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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE.

femme nue noir et blanc

 

Histoire d'Anna, jeune fille de bonne famille qui est devenue actrice...

Un jour, une amie de travaille lui dit avec véhémence de venir voir la télévision. De l’italien, Anna n’a que des rudiments car, selon elle, « ni un balai ni une dose de shampoing ne demande de compte ». Elle refuse donc de venir mais son amie insiste. Elle s’assoit alors sur l’étroit canapé qui fait face à la petite télé. Le film s’appelle « Prima volta ». On y voit une jeune femme de chambre qui, lassée de faire les chambres dans un palace, prend ce lieu comme une scène de théâtre.  Elle y rit, elle y chante, elle s'y montre. Sa nudité, en noir et blanc, reste toujours anguleuse sans jamais laisser s’éloigner le désir. Elle est belle et à l’œuvre, le moindre de ses gestes suggérant des activités érotiques multiples. Elle pourra, à n’en pas douter, caresser, sucer, se faire prendre et prendre cette jolie jeune femme que la caméra observe, un chiffon à la main, les seins offerts et le regard aux aguets.

Rémi, sévère, inclinant aux études.

Les fils soumis, si prompts à obéir.

Sophie entre l’admiration et le doute.

Elle, rebelle et proche de la vie.

Elle, attendant un autre film de Naomi. Une « seconda volta » dans laquelle cette fois elle se donne à un univers dont elle ne sait rien encore, sa sexualité étant restée pauvre, et qui, cette fois, saura donner toutes les réponses.

Dans le silence de la nuit, Anna sent vivre et croître ce qui fait sa féminité : ses petits seins durs.

Le miracle vient car Naomi la joint et le film se fait.

Plus tard, elle est radieuse car ce même Cannes qui l’avait vu soubrette, elle est maintenant « jeune actrice ».

On lui sourit et elle sourit.

Elle est ce qu’elle doit être : une jeune fille longiligne aux jolis seins. Une ingénue qui mène une enquête policière et trouve, dans une histoire alambiquée, les coupables, qu’elle fait emprisonner.

Rémi tressaille.

Elle l’imagine.

Pour le reste, tout va bien.

 

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6 août 2022

George D. Celui qui meurt.Partie 2. Erik à Londres (1)

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J’ai donc passé plusieurs semaines ainsi, travaillant sans cesse et sortant peu. Je n’étais tout de même pas assez obtus pour ne pas ouvrir mon ordinateur et lire ce qu’on m’écrivait. De cette étrange période de ma vie, à Roquebrune, il me restait des liens tangibles. Nicolas, l’Anglais, m’a contacté en premier. Je lui avais promis mon aide et j’ai tenu parole. Je l’ai invité à une soirée privée et l’ai présenté à des musiciens et à des producteurs. J’étais sûr de ce que je faisais et mes recommandations ont atteint leurs objectifs. En quelques mois, sa carrière a décollé. Il en est allé de même de Jonathan, le sculpteur, qui a décidé de quitter l’Australie pour l’Angleterre. J’ai montré les œuvres que je lui avais achetées et ai vanté son talent. Le bouche à oreille a fait son travail. Il a démarché des galeristes et décroché des salles où exposer. Je ne pouvais faire à moins. Le jour où j’étais entré dans la mer, c’est eux qui étaient là…Je ne m’attendais pas cependant à ce que nos échanges débouchent sur une vraie amitié. Je les intimidais et puis, ils voulaient tracer leur route seuls. Ceci étant dit, nous avons posé ensemble pour des photos et là encore, les internautes se sont montrés astucieux en faisant les recoupements nécessaires. Ah oui, ils étaient bien en France, ces deux-là !

Il en est allé différemment de l’Italienne, qui m’a brièvement écrit de Milan ; sa lettre m’a touché mais, sur le fond, j’étais loin d’avoir une bonne opinion d’elle. C’était une envieuse, une ambitieuse qui pouvait être pleine de fiel. Elle m’en voulait, je crois, de ne rien avoir fait d’autre que de l’encourager verbalement et ne m’a jamais plus écrit sans suggérer une aide quelconque que je pourrais éventuellement lui apporter. Les autres avaient l’air de la tenir en haute estime mais ils changeraient d’attitude, tous autant qu’ils étaient, en découvrant sa nature égoïste. Elle tenterait de se servir d’eux… J’ai donc maintenu avec elle des échanges lointains et polis. Elle a compris au fil du temps…

Il y avait aussi bien sûr le danseur canadien qui en voulait à Erik de ne pas rester « son grand ami ». J’étais sûr qu’il épouserait Elise car elle était la femme qu’il lui fallait et que de toute façon on lui destinait. Il était trop droit, Guillaume, trop bien né pour comprendre quelqu’un comme moi. Il m’a brièvement écrit après son retour au Canada, une lettre empesée, pleine de respect et d’admiration. J’ai cru que ce serait la seule, mais non, il y en eu d’autres. Peu chaleureuses, elles étaient admiratives et, bon point pour lui, désintéressées. C’est moi qui ai été très laconique. Chaque fois que je lui écrivais, un petit diablotin s’agitait en moi. J’avais envie d’évoquer mes accidents de voiture pour le moins bizarres, le fait que j’avais réussi à tomber d’une voiture en marche, que j’avais fait de la prison…Pauvre Guillaume qui ne concevait pas qu’une star ait de telles taches d’ombre ! Pour ne pas le choquer, je me suis montré aimable et me suis enquis de sa belle carrière. Il en a été heureux.

Restait la petite Américaine qui voulait percer à Broadway et, à mon sens, n’y arriverait pas. Au moment de se dire au revoir, devant la grande maison provençale, elle s’était montrée embarrassée. On s’était le même jour partagé le même jeune homme. Ça me ravissait en un sens mais elle, non. Ça ne cadrait pas avec sa vision du sexe et des relations affectives d’autant que jusqu’à mon départ, j’avais continué à faire l’amour avec le joli danseur qu’elle aimait beaucoup, me moquant discrètement d’elle. Après tout, il la laissait dormir toute seule ! Au-delà d’une marque de sympathie rapide, juste après ma réinstallation à Londres, elle ne pouvait rien faire de plus. Elle était en tous cas la seule à avoir compris qui j’étais sexuellement et affectivement et à avoir saisi la vraie nature de mon intérêt pour Erik. Elle était bien trop maligne. Je n’ai pu que m’écarter d’elle et elle de moi.

Au fond, seuls m’intéressait vraiment cette fille qui avait fait des études de mise en scène à Amsterdam et le beau danseur qui allait quitter Toronto pour New York. Avec eux, la donne était différente, je le devinais. Je ne me suis d’ailleurs pas trompé. Au fur et à mesure que mon album naissait, j’ai commencé à bavarder sur Skype avec Marjan. Elle était obstinée cette fille et ne lâchait rien. Elle faisait ses classes en participant comme assistante metteure en scène, à une production néerlandaise à gros budget. C’était une histoire d’amour-passion entre un homme et une femme dans l’Amsterdam d’aujourd’hui, avec à l’appui un meurtre sordide. Elle était passionnée par tout ce qu’elle apprenait, éclairage, profondeur de champ, travail des acteurs. Elle se sentait encore très néophyte mais apprenait vite. On ne dialoguait pas nécessairement. Elle m’envoyait des pensées qu’elle avait, des idées qui lui traversaient la tête et me demandais mon avis, sans s’appesantir sur elle-même. Avec simplicité, elle m’appelait « cher George ». Elle ne cherchait ni à me flatter ni à tirer quelque chose de moi, m’expliquant que le cinéma restait un monde d’hommes et qu’elle devrait beaucoup se battre pour imposer ses vues. Elle cherchait un financement pour un long métrage dont elle rêvait depuis longtemps. C’était l’histoire d’un marginal (un universitaire écarté de sa profession suite à de gros problèmes de santé. Il qui se prenait d’amitié pour une fillette solitaire qui vivait dans son quartier. Tous deux avaient de doux délires et réinventaient la vie. Elle ne voulait en aucun cas d’un drame mais bien plutôt d’une comédie douce-amère. Loin des idées reçues, elle souhaitait montrer qu’une enfant de dix ans et un homme de soixante peuvent avoir une profonde relation d’amitié… J’aimais cette fille, elle était singulière. Je lui ai promis de lui envoyer des fleurs dès qu’elle aurait la certitude de pouvoir tourner son propre film et elle a ri. Elle a ajouté que si elle ne tenait pas autant à ce scénario, elle en aurait construit un autre, autour de moi. Pas une rétrospective, une œuvre intimiste. Cela m’a touché et je l’ai encouragée à affiner son projet, ce à quoi elle a dit oui…

L’autre interlocuteur, c’était Erik. Les chansons de mon album à venir naissaient dans ma tête et il était le seul à qui j’en parlais. Lentement, elles prenaient forme et je les sculptais comme je devais le faire. L’album était basé sur l’alternance entre exposition et intimité. Il devait être sophistiqué mais accessible. La plupart des chansons qui le composaient étaient nouvelles et si elles ne l’étaient, il s’agissait d’orchestrations anciennes, que je n’avais pas menées à bien. Il y aurait douze titres. Attendu qu’il m’arrivait de ne plus savoir quelle heure il était et si on était le jour ou la nuit, je travaillais sans cesse mais sans urgence et sans tiraillement. Il m’arrivait d’éprouver de la souffrance face à ce que j’écrivais et à d’autres moments de l’exaspération parce ce que je produisais n’était pas à hauteur de ce que je voulais mais je n’éprouvais aucun découragement, reprenant après m’être reposé ou assoupi, ce qui me semblait imparfait.

