tout, n’est-ce pas si difficile, malgré des débuts houleux…

A XX, qui se préoccupe d’elle, elle dit que peu à peu, elle s’habitue. A l’évidence, il n’est pas dupe mais l’encourage à chercher un guide attentif. Lui est désormais loin d’elle. Vivant désormais dans un grand pays, elle trouvera sans doute celui qu’il lui faut. Le lisant, elle le croit. Pourquoi est-elle si pressée de trouver ce guide par lui suggéré ? L’atmosphère ambiante, déliquescente, l’y pousse- t’elle ? Toujours est-il que Julia, tout en continuant, quand elle ne travaille pas et est seule, à s’exhiber sur internet reçoit non sans contentement les sollicitations d’un homme d’expérience. Elle a pu, sur le salon spécialisé où elle se rend parfois, en observer le visage fermé et hautain. Cet homme se dit ambiguë. En effet, il mène une vie rangée où des valeurs sont bien en place : une bonne position sociale, une famille composée d’enfants et de petits enfants, de nombreuses lectures. Mais parallèlement, il peut être dur avec une femme qui le demande car elle est consciente du travail qui doit être fait en elle.

La ville petite bruisse d’impolitesses, le travail est difficile à gérer, les amis sont loin. La famille aussi. Toujours sur la brèche, elle qui se sent en difficulté, voit apparaître sur l’écran le visage d’un homme dur, aux regards lourds de sens. D’elle, il veut non un mais des acquiescements. Tout d’abord, celui-de sa nudité de corps, ensuite celui de son âme. Car tout en elle doit abdiquer. Tout en elle doit obéir.

Julia voit bien qu’elle poursuit, depuis plusieurs mois, une trajectoire dont les enjeux lui échappent. L’ancien militaire qui détestait les corps féminins a laissé place à leurs naïfs adorateurs et ces derniers à de jeunes inquisiteurs. Ainsi, elle a été préparée au plaisir et à l’obéissance. Mais ce qu’elle rencontre avec ce maitre virtuel au pseudonyme éloquent dépasse en brutalité ce à quoi elle s’attendait car il ne s’agit pas seulement de s’exposer nue aux regards de cet homme mais il faut encore accepter de s’entraver soi-même, d’attendre qu’il émette un jugement sur ce qu’elle a fait, accepte de recommencer si celui-ci est négatif et s’efforce de sourire si, par aubaine, il se dit satisfait.

De plus, il lui faut admettre que le plaisir se paie. Elle se caresse face à la caméra, elle geint : c’est bien. Elle jouit : c’est déjà limite. Elle doit comprendre et il le lui martèle qu’on ne jouit pas impunément et si on le fait, on doit être punie. Quelle punition peut –être supérieure au fait de frapper l’endroit même qui génère la satisfaction sexuelle ?

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 8. Lianes. (1)

 

liANES

 

 Chapitre 8

Lianes

 

Si la vie secrète de Julia lui fait penser à une éventuelle libération de son effectivité et de sa sensibilité, il n’en va pas de même ailleurs.

Dans son emploi, elle butte toujours sur de douloureuses réalités, chacune étant plus emprisonnante que d’autres, à tel point qu’elle se sent bientôt ligotée. Se libère t’on de telles entraves, pense t’elle, et si oui comment ?

Julia comprend mal ce qui lui arrive. Elle continue de traverser chaque matin la cour désuète et laide de son collège pour aller chercher une classe d’adolescents qui, vaquant à droite à gauche, semblent plus désireux de converser que d’aller en cours. Des ces collégiens uniformément vêtus de gris et de noirs –jeans, bottes, anoraks, sac à dos- elle ne sait que penser. Ils viennent, attendent, entrent pesamment en classe et s’assoient quand la consigne est donnée. Là, ils sont encore réceptifs. Ils le restent quand l’appel est fait. Pour le reste, il faut commencer le cours. Ils en acceptent l’ordonnance, au début du moins. Elle vérifie les exercices, interroge nominativement, inscrit une correction au tableau puis donne aux élèves qui ne disposent d’aucun manuel scolaire (deux classes sur quatre) des fiches de travail. Ensuite, elle lit ou fait lire, questionne, fait formuler puis reformuler, passe à la trace écrite puis aux exercices. En fin, de cours, elle donne une synthèse et du travail puis la séance suivante. Il lui semble ainsi être méthodique sinon très rigoureuse et fournir un support de réflexion et de travail. Mais, pendant tout le temps où elle est activement tendue vers eux, les élèves prennent leurs aises, estimant que leurs conversations interrompues peuvent reprendre. Julia pose son cours comme elle le peut, fixant ses objectifs et s’astreignant à solliciter ces adolescents tantôt repliés sur eux-mêmes tantôt expansifs avec l’exagération qui sied à cet âge. Elle obtient des résultats modestes et se l’avoue. Décidemment, c’est difficile. Forte de ses expériences passées et sans doute aussi d’une naïveté qu’il la pousse à choisir cette voie, elle poursuit sa trajectoire en usant d’une arme qu’elle croit utile : l’autorité. Là, les résultats obtenus sont contrastés. Les élèves les plus âgés, loin de plier, redoublent de vivacité : ils parlent en même temps qu’elle et se plaignent. Elle va trop vite ou trop lentement. Tout est trop facile ou trop compliqué. Rire est bien préférable à se taire. Et se taire est, de toute façon, impossible. Elle doit se rendre à l’évidence : ce qu’elle a tenté pour obtenir une écoute et du travail a entraîné plus de désagrément que d’amélioration. Il faut trouver autre chose. Le souci est de savoir quoi…

Heureusement, il reste les autres élèves qui sont à un âge différent. Ceux-ci semblent apprécier sa fermeté. Ils prennent « bonne note », expression qu’elle aime, de ses demandes. Les classes se calment et dans une atmosphère nettement plus propice, on copie le cours, on pose des questions, on cherche en jouant comme cet âge le veut et on reste actifs. En ce cas, elle est contente. Elle fait bien. Elle est utile. Les classeurs sont correctement tenus. Les devoirs sont retournés.

Mais l’expectative est là.

Malgré sa réussite avec deux classes, Julia se trouve dérisoire. Quand bien même ferait-elle taire la vindicte de deux autres classes – ce que d’ailleurs elle parvient lentement à faire- il n’en demeure pas moins qu’elle reste dans l’attente. Et cette attente, elle le sait, sera sans réponse. A quoi sert –il en effet que ses élèves « prennent bonne note » puisque de toute évidence, ils souhaitent avant tout s’amuser ? De tout et pour certains, d’elle…

Il reste à continuer de se lever le matin pour aller travailler et à rentrer le soir surveiller les leçons de sa fille. C’est ennuyeux mais toujours forte d’une certaine fraicheur qu’elle transporte partout avec elle, France parvient à trouver dans chaque journée, quelques moments de bonheur. A d’autres cependant l’habitent deux sentiments forts : le regret et la nostalgie. Elle se tourne vers l’année passée. Tout y était différent…

Dans l’île, les Chinois réservés côtoyaient les indiens hautains. Les créoles de couleur ceux de souche blanche. Et c’était sans compter sur les français de métropole arrivés dans ce là-bas ensoleillé et sur les autres : malgaches, comoriens, sud-africain ou hollandais parfois. Elle retenait d’eux la nonchalance certaine, la douceur, le goût inégal pour l’étude mais le plaisir d’être ensemble. Heureux de se retrouver, ils rencontraient leurs enseignants. Gentillesse, animosité parfois. Peu de violence réelle. Des « incivilités » comme il existe partout mais toujours accompagnées de reprise en main, d’apaisement, d’excuses proférées. C’était un univers professionnel et scolaire qui n’était pas sans défaut mais elle avait appris à en aimer les paradoxes. Et puis, il t avait le beau collège blanc accroché à la montagne et faisant face à la mer. Un autre monde.

Là bas, elle était quelquefois ennuyée ou gênée par un problème à régler mais pas entravée.

Ici, elle l’est. Normalement les lianes sont de l’autre côté du monde.

Il reste les dialogues qui nourrissent son imaginaire. Elle en maintient plusieurs qui l’intriguent et l’amusent. Du site spécialisé qu’elle a fréquenté et fréquente encore, il lui reste quelques amateurs de fantasmes et dans les temps difficiles qu’elle traverse, Julia est heureuse de ces échanges souvent crus où elle est vue différemment. Loin du douloureux cheminement de Nina et des étapes difficiles qui ont précédé l’apparition de celle-ci, elle joue plus librement de sa sensualité qu’elle sait vive. Elle parle beaucoup, provoque, fait rebondir une remarque, laisse entendre qu’elle se montrera, le fait au bout d’un moment et se dénude partiellement. Un visage par écran interposé lui apparaît tandis que des jeux érotiques qui n’ont plus de caractère punitif se mettent en place. Elle devient non plus la  « Julia » qui se débat mais une « Irène » plus mutine, plus naturelle que la précédente. Une « Irène » joueuse et sinon paisible du moins apaisée par ces jeux excitants qui la mettent hors de toute réalité. Après tout, ces hommes qui lui parlent sont des interlocuteurs qu’elle ne verra que virtuellement, dans le cadre bien délimité de jeux adultes qui n’ont de but que le plaisir physique de l’un et de l’autre. Que l’un commande, qu’elle obéisse ne révèle pas de perversion. Tout est ludique, peu impliquant mais à coup sûr, l’expérience est gratifiante car il est toujours de s’entendre dire qu’on est belle et excitantes. Surtout quand on n’est plus une jeune femme.

Parallèlement, Julia a une aventure puis une autre. Des rencontres concrètes cette fois où elle un « vrai » corps face à un homme réel qui prend son plaisir et lui en donne.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 12. Images.

femme rêveuse

12.

Images

 

Seule et loin de lui, dans cet espace étrange de non travail, de la mélancolie et de la fatigue nerveuse, elle voit sa vie s’organiser autrement. Déjeuner avec sa fille, départ de celle-ci pour le collège où elle-même ne se rend plus, lecture, écriture, rêveries. Sachant qu’il se met souvent en ligne, Julia recherche les mises en scène qu’elle lui présentera pour que se poursuivent virtuellement les jeux qu’ils ont connus dans le réel. Quand vient le temps de se parler et de se voir, par écrans interposés, elle fait assaut d’inventivité et de drôleries et lui, stimulé de la lire et retrouver son visage, se lance aussi dans des joutes où s’expriment son amour et sa tendresse.

Au long de semaines traversées par d’intenses crises de tristesse, elle lui parle autant qu’elle peut, lui écrit, se montre attentive de lui comme il l’est d’elle. Plus il la contemple le soir, quand allongée sur son lit, elle se livre à ses regards, plus il la trouve rajeunie, embellie et le lui dit. Est-ce le fait de ne plus subir les cours au collège où son enseignement lui semblait décalé ? Est-ce parce que la certitude qu’elle compte pour lui, lui fait transcender son abattement ? Elle ne le sait. Sans doute est lié à l’autre. Toujours est-il quand une période où elle devrait céder à une sensation d’échec, la certitude qu’elle a avec lui un lien très fort la maintient active et souvent heureuse. Quel ravissement inattendu ! Quelle issue improbable ! L’homme tranquille aux yeux bleus bienveillants reste constant dans sa présence aimante. Ainsi, il la guérit de ce qui, des mois durant, l’a blessée.

A peu de temps de là, Julia voit partir sa fille en Espagne, pour un voyage scolaire auquel elle l’avait inscrite. Elle aura un temps de vacances où, seule, elle restera dans sa maison. Elle en informe A. Laisse-t’ elle transparaître son inquiétude de rester seule et isolée ? Trouve t’il qu’il y a là une bonne opportunité de la voir seule ? Toujours est-il qu’en un rien de temps, il décide de la faire venir quelques jours dans cette ville de Suisse où il a toujours vécu et France, ne trouvant même pas le temps de s’offusquer d’une invitation peut être trop vite formulée ou inconsidérée, avoue son enthousiasme. En quelques heures, tout est réglé. Elle prendra l’avion puis le train. Tout sera simple. Ils se verront.

La petite maison où elle vit, recèle donc une possibilité d’être heureuse puisqu’une telle nouvelle peut lui parvenir. Légère, elle s’étire, laissant la joie l’envahir. Les quelques jours qui la séparent du départ passent vite. Elle prend le goût de marcher dans une campagne que l’hiver quitte et où elle retrouve ces marques du printemps qu’elle avait oubliées : las haies d’aubépines et les jonquilles la ravissent, elle qui ne connaissait plus que les arbres tropicaux et les fleurs des îles.

Le jour, dit, elle se rend à Toulouse et de là, prend à l’aéroport un moyen courrier pour Genève. Elle a cessé d’être celle qui dans la petite ville se réfugie dans sa maison en essayant d’oublier les humiliations qu’elle vient d’essuyer. Elle est une voyageuse brune, vêtue de sombre, qui change de pays. Le vol est court. France s’amuse des journaux empruntés car ils ne sont plus français et du repas modeste qu’on lui sert, chacun des éléments qui le composent, lui semblant original et déjà décalé par rapport aux habitudes alimentaires paysannes et nourrissantes de la région où elle vit.

Il est tard, elle attend un grand train.

Curieusement bondé quand elle y prend place, elle le voit se vider progressivement de sorte qu’au moment de le quitter, elle ne voit plus que deux ou trois personnes, dans son wagon.

Il est à la gare.

Il la regarde.

Elle ne l’appelle pas A., elle dit Philippe.

Tout devient doux. Dans la fraîcheur de la nuit, son sac de voyage sur l’épaule, enveloppée dans son manteau bleu foncé, elle le regarde.

Elle le regarde.

Un autre temps commence, plein de jeux qui excluent le hasard et la facilité ;

Il caresse sa joue.

Elle le regarde. Ses lèvres s’écartent pour laisser place à un sourire tandis que ses yeux se mettent à briller d’un bonheur dense.

Il y aura beaucoup, beaucoup de jeux cette fois ci.

Et encore d’autres, à l’avenir.

Tous deux le sachant, se le tiennent pour dit et se regardent avec cette complicité sans âge qu’on a dans ces moments là, puisqu’une force peu commune vous aimante l’un vers l’autre et que tout se passe de mots.

Alors, le suivant hors de la gare, elle monte dans sa voiture et sans que rien dans leurs menus échanges ne puissent transcrire leurs états d’âme, ils ont cette secrète communication qui préside à ce type d’amour.

Conciliabules silencieux auxquels président, France n’en doute pas, les fées marraines.

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. L'idée est la suivante.

COUVERTURE ROUND HERE

L'idée est la suivante : si le vrai Georges Michael meurt seul dans sa belle demeure un 25 décembre au matin, son ombre, George D, n'a pas la même fin. Se rendant compte qu'il va très mal, ce chanteur milliardaire part à Paris puis sur la Côte d'Azur, pour échapper à des liens étouffants. Quittant Paris, il se rend à la frontière italienne où, suite à une crise de désespoir, il tente de se noyer. Une belle villa a été louée pur les fêtes par une bande de jeunes artistes. Deux d'entre eux sauvent George, qu'ils n'ont pas reconnu pour être le grand chanteur. Bientôt, c'est chose faite mais ils acceptent celui-ci parmi eux pour un temps assez particulier de création et de promenades. De cette expérience, George D ressort rasséréné et avec un nouvel amour. Mais ses démons le rattrapent et malgré tout, il meurt. Longtemps silencieux en musique, il laisse tout de même au monde un ultime opus …

Il y a donc souffrances, silence après l'immense gloire, réactivation d'épisodes douloureux de sa vie et rédemption.

George D, à la différence peut-être de George Michael, meurt unifié...

 

22 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Tu as besoin de t'amuser...

gm ENCORE

 

George D. Londres : novembre 2015. Star mondiale, le chanteur George Daniel est aux abois. Tout l'insupporte. Alors passer les fêtes en Angleterre. Il décide de s'enfuir...

Il tournait comme un ours en cage Il sentait que ça tournait mal. Plus les semaines filaient, plus il avait du mal avec moi. Lui, Paul Stephen dont le vrai prénom était Fadi, ce que je lui rappelais régulièrement, perdait pied. Je le quitterais quoi qu’il soit et lui, qui avait tant misé sur moi, était affolé. 

-Tu t’enfermes beaucoup trop.

-Tu me l’as déjà dit vingt fois ces trois derniers jours.

-On a des sorties en vue : des spectacles, des amis. Ne refuse pas tout.

-Je ne refuse pas tout, je sélectionne. Je n’en ai rien à faire de cette comédie musicale dont tu me rebats les oreilles.

-Parfait ! Que dira Elton John ? Il compte sur toi.

-C’est un de ses poulains qui a créé le spectacle, je sais. Je l’ai déjà appelé. Je ne serai pas disponible ce soir-là. Il l’a bien pris quand il l’a su.

- Il devait être de bonne humeur. Bon, chez Kate, dans trois jours ?

-Oui.

-Ah, elle, la belle cover-girl, tu l’aimes bien, hein !

-Elle n’est plus mannequin. C’est le tour de sa fille. Elle a le même corps splendide que sa mère…

-C’est vrai…Donc tu seras là. Et ensuite ?