Sur la façon dont j’avançais, Erik ne me disait rien de précis, non par maladresse mais par tact. Rien de cela ne lui appartenait. Il m’écoutait parler sans m’interrompre et sans jamais montrer d’indifférence ni de flagornerie. C’est cela, je crois, qui me faisait rester longtemps au téléphone à des heures parfois difficiles pour lui. Il ne s’est plaint à aucun moment : c’est moi qui, échappant enfin à ma nonchalance, ai fini par me rendre compte que je le réveillais souvent au milieu de la nuit et m’en suis excusé. Je l’ai entendu partir d’un rire léger sans rencontrer le moindre reproche de sa part. Il ne m’a même pas dit de mieux choisir mes horaires…

Il quittait le Canada et partait pour New York avec un vrai plan d’attaque. Je m’étais tout de même un peu renseigné sur la danse classique et sur les grandes compagnies de niveau international. Il en intégrait une et escomptait imposer son style. Pour le reste, il était évasif. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre qu’avec son amant américain, tout n’était pas au mieux car il refusait ses conseils maintenant qu’il était sur le sol américain. Ça me plaisait, cette idée qu’il ne soit pas assez amoureux de son ami ou pas assez docile d’autant qu’encore jeune, il me faisait des confidences qu’ensuite il pouvait regretter. On se parlait, je le poussais dans ses retranchements, attisant son désir, le flattant, le cajolant, l’attirant à moi par jeu mais aussi par intérêt. On avait eu une liaison très courte et je voulais le revoir sans le brusquer. Je tissais donc ma toile comme une araignée peut le faire…Je faisais en sorte qu’il se sente unique puisque je lui parlais de mon album et, je dois bien le reconnaître, je voulais tourner le dos à ce que j’avais écrit sur le désamour dans « Older », une chanson que j’aimais mais dont la résonance était dure :

 Etrange.

Tu ne trouves pas que j'ai l'air plus vieux ?
Mais quelque chose de bien m'est arrivé
Le changement est un étranger
Que tu devrais rencontrer
 
Eh bien tu n'as plus le temps
Je laisse tomber
Tu iras bien
Au moins ça je le sais
Tu n'as plus le temps
Je laisse tomber
Je ne suis pas l'homme que tu veux

Non, certainement non. Moi, je devais être celui qu’il voulait ! A l’âge un peu difficile où je me trouvais, il me plaisait que ce jeune homme se tourne vers moi et moi vers lui. Européen du nord travaillant aux USA, beau, ambitieux dans son domaine et enfin de compte, politiquement correct. Rien à voir avec Paul qui n’aimait pas que sa mère soit libanaise et utilisait son prénom anglais pour dissimuler ses origines et ses complexes. Et rien à voir non plus avec A. pour qui avoir un physique de latino-américain et un fort accent empêchait toute vraie implantation en Angleterre. Erik, certes, avait perdu son père très jeune et avait dû en être marqué mais une blessure affective ne peut se comparer aux dégâts causés par un racisme latent. Par ses origines et son physique, il était tout entier dans un monde « enviable » et ne pouvait se sentir rabaissé par une couleur de peau trop colorée, un accent trop marqué ou un nom trop oriental. Etant moi-même né d’un père grec et d’une mère anglaise, j’avais eu ma dose moi-aussi de ce côté-là.

 

26 août 2020

Les hommes et leur mère : Louis Desruelle.

 

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Mais j’ai fini par rêver d’elle. A Boston.

Elle était jeune évidemment et très jolie évidemment. Elle portait une robe rouge très couture et elle était bien maquillée. Elle me regardait par-delà les années et elle faisait un signe de la main. Ça aurait dû être un au revoir nostalgique mais non, malheureusement, c’était un salut cordial, un bonjour, une reprise de contact. Elle était dans un très beau salon. Je me souviens, oui. Un canapé en cuir blanc, une table basse, des statuettes précieuses et des fleurs, de grands lys, des arums et ces fleurs tropicales rouge et jaune dont le nom m’échappe… ah oui, des anthurium. Je ne sais pas ce qu’elle faisait là.

Dans le rêve qui était entrecoupé – car je la voyais par intermittence- mais non sans logique car la scène n’avait aucun caractère symbolique, elle avait trente-sept ans. Oui, c’était comme dans un film muet. Des personnages qui s’agitent et soudain un encart où un message en blanc s’inscrivait sur fond noir. Un message clair qui disait : « tu as trente-sept-ans. » Et il y avait son prénom. Son prénom à elle. Cora. Le prénom de ma mère.

Je ne me suis pas réveillé tout de suite peut-être à cause de la nature de mon sommeil qui est lourd ou à cause de cette emprise que le rêve peut avoir sur vous, emprise qui fait que même s’il vous déstabilise, l’univers onirique dans lequel vous êtes entré à des charmes si puissants que les quittez à regret. Mais le fait est que j’ai repris conscience. Il devait être trois heures du matin. Anna me tournait le dos et, en chien de fusil, dormait avec insouciance. Elle a dû sentir que je m’éveillais car à l’instant où la crainte me prenait, elle s’est tournée vers moi et a continué de dormir, dans une pose plus douce et abandonnée. J’ai regardé son visage dans la pénombre : il était tranquille et comme à l’habitude plus enfantin que son visage du jour. Les paupières closes, la ligne mal définie de ses sourcils épais, son petit nez et le relâchement émouvant de ses belles lèvres rosées, tout m’a ému. Je n’ai pas voulu l’inquiéter. Son corps était tiède près du mien, palpable et attirant sous son vêtement de lui. J’ai préféré avoir peur seul jusqu’au petit matin. Pendant tout ce temps-là, j’ai gardé les yeux ouverts. Quand je les fermais, au début, la femme en rouge était là et l’encart noir indiquait en lettres blanches son âge. J’ai cru vaincre mais finalement, que mes yeux soient ouverts ou fermés, je l’ai vue tout le temps.

Cora.

J’aurais voulu lui répondre, lui dire :

-Personne ne t’a dit de revenir.

-Tu n’existes plus depuis si longtemps.

-Tu as bien fait de mourir dans un accident.

-On a trop souffert.

-Au revoir définitif.

Mais ça c’est idiot ; dans la vraie vie, on manque de courage alors dans les rêves…Je n’ai rien dit. Je me suis levé et ai parlé normalement à Anna et Alexandre.

J’ai travaillé. Un jour, deux jours, une semaine, trois semaines. Il n’y a plus rien eu. J’ai commencé à me relâcher. Elle avait eu la mauvaise idée de revenir cette salope digne de ce nom puis elle avait pigé. Rien à faire là quelle que soit la couleur de la robe et le luxe du canapé, sans parler des fleurs tropicales.

Je suis reparti à Boston et comme à chaque retour, j’ai été ébloui. J’adore cette ville que Lise déclarait « faite pour les snobs » et Anna décrit comme « merveilleuse pour les gens de savoir ». J’ai retrouvé mon appartement américain et j’ai bien dormi les premiers temps. Le jour, je déambulais dans Harvard et faisais mon travail ; la nuit, j’étais là. Anna et Alexandre étaient à Paris. Ils viendraient. Ils viennent toujours.

Un mercredi soir, je me suis senti anormalement fatigué. Je suis tout de même resté longtemps avec Peter, un universitaire et ami, à discuter de E.M Forster, qu’il n’aime pas et que j’adore et ceci dans un de ces merveilleux bars de cette ville élégante. Quand, je suis rentré chez moi, j’étais sans état d’âme. C’est l’état que je préfère car l’âme est de côté ! Il reste « l’état » ce qui, en tant qu’agnostique, me convient fort bien. Quel confort, en effet que de se contenter de faim réelle et intellectuelle, de journées laborieuses, de lectures multiples, et de soirées écourtés au vu de la fatigue. Le lit devient un ami privilégié. Il offre la douceur de la veillée télévisée et du sommeil…

Ce mercredi-là, j’allais de chaîne en chaîne, ce qui, aux Etats-Unis, prend un certain temps et j’ai fini, lassé, par regarder un DVD avec Humphrey Bogart. Il faut sourire là. Le film, c’était « Le Port de l’angoisse ». Je me délectais. Oui, j’étais sans souci.

Mais la nuit, elle est revenue, elle. Cora. Cora, c’est ma mère. Elle est morte à trente-sept ans. Brulée vive. Cora. L’accident de voiture, c’était sa faute. Elle conduisait mal et puis elle s’était enfuie. Elle roulait vite. C’était près de Fontainebleau. Cela, on l’a su. Le rêve a commencé.

Elle portait un pantalon corsaire noir et un pull moutarde. J’étais petit. Elle me tenait par la main et riait. Elle était tellement jolie. Elle avait relevé ses cheveux blonds en chignon et sur sa nuque, on voyait de petites mèches folles qui s’étaient échappées. Il n’y avait de film muet et plus d’encart. Je l’entendais me parler et je m’entendais lui répondre :

- Tu as cinq ans maintenant, tu es grand !

- Oui, maman

-Oh, appelle- moi par mon prénom. Dis-le !

-Cora

-Voilà

-Je ne peux pas dire « maman »

-Cora, c’est très bien

-D’accord.

-Moi, je dis « Louis »

-C’est pas mon vrai nom.

-Mais si, troisième au rang de baptême.

-François, Dominique, Louis !

-Tu vois !

-Je vois quoi ?

-« Louis », c’est le mieux.

 Je ne sais si à cinq ans, on parle ainsi. Je sais juste que j’étais ce jeune garçon tout vêtu de bleu-marine qui marchait à petits pas auprès de sa mère dans une maison cette fois connue. C’était celle du Cap d’Antibes. Elle avait bien existé. Elle était de belle tenue. Une grande demeure aux murs orangés et aux volets lavande dont les pièces du rez de chaussée étaient carrelées de tomettes et les murs ornées d’aquarelles. Des vues de Manosque et d’Aix en Provence.

Sinon, il ne l’aurait pas choisie. « Il ». Mon père. Il était architecte. Concepteur de maisons et amateur de belles résidences ; de part sa filiation et son métier, il avait pu acquérir cette villa-là. Il la regardait toujours avec soupçon comme si quelque chose était à améliorer. On pouvait y être heureux et en plénitude si des changements étaient faits. Des changements qu’il orchestrait.

De cette période, je n’ai rien de lui, à croire que j’ai tout détruit ; c’est d’ailleurs vrai et la perte des vraies images endommagent certainement le recours aux vrais souvenirs. Il a fait ceci ou cela mais quelles preuves ?

Par contre, le rêve aidant, j’ai cela d’elle : elle marchait à mes côtés et elle accompagnait mon corps si jeune de sa plénitude. Cora. Son pas allant au mien. Sa respiration se réglant sur la mienne. Son application était touchante. Elle m’appelait par mon nom ; elle m’expliquait qu’elle faisait de la sculpture, que cela lui plaisait et qu’elle avait des amis qui faisaient des tableaux. Je devais bien regarder et apprendre. Un tel avait dessiné un sphinx, un autre une femme nue alanguie, un troisième un grand clown blanc. Il fallait bien regarder comme tout est beau car l’Art est important et sans lui, on dépérit.

-Il faut savoir qu’on est tous artistes si on le veut bien. On peut sculpter, dessiner, composer, écrire. On peut filmer.

Sa voix dans mon rêve était perceptible cette fois et comme dans le réel. Un peu aigüe mais ravissante avec ce phrasé un peu lent qu’elle avait. Cette façon de détacher les mots et d’en accentuer certains.

-Toi, tu aimerais quoi ?

Donnant :

-Toi, tu aimerais.... quoi ?

A cinq ans, on aime sa mère. Le reste est à venir. On comprend qu’elle veut insister sur certaines choses en parlant.

En tout cas, c’est ce que j’ai compris dans ce rêve-là. J’ai erré longtemps dans la maison du Cap d’Antibes avec elle. Il y avait des œuvres d’Art partout. Elle parlait fort.

Je me suis réveillé brutalement. Je l’ai laissée en arrêt devant une sculpture de Bourdelle ou plutôt son moulage. Je ne savais ce qu’elle disait.

J’étais soulagé. Cora, elle n’est pas vraie. A Boston, tout l’est. La rigueur aime à vivre. De toute façon.  

J’ai donné des cours encore et encore et accompagné des étudiants. J’ai dit à Anna de venir elle a encore refusé à cause de la scolarité d’Alexandre, ce qui est peu rusé sachant que dans une école internationale, il apprendrait l’anglais en un rien de temps ici ou ailleurs et qu’ici, quoi qu’il en soit il aurait tout ce qu’il faut pour être bilingue ; mais j’ai accepté. Après tout, Lise et les filles étaient en Amérique avec moi et c’était assez pesant. Autre rêve. Ma mère était  avec moi dans le jardin de la belle villa. . Nous nous mettions en maillot de bain. Et puis, nous nagions dans la piscine de la propriété. Son corps à elle, mince et musclée semblait posé sur la surface des eaux mouvantes où il traçait un invincible sillon. Elle passait d’abord et derrière elle se formait une nuée d’écume, un grand frémissement blanc et mousseux. Moi, je nageais lentement et de manière appliquée ; la surface de l’eau n’en était pas tant affectée. Juste de petites rainures sans conséquence qui ne troublaient en rien l’équilibre. Elle nageait vite. Moi, pas. Quand nous sommes sorties de l’eau, elle a ri beaucoup. Elle était très encourageante car même si je ne nageais   pas encore très bien, je faisais mon possible. Elle m’aimait pour cela. Elle l’a dit:

-Tu es mon petit garçon et je t’aime. Tu as beaucoup de dons !

-Oui, maman. Je nage bien ?

-Bien sûr mais ce n’est pas essentiel. Tu devrais créer car seuls les créateurs grandissent bien !

-Oui, maman.

-Sois peintre ou compositeur ! Hein com...positeur !

-Oui, maman.

Ce phrasé…

Elle et moi étions au bord de l’eau. J’avais froid. Elle m’a enroulé dans une grande serviette éponge blanche.

Je me suis dressé sur la pointe des pieds pour lui embrasser la joue.

Elle, Cora. Elle souriait. Le rêve s’est coupé brutalement. Plus de belle villa, de pinède, de ciel bleu cobalt et de piscine. Plus de serviette rassurante, de transat et d’orangeade. Plus de cigales omniprésentes dans l’été méditerranéen. Que je nage bien ou non n’avait plus d’importance ; que je l’ai aimé ou non à cette époque là, non plus.

J’ai ressenti en moi un grand froid et les jours se succédant, j’ai redouté les nuits où elle risquait de venir. Ce qu’elle a fait, pendant deux ans. Le temps a pris des formes diverses. Quand je travaillais, il était linéaire. La nuit, il était discontinu comme si les moments où elle apparaissait délimitaient des espaces plus longs et étirés, contraire à la chronologie normale. Dans ces espaces-là, elle donnait sa pleine mesure.

Je me souviens d’un rêve en particulier. Je la voyais à Paris et elle pleurait ; elle était encore toute jeune et lui n’était pas si âgé. Tout était décalé. Il y avait la musique du rêve. Avant ou après la maison ? Avant ou après la piscine ? Tout était flou. Son mari la questionnait sur la profession qu’elle voulait avoir : elle était sans réponse. Elle avait fait des études d’histoire de l’Art et avait brièvement travaillé dans deux galeries. Rien de plus. Tantôt, le mari s’en foutait, tantôt il criait.

Elle se fâchait : elle voudrait reprendre des études ! Il rétorquait qu’elle se disait heureuse d’être mariée et d’avoir un enfant. Alors, il ne taquinait plus. Il suffisait de dire « bonheur » ou « joie » et ces mots-là venaient. Il n’était pas beau et elle, belle : joie. Il avait une profession et elle non : joie. Il lui avait donné un petit garçon : bonheur. Il l’avait libérée d’une famille pesante : bonheur. A la fin du rêve, qui se terminait bizarrement puisque je me réveillais, elle disait :

-Pas de bonheur, ni de joie. Tout est faux.

Mais en même temps, elle riait.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Paul découvre la famille exilée d'Esmed.

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-De quoi vivent-ils ?

-Ils ont eu droit à une petite pension sous Dormann car on a considéré qu'ils prenaient leur retraite !   Depuis le changement de régime, ils reçoivent un traitement que vous avez réussi à faire augmenter. Leur vie est donc moins difficile.  Et puis ils ont un jardin. Et des chats que vous n'avez pas vus car ils sont partis à notre approche.

-Est-ce que ça leur suffit ?

-Nous sommes plusieurs à les aider. Je viens régulièrement. Un médecin se déplace  souvent, lui-aussi.

-Et Esmed ?

-Il vient aussi. Il y tient. Ah, il ne vous a rien dit ? Vous commencez à le connaître tout de même.

-En effet.  Ils sont tenus de rester là ?

-Non, plus maintenant mais leur choix doit être respecté. Je leur fais envoyer des vivres, des livres, de la musique et des médicaments. Le croirez-vous ?  Inna apprend la musique à des enfants du village, Irina fait l'institutrice, le père lit autant qu'il le peut...Les deux femmes arrivent même à aller se promener ! 

-Et le père se remettra de sa grippe ? Il paraît faible.

-Il a un cancer, Paul.

-Ah ! Je suis désolé pour lui.

-Nous le sommes tous.

-Il est très malade. D'où le fait qu'ils restent là...

-Oui et non. Je fais le nécessaire pour les contrôles à l'hôpital. Je me déplace plus qu'avant.

Ils venaient d'arriver chez leur logeuse et s'y installèrent. Magda, un peu plus tard, suggéra une promenade dans le village et un thé chaud. Vardar était une bourgade assez laide à laquelle il devait être difficile de s'habituer...

-J'imagine, dit Magda, tandis qu'ils déambulaient dans les rues, que Esmed ne vous a rien dit sur eux...

-Pas grand chose.