-Je ne sais pas. Il y a beaucoup d’invitations…Je vais faire le tri.

- Oui et invite, toi-aussi…

- Mais, c’est ce que je fais !

-Tu trouves ? On ne voit personne…Enfin, autant ne pas polémiquer.

-Oui, sans polémique, c’est mieux.

-Je viendrai te voir le jour de Noël. Tu le sais ?

- Oui, j’en serai heureux.

- La veille, tu seras avec tes sœurs ?

- Pas sûr.

- L’une d’elle au moins, celle dont tu apprécies le mari…

- Elle m’a parlé d’un petit dîner, oui…

- Va la voir, ne reste pas seul.

-Paul, épargne-moi cette insistance.

-Mais c’est pour toi que je te dis ça. Je pourrais aussi rester seul ici, bien tranquillement…

- Et te faire livrer ?

- Paul ! On n’embraie pas sur ce sujet !

-Tu devais arrêter avec ces « livraisons », il me semble…

- J’ai ralenti.

- Ah bon ? Pas avec… Comment il s’appelle déjà ? Celui qui t’envoie ce type à tête de bouledogue…

- Il est Français et c’est vrai, il a une tête de chien. Ralentir encore ? Oui, je vais y penser.

-Et ça te fait rire !

-Mais oui !

-Ne me réponds pas comme ça. Je suis ton compagnon.

-Tu l’es, c’est vrai et tu me protèges de moi-même…Tu as raison, Paul, tu as raison. Tu sais ce qui est bon pour moi. Mais à ce compte-là, ce n’est pas chez moi que je devrais passer les fêtes de Noël mais plutôt dans une de ces délicieuses cliniques où j’ai passé des semaines mémorables.

-Ces cures étaient nécessaires. Le médecin dit que tu…

-Que je ?

-Dois prendre soin de toi.

-Mais c’est ce que je m’emploie à faire ! Allez-laisse-moi.

-Tu veux que je parte ? Je parle de l’alcool que tu ingurgites, de ces saloperies de poudre, de pilules qu’on vient te vendre jusqu’ici et je dois partir ?

-Eh bien, je…Oui…Pars…

-Mais pourquoi ? Je suis arrivé il y a très peu de temps. Ce n’est pas juste d’agir ainsi, George. Ton état n’est pas brillant. Il faut qu’on passe un bon moment ensemble.

-Oui, passons un bon moment.

-Tu dis ça sur un ton…

-Prenons un verre, enlaçons-nous, allons dans ma chambre. Ta définition du bon moment.

-Pas la mienne, celle de centaines de gens qui aiment la vie, sont heureux de retrouver l’être aimé, de passer des heures et des heures avec lui dans la complicité, dans la tendresse.

-Faisons-cela.

-Tu es sûr ?

-Oui.

-Noël est dans trois semaines. Tu me promets que le 24, tu seras en famille ou avec de bons amis ? Le 25, je m’occuperai de toi toute la journée. J’ai déjà toutes sortes d’idées. Ce sera gai. Georges, tu promets ?

-Oui. Je te donne ma parole que j’aurai un Noël joyeux.

-Très anglais ?

-Oui, je pense.

-Suis ton traitement médical et limite l’alcool, George et pour l’amour du ciel, oublie toutes ces bonnes adresses, tous ces gens…

-Ne t’énerve pas autant ! Tu ne drogues pas, toi ?

-Occasionnellement. Tu sais très bien que ça n’a rien à voir ! Ce type, je lui casse la gueule si…

-S’il revient avec « des provisions » ? Oui, tu te fais très bien comprendre et tu serais bien capable de le faire.

-C’est que tu nous fais peur.

-« Nous » ? Ah oui, je vois. J’ai fait mon testament, tu sais et j’ai bien réfléchi. Il ne va vous inquiéter. Je vais bien.

-Non. C’est faux.

-Chut, Paul, calme-toi….

-Tu ne vas pas bien. Ne les laisse pas tourner autour de toi comme ça. Arrête, arrête avant qu’il ne soit trop tard. George, écoute…

-Chut, chut, voyons…Allons, allons, revenons à ta définition du bon moment passé ensemble. Souris-moi…Voilà, c’est bien. Viens dans mes bras.

-Tu promets ?

-Je promets.

-Tu vois, je t’ai embrassé. Maintenant, retourne dans la maison que je prête, à Hyde Park. La femme de ménage est déjà réglée. Tu veux un chèque ?

-Non, je...

-Tiens, prends.

-C'est beaucoup...

-Non, enfin si. Prends. Les fêtes approchent et tu as besoin de t'amuser.

-A bientôt alors ?

-A plus tard.

 

22 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Moi, George, je suis méconnaissable...

PARIS

3 George. Paris. Décembre 2015. Arrivé épuisé à Paris, le chanteur George Daniel, lassé de tout, se fait horreur. Que fera t'il? 

Je suis méconnaissable. C’est bien. J’ai élu domicile dans un hôtel moyen de gamme. Voilà qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps, d’autant que le beau jeune homme qui tentait de garder les yeux ouverts à la réception a regardé mon passeport d’un œil endormi avant de m’adresser un sourire de commande...

En prenant ma douche ce matin, je me suis fait horreur. Tout s’effondre en moi, physiquement aussi. Pourquoi ai-je désormais l’air épuisé et le teint blafard ? On a tant dit que j’étais beau…

Je suis parti sans rien dire : ils ne comprendront pas et surtout, ils se déchaîneront. Je ne peux pas rester à Paris. Déjà là, j’ai l’impression de devoir me déguiser. En fin de compte, je m’estime heureux que « mes excès » me permettent un incognito relatif. Je viens à peine d’arriver…Ils sauront…Ils trouveront comment me joindre. Jeter son cellulaire à la corbeille, ça ne sert à rien puisque de toute façon, j’en achèterai un autre. Je laisse les messages sans réponse. Ils appellent et ils crient. Bientôt, la mémoire de mon portable sera saturée. Je guette cet instant magique…

Je ne peux pas rester ici, dans cette ville fantastique où errent trop de fantômes…Je ne peux en fait que retrouver les jours anciens, les retraverser et tout est souffrance…Pourtant, au départ, les dieux étaient de mon côté…

La musique, dès le départ. Rien d’autre. Je n’avais, à sept ou huit ans, aucune idée de la forme que cela prendrait mais un désir tenace m’animait er m’enfiévrait.

Dans ma famille, on ne jouait d’aucun instrument. J’étais petit. Mes idées étaient confuses. Le saxophone me plaisait car la sonorité en est belle, si sombre par instants et étincelante par d’autres. Il y avait aussi le piano et la guitare. Je vivais dans une banlieue assez pauvre de Londres où les gens travaillaient sans cesse. Pour ne pas perdre tout espoir ils se raccrochaient à un rêve de réussite sociale, que celui-ci fut magnifique ou modeste. Quelquefois, on me laissait entendre qu’un tel déménageait pour un quartier plus représentatif et « allait s’en sortir ». J’étais content. On pouvait suggérer le contraire et alors j'étais triste. Des impayés nombreux, la chute, la misère. On restait dans un « là » qui était inconfortable. Il y avait tant d’hommes et de femmes qui trimaient pour si peu que les laisser pour compte étaient regardés avec un mélange de pitié et de dédain. Je n’ai pas tant de souvenirs de ceux qui tombaient. J’étais avec les autres, ceux qui sortaient la tête de l’eau…Allez savoir pourquoi, alors que je suis si abattu, cette image me fait rire ! Je pense à des canards !

Mon père était un immigré chypriote qui, péniblement, s’était initié à la restauration « anglaise ». Il voulait dire par là qu’il servait à ses clients une cuisine grecque goûteuse mais adaptée. Enfant, j’avais des relations difficiles avec lui. Il parlait anglais avec un fort accent, s’en voulait de ne pas le perdre et travaillait comme un forcené. Il avait beaucoup d’abattage mais, par bien des aspects, il m’effrayait. Il rentrait tard et avait toujours l’air fatigué, ce qui le rendait difficile d’abord. On ne pouvait pas se parler sans se quereller. Je portais le même prénom que lui et je me souviens que très jeune, j’en restais mal à l’aise comme si je me trouvais dans l’obligation d’être comme lui. Je ne le voulais pas… De ce point de vue-là, je n’ai rien lâché et la Pop star que je suis devenue a tenté de se détacher de cet être ventripotent. En vain ! Je tiens de lui et ai hérité d’une sorte de démesure grecque qui fait de moi un homme excessif, C’est vrai, je ne l’ai pas encouragé à beaucoup me côtoyer. Il a compris très vite, en bon méditerranéen qu’il était. Cependant, il s’est montré bien plus habile qu’attendu. Il a bien compris qu’il ne fallait s’attendre à de petits enfants avec moi mais il a fait preuve d’une grande droiture et d’une grande loyauté. Il a, au fil du temps, accepté qui j’étais.

Pour la musique, tout jeune, j’ai dû passer par lui, malgré mon appréhension. Il fallait qu’il nous aide à démarrer, les parents d’Andrew ne pouvant subvenir à tout. Contrairement à ces derniers qui ont tout de suite été persuadés qu’ils misaient sur le bon cheval, mon père a été certain qu’il mettait de l’argent sur un piètre coureur, incapable de gagner une course. Il a cédé en rechignant. Puis, il a découvert avec stupéfaction que j’étais excellent tant en endurance pour le saut d’obstacle. Un pur-sang ! Il n’en est pas revenu…Si ce n’est que je ne me préparais pas en tant qu’athlète pour les jeux olympiques mais pour chanter à Wembley. Je l’ai convaincu peu à peu et lui ai offert une Rolls Royce. Il a aimé.

Ma mère, elle, ne doutait pas. Elle sentait que j’avais du talent. Je l’aimais, elle, Lesley. Encore jeune, elle avait de bonnes joues rouges et des yeux bruns pétillants. Elle me serrait fort contre elle quand j’étais bébé et n’a jamais cessé de le faire jusqu’à sa mort comme s’il ne lui suffisait pas de me donner de l’amour. Je me souviens très bien de son étonnement quand j’ai parlé de la musique. Sur de petits cahiers, je recopiais des chansons mais aussi des partitions. Elle est la première à avoir compris que j’étais attiré par le solfège. Oui, je connaissais les notes de musique et leur pouvoir. Elle en a été très surprise et comme flattée. Mon premier instrument de musique a été une guitare sèche. Un certain monsieur Lindsay me donnait des cours aussi peu porteurs que son austérité et son incompétence l’y autorisaient. Je me suis plaint et ma mère a trouvé mieux. J’avais un peu grandi et elle m’a inscrit à l’école de musique du coin où j'ai très vite progressé. Très vite, on a vanté mon oreille musicale et ma facilité à apprendre à jouer d'un instrument. J'ai voulu m'attaquer au piano et je l'ai fait avec la même rigueur. En

Patricia et Helen, mes deux sœurs, se débrouillaient bien mieux que moi à l’école et avaient meilleure presse. Elles étaient assez distantes avec moi, estimant que je j’étais le préféré de ma mère et le point d’interrogation de mon père. Il les adorait pour sa part et elles ne tenaient, pour aucune d’entre elles, à ce que la situation s’inversât. Ma mère, elle, avait une pudeur instinctive. Elle tentait, par tous les moyens, de favoriser mes désirs et la musique ne lui apparaissait comme nullement abstraite.

Je l’aimais, Dieu que je l’aimais, ma mère, ma maman, Lesley ! Elle était si bonne, si profonde et si en phase avec moi. Les psaumes et leur beauté s’ouvrait quand je contemplais son beau visage. Les verts paradis, les sources bienfaisantes, les ciels cléments…

Jusqu’à l’âge de treize ans, j’ai été un collégien insignifiant. J’étudiais dans un établissement public d’une banlieue londonienne peu flatteuse sur lequel personne n’avait rien à dire. Quand j’ai eu décidé mon copain Andrew à former un groupe pop avec moi, mon avenir s’est dessiné et j’ai su que je ne serais pas obscur. Il y avait longtemps déjà que j’avais tronqué la guitare sèche contre une guitare électrique et envoyé aux oubliettes mon premier enseignant. J’avais appris le piano aussi et obtenu de mes parents qu’ils en louent un. J’écrivais déjà des chansons et j’étais partout : paroles, musique, arrangement, orchestration. Andrew ne faisait que rire. Il voyait les bons côtés de la vie. J’avais besoin de son équilibre comme de sa légèreté. On s’installait soit dans sa chambre, chez ses parents, soit dans le garage, chez les miens et on répétait. J’avais une belle voix et j’avais déjà compris que je devrais la travailler. Andrew, lui, avait un incroyable sens du costume et de la mise en scène. Il inventait les costumes qu’on porterait quand on serait célèbre, les brushings qui nous mettraient en valeur et les accessoires qui nous rendraient irrésistibles. On vivait les années Thatcher et tout le monde courbait l’échine. On serait là, tous les deux, à la sortie de cette ère et on nous adorerait d’être si vifs et si gais. En ce sens, il voyait juste dans le temps même où nos deux familles attendaient péniblement que notre désir de fonder un groupe musical à succès nous apparaisse enfin comme une des illusions de notre adolescence. Ils se trompaient ! Comme ils se trompaient ! A dix-huit ans, on n’avait ni l’un ni l’autre abandonné l’espoir de se faire connaître. On se produisait à droite et à gauche dans de petites salles de banlieue. On se disait que quelqu’un nous repérerait forcément et qu’on ferait une maquette puis un disque. Il ne pouvait en aller autrement. On avait raison de ne pas douter. Il est venu à la fin d’un de nos spectacles pour lycéennes survoltées, l’homme qui portait notre destin. La maquette a bel et bien existé et on a enregistré un petit single, chez Sony tout de même…

Ensuite, ça a été la folie, le raz de marée, les concerts, les enregistrements, les télés et les centaines de milliers de disques vendus. On nous adorait, les filles surtout. Elles hurlaient et jetaient sur scène des fleurs, des messages d’amour, des sous-vêtements. Andrew en profitait le plus qu’il pouvait, racolant toutes sortes de nanas sans le moindre état d’âme. Moi, je faisais semblant d’être comme lui mais il n’était pas dupe. J’avais peur de ces mêmes filles qui se contorsionnaient devant moi quand je chantais ces airs à la mode qui me rendaient irrésistibles et qui, en dépit de leur facilité, étaient soigneusement écrits. Je bondissais et me déhanchais en mini short jaune sans qu’elle mette le moins du monde en cause ma virilité…Elles me tournaient autour à m’en donner la nausée mais évidemment, je ne montrais rien de ce que je ressentais vraiment. Les unes après les autres, celles sur lesquelles j’avais jeté mon dévolu rejoignaient ma couche ou étaient supposés le faire…Un temps, ce rôle de jeune sultan m’a amusé puis il m’a pesé…

 

22 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Cette vie qui est passée...

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George et la fin de Wham

Andrew et moi, on a été d’accord pour cesser de former un groupe alors même qu’on était au sommet ! Du jour au lendemain, on a annoncé une série de concerts d’adieux. Je crois qu’Andrew a pris ça pour un coup de marketing. Voilà, on se mettait en pré-retraite à vingt-quatre ans et quelques mois plus tard, on renaitrait de nos cendres avec, qui sait, un coéquipier fraîchement rencontré. Il avait tort. « Wham », c’était lui et moi, le souci étant que je faisais tout ou presque. Les mélodies, les paroles, les arrangements, les orchestrations, autant ne pas se leurrer, c’était toujours moi. Lui, il avait de bonnes idées pour des clips, des apparitions télé, de nouveaux concerts à négocier. Pour les premières de couvertures où on portait des tenues invraisemblables, il n’avait pas son pareil. Ça ne suffisait plus. Je voulais une carrière en solo. Il a eu l’intelligence de le comprendre et jamais il ne m’en a voulu. « Wham », c’était fini pour nous mais au téléphone, des années durant, il m’a chanté « Club Tropicana » chaque fois qu’on s’appelait. Il le faisait sans nostalgie, en vrai pote d’adolescence. Seulement, le mienne comme la sienne était finie et seul, je traçais une route pleine de disques d’or et de record à l’audimat…

J’avais commencé à changer d’apparence. Ma voix s’était modifiée et bien sûr mon répertoire. Pour l’ambiguïté, je n’ai rien fait. J’ai continué de donner le change parce que le travestissement en Angleterre, pour peu qu’on observe certaines règles, ne choque pas tant que cela et la beauté physique non plus, même si, à certains signes discrets, on voit qu’elle n’est pas strictement hétérosexuelle.

Des années et des années de carrière…Je vends toujours mais moins qu’au moment où j’étais « glamour » ... Je n’ai jamais été sans angoisse, j’étais très introspectif mais très jeune, je n’en souffrais pas, pas plus que je n’étais gêné de des « uniformes » divers dans lequel je chantais et de tous les sous-entendus qui s’y accrochaient. Ce doit être ça vieillir, perdre cette facilité à livrer une image légère, se mettre à la contrôler absolument avant de la sentir vous échapper, se rendre compte qu’on a mis trop longtemps à ne plus mentir.

La vie passait. Il y a des moments où je ne pouvais plus rien faire, d’autres où j’étais malade et d’autres enfin où je retrouvais cette merveilleuse créativité des premiers temps, comme si rien ne m’était arrivé. J’étais toujours contacté. Je signais toujours des contrats. Je vivais plus ou moins bien…

Il y a six mois, j’ai commencé à rêver du trou noir dans lequel nécessairement je tomberais parce que revenaient dans ma vie les incontournables enfermements de la dépression et que j’y ajoutais mes vieux amis : les comprimés, les pilules, les poudres et les verres d’alcool. Il n’y avait rien à fuir, bien sûr, mais plus grand-chose à affronter non plus. J’avais connu le star système, les joies et les peines d’un succès planétaire ; j’avais menti sur mon identité sexuelle avant de m’éveiller enfin à ce que j’étais et de le revendiquer. J’avais connu la chute dans les sondages et le silence des médias puis tout d’un coup leur réveil et ma renaissance. Et puis j’avais connu l’amour et la perte. Il y a temps où comprend que tout est irrémédiable. On peut continuer de faire le singe, bien sûr et puis quoi ?

Paul a essayé de me faire parler mais j’ai esquivé, ce qui n’était pas simple. Beaucoup de mes vrais amis étaient morts et j’en avais de nouveau, auxquels je n’ai rien dit. Mes sœurs étaient devenues lointaines malgré l’apparente bonhomie des relations qu’elles avaient avec moi. Mon père s’était remarié depuis longtemps déjà et Lesley était défunte. La danseuse morte.

Fin novembre, l’étouffement est venu. J’ai traîné quelques jours seul et j’ai beaucoup bu. Je ne sortais pas. Je laissais des mots à la femme de ménage pour qu’elle sorte Carey, ma chienne Labrador mais j’évitais de la croiser.

Mi- décembre, je suis parti à Heathrow en laissant derrière moi mon ordinateur et des dossiers bien en ordre. J’ai payé mon aller pour la France en liquide. British Airways. Je n’avais qu’un sac de voyage. L’hôtesse de l’air, quand je lui présenté ma carte d’embarquement à l’entrée de l’appareil, m’a souri d’un air entendu. Elle m’avait reconnu. Quand même…

Je n’ai laissé aucun message à Paul. Pourquoi m’étais-je mis à le détester ? J’ai agi de même avec mes deux sœurs. Il ne faudrait pas que je les laisse trop longtemps dans l’incertitude lui comme elles…

Quand l’avion a décollé, j’étais enveloppé dans un désarroi si profond que rien ne semblait pouvoir l’endiguer. Et puis, j’ai entendu la voix de A. J’en ai été totalement bouleversé. Cela faisait si longtemps ! Elle était douce, cette voix et attentive. Un Brésilien qui parlait anglais avec un léger accent…

Je sais, tu ne vas pas bien. Tu es dans un cercle aussi : tout ce que tu avales, tout ce qu’on te vend…George : tu as raison de t’en aller. Tu vois, tu es si prisonnier de toi-même que quand bien même je continuais à te parler, tu ne m’entendais pas. Maintenant, ton âme s’ouvre. Va dans le sud, ne reste pas à Paris. Comment je sais cela ? Tu te le demandes ? J’étais ton ange et je le reste. Je sais. Ils ne te laisseront pas seuls, tu verras…

Intérieurement, je l’ai tancé. Que me disait-il là ? Il était mort depuis si longtemps…

J’ai toujours veillé sur toi.

C’est faux.

C’est vrai. Tu penses que tu vas à Paris car tu es à bout et que c’est là que tu as su pour moi…Tu feras ce qui est à faire. Tu peux avoir ce courage, j’en suis sûr. Mais non, écoute, c’est non. Tu ne dois pas céder à la tentation de venir me rejoindre. Ce n’est pas le moment. C’est trop tôt, George. Pas comme ça. Va dans le sud. Laisse-toi guider. Je suis ton ange…

Ce que j’avais à dire, je l’ai dit. Ne me fais le coup de mes chansons, de ma musique et de mon œuvre…Qu’est-ce qu’il reste ?

L’amour qu’on a pour ton œuvre. Tu es fatigué alors tu te rends plus compte que tu es aimé pour ce que tu as su leur dire, pour ce que tu as déposé dans leurs âmes. Ils t’aiment et ces jeunes gens que tu vas rencontrer, ils vont t’aimer aussi. Courage, George. Ton ange va suivre cela de près. Tu ne tomberas pas.

N’est-ce pas déjà fait ?

Ah, tu dis ça car je ne te parlais pas si souvent…Non, non, ce n’est pas fait. Il y a tant de bruits, de gens autour de toi mais tu es debout, Georges, tu sais ça ?

Non.

Si. Ils te le diront.

J’ai ravalé mes larmes.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Vous m’emmèneriez sur votre lieu de vacances ?

rivage

 

4 Nicholas. Roquebrune. Décembre 2015. Deux jeunes hommes en vacances dans le sud de la France repèrent sur une plage déserte un homme qui veut en finir...

J’étais avec Jonathan sur la plage quand on l’a vu. En guise de plage, c’était plutôt une crique et de la villa, l’accès en était difficile. Il fallait emprunter un escalier escarpé aux marches parfois étroites ou abîmées. En général, on y allait tous ensemble et à la queue leu-leu ou par deux ou trois, plutôt le matin ou en début d’après-midi. Décembre à Roquebrune était théoriquement « un mois froid ». Nous trouvions les températures clémentes et même s’il faisait gris, nous sortions beaucoup. En contrebas de la villa, nous disposions d’un espace qui nous était propre et nous nous y délassions, trempant parfois nos pieds dans les eaux tout de même froides d’une Méditerranée hivernale…C’était un endroit magnifique pour chanter et danser, parler de tout et de rien ou se faire la cour. Je venais de signer pour une série de concerts un peu partout en Angleterre et j’en étais très heureux comme peut l’être un virtuose de vingt-huit ans qui sent enfin la chance lui sourire. Jonathan, lui, cherchait toujours à percer et je ne doutais pas qu’il y parviendrait. Chacune de ses statues graciles m’émouvait. Je les avais vues pour la première fois à Sydney, deux ans auparavant et mon cœur avait chaviré. Une petite fille aux longues jambes fines jouxtait un homme entre deux âges et tous deux avançaient sur les étranges chemins de la vie. Une femme, sur la pointe des pieds, tendaient ses mains vers le ciel tandis qu’un jeune homme, bien planté sur ses deux jambes, croisait les bras sur sa poitrine, davantage en signe d’attente que de colère. C’était un univers de l’espérance où tous étaient purs…

Pour l’heure, nous étions là à bavarder, assis sur le sable frais, en tenue de sport. On riait de tout et de rien quand un événement insolite s’est produit…C’est Jonathan qui l’a vu le premier, l’homme en noir qui se tenait très droit.

-Il y a un type là-bas…

-Oui, c’est vrai. Comment a- t-il pu venir jusqu’ici ? Il y a autre accès que la villa ? Ce n’est pas privé ?

-Je pensais que si mais j’ai sans doute tort.

-Mince alors ! En tout cas, ce doit être rudement escarpé. Déjà que nous, pour arriver ici, ça n’a pas été simple…

-Il est très bien vêtu. C’est bizarre. Un cadre supérieur qui prendrait un chemin de traverse…Il lui manque l’attaché-case. Franchement, comment a-t’il fait ?

L’homme ne cherchait particulièrement à venir vers nous et il ne nous regardait pas, alors que l’espace était restreint. Sa pause hiératique était glaçante et nous nous sommes regardés l’un l’autre, Jonathan et moi, sans savoir que penser. Nicholas a pris la parole :

-Valeria n’a pas parlé d’un homme en souffrance qui tournerait autour de la villa ?

-C’est un mauvais rêve qu’elle a fait. Elle nous l’a dit ensuite.

- Pourtant, on dirait qu’elle ne s’est pas trompée…Regarde !

Quand il a commencé, en manteau trois quarts bleu-foncé et costume gris à s’avancer vers la mer, nous sommes restés interloqués. Il a laissé ses lunettes de vue sur le sable ainsi que ce qui nous est apparu ensuite comme un téléphone portable de petite dimension et un porte-chéquier. Il est entré dans l’eau d’un bon pas et n’a pas dévié sa route. La marée était basse et même si l’eau était froide, il avait assez peu de chance d’être rapidement en danger. Toutefois, il était lourdement vêtu et n’avait pas retiré ses chaussures. Le premier effet de surprise passé, Jonathan s’est mis en tête de le secourir. Il s’est partiellement dévêtu et est entré dans l’eau. J’ai fait de même. C’était au-delà de tout principe de réalité, cet homme qui allait droit devant lui dans la lumière bleutée d’une matinée de décembre, confondant la sérénité d’un chemin de terre à l’engloutissement qui le menaçait. Avant même que Jonathan ne l’ait rejoint, il commençait, après un sursaut qu’il l’avait fait nager frénétiquement, à se laisser aller sans plus se débattre. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il allait vers les eaux profondes. Mon ami sculpteur avait beau avoir réagi vite, il avait négligé un paramètre : l’homme dont il s’était approché, se défendait. Il ne suffisait pas de le rattraper, de le faire s’arrimer à soi et de le ramener sur la plage puisqu’il ne voulait pas être aidé. Il se battait. J’ai alors rencontré une incroyable réalité : pour le sauver, car il s’agissait bien de cela, il allait falloir prendre barre sur lui. J’ai rejoint Jonathan et nous avons dû nous y mettre à deux pour avoir raison de lui. Je n’aurais jamais imaginé que ce grand homme aux lourds vêtements imbibés d’eau puisse déployer une telle énergie et faire preuve d’une telle ruse pour nous tenir tête et continuer de s’enfoncer dans l’eau. Il nous a fallu pas mal de temps pour le ramener vers rivage, là où nous avions pied et là encore, il s’est débattu de façon Invraisemblable. Épuisés mais soulagés, on s’est retrouvés haletants sur le sable où l’on s’est retrouvés allongés tous les trois, le temps de se reprendre. Nous regardions le ciel tous les deux et cherchions à nous reprendre mais lui, qui gisait entre nous deux, tournait la tête de droite et de gauche et ne cessait de geindre. Il avait peut-être mal. Je l’ai aidé à retirer son manteau mais n’ai vu rien qui pose problème sauf la contusion à la joue que j’avais été obligé de lui faire. Péniblement, il s’est calmé. Quand sa respiration a au repris un rythme normal, on s’est risqué à le faire tenir sur ses pieds. Il n’a opposé pas de résistance. Jonathan avait récupéré sur la plage, son téléphone et ce qui se révélait être un portefeuille plus qu’un porte-chéquier. Il les a gardés avec lui. On a commencé la longue ascension de l’escalier en le guidant pas à pas. J’avais pris son manteau. Après sa violence primaire, il était devenu paisible. La situation, cependant, demeurait irréelle : sur cette plage française, ainsi, deux jeunes étrangers en vacances s’était sérieusement battus avec un candidat à la noyade absolument déterminé. A un moment, je m’étais même demandé si l’un de nous d’eux n’allait pas y rester ! Il n’y avait vraiment rien à comprendre.

Au sommet de l’escalier, l’étrange miraculé du suicide a enfin paru retrouver ses esprits et nous a regardés comme si nous étions enfin des interlocuteurs et non comme des empêcheurs de tourner en rond. Quittant sa dureté, il est devenu un homme simple et sociable.

-Je suis vraiment navré. Je ne savais plus où j’en étais et je vous ai causé bien du souci ! Vous êtes jeunes et je vous ai donné…

-Du fil à retordre. C’est sûr, monsieur !

-Comment vous appelez-vous ?

-Nicholas.

-Et vous ?

-Jonathan.

-Vous êtes anglais et vous australien, c’est ça ?

-Oui, monsieur. Vous êtes sagace pour les accents !

-Quel est votre nom ?

-Je m’appelle George. Que faites-vous dans la vie, jeune Anglais ?

-Je suis pianiste de concert.

-Oh, c’est magnifique !

-Et vous, Jonathan ?

-Je suis sculpteur. Je vis à Sydney.

Il avait l’air de vouloir deviser comme ça gaiement, complètement oublieux de son attitude violente quand nous nous efforcions de le sortir de l’eau. Il a poursuivi et nous a stupéfiés :

-A vrai dire, je ne suis pas arrivé par le même chemin et je ne sais trop où est mon véhicule ! Mais je vais le retrouver et rejoindre mon auberge…Elle est quasiment déserte. C’est parfait pour moi.

-Vous voulez rejoindre votre hôtel ?

J’étais partagé entre l’inquiétude et l’amusement. Cet homme avait-il conscience de ce qu’il disait ? Il est resté imperturbable quoique gêné.

-Oui mais j’aimerais que vous m’escortiez. C’est que je n’ai pas recouvré tous mes esprits…

Jonathan a enchaîné :

-Et on doit vous y conduire dans cet accoutrement, les vêtements collés à la peau et les cheveux dégoulinants alors que vous êtes dans la même tenue avec une plaie au visage ? Excusez-moi, monsieur, mais je crois qu’il faut opter pour une autre solution. Nous louons une grande villa pour les vacances ; elle est très proche. Venez- vous remettre et vous changer…

Il est devenu confus.

-Vous feriez ça, m’emmener sur votre lieu de vacances ?

-C’est une proposition solide. Acceptez-la.

Il a eu un sourire amusé qui a enfin détendu son visage tourmenté puis il a adopté une expression humble.

-C’est très généreux à vous d’autant que vous m’avez empêché d’attenter à mes jours…

On l’a guidé vers la maison. La vaste cuisine était vide de tous ses occupants mais quelqu’un jouait du piano dans l’un des salons, Guillaume ou Erik sans doute, et on entendu des pas à l’étage.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Je vous reconnais !

GM STREET ART

Sur une plage du sud de la France, en hiver, deux jeunes promeneurs sauvent d'une noyade volontaire un inconnu épuisé. Or, il s'agit de la star George Daniel...

J’ai servi un grand bol de café à « George » tandis que Jonathan s’éclipsait pour se changer. J’ai tranché de belles tranches de pain français que j’ai posées sur une assiette devant lui puis j’ai sorti du beurre de frigo et attrapé des pots de confiture sur la desserte.

-Elles sont maison. Et le pain est génial ! C’est la France !

Il s’est à manger avec un tel appétit que j’en ai été suffoqué. Pour quelqu’un qui voulait mettre fin à ses jours quelques instants plus tôt, il faisait preuve d’une belle voracité. Jonathan est revenu avec Carolyn sur ses talons.

-Les garçons, ce n’est pas du jeu. Depuis quand laisse-t-on des vêtements trempés dans la salle de bain de la chambre jaune ? Lequel d’entre vous a pris une douche tout habillé ?

Son regard s’est arrêté sur moi :

-Mais toi-aussi, tu es trempé !

Et puis, elle l’a regardé, lui. Il s’est levé alors et avec une noblesse et une dignité incroyable et lui, qui nous était apparu comme un Anglais d’âge mur plutôt laid et défait, s’est mis à étinceler :

-Veuillez les excuser, mademoiselle ou madame. C’est moi qui les ai contraints à être dans cet état…Ils m’ont sauvé la vie et ils m’ont conduit ici.

Elle est restée saisie totalement.

-Sauvé la vie ?

-Oui, j’étais très agité…J’ai tenté de me noyer…

Tandis qu’elle restait sidérée, je me suis éclipsé pour aller me laver et me changer aussi. On s’est ensuite occupé de lui. Il était grand et seuls les vêtements de Guillaume pouvaient lui convenir. Quand il est revenu vers nous vêtu d’un jean, d’un grand pull bleu-marine et de bottines, on s’est trouvé face à une autre personne. Il était dépressif, c’est clair mais il avait désormais belle allure. Carolyn a soigné sa coupure à la joue. Elle était bégnine. C’était émouvant de la voir, elle, toute blonde et jolie, poser sur la joue de notre illustre invité un coton imbibé de désinfectant.

-J’avais des lunettes….

-On les a retrouvées dans la poche de votre manteau : voici l’étui, monsieur.

-Nicholas, vous pouvez m’appeler George.

-D’accord, George. Vos vêtements sont dans la machine à laver, sauf ce qui risquerait d'en souffrir. Nous les avons confiés à l'intendante de cette maison. Elle en prendra le plus grand soin. Sinon, voici votre portefeuille avec vos cartes de crédit et tout le reste.

La voix de Carolyn s’est élevée :

-Je pense ne pas me tromper…Vous avez eu une grande carrière, n’est-ce pas ? Est-ce que vous êtes George Daniel ?

-Oui, je le suis. Vous avez raison de parler au passé. J’étais une Pop star. Je devais plaire et faire courir les foules. Je devrais couvrir chaque année beaucoup de grandes capitales européennes. C’était ainsi, les tournées et ça a duré vingt ans environ. C’était fascinant et oppressant. Mais comment une jeune femme comme peut-elle m’avoir identifié, surtout dans l’accoutrement où j’étais ?