-Il élude. Voilà des gens qui n'ont pas fait attention. Ils ne s'occupaient de politique et pensaient qu'on ne les ennuierait pas. Seulement, quand Dormann a pris le pouvoir, on a demandé à Max Kerretz de donner des preuves de son attachement au régime. Comme mon père, il ne voulait pas en entendre parler. on l'a donc remplacé. On remplaçait des instrumentistes de premier ordre par d'autres qui étaient affiliés au parti. Il s'est insurgé, n'a pas fait le nécessaire...

-Et sa femme ?

-Irina était programmée à l'opéra pour de grandes productions mais elle a été mise en arrêt de maladie.

-Comme lui ?

-Non lui, on l'a rétrogradé. Un poste subalterne. Elle,c'était un limogeage.

-Mais pourquoi l'exil ?

-Mécontents, ils ont écrit des lettres et sont allés se plaindre au Ministère de la culture. Ils se sont même adressés au chef de l'état...

Paul se mordit les lèvres.

-Oh non !

Elle poursuivit.

-Mais si. Les sanctions ont été immédiates. Ils ont de la force, je vous assure. Ils étaient tous les quatre ici, au départ et souffraient le martyr. Ils ont réussi à s'en sortir pendant un certain temps. Max, au début, n'était pas malade...Esmed rageait. Ils l'ont poussé à revenir à Dannick sous couvert qu'une parente bienpensante l’hébergerait. Il devait faire amende honorable et signer une sorte de reniement de ses  parents. Un moyen de lui donner une carrière...

-Il l'a fait ?

-Non. Il s'est évanoui dans la nature car la parente en question l'a totalement négligé. Et puis, il ne voulait rien signer. Il a eu des hauts et des bas et sur le tard, surtout des bas, mais bon, je l'ai croisé. Il était maigre, se cachait et avait très faim. Il ne m'a pas parlé tout de suite mais quand il l'a eu fait, je l'ai gardé avec moi. Il a vécu des choses terribles. Il se terrait les derniers temps.

-Il sait pour son père ?

-Qu'il est condamné ? Il n'en parle pas mais il le sait. J'ai fait en sorte que cette famille récupère ses avoirs. Inna et Irina en sont soulagées.

-Vous en avez fait bien plus que moi !

Magda resta circonspecte.

-Nous n'étions pas dans les mêmes champs mais nous avons tenté d’œuvrer...

Ils étaient revenus à bon port et se relaxèrent chacun de leurs côtés avant de dîner. Paul dormit brutalement mais à l'aube, bien avant son supposé départ pour Étoile, il était en éveil. Il avait peur. Au petit déjeuner, Magda eut un appel.

-Il y un souci, dit-elle, Max n'est pas bien. Il faut que je reste. Peut-être faudra-t'il que j'aille avec Irina chercher un médecin à la ville voisine. Vous partirez avec Esmed.

 

17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Le bureau de l'instructeur Winger.

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Paul entra.

DS. Cinquante-quatre vingt-trois. Deux cent sept neuf.

La disposition des meubles était la même : le bureau, l'armoire, les deux chaises, une autre petite table sur laquelle se pencher pour être mieux cravaché...Manquaient les piles de dossier, le magnétophone, le portrait de Dormann sur le mur et les instruments de torture à leur place dans l'armoire...Les menottes pour attacher à la chaise, les bandeaux pour priver de vision, les couteaux effilés, les pinces...Livide, Paul s'assit sur la chaise des détenus. Qui avait succédé à Markus ? Pendant combien de temps ? Le dernier en date avait-il son don unique pour les gifles, les crachats, les hurlements, les propos violents ? Alternait-il aussi facilement les traitements qu'il réservait aux prisonniers qu'on lui confiait, les menaçant puis les cajolant, les consolant puis les obligeant à lécher ses bottes ? Paul, de plus en plus abattu, se leva et alla ouvrir l'armoire. Elle était vide. Les tiroirs du bureau aussi, l'étaient. Plus rien n'était là mais le cauchemar ne disparaissait pas. A mi-voix, Paul se mit à parler :

-Bonjour Markus. La nouvelle de ta mort violente a du émouvoir, ici.Ton remplaçant a du être monstrueux. Tu étais très sûr de toi mais, tu vois, à l'extérieur, tu t'es heurté à des résistants très déterminés. Ils sont tous mort maintenant, je l'ai su. J'ai rencontré d'autres membres de leur faction. Je sais que ça te réjouis mais malgré cela, tu n'as pas eu raison.

Le silence répondit à Paul qui, pourtant poursuivit :

-Je me suis toujours demandé comment tu en étais arrivé à aimer cela : torturer, extorquer des aveux, dépouiller ceux qu'on te livrait de toute dignité. Je sais qu'avant moi, tu y étais parvenu...Comment un être peut-il à ce point être déserté par toute humanité et considérer qu'il n'aime que le devoir ? Ces femmes que j'ai enseignées ici, elles sont toutes mortes. Tu le savais déjà quand tu m'as dit de leur donner des cours...Elles n'avaient déjà plus rien...Tu as dû être un des ordonnateurs...On a tiré sur elles...Et ces pauvres jeunes filles contraintes de se prostituer...

Les murs d'un blanc mat, les meubles réglementaires, la lumière vive des néons, le carrelage...

DS. Cinquante-quatre vingt-trois. Deux cent sept neuf.

-Tu me faisais la morale, crachais sur mon mariage maudissais mes enfants et dans le même temps où tu faisais en sorte que je sois bestial avec ces jeunes femmes que tu contraignais, tu l'étais toi- même avec des garçons. Tu les battais ensuite ?

Seul le silence régnait.

-J'ai combattu tes idées et continuerai de le faire, dans mes livres  ou d'une autre façon. Mais tu es celui qui est mort deux fois et tu me restes énigmatique...

Il guettait, il attendait. Il avait être peut -être oublié une cache. Il y avait un minuscule cabinet de toilette à côté du bureau. Mais il n'y trouva rien.

De nouveau, Paul se heurta au silence puis il ajouta :

-Tu crois malgré tout que tu as eu raison ? Je sais ce que tu as en tête, je sais ! Ma vie personnelle évolue et toi bien sûr, du plus loin de ta mort, tu cherches à me dire que tout est inutile. Tu te trompes. Plus rien n'est monstrueux.

Il revit la cravache sur la table puis se réjouit qu'elle eût disparu.

-Ton marquage à vie était un marquage provisoire. Saisis-tu la différence ? Tu t'es trompé.

 Il se leva et tourna un moment en rond dans le bureau puis il appela :

-Instructeur Winger ! Markus ! Instructeur Winger...

Il n'y eut aucune réponse et au bout d'un moment, Paul insista :

-Je suis un homme libre !

Au bout d'un moment, il se rendit compte : il avait crié, on l'avait entendu. Il s'assit cependant et resta silencieux. Aucune réponse ne lui vint. Toutefois, son regard fut attiré par une petite mèche de cheveux blonds posée au sol. Comment pouvait-elle se trouver là ? Il se pencha, la prit entre ses doigts et resta interdit. C'étaient des cheveux fraîchement coupés. Il se mordit les lèvres et attendit. Il n'y eut rien de plus.

Quand il sortit, la mèche de cheveux était toujours posée sur le bureau. Elle brillait. Il s'aperçut que Esmed qui aurait du se trouver au bout du couloir, lui faisait face.

-Tu ne devais être là

-J'ai désobéi et l'autre n'a rien pu faire. Sauf téléphoner.

-Bon, c'est fini.

-Ah, tu crois ?

Esmed était transformé. Il était furieux.

-Je parle de cette partie de la visite.

-Tu as parlé à quelqu'un.

-Non, pas vraiment.

-Je t'ai entendu !

-Je t'expliquerai...

-Non, explique tout de suite. C'est là que tu as été interrogé ?

-Rééduqué.

-Tu parlais à ton instructeur alors ?

-Tu le sais, tu m'as entendu.

-Mais il est mort, non ? Il t'a répondu malgré tout ?

Paul toisa Esmed et ne répondit pas. Ils rebroussèrent chemins en silence et se retrouvèrent au centre de l'étoile, dans les services administratifs.

-Merci, monsieur Esrend. Ce fut fort instructif et fort bien guidé.

-Tout le plaisir était pour moi.

 

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15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Paul et Alstrholm. Retrouver Etoile.

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Paul devait maintenant rencontrer Per Alstrohm, son second informateur.  Nettement plus stylé que son prédécesseur, il devait avoir trente-cinq ans et portait beau. Il fit preuve d'habileté et de sollicitude.

-Nous allons laisser monsieur...

-Keretz.

-Keretz donc visionner les documents qu'ils souhaitent dans cette salle. Ils seront présentés bientôt dans diverses expositions et sont au point. Et pour ce qui nous concerne, vous allez me suivre. Ils prirent place dans un bureau coquet et bien chauffé.

Esmed fit un signe de tête. Il ne voulait pas.

-Un instant, dit Paul à son guide.

Il s'écarta pour parler au jeune homme.

-Tu dois attendre.

-Tu te retournes contre nous ! Je savais que tu le ferais !

-Mais non !

-Tu es un menteur. On dirait que tout ce qu'il y a ici te fascine !