La télé anglaise diffusait avant-hier une émission sur vous…

-Ah, une rétrospective, j’imagine...

-Oui. C’est votre visage que j’y ai vu. Je vous reconnais.

-Quelle chaîne anglaise ?

-Channel 5.

-Oh, je vois ! Que des compliments sur moi, bien sûr ?

-Non, ce serait mentir mais vos chansons sont au-delà de tout…

Il l’a regardée avec déférence. Il se tenait très droit et il était digne.

-Messieurs, mademoiselle, je vais regagner mon auberge.

Aucun de nous n’était d’accord. Il n’a pas lâché tant que les deux danseurs n’aient envahi la cuisine. Plus personne ne jouait du piano. C’était donc eux. Guillaume a parlé d’abord :

-Qu’est-ce qui se passe ?

-Monsieur Daniel est notre invité ce jour.

-Ah c’est bien.

Il n’a pas fait le lien avec les vêtements qu’on lui avait chipés et n’a pas fait le rapprochement entre ce « monsieur Daniel » ici présent et la star George Daniel. Erik ne l’a pas fait non plus. Il a adressé à notre invité anglais un sourire juvénile avant d’avancer une remarque :

-On parle plusieurs langues ici mais le dénominateur commun est l’anglais et vous êtes anglais, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Un bon point pour vous, alors.

Afin de les rendre moins lunaires l’un et l’autre, j’ai précisé que nous étions en présence d’un invité de marque…Guillaume a compris de qui il pouvait s’agir mais Erik, rêveur et distrait comme il était, pas du tout. Il s’est éclipsé sans avoir le moins du monde conscience du problème que nous posait cet homme de par sa renommée et son état de santé…

George est resté toute la journée, dorloté par Jonathan et moi-même puis il a insisté pour retrouver son hôtel. Il semblait très sûr de lui et nous avons cédé. Le lendemain cependant, bourrelés d’inquiétude, nous sommes passés le prendre à l’y prendre. Laisser quelqu’un comme ça tout seul, après ce qui venait de se passer nous paraissait aberrant. On devait être encore trop jeunes pour être insensibles et on était aussi très spontanés. Il aurait changé de plage ou de tactique.

Tu vois, tu vois bien. Tu n’avais rien à faire à Paris. Pourquoi marcher encore et encore dans ces lieux qui ont vu ta tristesse. C’est bien à Paris que tu as compris que j’allais mourir ? Ici ils ne t’attendaient pas et tu les surprends beaucoup. Mais Ils sont jeunes, ils sont créatifs et ne crois pas qu’ils n’aient rien vécu. Reste avec eux. Je suis ton ange.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Sa nostalgie fondait...

PORTRAIT GEORGE M

George Daniel, chanteur célèbre est suicidaire. Pour échapper à la dépression, il s'est enfui sur la Côte d'Azur où de jeunes artistes en vacances l'ont recueilli. Chacun l'observe, l'admire...

Nous, les filles, on a fait mine d’être déconfites : un si bel homme, un de plus, qui échappait à la cause des femmes ! Puis, on a un blagué Jonathan, Nicholas, Guillaume et Erik à ce sujet. Ils allaient se retrouver face à un homme qui avait défrayé la chronique en faisant se succéder les amants. Qui sait ? Pour Jonathan et Nicholas, la cause était entendue et leur position claire. Ils se sont désengagés très vite de la compétition. Pour les deux danseurs, il y a eu un moment d’embarras mais si Guillaume a su nous répondre par une adroite pirouette, il ‘en est pas allé de même d’Erik. Il était si secret et si sensible ! Il s’est dit très agacé par la lourdeur de nos remarques puis a rougi violemment. Il était, de nous tous, celui qui affichait en termes d’affectivité et de vie sexuelle, le plus de fragilité. Bizarrement, ça le rendait vulnérable mais ça faisait aussi de lui quelqu’un de très séduisant. Il faut se méfier des « faibles » …

Avec son habileté habituelle, Valeria a apaisé tout le monde. De qui était-on en train de parler au juste ? Un candidat à l’applaudimètre sexuel ou un chanteur que les média n’honoraient plus à sa juste valeur mais dont, à l’évidence, les chansons étaient splendides et continuaient de toucher de par le monde de gens très divers ? La réponse était évidente. Celui qui nous concernait, nous, c’était bien cet homme qui venait de violemment dériver. Il s’agissait donc d’une personne privée. N’avions-nous pas hâte qu’il continue de se mêler à nous ? Ne devions-nous pas nous sentir ravis qu’il le fasse ? Quelques jours avant que Nicholas et Jonathan ne le sortent de l’eau, elle avait éprouvé une grande peur. Maintenant qu’il était sain et sauf, elle n’oserait plus se regarder dans un miroir si on ne continuait pas de l’aider…

Il n’y avait rien à ajouter.

Dans l’attente de nouveaux arrivants, certaines chambres ayant été redistribuées, il bénéficiait désormais d’une d’entre elles, à l’étage. Elle était à côté de celle d’Erik. Ni l’un ni l’autre n’ont fait de commentaire. Pourtant, mon beau danseur n’appréciait pas ce nouveau voisinage qui le privait de Guillaume. On avait installé celui-ci au ré de chaussée, sachant qu’il recevrait sa fiancée…

Personnellement, j’adore Erik. Je pourrais alléguer qu’il car il est hiératique et beau dans la moindre de ses attitudes, ce qui le rend très attirant mais c’est « sa rigueur morale qui me captive. ». Enfin, voilà une belle phrase privée de sens. Non, il est plus juste de parler ainsi : Erik a une sorte de fragilité qui me bouleverse d’autant plus qu’il ne la dissimule pas. Apprendre qu’il dormirait désormais dans une chambre jouxtant celle de notre invité anglais l’a fait soupirer d’agacement. Il n’était pas idiot…Il était l’unique candidat plausible, son compagnon était absent, et il affichait une jeunesse dangereuse. Il est plus juste de le présenter ainsi. De son côté, notre « George Daniel » a paru très intéressé. Il m’a semblé que derrière ses lunettes à monture rouge et or, il se mettait à observer les allers et venues du farouche jeune homme. On n’avait pas dû souvent lui résister et il traversait une période difficile de sa vie. Il avait envie de séduire…

Je l’aurais presque trouvé antipathique de commencer à faire ainsi des plans sur la comète s’il n’avait continué de se rapprocher de moi. Tout d’abord, il m’a longuement interrogé sur mes études et les mises en scène que j’avais aimées et celles que j’avais réalisées pour le théâtre. Il a lu toutes les notes que j’avais prises sur mon film à venir. Aucun de ses commentaires n’était gratuit. Je me suis sentie comprise. C’était flatteur. En quelques jours, il a fait preuve d’une telle écoute et d’une telle gentillesse que j’ai été ravie.

Et du reste, personne ne l’a éconduit puisqu’il a fait de même avec chacun. Il est allé écouter Nicolas jouer du piano dans une des salles des communs qui permettait de le faire. Il jouait lui-même du piano mais s’est posé en subalterne, ce qui ouvert le dialogue sur les aspirations du jeune virtuose. Il a regardé avec attention le press-book de Jonathan sur ses sculptures et lui a posé d’adroites questions qui l’ont laissé pantois. A sa manière, il le conseillait. Garder son intégrité et vouloir se vendre n’allaient pas sans poser des problèmes. Jonathan voulait le succès : en ce cas, les concessions à faire s’imposaient d’elles-mêmes…Peu soucieux de Valeria au début, il s’est tourné vers elle. Ainsi, elle allait travailler pour Dolce et Gabbana ! On allait lui demander beaucoup. Elle a sorti ses notes et ses esquisses, ouvert son ordinateur et il a tout regardé avec minutie. Ceci cela…trop audacieux ou pas assez, créatif mais contestable, plein d’élan et généreux, dans la ligne attendue ou non… Il avait des conseils à donner mais pas de jugement. Il était comme extérieur. On voyait bien qu’en tant que styliste, Valeria était impressionnée. A l’entendre, il s’était retiré de toute activité artistique mais il mentait. Jusqu’à il y a deux ans, il se produisait encore sur de grandes scènes où sa voix magnifique le vouait à l’adoration. La mode et ses artifices, il les avait bien connus puisqu’une Pop star ne peut les contourner. Il avait beau dire et beau faire, elle l’avait marquée. Ses vêtements même sobres dans leurs lignes étaient marqués d’une incroyable élégance et d’une adroite personnalisation. Il portait toujours une croix sur ses chemises ouvertes. Jadis, il avait eu une à l’oreille. Il a abordé Carolyn aussi et bavardé avec elle des salles de Broadway où elle escomptait se produire. Il ne parlait pas de lui, seulement de nous. Au fond, je crois qu’ils voyaient en nous de jeunes artistes qui s’apprêtaient à affronter le monde sans être même encore de mesurer les conséquences de leurs engagements. Que serions-nous dans vingt ans ? Aucun de nous ne le savait et lui non plus. Nous lui redonnions sa jeunesse et sa vigueur. Nous le mettions face à ses espoirs bien plus qu’à ses déceptions et surtout, surtout, nous étions jeunes, encore peu atteints, peu blessés et très soudés. A mesure qu’ils nous appréciaient, sa nostalgie fondait…

Il s’est étonné que nous soyons si peu tournées vers la télévision et les médias. C’est vrai qu’on ne s’en préoccupait pas. Les deux danseurs étaient beaucoup ensemble. Ils s’entraînaient chaque matin de bonne heure puis ils se promenaient ou allaient errer sur les plages. Quand ils en avaient fini avec ces activités de plein-air, ils parlaient danse et carrière ou se mettaient au piano. Guillaume était un enfant du sérail : mère cantatrice, père metteur en scène de théâtre. Il avait hésité entre une carrière de virtuose du piano et l’excellence dans la danse classique. Doté d’une beauté solide, il faisait partie de ces êtres dont la carrière, quelle qu’elle soit, ne saurait décevoir.

Le sculpteur et le pianiste jouaient aux cartes ou aux échecs en dehors du temps qu’ils consacraient à leur art. Les filles faisaient de la gymnastique ensemble dans les communs ou encore du yoga. Il y avait beaucoup de mises en scène et de jeux de rôle. Cette fois, tout le monde était convié. Il avait dû, très jeune, adoré les déguisements et les travestissements et quand il nous a vus chercher des idées, il en a été ravi. Un dîner bleu, un dîner rouge, nous, ça nous amusait non tant pour les vêtements que pour la recherche des recettes mais lui, ça le ressourçait. Il aimait aussi qu’on danse avec des masques ou qu’on organise des soirées musicales ou dansantes. Après tout, il y avait des musiciens, des danseurs et des comédiens parmi nous. Nous n’avions aucun mal à inventer tout cela mais lui, ça le surprenait et le voir de jour en jour devenir plus intrigué de nous et plus demandeur nous touchait.

Et puis Noël est arrivé, tout simplement…Ce serait une jolie fête pour nous tous qui avions élu cette villa pour être loin de toute habitude…

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Préparer Noël avec lui...

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6 Carolyn. Roquebrune. Décembre 2015. George D., star de la chanson, s'est enfui en France où sur la Côte d'Azur, de jeunes artistes l'ont recueilli. Noël se prépare...

Il était décidé qu’on décorerait la maison et l’annexe dès le 24 au matin et on s’y est tous mis. Aucune pièce ne devait échapper à notre attention. On a formé des équipes, commencé à mettre des guirlandes partout. Pour la plupart d’entre elles, elles venaient du commerce mais l’imagination étant au pouvoir, beaucoup avaient été fabriquées sur place avec des matériaux divers. Il en allait de même des couronnes de fleurs et de feuillages que nous avons placées sur les portes. Le débat sur le sapin artificiel ou le vrai sapin a connu des moments haletants et les jeux de rôle ont repris. Au bout du compte, c’est un vrai et imposant sapin qui a trôné dans le salon. Le décorer a été l’affaire de tous. Aussi affairé que nous tous, George se montrait bavard et gai, à croire que guirlandes dorées ou argentées, figurines d’ange ou de Père-Noël, boules multicolores et cheveux d’ange n’avaient aucun secret pour lui. Le grand sapin de la salle centrale s’est révélé une vraie merveille, chacun y ayant mis du sien. On l’a somptueusement orné de boules, de nœuds de satin, de guirlandes ainsi que de petits rennes et d’anges minuscules. On y a fait courir des guirlandes électriques de façon à ce qu’il enchante notre soirée. Tandis qu’une partie d’entre nous parachevaient la mise en beauté du grand sapin, d’autres en décoraient un à l’extérieur et ceci, avec le même enthousiasme et la même créativité. George a participé aux « ateliers » avec un bonheur non feint. Je crois qu’il adorait comme ça, si joyeux et décidés à honorer une tradition. On était là pour être ensemble, les difficultés rencontrées par chacun restant au vestiaire. Cela aussi, il l’aimait. Il devinait bien que tout n’était pas parfait dans nos vies. Jonathan ne perçait pas comme il l’aurait voulu et en souffrait. Nicholas était un virtuose du piano mais pas un grand nom et sa carrière marquait le pas. Marjan espérait faire un coup d’éclat avec son film mais évitait de penser à son avenir au cas où on n’aimerait pas son premier long métrage. Valeria allait tenter de s’implanter chez Dolce et Gabbana. Ambitieuse, elle connaissait les risques des métiers de la mode. On lui sourirait beaucoup avant de la mettre à l’épreuve et la barre serait très haute. Qui sait si elle réussirait ? Quant à moi, j’étais une actrice bien formée et talentueuse mais comme mes amis, je me heurtais à une concurrence féroce. Sur cette terre, il ne manquait pas de musiciens formés dans une école de haut niveau, de stylistes issus d’un grand centre de formation ou d’artistes en tous genres…Seuls Erik et Guillaume étaient au-dessus du lot, le Québécois parce qu’il était adoré au Ballet Royal du Canada où il brillait littéralement et le jeune Danois car il le complétait merveilleusement. A la base, c’était Guillaume qui avait toutes les cartes en main. C’était un enfant de la balle : mère cantatrice, père chef d’orchestre. Sur le fond cependant, c’était à Erik que le succès allait échoir. Il suffisait de s’interroger un peu sur lui pour le savoir. C’était une question de temps…

Deux jours auparavant, l’épouse de Jonathan nous avait rejoints. Subissant les affres du décalage horaire, elle dormait encore. C’était une belle blonde longiligne qui parlait avec autorité. Elle venait en France pour la première fois et resterait dix jours. Le petit garçon du couple, Tom, était resté chez ses grands-parents maternels. Quand elle a eu retrouvé ses esprits, elle nous a abreuvés de photos : Tom était une belle petite pousse australienne. Joanna, la compagne de Nicholas est également arrivée. Elle n’a pas semblé si à l’aise que Cary mais devant l’enthousiasme de son amant, elle a décidé de s’accommoder de nous.

Face à toute cette légitimité, il fallait bien des regrets. Personnellement, je n’en avais pas, n’ayant pas de « petit ami » pour l’heure. Marjan était amoureuse d’un homme qui proposait de divorcer pour elle mais ne pouvait être présent. Elle devait en être déçue. Quant à Valeria, elle s’intéressait beaucoup à Michele, qui était en charge de l’entretien de la maison et des extérieurs. Allant souvent à sa rencontre, elle l’abordait dans son italien mâtiné d’accent américain alors qu’il utilisait lui la langue de Dante revue et corrigée à Naples, sa ville d’origine. Tout cela nous paraissait plutôt bon enfant et nous en riions. L’envie nous aurait bien pris de questionner George. A son âge, il devait avoir une liaison bien installée avec un compagnon attentionné. A vrai dire, les tabloïds anglais le lâchaient peu sur ce sujet, depuis des années, à croire que ses liaisons officielles et ses multiples frasques étaient bien plus son fonds de commerce que son œuvre et sa carrière ! Avoir des renseignements sur lui par ce biais n’était pas compliqué mais nous, on préférait qu’il nous parle et il ne le faisait pas.