-Ce n'est pas exactement cela. On parlera plus tard.

 

-Pourquoi plus tard ?

-Je dois poursuivre.

Esmed était sidéré et blessé.

Per Alstrohm fut d'une exquise politesse.

-Revenir dans ces lieux doit être très éprouvant.

-Oui, ça l'est.

-Nous avons beaucoup à nous dire mais avant que nous discutions, je pense que manger quelque chose vous ferait du bien...

-Je ne dis pas non. Nous avons beaucoup marché.

Paul se sustenta puis ils parlèrent.

-Sachant que vous viendriez et qu'il fallait tout de même nourrir vos réflexions, je vous ai préparé des dossiers sur le naufrage de cette prison. Il est bon de savoir que tout ce qui s'y passait de mal a pris fin...Vous y trouverez des photos saisissantes des derniers jours de son existence ! Vous saurez aussi ce qu'il est advenu des prisonniers et quel sort a été réservés aux administratifs coupables de faits dégradants, car il y en a eu. Vous vouliez savoir ce qui était advenu des instructeurs, je crois. Rien n'a été ébruité mais aussi affolant que cela puisse paraître, ils se sont tous donnés la mort. Certains l'ont fait quand le mécanisme de la prison s'est enrayé car il y a des émeutes et des révoltes ici. Les autres se sont tués après. Le plus curieux est qu'ils avaient réussi à s'enfuir et à se cacher...Ils avaient moins de chances d'être reconnus que les gardiens de base, qui rudoyaient beaucoup de prisonniers, mais voyez-vous, ils l'ont fait...

-Le mien est mort dans une embuscade.

-Oui, c'est une exception.

Il fit apporter du café et une riche collation car l'heure tournait et Paul paraissait avoir froid.

-Je crois que vous savez qui ont été vos délateurs...

-Oui.

-Ils sont vivants ?

-Certains d'entre eux, oui. Ils se portent fort bien !

-Il y avait beaucoup de dénonciations calomnieuses, je ne vous apprends rien et d'autres très arbitraires. Mis à part les droit commun, dont a, quand on l'a pu, réexaminé les dossiers,  la plupart des gens qui ont été emprisonnés ici ont recouvré la liberté. Leurs séquelles sont diverses. Quant à tous ceux qui encadraient les prisonniers, certains ont été sanctionnés et d'autres font l'objet de recherches...C'est une période compliquée...

-Oui, je m'en rends bien compte.

-Je ne vous cache pas...

-Qu'ils ont retourné leur veste, je m'en doute bien.

-Mais vous souhaitez qu'on en revienne à votre cas, ce qui est compréhensible...Vous en savez plus que moi sur celui qui devait vous rééduquer donc je n'insisterai pas. Par contre, pour avoir bien étudié la question, je dirais que les instructeurs n'étaient pas tous comme lui. En général, ils étaient moins violents physiquement car ils laissaient ce soin à d'autres ; par contre, ils pouvaient interroger jour et nuit, ce que le vôtre n'a pas fait. Une fois le programme de rééducation enclenché, il suivait de prêt leur proie mais il n'y avait pas forcément d'élection. Votre instructeur semble vraiment vous avoir choisi. Il voulait s'attacher à vos pas. Je n'invente rien, je vous ai lu. Ce n'était pas courant d'agir ainsi...

-Vraiment ?

-Oui, vraiment. Et ça a dû rendre votre tâche difficile car vous avez reçu de la détestation mais aussi de l'empathie.

-Un damné à qui on explique qu'il a droit à une étrange rédemption...

-J'imagine que c'est cela et je pense que vous avez su trancher dans le vif.

-Je pense. Néanmoins...

-Oui, je vous écoute.

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Infaillibles et cruels instructeurs.

 

 

-Vous présentez les instructeurs comme des êtres sans faille...

-Ils avaient la formation requise.

-Pourtant une fois, je me souviens, ma gardienne m'a incité à la posséder. C'était en dehors de tout ordre, de toute consigne ; Mon instructeur en a été incommodé...Il semblait ne rien avoir contrôlé.

-Les candidats à la rééducation étaient si peu nombreux et ceux qui les encadraient si rigoureusement choisis que je peine à vous croire. Ça aura été une ruse de plus...

Paul, qui avait enfoui au plus profond de lui cet épisode avec la gardienne Xest, savait désormais de quoi il retournait...

-En même temps, je voudrais nuancer l'avenir que vous auriez eu à Dannick avec lui. Ces gens-là avaient des codes moraux qui leur étaient propres. Je dispose sur certains instructeurs de documents secrets qui m'ont permis de mieux cerner leur personnalité. Le vôtre paraissait intouchable. A priori le directeur en place, bien que marié et père de famille, avait du goût pour lui. Ils se voyaient discrètement. Ne croyez pas que je m'érige en juge face à ce type d'attirance. Ici, il y a une note perverse. Voyez-vous, celui dont on vous a crédité avait de forts appuis politiques.

-De type à intimider un directeur de prison ?

-A sérieusement l'influencer, oui. Même si vous lui êtes supérieur, face à quelqu'un d'aussi puissant, vous cédez.

-Tue celui-ci, ne tue pas celui-là...

-Je crois que c'est cela. Il y a aussi : celui-là, laisse-moi jouer avec lui comme je l'entends. Et cet autre, je n'en veux pas...

Paul apprécia mais resta silencieux.

-Monsieur Kavan, les instructeurs étaient malgré tout programmés pour tuer. J'ai donc quelques raisons de penser que son maintien à vos côtés une fois que vous seriez devenu l'un des chantres du régime n'aurait pas été paisible. Un écart, même involontaire, et vous étiez perdu.

-J'y ai souvent pensé.

-Ceci dit, il avait une relation étroite avec vous. Il se serait peut-être contenté de vous intimider...

-Il l'aurait fait au début. Mais changeons de sujet. Dites-moi, vous avez entendu parler de traitements médicamenteux et d' opération...

-Oui. Ce qui se pratiquait sur les prisonniers politiques...Ce sujet ne fait pas encore l'objet d'une information grand public.

-Je m'en doute bien.

-Cette façon de vous contrôler était abjecte. Là, où vous êtes allé ensuite, on a dû vous soigner pour cela...

-On l'a fait.

-Permettez-moi de revenir sur le sujet. Je suis avant tout un historien doté, je l'espère, d'une certaine psychologie. Ne perdez pas de vue qu'on vous a livré à quelqu'un de diabolique...Ce qui est surprenant, c'est que vous soyez là. Voyez-vous, je me suis penché sur la question suivante : qu'en était-il des candidats à la rééducation ? Environ soixante-quinze pour cent intégrait le système pour lequel on les avait préparés. Inutile de vous dire que l'effondrement de la dictature les a laissés démunis. Comme je vous l'ai dit, ils ont mis fin à leurs jours. Il aurait été difficile de savoir quoi faire d'eux, de toute façon. Dix pour cent ont été suicidés car ils ne réagissaient de façon inadéquate à leur transformation. Certains étaient devenus fous...Enfin, les cinq pour cent restant ont été des dissidents. Ils ont tenté de s'évader et sont morts dans les montagnes sans qu'on s'acharne à les retrouver. Ils se sont épuisés d'eux-mêmes. Il s'agit ici d'une moyenne. Les instructeurs, au départ, étaient beaucoup moins efficaces. En dix ans, ils sont devenus très performants.

-Et ceux qui sont dans mon cas ?

-On a tenté de s'emparer de certains d'entre eux, dont vous, pendant leur convoyage ou dès leur arrivée à Dannick mais là encore, les chiffres sont alarmants. Vous êtes très peu à vous en être tirés et le fait est que rares sont ceux qui ont voulu retrouver leur pays...

-Et encore plus rares ceux qui sont revenus dans cette machine à broyer...

-Oui, l'expression est juste. Toutefois, il s'agissait d'une machine complexe qui fabriquait beaucoup de produits de première nécessité et offrait des emplois en débarrassant la société d'éléments nuisibles. Je ne vous apprends rien : la propagande a été efficace. On a trouvé Étoile très productive...

Paul en avait assez appris. Il consulta les dossiers que son interlocuteur lui montrait et en reçut des copies puis il l'interrogea sur le devenir de la prison. Après lui avoir longuement répondu, Per Alstrohm lui dit encore :

-Il y a déjà une petite ville ici et honnêtement c'est très bien ! Les jeunes générations ne devront plus avoir peur de cette zone et de cette prison. Bien sûr, le climat est rude mais ceux qui vivent déjà ici trouvent à se distraire. Alors, une grande !

 

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Après l'épreuve.

 

 

Le lendemain ils partirent. Au retour, alors que chacun regagnait ses appartements, Magda fut claire :

-J'ai parlé à Inna et Irina. Elles disent vouloir rester à Vardar mais n'y croient pas elles-mêmes. Elles vivront mieux à Dannick. Par contre, Max est condamné.

-Le Bien et le Mal ne sont pas symétriques et ils ne s'entachent pas  l'un l'autre comme on le dit souvent. Même si sa vie s'achève, il sera mieux dans une ville où il a été si applaudi !

-C'est vrai.

-Magda, j'ai fait presque tout le chemin. Il me faut arriver à son terme.

Elle prit ses mains dans les siennes et il en eut les larmes aux yeux.

-Il a dû chercher à savoir ce qui a pu vous arriver comme moi d'ailleurs. Je vous ai peu questionné, lui a du vouloir le faire : il est jeune. Vous avez fait du chemin, oui...

-Il en fera aussi ?

-Il est en route. Vous comptez beaucoup pour lui. Il faudra lui parler.

-Je vais le voir ?

-Oui.

Esmed lui battit froid mais quand le transfert des siens fut devenu réalité, il fut ravi.

-J’habite toujours ici !

-C'est bien !

-Je préfère. Tu t'occupes de mes concerts ?

-Toujours.

-Tu me vois comme un jeune artiste doué et écervelé, une petite personne compliquée, sensible et têtue. Je me trompe ?

-Non, pas vraiment.

Une grimace du jeune homme le fit sourire.

-Ah !

Il enchaîna :

-Mon père sera mort bientôt.

-Oui, malheureusement. Mais ta mère et ta sœur sont là et elles s'épanouissent !

-Mais pas mon père.

-Non, bien sûr.

-Deviens mon père.

-Esmed, j'ai déjà deux grands enfants, tu sais ! De plus, ma belle-fille est enceinte. Et ma fille, qui vit en Amérique, l'est aussi.

-Sois mon nouveau père. Qu'est-ce qui t'en empêche ?

C'était désarmant. Sa demande profonde était là.

-Alors ?

-Que puis-je faire face à quelqu'un d'aussi futé ! Je suis plus jeune   que lui et une fibre artistique moins développée mais ça pourrait faire l'affaire.

-C'est certain.

Paul travailla encore pour l'institut culturel continuant de suivre la carrière des jeunes artistes que Magda lui avait demandé de mettre en avant et s'occupant de pousser la carrière de nouvelles recrues. Un an après le périple de Paul à Étoile, Esmed perdit son père et en souffrit. A Dannick, eut lieu une belle cérémonie funéraire. Le jeune pianiste ne retint pas ses larmes. Toutefois, sa carrière prenant son essor, il pansa ses plaies. Inna était paisible, Irina jouait du violon. Et Paul était grand-père.

-Colin, mon fils, a eu un petit garçon avec Ann. Ils sont à Munich. Lisbeth et moi allons les voir sous peu. Une petite merveille nous attend. Ensuite, Lisa accouchera. Nous irons en Amérique.

-Et ensuite, tu rentreras.

-Bien sûr.

-Magda Egorff est une grande dame. Elle est bien pour toi. Parfaite, même.

-Pas si vite.

-C'est une évidence.

 

 

15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Apaisé en Ambranie.

Il hésita encore puis comprit que c'était vrai. Avec Magda, il se sentit tout de suite heureux. Ils avaient tant en commun ! La première nuit où il dormit avec elle, il fit un rêve.  La cravache de l'instructeur était brisée. Il eut la vision de fins cheveux blonds se dispersant au vent. Toutefois, il les vit se rassembler de nouveau et dans le bureau d’Étoile où, jadis, il avait été interrogé, Paul les retrouva. Ils formaient un petit éclat d'or sur le bureau. Ce rêve fut désagréable mais à cette étape de sa vie, il était heureux et ne s'en soucia pas. Du reste, au terme de trois années de labeur, il délaissa ses fonctions et céda sa place. Il refusa une charge honorifique à l'école de journalisme car de nouveau, il voulait se consacrer à l'écriture. Il avait songé à superviser les rééditions d'auteurs ambraniens qui lui tenaient à cœur ainsi que les traductions de leurs livres mais c'était une tâche trop lourde. Il se contenta donc de traduire en anglais et en allemand avec des traducteurs chevronnés un roman qu'il aimait bien. Il s'agissait de Clementia Habis de Walter Domitia.  Ce roman était centré sur l’échec d'un mariage et la renaissance de l'épouse. Héritière d'une grosse fortune, Clementia épousait un intriguant, divorçait puis se réalisait en écrivain des sonnets et en voyageant de par le monde. Le roman avait pour cadre une Dannick qui évoquait la Vienne de Freud. C'était un beau portrait de femme et Paul en le traduisant le vécut comme un hommage à Lisbeth.

Peu après, il fit paraître Le Château des artistes, qui évoquait le « phalanstère » de Magda pendant les années de dictature et passa beaucoup de temps avec elle à évoquer cette épopée.  Sachant que Les Ombres de la liberté faisait l'objet de nombreuses rééditions,sa réputation d'écrivain se renforça et il attira le respect.

Lisbeth séjourna plusieurs fois à Dannick et il alla la voir chez les sœurs. Tous deux virent Colin, sa femme et leur petit Anton. En Amérique, ils découvrirent Flora, la fille de Lisa. Puis tout changea encore. La carrière internationale d'Esmed avait pris corps et Paul   l'accompagna partout, aplanissant toute difficulté. Un jour, celui-ci revint sur les années difficiles qu'il avait traversées avant de rencontrer Magda.

-Mes parents m'ont installé chez une cousine à Dannick et je devais aller au lycée et aux cours de musique. Mais il y a eu ce contrat immonde que je ne voulais pas signer et les menaces. J'ai vécu n'importe comment. J'avais dix-sept ans. Je n'ai rien voulu dire à mes Ils n'ont jamais rien su. Magda m'a trouvé et aidé.  Elle vient d'une famille puissante, ils n'ont pas osé. Et tu vois, maintenant !

-Et s'ils l'avaient fait ?

-Elle m'aurait fait passer en Suisse.

Il n'en dit pas plus et s'étonna qu'il fût resté aussi digne. Plus tard, le jeune homme lui dit :

-Tu sais, quand je me sentais très seul, je pensais à mes parents et à ma sœur. A plusieurs reprises, j'ai eu le sentiment de leur présence. Il suffisait d'ouvrir les yeux en gardant les paupières fermées et dans cet univers intérieur, ils étaient réellement là. Je crois qu'eux-aussi rêvaient de cette façon et ça nous guérissait de ces injustices et de notre séparation.

La musique l'avait beaucoup guéri aussi et il vivait pour elle. Paul, quand il le contemplait, se disait que s'il avait été musicien, sa vie aurait été différente. Esmed ayant des contrats en Allemagne, en Autriche, en Italie, en France et en Suisse, il y avait beaucoup à faire. Au fil du temps, Paul devint vraiment mélomane et se mit à écouter les voix secrètes de Brahms, Mozart, Chopin ou Debussy. Et puis un jour, il se sentit vieilli.

 

 

30 décembre 2024

Battles. Partie 2. Echanges difficiles avec Daphné.

 

FAUVE

Toutefois, elle le questionna :

-Quels sont tes rapports avec cette traductrice ?

-Elle me tournait autour, tu avais raison. Nous ne nous voyons plus, travaillant par mails.

-Ah !

Elle ne parut pas convaincue et il faillit assez sottement tout avouer d'emblée. Mais qu'y avait-il à avouer ? Ce qu'il vivait avec Eva était malsain pour elle comme pour lui mais ce serait rebutant et incompréhensible pour elle ! Et puis,  elle avait des parents étranges qui le chargeraient violemment s'il était trop explicite.  Leur fille si belle et si sylée avec cet étranger libidineux ! Qu'est ce qu'on pouvait attendre de ces slaves même s'ils étaient éduqués...Paul se sentait l'enjeu de forces violentes, il était manipulé. Écarter Eva suffirait peut-être ? Il ne la vit plus et en effet, Daphne paraissant rassurée, tout sembla aller mieux. Il était actif et bien perçu dans son école de journalisme et toujours bienvenu quand il envoyait un papier à un journal. Et son image publique était intacte. Son soulagement, cependant, fut de brève durée. Son amoureuse anglaise demanda à le voir chez elle. Elle était ulcérée.

-Donc, elle te convient ?

-Mais qui ?

-Qui ? Madame Richardson. Ne nie pas. Tu as une liaison avec elle. Non mais tu l'as vue !

Il ne nia pas, estimant que ce serait maladroit. Daphne, furieuse, le gifla.

-Tu sais comment je l'ai su ? Regarde !

-Qu'est-ce que c'est ?

-Une lettre anonyme !

Paul resta interdit.

-On te l'a envoyée ?

-On l'a glissée sous la porte. Ce doit être elle, cette grosse maligne.

Paul prit la lettre et reconnut le procédé. Enveloppe blanche doublée de rouge. Feuille pliée en quatre. Texte en anglais sorti d'une imprimante. Les détails de sa liaison avec Eva y étaient exposés.

-Ce n'est pas elle. Je ne la vois plus. J'ai rompu il y a quelques semaines. Elle n'aurait pas fait ça.

-Que tu dis !

Daphne s'assit rageuse.

-Moi, je croyais que ton objectif était d'offrir à Pavel Evdon la meilleure traduction possible en langue anglaise d’un de ses plus beaux romans.

-Mais c'est toujours mon projet !

-Et ce que tu as fait avec elle, c'était récréatif ?

Il baissa les yeux. Tout s'envenimait.

-Cette entreprise de traduction était piégée. Je n'avais rien en main et elle non plus. J'ai commis une grave erreur. Une erreur impardonnable. Comme déjà dit, j'ai cessé de la voir.