La seconde étape de la journée a été la cuisine. Madame Bellini nous avait été présentée comme une cuisinière émérite et elle l’était à tel point que, face à la cuisine variée et goûteuse qu’elle nous avait servie, il avait fallu nous restreindre pour ne pas voir arriver les kilos. Nous tenions à la laisser libre pour les fêtes de Noël, ce qui supposait que nous nous mettions aux fourneaux. Nous l’avons fait par équipes. George s’est inscrit à la préparation de la dinde avec Erik et Cary et moi tandis que les autres formaient des brigades pour l’apéritif et ses amuse-gueules, les entrées, les fromages (France oblige !) et les desserts…Heureusement, on pouvait aussi faire la cuisine dans l’annexe, sinon, je crois que nous y serions encore. Je dois dire que ça a été quelque chose ! On a cuisiné en riant où l’excès, chacun étant interrompu par un coup de fil qui lui revenait, les proches commençant à se manifester. Dans la cuisine, George s’était révélé un expert en matière de dinde, ce qui avait de quoi surprendre puisque jusqu’alors, il s’était surtout montré bon convive. Sur la garniture et le temps de cuisson, il a été catégorique et a mené les choses à bien jusqu’à ce qu’un incident ne lui fasse perdre sa belle prestance. Son s’est mis à vibrer. Dès qu’il a eu décroché, son visage s’est fermé. Il est sorti dans la cour, contemplant le grand sapin décoré qui brillait de ses mille feux.  Nous l’avons vu de la fenêtre de la cuisine aller et venir. Il était clair qu’il affrontait une conversation houleuse qui durait encore et encore. Quand il a eu raccroché, il a vacillé comme s’il allait s’évanouir puis est tombé sur ses deux genoux. Il était impensable que Cary aille le chercher car elle le connaissait à peine. Je ne me voyais vraiment pas le faire, me souvenant de ce que les garçons nous avaient dit de sa force physique et de ses réactions intempestives. Restait Erik. Nous l’avons regardé et il a acquiescé. Nous l’avons vu s’approcher à pas feutrés de cet homme blessé puis lui parler. C’était étrange. Que pouvait-il lui dire ? Il prenait son temps en tout cas et lentement mais sûrement, l’autre a redressé la tête. Les paroles ont continué de fuser et il s’est mis debout. Très brièvement, ils se sont étreints. Plus qu’une accolade masculine traditionnelle mais moins qu’une vraie étreinte. Difficile de savoir ce que c’était, en tout cas pas un enlacement. Quand Erik s’est écarté de lui, il l’a fait avec beaucoup de grâce et nous avons vu en lui le danseur classique inspiré qu’il devait être. Nous en sommes restées impressionnées. Quand il nous a rejoints, George D. était cadavérique, bien loin du séduisant quinquagénaire avec lequel nous parlions depuis plusieurs jours et il paraissait incapable de se reprendre vraiment. Erik est allé lui chercher un verre d’eau et s’est assis à côté de lui. En très peu de temps, sa voix s’est modifiée, elle est redevenue ferme et quant à son visage, il a peu à peu retrouvé ses contours normaux. On en est resté stupéfaits car celui qui peut réussir une telle prouesse exerce sur lui-même un très grand contrôle. Quand la dinde a été enfournée, il nous a aidés à faire la vaisselle et à tout ranger. Seules les garnitures cuisaient sur la gazinière. Nous avons décrété vouloir rester dans la cuisine pour en surveiller la lente cuisson mais Erik a fait un signe de tête négatif et nous les avons laissés tous les deux finir le travail. Aussi inattendue que brève, cette scène d’effondrement nous a minées l’une et l’autre. Au fond, il valait mieux que reste face à cet homme friable ce jeune homme blond qui était bien plus fort qu’il n’y paraissait. 

Me retrouvant face à Valeria et à Marjan, je leur ai conté les faits. Cary avait, à juste titre, retrouvé son Jonathan d’époux. La scène, incompréhensible pour elle, l’avait laissé pantoise. Erik, lui, continuait de faire face.

-Tu as compris ce qu’il y a eu ?

-Il se cache et crée le désaccord…

-Ou il cherche du secours mais ne le trouve pas.

-Heureusement, il est avec nous !

On est tout de même allé jeter un œil à la cuisine. George et Erik goûtaient tous deux la garniture aux marrons et ils plaisantaient. Étrange.

Tu vois comme ils sont avec toi, ces jeunes artistes dont tu ignorais l’existence ! Je suis ton Ange, je savais que ça se passerait bien. Tu tenais bon et voilà que tu lâches ton numéro de portable à Paul ! George, enfin, il va te harceler ! Jeter ton téléphone ne va pas suffire. Ils « s’inquiètent » pour toi et on sait déjà à quoi ça peut mener. Tu les connais depuis si longtemps. Sois ferme. Tu dis que tu prends tes distances mais tu les laisses te harceler au téléphone. Ça n’a pas de sens. Suis mon conseil : va dans un cybercafé et laisse-leur un message tous les deux jours. Respire, je suis ton Ange. Le garçon blond, il a su te parler. Je savais qu’il t’apaiserait. Vous avez des choses à vous dire. Ne laisse pas les autres t’atteindre. Promets-moi, George. Regarde devant toi. Vois comme ils t’entourent, comme il a su te parler. Patience…

Patience ?

Je veille sur toi alors je sais.

Tu es mon Ange.

Oui.

Tu es le dernier, n’est-ce pas et tu auras été le seul !

Tu as eu d’autres amours…

Oui mais ce garçon, ce danseur…Réponds, je t’en supplie !

Ne t’agite pas ainsi. Aie confiance. Tu te souviens ? Jesus to a Child…

 

Quand vous trouvez l’amour 
Quand vous savez qu’il existe 
Alors l’être aimé qui vous manque 
Viendra à vous lors de ces froides, froides nuits 
Quand vous avez été aimé 
Quand vous savez qu’un tel bonheur existe 
Alors l’être aimé que vous avez embrassé 
Vous réconfortera quand il n’y aura plus d’espoir. 

Tu verras…

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. George chante !

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7 Guillaume. Roquebrune. Décembre 2015. Réfugié sur la Côte d'Azur où il tente d'échapper à la dépression, le chanteur George Daniel passe Noël avec des jeunes gens qui l'ont accueilli et chante...

Le moment le plus particulier de ce vingt-quatre décembre a bel et bien été le concert improvisé dont il nous a honorés dans les bâtiments annexes entre seize heures et dix-neuf heures. Vraiment, ça a été quelque chose. Après les moments forts de la décoration de la villa et de la préparation du repas du soir, chacun a déjeuné comme il l’a voulu. En milieu d’après-midi, j’ai rejoint Nicholas dans la salle qui était réservé à la musique. Je n’étais pas le dernier car on l’attendait avec impatience sur des thèmes de fêtes et surtout de Noël. Quand George est arrivé avec Erik, je crois que nous étions au complet. Nous avons vaguement compris que notre invité avait eu un sérieux passage à vide le matin même et après tout, même connaissant sa célébrité, nous disposions d’une opportunité exceptionnelle d’entendre sa voix magnifique. C’est Valeria qui a lancé l’idée de l’entendre chanter et elle a aussitôt relayé par Marjan et les autres. Même Guillaume était d’accord. On avait déjà prévu de chanter ensemble ou l’un après les autres d’abord des cantiques puis ce qui nous passerait par la tête, alors…

Il a paru séduit par l’idée d’autant que tout était impromptu. Il s’est tout de même tourné vers Nicholas : avait-il les partitions ? Oui, il les avait.

Marjan a crié « Amazing » et il a commencé. On était assis face à lui. Dès les premières mesures, sa voix nous a saisis. C’était celle d’un grand professionnel. Il n’avait beau porter qu’un simple jean bleu-marine et un sweat-shirt, il était princier dans ses mouvements et son port de tête absolument contrôlé. Il n’était que mélodie cet homme et nous étions tous sous le charme. Alors, c’était bien lui le petit garçon de onze ans qui accablait sa mère de demandes pour avoir un piano, une guitare, apprendre le solfège et prendre des cours de chant ? Et c’était-lui aussi qui, à dix-huit ans, avec son copain de lycée, frappait à la porte des grandes maisons de disque, sûr et certain qu’ils auraient un nom ! C’était lui encore, le garçon blond aux cheveux qui s’envolaient sous les attaques du sèche-cheveux, en mini short et pull mohair et qui ne savait pas encore quelle star il deviendrait mais était sûr d’en devenir une. A savoir cet éphèbe sanglé de cuir noir, auxquels succéderaient d’autres lui-même : il y aurait un homme encore jeune portant des tee-shirts clairs puis un gentleman arborant d’impeccables costumes noirs, bleu-roi ou prune. Le premier aurait sillonné la planète avec succès et nonchalance. Ne l’avait-on pas vu accoudé à la Muraille de Chine à une époque où peu d’occidentaux étaient à même d’entrer dans cette très fermée république populaire ? Le second se lancerait de nouveau à la conquête des USA afin que, de guerre lasse, il se tourne vers la vieille Europe, certainement moins hostile à son indocilité y compris sexuelle. Certainement, au fil du temps, il ne se produirait plus dans des salles que des stades mais sa voix et son art n’auraient en rien perdu de leur puissance, bien au contraire. Il deviendrait cette icône aux traits épurés qui iraient même jusqu’à ravir les cœurs des habitués de l’Opéra de Paris mais cela, si jeune, il ne pouvait le savoir. Encore que, ayant l’esprit bien aiguisé, il ait pu le pressentir…

Valeria a demandé « Stardom 90 » et l’épouse australienne de Jonathan « Flawless ». Nicholas voulait « Father Figure » et moi un triplé : « Hand to the mouth », « Praying for time » et « Fast Love ». Tant qu’à faire...

Les demandes se sont enchaînées et chacune d’elles étaient précédées d’une petite appréhension : voudrait-il ? N’allions-nous pas l’ennuyer en lui demander, nous qui n’étions pas de sa génération, de nous présenter sa musique ? Allait-il penser que nous étions moqueurs et sans déférence ? On a dû bien s’y prendre car il n’a pas fléchi et il a chanté et chanté, souvent accompagné au piano par Nicholas mais souvent a capela ! Et c’était lui, c’était lui. Qu’il était magnifique ! Il n’y a à dire : les dépressions, les accidents de la vie dus à l’alcool ou à tous ces charmants produits que son compte en banque lui avait permis de se procurer avec facilité avaient porté atteinte à sa beauté qui était bien moins flagrante en laissant son talent intact.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Noël inattendu. George et les jeunes gens.

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George D., star suicidaire, s'enfuit en FRance et passe un surprenant Noël sur la Côte d'Azur

Une grande star internationale, il avait dès le départ, tout ce qu’il fallait pour en devenir une : la beauté, la jeunesse, créativité, la facilité à aborder des genres musicaux très variés, la virtuosité, le magnétisme et l’audace. Il avait dû penser avec la naïveté liée à sa jeunesse qu’on lui laisserait les coudées libres. Pour sa carrière en solo, Sony avait bien assigné à George des exigences qu’il avait relevées mais son album « Faith » avait fait de lui une star mondiale. Des millions d’album vendus et lui, jeune, beau et conquérant, sur tous les fronts…Il avait très heureux de son succès puis non. Sony ne voulait pas d’un répertoire plus personnel. Il s’était mis en colère et avait attaqué la firme. Personne ne faisait ça. Son procès retentissant devait, selon lui, aboutir à la reconnaissance de ses droits. Il s’était trompé. Il avait perdu. Des années d’impasse avaient suivi mais il avait un talent si invraisemblable, une volonté de chanter si forte qu’il avait surmonté les obstacles…

On en a enchaîné et il dû nous faire entendre l’essentiel de « Faith », « Older » et « Listen without prejudice ». A chaque fois, on applaudissait à tout rompre. Je dois dire que ça ne ressemblait plus du tout à un concert de Noël. On était debout à taper dans les mains et à reprendre les refrains comme il nous l’indiquait. Aucun de nous n’en revenait de son charisme surtout Valeria et Cary, qui, a priori, connaissaient à peine son œuvre. Nous, on était plus au fait.

Je crois qu’on a tous été happés par ce qui lui arrivait parce que ça pouvait arriver à chacun d’entre nous, qu’il brille ou pas. Imagine un jeune pianiste à Londres ou à New York : il a besoin de ses mains. Survient un accident ou une maladie. C’est fini. Prends un chanteur qui loue ses services pour des mariages par exemple. Sa voix se perd. Il se perd aussi. La voix de George était magnifique car elle touchait aux imperfections des faibles, des petits. Elle englobait le peintre qui n’a plus d’inspiration, le danseur dont une cheville a lâché et le musicien que le manque d’inspiration cloue au sol. C’était une voix qui comprenait la faiblesse et incitait au dépassement, sinon à la grandeur. On pouvait peindre, sculpter, chanter, jouer magnifiquement et on pouvait danser. On entrait alors dans un non-renoncement qui nous rendait vivants. Tant qu’il chantait, il nous rendait confiant en nous-mêmes et c’est je crois le message qu’il avait à nous transmettre. D’autres demandes sont venues dont celle d’Erik qui souhaitait « Mother’s Pride ». Il l’a chanté pour lui avant de satisfaire d’autres demandes. Puis cet étonnant concert a pris fin. C’était Noël après tout et nous avions d’autres élans.

On a vite dîné puis on s’est partagé. Plusieurs d’entre nous souhaitaient aller à la messe à Roquebrune, parfois par conviction religieuse et parfois pour respect des traditions. Erik et moi avons embarqué dans une voiture Marjan, l’inattendu Michele et George. Je ne peux dire que c’était une bien belle cérémonie car il y manquait de beaux chants et une foi profonde qui nous aurait fait entrer dans un vrai mystère, mais nous avons été heureux d’être là. Nous ressemblions tous à de petits enfants qui vivent des émotions intenses. Craignant d’être reconnu, George avait modifié son apparence de façon surprenante. Engoncé dans une parka bleu-foncé, une casquette sur la tête, il était doté de lunettes sombres très couvrantes. Il se cachait. La beauté d’Erik semblait plus fine et résolue mais loin de tout. Michele était un santon provençal, un des mages venus d’orient pour vénérer l’Enfant, sans doute et la douce Marjan m’est apparue comme la « Fiancée juive » de Rembrandt, toute prête à de solides épousailles. Au-delà de la femme résolue, je voyais une jeune fille qui voulait rencontrer une profonde alliance. Je ne peux dire rien de plus sinon que nous étions trois sur cinq à entonner d’un cœur joyeux « Les Anges dans nos campagnes ».

Cherchons tous l’heureux village

Qui l’a vu naître sous ses toits

Gloria…

J’étais resté croyant et catholique et Michele aussi, je crois, même si notre morale n’était pas stricte. Erik était également catholique par sa mère française, qu’il adorait. Et George devait bien avoir appartenu, enfant, à une de ses nombreuses églises protestantes qui ont fleuri en Angleterre.

Les anges dans nos campagnes

Ont entonné l’hymne glorieux

Et l’écho de nos montagnes

Redit ce chant mélodieux.

Quand on a eu quitté l’église, il a eu l’air content sans plus mais ensuite, dans la voiture on lui a traduit en anglais ce cantique que nous venions d’entendre. Le premier couplet le fascinait, semblait-il alors qu’il ne s’agissait que d’un air populaire du dix-huitième siècle évoquant de vagues bergers allant adorer. Les anges, voilà ce qui retenait son attention. Comme nous roulions dans la nuit, il m’a posé beaucoup de questions sur eux, avançant avec justesse que le Québec gardait une force tradition catholique. Je l’ai renseigné comme j’ai pu. Il était penché vers moi qui conduisais, Marjan à mes côtés. Dans l’obscurité, aurait-il pris la main d’Erik et l’aurait-il enserré de façon possessive que je n’y aurais rien vu. Et peut-être, d’ailleurs, n’a-t ‘il rien fait. Toujours est-il que nous étions tous en tension, eux deux surtout. J’ai été soulagé quand nous avons rejoint le salon où nous attendait cet exquis dîner de réveillon dont nous rêvions depuis le matin. Tant d’amusements de nouveau ! Tout était succulent des entrées au dessert sans parler de cette extraordinaire dinde aux marrons que nous nous sommes empressés de prendre en photo avant de la déguster !

Les cadeaux seraient pour le lendemain. Ils étaient au pied du sapin.

J’ai dormi sans mon amoureuse alors que Nicholas et Jonathan avaient les leurs. Valeria a convié Michele dans sa chambre et je ne sais ce qu’il en a été des autres. Marjan, toujours pragmatique, a dû s’endormir tout de suite, histoire d’oublier son homme marié récalcitrant. Restaient les deux hommes. Je ne sais à quoi a pu penser Erik avant de s’endormir ; j’ai escompté qu’il compte les jours qui le séparaient des retrouvailles avec son Américain. George, lui, s’est tourné vers les anges…

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie1. L'important, c'est d'aimer.

1618219

Il y a longtemps, George Daniel, le célèbre chanteur, a été amoureux au Brésil. Mais le jeune homme est mort

Il avait du mal à articuler.

-Il y a des Américains ici…C’est vrai…Tu sais « Monsieur l’Anglais », quelquefois…

-Non, non, tu ne dois avoir l’air de l’excuser. J’ai été grossier. Je suis navré.

Comment faisait-il ? Il avait les joues si pleines et cette voix qu’il avait, cette façon dont il parlait anglais…Était-ce cela ou cette façon de rire pour contrer la fatalité ? Qu’est-ce je pouvais en savoir sinon qu’il me retournait complètement et faisait tomber mes défenses…

Il me restait trois jours à passer au Brésil. Je lui ai commandé un costume gris-clair avec gilet assorti. Il a pris mes mesures cette fois et m’a fait choisir le tissu. J’étais éberlué de sa science et de son humilité.

-On se revoit demain et on fait les premiers essayages !

-Non, demain, si tu savais…

-Des fois, je dors ici. Là, je vais le faire et je vais travailler tard...Je sais que tu viendras.

Ses grands yeux enfantins m’entraient dans le cœur. Je suis revenu. La tension sexuelle qui n’était pas parue le premier jour était présente. Je me suis déshabillé derrière un paravent certes mais je sentais son regard. Et quand il a vérifié la coupe du pantalon et de la veste, j’ai senti son désir mais pas seulement…Il avait le goût de ce que j’étais, ce qui allait bien au-delà de la simple captation et ce que je voulais de lui, c’était tout ce qu’il avait pu être, du collégien d’un quartier modeste au jeune couturier qui s’en tirait bravement.

-Pas mal non ? Il y a juste une couture à l’épaule…Là…attends…

-Franchement, c’est superbe. Je signe un contrat avec toi !

-Ah ?

-Mais c’est aussi bien que le styliste londonien…

-Que tu paies très cher !

La pitié, non ! La compassion, non ! L’indifférence, impossible ! La douceur…

-Je n’ai aucune intention blessante.

-Je sais.

-Tu sais ?

-Oui. D’ailleurs, est-il question du même contrat ?

-Non.

Il avait posé ses lèvres sur les miennes et tout en moi était bouleversé. Arrête, George arrête, oh, tu tombes amoureux ! Pas comme ça. Embrasse n’importe lequel dans un coin mais pas quelqu’un comme lui ! George, réveille-toi ! Dis-toi que dans ce pays-là, ils tombent tous malades ; ils attrapent tous ce truc monstrueux. Non, non…En plus il a beau se défendre d’avoir racolé, allez, il a bien dû le faire, il n’a pas tant d’argent ! Arrête ça : tu en as eu de bien plus beaux…

Quand il a cessé de m’embrasser, c’est moi qui l’ai enlacé.

-Tu reviendras demain !

-Oui.

-Ce sera la livraison !

-Oui, A.

Tout a commencé là. Pour la perfection de l’amour qu’il m’a porté et que je lui ai porté, il n’y a jamais rien eu à dire. Tout est intact dans ma mémoire comme notre amour pouvait se lire et se relire. A…

Pour ce qui de cette maladie que les journaux présentaient comme un fléau du monde moderne, il l’a attrapée peu de temps après notre rencontre. On se téléphonait tout le temps et on se voyait à intervalles réguliers. Je l’ai fait venir plusieurs fois à Londres et suis retourné à Rio. J’avais déjà gagné plus d’argent qu’il ne m’en fallait dans cette vie et assez d’aplomb pour décaler des dates de concert ou les annuler. Les yeux d’enfant de A restaient constellés d’étoiles. Son corps était ferme et doux et le mien prenait la teneur virile dont il avait besoin pour que notre alliance soit forte. Mon A…

En six mois, sa santé a basculé. HIV positif. Il ne m’a rien dit. Au téléphone, il était bizarre, lointain. On se voyait depuis un et demi et là, il se dérobait. Il a fait mine de rompre :

-Une Pop star anglaise et un petit couturier brésilien ?

-Designer.

-Oui mais Brésilien…

-Tu ferais fortune ici. Laisse-moi t’aider…

-Non. Il faut que j’aie les pieds sur terre. Tu es célèbre et moi qu’est-ce que je suis ? Rien. T’afficherais-tu avec moi ? Non. Tu as raison. Je ne te vaux pas. Que je m’installe en Angleterre ? Tu plaisantes. Ils me traiteront d’immigré ! Ils se moqueront de moi : il n’en veut qu’à son argent. C’est un gigolo !

-C’est ridicule. Tu es venu plusieurs fois me voir à Londres et on a été heureux, si heureux ! A, pourquoi me parler après toute cette tendresse, tout cet amour…Tu ne peux pas ! J’ai tant d’images de toi…

-Je peux.

-Mais tu me laisserais sans nouvelles ? Imagines-tu cela ?

-Oui.

-Tu as mal pris que je veuille t’aider financièrement. C’est de ma faute, j’ai été insistant. Mais il y cet amour qui nous lie…

-Non. Tu te fais des illusions.

-Mais comment cela ? On ne peut pas se quitter.

-On peut. Moi, je te quitte.

Quand j’ai compris, c’était trop tard. Une amie de sa mère m’expliquait au téléphone dans un anglais laborieux qu’il venait de succomber à une hémorragie cérébrale. Sida. J’ai pris l’avion tout de suite. Je pleurais dès que je reprenais conscience et le reste du temps, tombais dans un sommeil léthargique. A Rio, on l’enterrait. Il vivait toujours avec sa mère, petite femme digne que le chagrin ravageait. Ses deux sœurs, issues d’un premier mariage, étaient là. L’aînée prendrait la mère avec elle. C’était un cimetière populaire. J’ai sangloté aussi fort que les femmes présentes et au moment du repas funéraire, je leur ai laissé une grosse somme d’argent.

Je voulais aider A afin qu’il ait une belle boutique mais il n’a jamais voulu de mon aide financière. Il acceptait les billets d’avion et les hôtels car il s’agissait de cadeaux et non d’une mise de fond. Aux femmes, j’ai dit :

-Prenez cet argent et ne me remerciez pas. Si j’avais su plus tôt, je l’aurais fait hospitaliser en Angleterre dans une clinique où la médecine est de pointe. Il ne serait pas mort. Il ne se passera pas un jour de ma vie sans que je regrette ma légèreté. J’aurais dû comprendre qu’il ne me fuyait qu’à cause de sa maladie. Je regrette, je regrette tellement…

Elles ne me demandaient rien et me jugeaient pas.

- Era un bom filho...

-Oui, madame...

-Gostava muito de ti, sabes?

-Oui, madame. Je l'aimais aussi. Je resterai fort pour lui.

-Je sais...

Il était le fils et le frère chéris et de la maladie « honteuse » qui l’avait emporté, elles ne se souciaient pas. Elles étaient sans nom et ce qui leur importait c’était ce jeune homme mort qui avait illuminé leur vie, non un virus destructeur qui pouvait leur donner une bien mauvaise réputation. Trois ans durant, je les ai revues. J’allais sur la tombe du jeune homme aux joues enfantines, je déjeunais avec sa mère et j’allais à la belle boutique de mode que ses sœurs avaient ouverte sur une des artères populaires de Rio. Elles étaient douées elles-aussi et y vendaient d’invraisemblables robes en lamé qu’elles fabriquaient…

Trois ans sont passés. A mi-chemin, ma mère m’a annoncé qu’elle était malade. Je venais juste de lui signifier qui j’étais…

Quand j’ai pu quitter les cliniques, les médicaments et les piqûres, j’ai repris le chemin des studios.

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (1)

NEGRESCO

9 Erik. Roquebrune. Décembre 2015. C'est un Noël particulier pour George Daniel, chanteur à succès qui a fui l'Angleterre, et a été recueilli par de jeunes artistes dans le sud de la France. Les voici à l'hôtel Negresco. 

J’avais neuf ans et c’était un vingt-cinq décembre au matin. Mon père nous a annoncé qu’il était malade mais comptais livrer à la maladie un combat victorieux. Je ne sais ce que les médecins lui avaient dit. En tous cas, il était confiant. Un an après, il était mort, nous laissant seuls, ma mère, mes deux sœurs et moi. C’était un homme robuste et fort, un grand travailleur. Ma mère a beaucoup pleuré. Je prenais déjà des cours de danse et ça ne lui plaisait guère, à lui. Il m’a quand même laissé une lettre où il disait que là où il serait, je devrais l’étonner. J’ai travaillé avec méthode des années durant, ne m’épargnant rien et j’y suis arrivé. Étoile à dix-neuf ans, tout le monde ne peut le faire. Après Copenhague et Londres, j’ai dansé à Paris et à Toronto. J’ai signé pour le New York City ballet. Gros contrat. J’ai vingt-sept ans…J’espère qu’il est fier de moi. Enfin non, ce n'est pas cela. Je suis certain en fait qu'il est admiratif car je suis déterminé et puis j'ai la chance d'avoir un don. Les critiques les plus farouches sont admiratifs et de cela, lui qui est mort depuis longtemps, en est heureux...Enfin, j’espère…

Là, c’était un autre matin de Noël. Ce n’était pas le premier passé en France. Avec ma famille, on y venait souvent à cause de ma mère qui est Française. Elle a toujours adoré Paris et la Provence. C’est par elle que je connais Roquebrune. A la mort de mon père, toutefois, on a évité de venir en hiver et surtout pendant les fêtes. Trop de souvenirs remontaient. Il s’était donc écoulé des années depuis mes dernières vacances à dans cette petite ville. Y revenir pour revoir Valeria et la bande, c’était vraiment bien. On s’est tout de suite retrouvés comme si on ne s’était jamais quittés et là, je me suis dit qu’on était resté des adolescents ! J'insiste sur cette remarque car l’adolescence est, pour moi, la vraie terre des possibles. Rien n'y est vraiment très défini. Je redoute « l'âge adulte » et dans la bande que nous formons, je ne suis pas le seul. Bien plus raisonnable que moi, Guillaume a changé de camp. Il est bien plus mûr que nous-autres mais il est cordial et si droit que nous lui pardonnons ce « changement de rive ».

Vers dix heures, Claire, ma mère, m'a appelé. Elle était à Copenhague avec son compagnon. Elle ne le connaissait depuis cinq ans déjà et nous l'avions tous accepté. Malgré cela, elle semblait toujours gênée de le placer dans la conversation. Ni moi ni mes sœurs ne pouvions lui en vouloir car elle était restée seule longtemps mais elle gardait sa réserve de jeune fille et m’a souhaité en son nom propre un joyeux noël alors même que Jan dormait près d’elle.

On a tous traîné le matin et à midi on a dressé une table avec ce qu’il restait de la veille. L’idée n’était pas tant de manger beaucoup que d’aller se promener. Et avant cela, il fallait se partager les cadeaux. La distribution de présents le matin de Noël était longtemps resté tabou pour moi. La mort brutale de mon père, homme sobre frappé par un cancer du sang, avait paralysé toute joie. Longtemps, dans ma famille, on avait trouvé d’autres occasions pour s’offrir des présents et même mes amis proches étaient longtemps restés prudents, évitant ce fameux vingt-cinq décembre. Il faut croire que le temps avait ben fait son travail car j’ai adoré ce moment ! Chacun avait tiré au sort les personnes (au nombre de deux) qu’il devait gâter, ce qui ne signifiait pas qu’on ne devait pas honorer les autres d’un petit signe. J’ai offert un rang de perle à Valeria et un bouquet de roses blanches à la « fiancée » de Nicholas, puisque c’était les cartes que j’avais tirées. De Jonathan, j’ai reçu une magnifique statuette de danseur enfant et des chaussons de danse. Elle était si subtile que j’ai ri de bonheur. Marjan m’a offert un billet aller et retour Copenhague Amsterdam. Dates non précisées. Obligation de venir la cajoler. J’ai adoré. Les cadeaux qui s’échangeaient me ravissaient : de belles robes, des parfums, des toiles, des fleurs, des invitations à des spectacles. On avait tous été amis un temps et il était beau que nous le restions. George, étant « l’un des nôtres » a reçu de Guillaume une immense boite de chocolat et un bel étui à lunettes aux couleurs du drapeau anglais. Il a remercié avec chaleur. On sentait qu’il était vraiment content.

L’idée était ensuite de se promener tout l’après-midi du vingt-cinq et nous étions tous partants ! Pour ma part, je voulais aller à Nice. D’autres voulaient l’Italie toute proche. George n’aurait pas fait d’autre choix que le mien. Pourtant, sa présence m’inquiétait. Il en demandait trop. Je me suis demandé si, au dernier moment, je ne changerai pas mes projets, histoire de ne pas l’avoir sur le dos. J’allais le faire quand Julian m’a appelé. J’étais dans le salon. Quel bonheur de l'entendre ! Il était en famille à Boston et je comptais le joindre de toute façon mais il me devançait. Sa voix était ferme, compacte et belle. Si je ne l’avais encore totalement choisi, j’ai compris que je franchissais le cap. C’était lui. Je l’aimais. Il a saisi mon changement d’attitude, je crois, car il a terminé ses bons vœux sur une note chaleureuse. Et avec un bâillement car il bravait le décalage horaire. A Boston, le jour n’était même pas levé. Je suis sûr qu’il s’était réveillé exprès…

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 En fonçant dans ma chambre pour y prendre mon blouson, je suis tombé sur une lettre posée sur mon lit. Je savais de qui elle émanait. J’ai soupiré et l’ai fourré dans ma poche. J’ai conduit jusqu’à Nice d’une seule traite, Nicholas à mes côtés, Joanna tenant compagnie à George. Celui-ci semblait avoir retrouvé tous ses esprits. On les entendait rire à l’arrière. L’idée était d’aller prendre un verre au Negresco avant d’arpenter la Promenade des Anglais. Le reste était informel. J’ai garé le 4x4 sur le parking de l’hôtel et j’ai commencé à comprendre que nous faisions erreur. A peine dans le hall d’entrée, ça s’est avéré fondé.

-Oh, monsieur Daniel mais quelle surprise !

Qui ça pouvait être, celui-là ? Le directeur ou un des directeurs du lieu ? D’autres arrivaient et saluaient. Le bruit se propageait dans le hall qu’une célébrité était là…

-Eh bien bonjour monsieur Bertrand. Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? Je suis venu prendre le café avec quelques amis…

-Sachez combien nous sommes charmés ! Quelle surprise et quel honneur ! Où préférez-vous vous installer ? Le bar, vous vous souvenez ? Le Relais…J’espère que notre personnel a été assez aimable avec vous ! Si cela ne vous convient pas, je peux vous installer à la Rotonde. Je ne suis pas sûr que vous ayez vu nos dernières modifications. On a voulu créer une atmosphère de fête foraine, voyez-vous ? Il y des chevaux de bois.

-Allons-voir.

Il était accueilli comme une star. Un groupe d’admirateurs nous entouraient déjà, nous ignorant, mais prêts à lui demander des autographes. Le nommé Bertrand a dû jouer de son autorité pour nous conduire à la Rotonde où il nous a proposé « une table discrète ». Elle l’était tellement qu’en un rien de temps trois serveurs sont arrivés, un pour prendre les commandes et les deux autres, au cas où... Des têtes de convives se sont tournées, pas de manière ostentatoire, c’est vrai mais tout de même et un couple s’est levé pour venir le saluer.

-Oh, George, mais vous passez Noël en France !

-Comme vous le voyez.

Il nous a présentés. Il s’agissait d’un couple très aisé (monsieur et madame Richard) qui habitait à peu de distance de son domicile, dans la banlieue cossue de Londres où il avait élu domicile. Il les connaissait sans plus mais ne pouvait les ignorer. Le mari se tenait sur ses gardes mais la femme était intrusive :

-Paul n’est pas avec vous ?

-Non, il est resté à Londres.

-Oh, et vous êtes avec de charmants amis français !

-Ils ne sont pas français. Marjan est hollandaise, Nicholas et Joanna sont anglais et Erik est danois.

-Oh, très bien ! Vous allez réveillonner ensemble également ?

-Oui. Tous ces jeunes gens sont très créatifs. Ce sont mes nouveaux amis.

-Très bien…Bonne continuation alors et meilleurs vœux !

-Pareillement. A l’année prochaine !

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (2)

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Jour de Noël 2015. George D. incognito ou presque et quelques jeunes artistes au Negresco, à Nice. 

Nicholas et Joanna étaient éberlués mais rieurs tandis que Marjan se contentait de sourire sagement. Moi, je ne cachais pas mon malaise.

«Quelque chose en moi refusait ce luxe, cette Célébrité, ces échanges de politesse totalement plaqués peut-être parce que « George Daniel » n’était pour moi que cet homme au passé glorieux qui errait dans la villa et nous parlait si familièrement… »

Voilà, ce doit être de la prose poétique…

Pour sa part, le « George » en question avait l’air parfaitement à l’aise dans le jeu mondain. Il était d’une exquise simplicité mais ses manières étaient celles d’un gentleman. Il avait appris à se comporter dans le monde et, bizarrement, cet usage qu’il en avait, me le rendait presque insupportable. Quelquefois, je devais le reconnaître, cela m’arrivait avec Julian, qui était né dans une famille nantie de Boston. Soudain, je me sentais mal à l’aise comme quand par exemple je mangeais les frites avec les doigts (j’adore ça) et qu’il se contentait de hausser les sourcils avant de m’indiquer la fourchette du regard…Mais là, c’était pire. Jusqu’à la mort prématurée de mon père, on avait vécu correctement sans plus. On ne manquait de rien mais l’ordinaire était strict. Pendant deux ou trois ans, ça avait été plus difficile et là, le manque était apparu. Puis, ma mère avait repris le dessus. Sa famille, en France, lui était venue en aide quasiment de force pour que nous vivions bien. Ma sœur aînée était devenue professeur de littérature à l’université de Copenhague, ma seconde sœur était comédienne de théâtre et travaillait pour une troupe conventionnée. J’avais travaillé comme un fou pour devenir un très bon danseur classique et là, les choses se précisaient : New York et les deux films…

Mais peut-être que ça ne suffisait pas. Peut-être que j’étais toujours ce petit garçon qui était loin d’être le plus riche dans les cours de danse et en pleurait de rage en cachette …

Le café nous a été servi avec un assortiment et pâtisseries tandis que les regards continuaient d’abonder vers notre table et chacun des serveurs était prêt à bondir pour répondre à la plus infime demande de la star présente. Heureusement tout de même, ça m’avait effleuré de m’habiller plutôt bien. Je portais une chemise blanche ouverte avec le blouson de cuir que Julian m’avait offert, un jean bien coupé et des bottines. Marjan avait revêtu une jolie robe rouge. Elle portait des chaussures à talons, avait natté ses cheveux et s’était maquillée avec soin. Joanna, la compagne de Nicholas arborait un pantalon à pinces et un pull angora gris et son conjoint, bien que vêtu d’un pull et d’un pantalon bleu-marine était rasé de près et avait belle allure. Bon, au moins, on passait à peu près l’examen. Georges, évidement, l’avait eu depuis longtemps, avec mention très bien. Il aimait les chemises blanches de belle tenue et ce jour-là, il avait accompagné la sienne d’un complet gris anthracite, très classe. Il était sans cravate. Comme toujours, il arborait sur sa poitrine une croix dorée retenue par une chaînette. Très conscient de mon malaise, il a tenté une entrée :

-Tu ne veux pas de pâtisseries, Erik ?