-Je ne te crois pas.

-Tu devrais car sa famille la cherche. J'ai été contacté par son cousin qui lui avait fourni un logement à Londres. Elle l'a quitté brutalement et il ne sait où la joindre. On la cherche à York aussi. Elle n'y est pas retournée. Et il y a son travail. On devait finir cette traduction chacun de notre côté et s'envoyer nos versions. Je n'ai pas eu la sienne ; elle est sous contrat et ne répond pas à ces courriers professionnels. C'est incompréhensible.

Elle était consternée mais peu attentive. Qu'Eva ait disparu l'indifférait.

-Tu sais ce qui me tue ? C'est que tu prétends défendre les valeurs d'un pays que des porcs ont selon toi saccagé alors que tu adoptes toi-même un comportement plutôt animal...

30 décembre 2024

Battles. Partie 2. Daphné inquiétée.

 

Colin et Lisa s'annonçant, il connut une période de répit. Lisbeth, qui n'était guère bavarde sur sa rupture amoureuse et sa son départ de l’Écosse, se démultiplia, rendant ces deux semaines agréables. Quand les enfants furent repartis, cette même Lisbeth Elle poussa cependant Paul à s'excuser auprès de Daphne et à lui rappeler de bien prendre soin d'elle. Il le fit.

-Je reste choquée, lui dit-elle, et ne veux pas te voir. Mais tu dois être sûre de moi sur un point. Mon père a des idées extrémistes, je ne voulais pas l'admettre mais c'est un fait. Il assiste à de nombreuses réunions avec je ne sais quels groupuscules d'extrême-droite. Il lance des invitations aussi. Tu te souviens ce cavalier blond qui t'avait inquiété dans le Kent. Il est réel. C'est une jeune fasciste. Mon père l'admire.

-Tu sais son nom ?

-Il me l'a dit, il me semble, mais je l'ai oublié. Ceci dit, j'aime et j'admire mon père. Il est beau et très cultivé.

Elle paraissait plus calme et plus nuancée aussi pour ce qui touchait à leur liaison passée mais elle le dérangeait:  elle se sentait trop sûre d'elle, estimant que toute cette affaire était derrière elle.

-C'est dommage, Paul.

-Oui, c'est dommage.

-Tu restes amoureux de moi ?

-Oui, je le suis toujours.

-Et tu restes inquiet pour moi ?

-J'ai des raisons de l'être.

-Tu fais erreur.

-J'aimerais bien.

-Non, Paul, tu t'aveugles ! 

Cependant, il voyait juste car une quinzaine de jours après leur entretien, elle appela en larmes.

-J'ai fait des courses ce matin et suis revenue me garer dans le parking de ma résidence. Je suis sortie de ma voiture et deux jeunes types m'ont agressée, un blond et un brun. J'ai crié, ils voulaient me violer...

-Quelqu'un est intervenu ?

-Oui, une autre voiture est arrivée et un couple en est sorti. Mes agresseurs se sont volatilisés...

-Tu saurais les reconnaître ?

-Oui.

-Précise.

-Le blond avait une trentaine d'années, il portait du cuir noir. L'autre était jeune aussi. Brun, le type oriental. C'est lui qui m'a bloquée contre la voiture. Il essayait, l'autre rigolait.

-Ils parlaient anglais ?

-Oui.

-Accent ambranien ?

-Qu'est-ce que j'en sais ?

-Allemand plutôt ?

-Oui, il me semble.

-Porte plainte.

-Ils n'ont rien fait.

-C'est le parking de ta résidence. Ils n'avaient rien à faire là.

Quelques jours passèrent et il eut de nouveau la jeune fille au téléphone : elle avait peur.

-J'ai croisé le type blond dans la rue.

-Il t'a parlé ?

-Juste regardé.

-C'est celui de la librairie et du parking ; et c'est le cavalier.

-Peut-être. Que va t'il faire ?

-Entrer chez toi.

-Quoi ! Mon appartement est sous alarme.

-Insuffisant.

-J'engage un garde du corps ?

-Tu as l'argent qu'il faut.

-Je m'en occupe. Et toi ?

-Je sais d'où ça vient et je suis armé. D'ailleurs, je reprends même des cours de tir.

-Sérieusement ?

-Oui. En attendant, va habiter ailleurs et ne te déplace pas seule.

-Tu me crées beaucoup d'ennuis.

-Je t'en cause oui. Et ça risque d'empirer. Kalantica va sortir en librairie.

Je suis en exil. Je parle, j'écris. Tu m'étais proche. Protège-toi.

-La traductrice.

-Disparue. Rien dans les faits divers.

-Ta femme ?

-Elle est à Londres et aide des réfugiés. Elle a été persécutée là-bas, elle-aussi. Elle me soutient. Nous avons une relation amicale.

-Je ne suis pas jalouse d'elle. Vous êtes du même pays. Vous avez eu le même traumatisme. Elle te comprend sans doute bien. Mais cette histoire, c'est trop pour moi !

Elle lui donna néanmoins de l'espoir car ils s'appelèrent. Elle était chez elle ; des amis dormaient là et elle avait engagé un garde du corps. Mais depuis qu'elle s'était sentie menacée, elle était sur ses gardes avec lui. Il était vraiment bizarre; elle n'aurait jamais dû s'intéresser à lui.

 

30 décembre 2024

Battles. Partie 2. Sortie de Kalantica et attaques multiples.

 

Comme il l'avait prévu, les attaques redoublèrent d'autant que la traduction de Kalantica fut sur le marché. Ce ne fut pas le livre qu'on cibla, mais lui, Paul. Et malheureusement, par son comportement, il prêta le flanc. Lui qui se montrait toujours courtois avec ses collègues de l'école de journalisme répondit fort mal à l'un d'eux qui lui faisait une remarque inoffensive sur la recevabilité de la littérature ambranienne en Angleterre.

-Les Anglais sont souvent pleins de préjugés ! Pour aborder une œuvre pareille, ce serait bien qu'ils s'en défassent ! Ce sera difficile pour beaucoup !

Cette remarque, à partir du moment où Paul avait été non seulement bien accueilli mais bien épaulé à son arrivée à Londres, tombait fort mal. Elle fit le tour de l'école et ternit son image. Sous une apparence généreuse, cet exilé ne se montrait-il pas ingrat ?  Par ailleurs, il se montra impoli avec plusieurs étudiants qu'il accueillait toujours chaleureusement dans son bureau en les éconduisant car il était fatigué. On murmura qu'il leur avait claqué la porte au nez et là encore, son image fut altérée. Quoi ? Il n'avait plus le temps ? Plus envie ? C'était une école chère : il se devait à ses étudiants.

Il répondit dans un bref article aux nombreuses attaques qu'il subissait dans la presse alors qu'il avait toujours pris soin de ne pas le faire mais il fit preuve d'orgueil !  Le résultat ne se fit pas attendre. On commença à l'injurier et on fouilla dans sa vie. On en était à ses enfants qu'il avait lâchement abandonnés et sa femme qui aurait eu une compagne en Écosse ...On en viendrait à ses liaisons à lui...

On lui soupçonnait une liaison graveleuse...

Paul passa par des phases d'abattement violent puis par d'autres où il était éreinté; Lisbeth lui conseilla de se faire porter pâle pour ses cours et de refuser toute interviews pour le livre. Et puis, elle lui dit :

-Tu as besoin de soins. Tu passes d'un extrême à un autre. Tu es tantôt généreux tantôt perfide. Il t'arrive même d'être méchant. Ce n'est plus toi.

-J'avoue ne rien comprendre.

Il mentait car il se souvenait des paroles de Nikvist. Comme le lui avait annoncé le chirurgien, il croyait faire le bien quand il faisait le mal, démontrant ainsi qu'il était sous influence. Patiemment, Lisbeth, le fit parler et le secourut.

-J'ai trouvé quelqu'un à Bath.

-Un médecin ?

-Oui.

-Mais quel médecin saurait me répondre ? En Suède, j'en ai vu plusieurs.

-Celui-là a une grande réputation et choisit ses patients avec soin. C'est un psychiatre de renom.

-Je ne me suis pas adressée à lui.

-Moi si.

Il ne fut pas difficile à décider. Il comprenait qu'il jouait contre la montre et devait réagir. Il aurait sombré. Dès que sa décision fut prise, il trouva comme attendu, un courrier sous sa porte. La feuille pliée en quatre contenait un message laconique en ambranien.

 

Bath ? Bonne idée ?

Va savoir si cela

suffira.

 

30 décembre 2024

Battles. Partie 2. Début de liaison avec Eva.

 

Les premiers temps, Paul ne trouva rien d'anormal chez Eva. Elle aurait dû mincir, s'habiller avec plus de goût et ne pas se maquiller autant mais tout cela était extérieur. C'était une traductrice adroite, ouverte aux suggestions. Et elle était rigoureuse et ils travaillaient efficacement ensemble. Chacun s'attaquait au texte de son côté et quand ils se voyaient, ils créaient une version commune. Il appréciait sa précision.

-Ah oui, vous proposez « une intelligence déliée », c'est plus juste que « grande » et plus en accord avec le texte. Et « accorte » est mieux choisi que « séduisante » pour la description de cette femme...