-J’ai mangé tout à l’heure…

-On a tous mangé. Je t’assure, c’est exquis…

-Non, merci, je…

-On va commander quelque chose de très français. Ils sauront quoi…

-Non !

-Mais si, voyons !

Il a fait signe à un serveur. Ma foi, les cinq qui regardaient sans cesse dans sa direction auraient fait la course s’ils avaient pu. On a hérité d’une jolie employée qui a plongé avec délice ses yeux dans ceux de la pop star anglaise. Il avait beau avoir enregistré de merveilleux tubes à l’époque où elle était dans le ventre de sa mère, il restait connu et très respecté dans la profession. On venait de le lui expliquer, à cette toute jeune fille et elle en était suffoquée…Toute rougissante, elle est partie passer commande mais n’est plus revenue. L’instant d’après l’inévitable monsieur Bertrand est venu vers nous en assurant que la demande spéciale de monsieur Daniel serait traitée immédiatement. Il suffisait que nous attendions une quarantaine de minutes. Joanna, Marjan et Nicholas ont pouffé de rire mais moi, j’ai baissé la tête. Sans pouvoir me l’expliquer, son attitude m’agaçait. Ce grand seigneur…Je me suis mordu les lèvres avant de soutenir son regard. Il était plein d’une infinie bonté alors que l’attendais cruel. Julian ne me regardait jamais ainsi. Il n’acceptait pas que je sois quelquefois enfantin. Il attendait que je réussisse en tous domaines, y compris celui du comportement. Il était très strict là-dessus. Lui, je voyais que c’était différent. Il devinait que ma carrière comptait beaucoup, que la pression était très forte mais il accueillait le jeune homme que le public rappelait cinq fois au même titre que l’orphelin de jadis qui pleurait de rage dans son coin quand, à l’entraînement, il ratait une figure et que sa mère consolait avec une spécialité culinaire…

Une tarte renversée est arrivée, odorante et légère. Elle était appétissante à souhait. On a recommandé de nouvelles boissons et du café. A la première bouchée, l’enfance m’a frappé de plein fouet. Elle avait exactement le goût de ce même dessert quand ma mère le faisait, et la même consistance aussi. Les pommes étaient moelleuses, pas trop caramélisées et la crème onctueuse à souhait. Et il y avait cet arrière-goût de cannelle…

-Alors, tu aimes ?

-Oui, c’est délicieux.

-Ah, tu vois…Ce n’est pas un gâteau danois, n’est-ce pas ? Ta mère est française, Voilà l’explication…

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 Ses yeux riaient mais je restais sur mes gardes. Il se tendait trop vers moi. Il faudrait que je rappelle Julian. De temps en temps, son regard se détachait de moi et Nicholas en profitait pour me lancer de muets messages. Il me trouvait trop sec avec George, trop sur mes gardes…Bon, il avait raison…

Au sortir du somptueux restaurant où notre invité anglais avait tenu à régler l’addition, nous nous sommes heurtés dans le hall à une première demande d’autographes, suivie dans la rue par une kyrielle de nouvelles demandes. Des photos étaient prises. George avait ce sourire de commande dont il avait inondé les magazines. Curieusement, il ne souhaitait pas poser seul mais tenait à être pris en photo avec nous. Je me suis retrouvé à ses côtés avec Nicholas avant que Joanna et Marjan ne me succèdent. Beaucoup de photos de groupe ont été prises. Il souriait toujours autant. Je n’ai pas compris tout de suite sa tactique qui, pourtant était claire. La presse populaire anglaise avait avec lui des relations de passion et de haine. Elle ne l’encensait que pour mieux souligner ses défauts. Pour commencer, il y ses brillants concerts qui se jouaient à guichets fermés et son talent. Deux ans durant, il s’était produit dans diverses capitales européennes, avec un orchestre symphonique. Sur ce point, aucune attaque n'était possible. Par contre, il y avait ses splendides maisons et ses vacances de riche dont le lecteur faisait ses délices. A l'applaudimètre cependant, c'était ses arrestations pour conduite en état d’ivresse, ses démêlés avec la police qui lui reprochait sa toxicomanie et son alcoolisme et ses condamnations pour « outrages aux mœurs » qui lui valaient tous les suffrages. Ah, voilà qui intéressait le chaland ! Les journaux bon marché de l’écurie Murdoch le montraient volontairement mal habillé, le visage bouffi, les tempes grises, la cigarette au bec, bref toujours de façon dévalorisante. Hein, ça passe ses vacances à Mykonos et ça frime ? Ah oui, mais ça se saoule aussi et ça prend du krak. Sur le net, des articles fielleux faisaient la (longue) de ses amants épisodiques en laissant deviner sa boulimie sexuelle. Je comprenais qu’il ne réponde rien et qu’il ait pris l’habitude du silence. C’était une bonne parade mais on l’humiliait…Ses photos fraîches de lui avec nous allaient circuler sur la toile, il le savait bien. C’était un bon contrepoint. Je comprenais qu’il tente ce type de parade. Eh oui, George Daniel s'est rendu à Nice avec de jeunes amis, amoureux comme lui du sud de la France. Il a l'air détendu...

Nous avons arpenté la Promenade des Anglais et cette fois, on était tous très contents. Il avait relâché son attention et me laissait plus libre, bavardant beaucoup avec Marjan et Nicholas. Nous sommes descendus nous installer sur les galets et cette fois, c'est Joanna qui a fait quelques photos de groupe. Nous pensions nous en tiré ainsi mais à priori nous avions tort. Notre célébrité anglaise avait de nouveau été reconnue et cette fois, nous avons été carrément encerclés. Il y avait deux journalistes d’un journal local. Sûr que leurs clichés dépasseraient le cadre niçois et iraient jusqu'en Angleterre. Nous n'avions aucune idée de la façon dont on pouvait se débarrasser de journalistes envahissants mais lui le savait. Il connaissait toutes les feintes. Nous avons quitté la plage pour nous éparpiller dans de petites rues avant de nous retrouver tous à la voiture. C’était une après-midi de Noël vraiment inattendue ! Nicholas a pris le volant et Joanna est montée à l’avant. Marjan nous a décrétés qu’elle allait trouver un joli endroit pour dormir. Elle était assez romanesque et devait avoir croisé le regard d'un homme qui la charmait... C’était son droit. Je me suis installé avec George à l’arrière. Il est resté silencieux jusqu’à la sortie de la ville.

-Tu n'es pas inquiet pour les photos ?

-Non.

-Elles sont très bon enfant.

-Elles ne me dérangent pas.

-C'est bien en ce cas. Tu as lu mon message ?

-Ah non, pas encore.

-Lis-le maintenant.

Je l’ai fait. J’ai sursauté : c’était une demande simple.

-Me voir danser ?

-Il le faut bien.

-Demain matin, avec Guillaume dans l’annexe. On fait des échauffements…

-D’accord et sinon ?

-Sur le net, vous trouverez…

-Montre-moi et commente.

-Pas ce soir.

-Demain.

Il a sauté du coq à l’âne.

-Pourquoi penses-tu que je m’intéresse à toi pour te porter tort ?

-C’est une arrière-pensée que j’ai…

-Tu vois, tu remets une distance entre nous. Ta voix n’est plus la même ! Erik, ta crainte n’est pas sans fondement. Tu réveilles tant de choses en moi...Je t’expliquerai si jamais cette guerre-là a lieu…

Il a posé sa main sur la mienne et l’a serré quelques instants durant si fortement que ses doigts étaient comme des serres. Je me suis dégagé et ai rougi. Je ne comprenais pas. J’avais toujours perçu ma vie affective et sexuelle comme simple. Il ne suffisait pas d’être confiant et de s’avancer avec honnêteté sur un chemin bien tracé car je ne pouvais me tenir à une morale stricte. J’étais bisexuel et j’aimais les amours solaires et contrastées. A l’évidence, mon compagnon américain voyait les choses différemment. Il se projetait dans ma vie, en voulant la changer. Je lui en voulais puisqu’il ne tenait aucun compte de mon ambivalence alors que George, lui, la captait d’emblée et l’acceptait. Que c’était étrange. On aurait dit qu’il me connaissait par avance. Peut-être est-ce que je sortais d’une de ses chansons …De mes choix amoureux actuels, il ne semblait rien vouloir annuler, attendant sans doute que je me tourne brusquement vers lui, les rejetant de ce fait. Avec lui, tout allait vite. Le temps était comme condensé. Que voulait-il ? M’atteindre, m’aimer, me forcer à l’aimer…Cela plutôt. J’en étais suffoqué et, évitant de croiser on regard, je laissais s’entrechoquer en moi des sentiments opposés…

Heureusement, Nicholas roulait vite et le trajet était court. Tandis qu’on écoutait des cantiques de Noël dont ce fameux « Des anges dans nos campagnes », on a vu se dessiner les découpures de Roquebrune. Mes craintes sont tombées d’emblée et au sortir de la voiture, je me suis rué vers Guillaume pour plaisanter et rire avec lui.

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Les observer, eux...

 

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Sur la Côte d'azur, de jeunes artistes ont recueilli un chanteur dépressif et suicidaire, qui n'est autre que George Daniel. Celui-ci tourne autour d'eux...Ici, il est avec Valeria, et Erik, le danseur classique.

On s’est arrêtés, très rieurs et très complices avant de découvrir George D. Il ne devait pas être arrivé depuis longtemps et, dans l’ombre, il dévorait Erik des yeux. Franchement, j’ai été jalouse. Pourquoi lui ? Oui, il était charmant mais quoi, ce n’était qu’un beau danseur classique alors que l’autre, c’était une célébrité. Je me suis rabattu sur l’amant américain qui, devait s’agiter beaucoup et employer au téléphone un ton tantôt gentil, tantôt cinglant. Bon, tu viens ? Il voulait récupérer son joli amant. Mais pars, Erik, pars et ne fais pas croire que quelqu’un comme George D. peut vraiment entrer dans ta vie…Je sais, je suis cassante.

Lui, le danseur, il était au-dessus de tout cela et riait.

-Il y a un rôle féminin, tu le sais, mais cette femme danse aussi !

-Non, tu plaisantes ?

-Valeria…

-Tu rigoles ?

-Valeria…

Il était incroyablement jeune et souple et drôle. J’ai failli tomber dès les premières mesures. Voilà qu’il me guidait pour le pas de deux immortalisé par Karsavina et Nijinsky. Combien de jeunes danseurs devaient-ils se casser la binette sur une pièce aussi difficile ?

-Tu me vois ? Erik, je suis ridicule !

-Pas du tout. Essaie. Tu es une belle jeune fille et tu es face à l’esprit d’une rose qui veut danser avec toi, oh oui !

-Il te faut une danseuse.

-Tu n’es pas une danseuse ?

-Mais non ! Arrête tes fantaisies. Je ne peux pas danser un pas de deux avec toi !

-On reprend ? Je vais aller plus lentement. Il faut compter. Tu sais compter ?

Facétieux Erik. Il savait où il allait. Comme quoi, la fragilité…Il a continué seul, bien sûr à virevolter. Il s’arrêtait, comptait et s’élancer. A chaque manquement, il s’arrêtait. Ne rien laisser au hasard. Être parfait. Il me l’avait dit. Je le comprenais maintenant. Tout de même, il s’est arrêté. On s’est assis sur le sol, hilares. C’était un moment de grâce entre nous. Il me regardait, une mèche blonde retombant sur son front et je riais de le voir si libre. Enfin avant que la jalousie ne m’assaille de nouveau. Il n’en avait pas conscience, le danseur blond ou s’en moquait. L’autre, lui, la devinait et passait outre. Je ne l’intéressais pas.

-Je pensais que tu répéterais avec Guillaume.

-Il ne voulait plus. Je ne vais pas dire que c’est dommage. Elle va se fâcher ! Ce sera pour une prochaine fois…

-C’était très drôle comme cela. Je vous garantis qu’à la télévision anglaise, vous feriez un tabac l’un et l’autre ! Celui qui tient un rôle classique et une doublure qui a du mal à suivre…

-On pourrait passer à la télé anglaise ? Vous vous moquez !

- Non, mais pourquoi pas…

Je flagornais et prenais mal les choses. Erik, lui, plutôt rieur, est allé se changer. Je l’ai regardé de près, alors, « George D. » et j’ai vu tout ce qu’il avait dû faire pour se composer un personnage. Un travail long, méticuleux et méthodique puisque tout avait dû changer : l’intérieur et l’extérieur. C’était fascinant car à chaque seconde, il se recomposait. Il n’y avait ni caméra à gauche ni caméra à droite mais c’était tout comme. Il brillait, affichant maîtrise de lui-même, humilité et affirmation. J’ai pensé à ma carrière à venir à Milan. Qui sait si je ne trouverais pas un jour devant une personnalité telle que la sienne et devrais l’habiller. Quel challenge ! Être très professionnel ne suffirait pas…Ah, c’était excitant déjà !

Ceci dit, Erik revenait et ils se sont mis d’accord tous les deux. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Ils se verraient, parleraient de la danse, oui, oui…Le lendemain, à table, j’ai discuté de pied ferme avec le beau danseur des rôles dont il rêvait. Il les a cités. Il a parlé des chorégraphes avec lesquels il voudrait travailler. En Allemagne, il y en avait un. Bon comme ça, il s’en ira…

On est sortis de l’annexe et ils sont partis chacun de leurs côtés. Rien pour moi. N’ayant rien à me mettre sous la dent, j’ai passé en revue les « amours tristes » de George D., seule dans ma chambre.

Après la vilaine fin d’une liaison qu’il avait eue quand il était plus jeune avec un Brésilien, George Daniel avait eu un « amour texan » qui avait duré treize ou quatorze ans avant qu’il ne se dissolve. Il avait un autre amant maintenant et les médias nous abreuvaient de leurs disputes et de leurs retrouvailles. Franchement, quelle vie publique ! Tu ouvres le web et tu sais tout et chez le coiffeur, tu ouvres un magazine people, tu complètes…Bref, un être fini et ridicule.

Dans l’après-midi, il s’est débrouillé pour être face à moi. Ne pouvant l’attaquer ni sur sa carrière ni son talent, il ne restait qu’un de ses étranges travers : la philanthropie. Il donnait, dit-on, à qui était dans le besoin. Jésus, alors ?

-Je vous sens très critique…

-Vous êtes très philanthrope, à ce qu’il paraît…-Dans votre cas, on fait des dons à de grands organismes, on connaît la chanson. Vous vous y retrouvez sur le plan fiscal !

-Je ne vous mentirais pas sur ce sujet. Je fais des dons oui : les malades du cœur, les orphelins, les sidéens qui ne font pas l’objet de soin…Tout ceci est attendu, je sais. Mais j’en fais d’autres aussi. Je reçois beaucoup de courrier. Il m’arrive souvent de porter secours à titre privée et personne ne m’y oblige. Une mère dans le besoin car elle est brusquement seule avec quatre enfants, une personne âgée qui ne sait plus comment faire…et bien d’autres cas de figure…J’imagine que vous allez sourire !

Je commençais à reculer.

-Non, il y a des gens qui sont bons…

-Mais je le suis. Jamais je n’ai négligé les lettres que m’envoyaient ceux qui avaient tout à perdre ou avaient déjà tout perdu…Et si je peux aider un tant soit peu chacun d’entre vous…

-Oh, ça, vous le faites déjà…Est-ce que ça suffit ? Vous concernant, il n’y a plus que la musique.

C’était sec. J’ai baissé la tête. Il s’est raidi. Son ton est devenu plus froid.

-Et quand bien même ? Ma musique touche les autres, j’en suis certain. Pour ce qui est du reste, je ne pouvais pas tout contrôler, loin de là et il y a des erreurs que je ne répéterais pas si je le pouvais…En amour, notamment. Mais qui suis-je ? Un mortel qui n’a qu’une vie. En ce cas, la musique prévaut !

J’ai rougi et il est resté hautain.

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 -Vous êtes impétueuse, Valeria, c’est bien. Tu es pleine de passion. Tout ira bien à Milan. Si je trouve quelqu’un puisse t’épauler, je le ferais mais le veux-tu ? J’ai le sentiment que non. Mais je sens que tu veux me dire autre chose…

-C’est exact. Je m’inquiète pour Erik. Vous avez une curieuse façon de vouloir « l’aider » lui-aussi…ça n’augure rien de bon…

-Tu es trop sévère ! Ce jeune homme dont tu te préoccupes, laisse-moi vivre avec lui ce qui doit l’être. Il reste si peu de jours…

-Avant votre départ ?

-Oui, c’est cela…

-Et après ?

Il a haussé les épaules et je suis devenue écarlate. J’avais peur de lui désormais. Aucun « tu » possible avec lui. Juste « Vous ». La distance, le respect et le silence. Reléguée au quinzième rang dans une petite salle lors de ses débuts. Une spectatrice sans intérêt.

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Aimer encore pour ne pas mourir.

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16 George. Roquebrune. Janvier 2016. Sur la Côte d'Azur où il s'est réfugié car il est aux abois, George D. rencontre des jeunes gens. Il aurait un amour possible...

Vers quatre heures du matin, je n'y ai plus tenu. Je me suis succinctement habillé et me suis présenté à sa porte. Je ne sais pourquoi j'avais imaginé qu'il se serait barricadé comme un petit enfant à qui on demande de n'ouvrir à personne en l'absence de ses parents. Il n'en était rien. Je suis entré sans encombre dans une pièce pleine de pénombre mais non obscure et ai refermé la porte à clé. Il dormait à poings fermés. Je me suis dénudé et ai ouvert les draps. Il avait une belle respiration régulière et je l'ai écouté sans bouger, allongé près de lui. Puis, je l'ai attiré à moi avec suffisamment d'élan pour qu'il se réveille.

-Qu'est-ce que tu fais !

-Mais tu le sais !

Il s'est joliment débattu et je n'ai pu utiliser que le biais de la parole puisque fort et jeune comme il l'était, je n'aurais pu le contrer.

-Je t'en prie. On se sépare tous bientôt. Je t’ai dit qui j'étais, tu m'inspires, tu me rends à la vie. Mon Erik....

Il a dit non faiblement et s'est encore un peu défendu, ce qui m'a permis d'évaluer le peu de difficultés qu'il y avait à le déshabiller. Que voulez-vous, j'ai été mal habitué. Elles s'offraient, ils s'offraient. C'en était dérisoire. Forcément, une telle jeunesse et une beauté inattendue pour moi, ça m'excitait. Il a détourné la tête quand j'ai voulu l'embrasser et a repoussé mes mains qui cherchaient à lui retirer ses vêtements avant de céder et de s'allonger. J'ignorais à quelle injonction il obéissait mais celle-ci m'a bien servi. J'ai pu le mettre nu, entrer ma langue dans sa bouche et enserrer son membre dans une de mes mains. Il avait un corps ferme, musclé mais fin et ce visage…

Trois heures d’affilée, je ne l'ai pas laissé tranquille. Il répondait bien, en bel amant qu'il était. Aucun de nous ne parlait sauf pour des consignes brèves. Je lui en demandais beaucoup puisqu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il avait fait l'amour à cette jeune fille mais j'étais étonné de sa fraîcheur et de son inventivité. Quand enfin mon désir a décru, je me suis écarté de lui et il est resté un moment calme et silencieux, allongé, sa respiration allant s'apaisant. Il fermait les yeux et avait l'air profondément comblé. Je me gorgeais de ses odeurs corporelles car elles étaient celles d'un jeune homme au fait de sa beauté. Il a soudain voulu se lever et je l'ai retenu durement par le poignet :

-Mais où vas-tu ?

-Dans la salle de bain !

-Tu as gardé les odeurs de cette fille et tu as les miennes maintenant. Est-ce que ça t’enivre ?

-Je ne me suis pas posé la question.

-Tu veux tout de même t’en débarrasser…

-C’est mal ?

-Oui, parce que moi je trouve cela très excitant.

Il a eu l’air stupéfait comme si ma remarque était sans fondement. Je ne décolérais pas.

-Quoi, il est si puritain ? Jamais ce genre de remarques ?

-Il s’économise en paroles si je le compare à toi et de toute façon, la situation ne s’est pas trouvée. Tu vas rester aussi possessif ?

Je le déconcertais trop et il fallait calmer le jeu. Me reprenant, je l’ai laissé filer dans la salle d’eau.

-Non, rassure-toi, non…

Je me suis surpris à chantonner.

 

Ce sont ceux qui résistent
Que nous avons le plus envie d'embrasser,
Tu es d'accord ?
Les cow-boys et les anges,
Ils ont tout leur temps pour toi
Comment pourrais-je croire
Être une perle rare pour toi ?

Pourquoi les paroles d'une de mes chansons me revenaient-elles en mémoire ? Je me suis surpris à la fredonner. Il me regardait, étonné, en s'essuyant avec une grande serviette blanche et je voyais son agressivité s’en aller. Je me suis levé pour l'aider à se sécher et j'ai continué de chanter.

Les cow-boys et les anges,
Ils t'aiment tous instantanément
Comment pourrais-je croire
Avoir été fait pour toi ?
Comment pourrais-je croire
Que tu resterais ?
Mais la cicatrice sur ton visage,
Ce magnifique visage qui est le tien...
Ne crois-tu pas que je sais
Qu'ils t'ont déjà blessée auparavant ?

 

Il ne disait rien et se laissait cajoler. Je l'ai fait se recoucher. Il restait silencieux mais me regardait avec ces mêmes grands yeux pleins d'enfance qu’A avait eus. J'ai été traversé par une souffrance violente mêlée de bonheur.

-S'il te plaît, sois plus fort que ton passé ! L'avenir pourrait bien te donner une autre chance. C'est ça la fin, non ?

Il l'avait murmurée dans ce joli anglais qu'il avait mâtiné d'une pointe d'accent danois. J'ai voulu lui répondre mais j'étais si fortement ému que je me suis tu.

-Mais tu sais le texte de cette chanson ?

-Tu vois bien.

-Erik, écoute, je…

-Non, les paroles que tu vas dire…

-Tu devras les entendre.

-Pas maintenant, je vais dormir. J'ai vraiment sommeil.

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Car il faut partir...

 

AHHHHHHHHHHHH

 

George Daniel, qui s'est réfugié sur la Côte d'azur, pour ne pas mourir, a trouvé un nouvel amour...

L'instant d'après, il s'était tourné vers moi et les yeux clos quittait le monde de l'éveil. Paisiblement, il a posé un bras en travers de ma poitrine avant de s'assoupir. Ma chanson « Praying for time » s’est brusquement emparée de moi, sans que j’en comprenne la raison.

Voici le jour pour tendre la main 
Ce ne sera pas le dernier 
Regarde autour de toi maintenant 
Voici le jour des mendiants et des tricheurs 

Voici l'année de l'homme qui a faim 
Dont la place est dans le passé 
Main dans la main avec l'ignorance 
Et avec de confortables excuses

Cette villa, ces jeunes gens qui tentaient de m’aider, ce garçon blond qui dormait paisiblement près de moi, c’était un ancrage et une paix fugitives. Le monde était là, autour de moi et il n’avait pas changé.


Voici le jour des mains vides 
Oh tu t'accroches à ce que tu peux 
Et la charité est un manteau que tu portes deux fois par an 

Voici l'année de l'homme coupable 
Ta télévision à ses positions prises 
Et tu penses que ce qui était finis là-bas

L’est ici...

Je me suis surpris à penser à un monde plus clément. Jeune, je pensais que le ciel pouvait attendre car la terre était belle. Je pensais ne jamais prier mais c’était faux. Je j'avais fait à ma façon des années durant. J’avais « demandé » la célébrité, « supplié » pour qu’on m’envoie quelqu’un à aimer, « pleuré » pour qu’A. Reste envie puis qu’Andy ne se sépare pas de moi. Et enfin, j’avais « prié pour le temps présent ». Ma chanson datait mais l’état du monde n’était pas meilleur.

En 1990, rien n’allait comme je voulais. J’avais toujours un vrai succès populaire et dans la profession, on me respectait. Toutefois, je dérangeais. Trop bavard. Ne prenant pas de gants. Beaucoup de ceux que j’aimais pour des raisons diverses étaient morts. J’ai évoqué A mais je pourrais aussi parler de plusieurs de mes musiciens ou choristes que le même virus avait emporté. Mon attachée de presse préférée, une trentenaire énergique bourrée d’humour, avait été emportée par un cancer du sein et un chauffeur occasionnel que j’avais (mes fantaisies au volant me valant des retraits de permis) avait péri sur la route dans son véhicule personnel qu’une voiture folle avait percutée. J’avais perdu la princesse de Galles à laquelle on m’associait beaucoup car elle portait une amitié qu’elle aurait voulu voir évoluer. La perdre m’avait marqué. Le monde était ravagé par la guerre et les populations affolées migraient…

Après une courte pause, j’allais de nouveau descendre dans l’arène d’où cette chanson qui déferlait en moi. Je mentirais en évoquant une nuit blanche car, au bout d’un moment, j’ai moi-aussi glissé dans le sommeil. Quand je me suis réveillé, le jeune homme était assis sur un des fauteuils et il avait posé un thermos de café sur une petite table.

-Quelle heure est-il ?

-Bientôt midi.

-Quoi ! Tu ne m’as pas réveillé ?

-Non, tu avais besoin dormir.

Il était joliment vêtu, tout en bleu-marine, et je ne souhaitais pas le décevoir. J’ai donc filé dans ma chambre pour redevenir présentable. En pull cashmere et pantalon gris, ma barbe de trois jours savamment entretenue et mon corps parfumé, j’étais au moins agréable à regarder. Il m’a souri et m’a servi du café.

-Les autres ne te cherchent pas, Erik ?

-Ils sont partis. Guillaume et Elise sont à Monaco avec Pierre et Carolyn. Quant à Valeria et Marjan, elles sont invitées par celui qui nous a loué cette maison, un certain Delacour. Ils reviendront tous ce soir. La femme de ménage, la cuisinière et même l’homme à tout faire ont congé. Nous sommes seuls.

-Toute la journée avec moi : ça ne te fait pas peur ?

Il est parti d’un joli rire frais.

-Non, je suis de taille.

Redevenant grave, il m’a longuement regardé.

-On dirait que tu as fait de mauvais rêves…

-Le retour à la réalité approche…

Il a souri légèrement.

-C’est vrai pour nous tous, tu sais. Dis-moi : il y a des questions que je veux te poser. Tu es très fort pour me faire parler les autres mais tu laisses des zones d’ombre sur ta vie…

-Je t’écoute.

-Lui, le jeune Brésilien, tu le mets en avant. Et les autres ?

-Il reste central.

-Depuis toutes ces années ?

-Oui, Erik.

-C’est impossible. Tu as eu d’autres amours et lui, ça fait longtemps.

-ll reste mon port d’attache.

- Et « ton bateau a délaissé les autres rades » ?

Il me sondait et ne semblait pas convaincu du tout.

-C’est une belle image, Oui, si tu veux.

Il a grimacé.

-Pourquoi n’as-tu jamais quitté Londres et l’Angleterre ?

-J’ai tenté de le faire quand j’ai échappé à la dépression et j’ai acheté une maison en Australie. Je suivais en cela les conseils d’un psychiatre. J’ai tenu un an et demi et encore. J’avais beau de dire que j’étais amoureux d’un Australien, il fallait que je revienne par ici. Et finalement, je n’y ai plus tenu. Je ne me suis pas réinstallé dans la maison car je l’ai abandonnée un temps à mon amant. J’ai acheté une autre très grande maison dans une banlieue cossue et j’y suis toujours.

-D’accord…

-Ma propriété australienne sera vendue prochainement et celle où Paul vivait aussi. Quant à l’autre, je la garde par espoir. Au départ j’étais sociable et ceci pour deux raisons ; d’une part, j’étais naïf et pensais que j’avais beaucoup d’amis et de l’autre, je redoutais d’être seul. Assurer quatre ou cinq rappels et te sentir adoré pour rentrer dans une chambre d’hôtel ou chez toi et n’y trouver personne, c’est insupportable. J’ai longtemps fonctionné ainsi jusqu’à ce que je m’avoue que j’étais entouré d’obligés qui attendaient des récompenses et finissaient par les obtenir. Alors, j’ai changé et ils n’ont pas compris. Je suis devenu misanthrope au fil du temps, tu sais.

-Et donc ?

-J’irai mieux. Elle redeviendra vivante. Et puis tu sais, bien que je l’aie achetée après la mort de ma mère, sa présence y est importante. J’aurais le sentiment de la décevoir en m’en séparant.

-Où est ton studio d’enregistrement ?

-Loin de mon lieu de vie. Je n’y allais plus guère mais l’inspiration revient…

-Déménage momentanément !

De nouveau, il a eu ce beau sourire plein de générosité qui l’illuminait totalement. La journée s’est déroulée. Nous nous étreignions, nous reposions, allions voler de la nourriture en bas. J’aurais voulu que le temps s’étire, que tout soit éternel. Hélas, ils sont tous revenus vers minuit. Ils parlaient fort. Guillaume a monté les escaliers quatre à quatre et constatant que la porte de la chambre d’Erik était verrouillée et que celui-ci ne lui répondait pas, il a compris et a émis un juron en français puis un autre en anglais. Et c’était tout. De toute façon, le danseur blond dormait déjà.

Les jours suivants ont été pleins de félicité. Il était vraiment tourné vers moi, volubile, gracieux et tellement pertinent dans ses remarques. Il me poussait à la vie, à la chanson. Il me renvoyait à ce que George Daniel avait de plus grand. Il me renvoyait à A. dont je n’étais jamais saturé.

Tu te déguiseras pour me rejoindre. Le Carnaval, le Brésil. Changer d’apparence, on sait tous faire ça au Brésil…, Monsieur l’Anglais, on ira à la plage. Moi, j’ai confiance. Je t’aime depuis longtemps et maintenant que j’ai réussi te rencontrer, je vais tout faire pour que tu te tournes vers moi. Tu as besoin de quelqu’un qui t’aime pour ce que tu es et moi, je suis cette personne-là…

Penser à lui avec force entraînait donc toujours ce retour sur le souvenir et l’irruption de cette voix pour moi unique. Toutefois, cette fois, il y a eu une variante et celle-ci était de taille. Alors que j’étais seul dans le grand salon du bas, il s’est comme incarné quelques secondes pour moi et j’ai tressailli. Était-ce vraiment lui ou une illusion que j’en avais ? Il était tel qu’en lui-même tout vêtu de noir, m’attendant à la porte de ma loge, si pur et déterminé…Il m’a fallu peu de temps pour comprendre qu’il était revenu du royaume des morts pour me dire que moi-aussi je devais renaître. La lumière hivernale qui arrivait sur son visage le rendait très doux. Ses yeux brillaient de joie. Il était totalement présent dans la pièce. Il irradiait. Puis, peu à peu, sa silhouette est devenue floue. Elle a perdu ses contours puis n’a plus eu de consistance…

Ainsi donc, tout prenait forme. Dans les heures qui ont suivi, j’ai voulu parler à Erik de cette extraordinaire apparition mais je me suis tu. Je me suis contenté de lui dire qu’il changeait la donne, qu’il me donnait de l’espoir et j’allais redevenir créatif et que la musique emplirait ma vie de nouveau. Il en paru très heureux.

On a regardé le site du new York City Ballet, où il apparaissait sur de multiples photos et il a tenu ensuite à regarder des photos de presse de moi jeune et moins jeune. La star. Le pouvoir de fascination. Il a imprimé une de moi quand j’avais vingt-cinq ans et m’en a donné une de lui quand il avait seize ans. Il posait en justaucorps et serre-taille, un bandeau retenant ses cheveux blonds, des chaussons de danse aux pieds. Volontaire, terrestre mais très gracieux…J’ai failli lui demander des images de son compagnon mais ne suis arrêté à temps. A quoi bon. Un lien se créait entre nous et pouvait devenir profond. Ses yeux bleus étaient sur moi. Ils reflétaient son inquiétude et son acceptation. Il savait que je disais vrai. Dans l’annexe, le dernier jour, j’ai joué du piano. Il me venait une ligne mélodique sur laquelle je pouvais construire une chanson…

Puis le moment du départ est venu. En deux jours, la maison s’est vidée. On ne prenait pas les mêmes avions. Et c’était tout.

 

 

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 2. Quelques mots....

george

Une Pop star aux abois qui a voulu mourir noyée revient à la vie et trouve une nouvelle inspiration

 Un nouvel amour, des rencontres...Ce n'est évidemment pas ce qui est arrivé à George Michael qui est 

mort un matin de Noël, seul, dans son immense maison. A qui ? A quoi a t'il pensé, celui qui

était devenu si solitaire? Cette poétique version des faites, cette invention de lui-même est certes 

plus clémente...En renouant avec la création artistique, Georges D. se tend vers ce qui lui a fait mal 

mais se retrouve plus unifié face à la mort qui approche...

 

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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