Le texte  traduit apparaissait déjà et il était ravi.

Au fil du temps, cependant, tout changea. Cette femme disgracieuse se mit à l'attirer sexuellement. Comme il voyait toujours Daphne et s'entendait bien avec elle à tous points de vue, il trouva cette attirance mal venue et se reprit ou crut le faire. Il lui offrait un visage avenant mais pensait être clair dans ses attitudes. De son côté, Eva restait professionnelle et travaillait d'arrache-pied avec lui mais quand ils en avaient terminé et qu'ils buvaient du thé, elle laissa transparaître son désir.

-Paul écoutez...

-Pas question.

-Il y a cette fille, je sais bien. Elle est belle.

-Je tiens à la respecter.

Elle parut d'accord mais se rapprocha de lui pour un oui pour un non, le frôla, fit comprendre son désir. Un jour, trouvait qu'il faisait chaud et retirait son gilet sous lequel elle portait un pull moulant ; elle avait une forte poitrine, un soutien-gorge transparent. Une autre fois, elle s'asseyait de façon à ce que sa jupe remonte sur ses cuisses. Il voyait ses jarretelles. Il lui arriva aussi de se pencher pour chercher quelque chose dans son sac à main posé au pied du canapé et il devina sous sa jupe les formes massives de ses fesses. Il était limpide qu'elle lui faisait des avances. Elle avait la taille épaisse, la poitrine lourde et le  visage marqué. Mais le fait qu'il était de plus en plus réactif. Elle le sentit car elle passa à l'acte. Un soir, après leurs heures de travail, elle lui prit la main et la posa sur sa poitrine. Il ne la retira pas et la caressa.

-Vous aimez les gros seins, Paul ! Je m'en doutais.

Elle retira son pull et joua à faire sortir ses seins du soutien-gorge. Elle lui facilita la tache en le retirant et remonta sa jupe sur ses cuisses. Il vit sa toison rousse car elle ne portait pas de slip. Gardant une main sur ses seins, il explora son entrejambe de l'autre. Elle gémit.

-C'est que je suis trempée. J'en ai tellement envie !

Ils roulèrent à terre, il lui enleva sa jupe, se déshabilla partiellement et la pénétra sans grande préparation. Elle minauda et poussa de petits cris.

-C'est que j'attendais votre décision...Prenez votre plaisir, Paul, je suis là pour vous en donner...

Elle parlait comme une courtisane mais le fait est qu'il avait tiré d'elle beaucoup de plaisir. Il se défendit de vouloir recommencer mais le fit. La fois suivante, elle l'excita en plaçant une main dans son entrejambe puis elle s'agenouilla. Elle avait ouvert son pantalon et s'activait tandis qu'il gémissait. Quand elle le sentit prêt, elle s'installa sur lui.

-Commencer ainsi vous plaît Paul ? Vous êtes sensible aux caresses buccales.

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. Lettres inattendues.

 

SOLDAT MORT

Pourtant, le lendemain, on lui remit à la réception de son hôtel, un volumineux courrier.  Comme à l'habitude, il n'avait pas été posté mais déposé. Paul y trouva des photos : sur l'une d'elle, l'instructeur gisait mort, une balle dans la tête. Sur une autre, il était à cheval dans le château du Kent où le père de Daphne avait fait venir des cavaliers. Il était aussi dans un café d'où il observait Paul qui rentrait chez lui puis il montait une voiture et le suivait. Il était très près d'Eva qui s'achetait des vêtements dans une boutique de luxe et ne faisait pas attention à lui, et il déambulait à l'étage dans la belle librairie de Daphne où il achetait des livres.

-J'ai eu du courrier, dit-il à Lisbeth.

Il la vit pâlir tandis que l'une après l'autre, elle regardait les photos.

-Bon, ce sont des attaques en règle. Inutile de chercher l'expéditeur.

-Qu'est-ce que je fais ?

-Garde la photo de lui mort.

-Pourquoi.

-Justement : parce qu'il est mort !

-Et les autres.

-Déchire-les.

Il le fit. Malgré ce premier incident, ils partirent découvrir la ville et le lendemain, ils poursuivirent leurs errances. Chemin faisant, elle lui dit pourquoi elle avait quitté l’Écosse et souhaiter faire de même pour l'Angleterre.

-J'espère comme toi retrouver mon pays et pour cette raison, je ne veux pas me mentir. Me fixer près d’Édimbourg, je n'aurais pas pu. Il faut être né là-bas. Et, pour dire les choses plus simplement, j'aspire à un autre type de vie. A Londres, je m'occupe de réfugies qui ont une vie difficile. Mais c'est en Ambranie que je veux faire cela.  Et toi ?

-J'ai une vision plus confuse d'une nouvelle vie là-bas.

-Tu verras, ça s'éclaircira. A propos, tu as transmis au docteur Shieffied, que tu vas rencontrer, le compte rendu de tes opérations chirurgicales ?

-Oui, il les a.

Paul pensa à la Suède. Il voulait revoir Monica Josephon, le médecin plein de douceur qui lui avait parlé d'abord et Lynn, la jolie aide-soignante qui lui avait lu avec tant de cœur Le Merveilleux voyage de de Nils Holgersson à travers la Suède ?  Il n'avait jamais eu de tels sauf conduits !

Comme il fallait attendre encore pour le rendez-vous, ils profitèrent des beautés environnantes et allèrent au spectacle. C'était le printemps : il y avait beaucoup à faire. Lisbeth et lui se détendirent. Prenant sur lui, il ouvrait peu son ordinateur et avait un usage modéré de son téléphone mais il voulait savoir où en était Daphne. Elle se sentait mieux. Elle avait toujours son garde du corps mais la situation n'avait plus rien d'inquiétant. Elle hésitait donc à le conserver. Elle était plus confiante et mais ne parlait pas de le revoir. Le cœur de Paul se serra.

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. Eva tuée.

 

-De qui m'as-tu parlé tout à l'heure ?

-De Merskin Gruwa et de Wisam Krugern.

-De qui s'agit-il?

-Deux types un peu dingues qui nuisent à mon entourage et cherchent à m'empêcher de vivre.  Ils sont probablement membres d'un parti néo fasciste.

-Oh !

De nouveau, il souriait mais ses yeux restaient durs. Il avait enlevé son manteau en entrant et portait un pull gris près du corps et un pantalon qui ressemblait à un pantalon de cheval. Il avait des bottes, aussi. C'était à quelques variantes près les vêtements qu'il portait quand Paul l'avait vu pour la première fois...

Il est armé, pensa Paul, oui, il l'est. Une arme très performante qu'il a acquise ici ou qu’il avait déjà. Sait-il que je le suis, moi-aussi ? Il ne l'ignore pas s'en moque. C'est un tueur entraîné.

-Eh bien ?

-Tu as touché à Daphne Brixton.

-Moi, non. C'est quoi ce tutoiement ?

-Tu as tué Eva.

-Pan pan ? De qui parles-tu ?

Winger s'était placé au milieu de la pièce, dos à la fenêtre. Il était aux aguets, observant toutes les réactions de Paul qui s'appuyait contre le mur à côté de la porte de la salle de bain.

-Daphné, le viol.

-Tu t'attendais à quoi ? Tu lui as dit de faire attention, elle savait qu'on tournait autour d'elle mais qu'est-ce qu'elle a fait, elle ? Elle a pris un crétin en guise de garde du corps et changé les serrures !  Et elle a fait dormir un couple d'abrutis chez elle !

-Je l'aimais.

-Raison de plus. Maintenant vouvoie moi et termine tes phrases. Quoi, Paul ? Elle s'en remettra ou c'est peut-être déjà fait.

-Je ne pense pas.

-Bah, les femmes ! En tout cas, elle ne t'aime plus. C’est toi le responsable de tout cela ! Et puis sa famille apprécie l’ordre quand il est dictatorial. Tu ne le savais pas ?

Paul évita de répondre. Winger le toisait et semblait très à l’aise.

-Bon, on passe à l'autre ?

-Oui.

-Oui, Instructeur.

-Oui, Instructeur.

-Brave Paul ! Donc, elle s'appelait comment déjà ?

-Eva.

Winger eut un sourire cruel. Paul poursuivit.

-Eva a été dominée, battue et frappée à mort. C'était une traductrice réputée.

-Elle traduisait quoi ? Je ne lis que des manuels militaires.

-Vous l'avez regardé agoniser.

-Moi ?

Cette fois, l'instructeur montra un visage dur.

-Oui, c'est exact. Encore que ...Attends ! Tu n’as pas dit que c’était les deux autres qui avaient fait ça, comme pour l’aristo filiforme ?

-Ils sont vous.

-Bon. En ce cas, ils ont violé l’une et tabassé l’autre.

-C’est vous.

L’instructeur lança à Paul un regard plein de morgue.

-On arrête de jouer au plus fin, tu veux bien? C'est moi, oui.

Puis, il s'assit dans un fauteuil où il s'étira. Paul resta impavide. 

-J'ai soif, donne-moi à boire.

-Le choix est limité.

-Comment ?

-Instructeur, il y a du café ou le minibar : eau, vin, bière, spiritueux.

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. Paul et le docteur Shieffield. Evoquer sa prise de conscience.

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J'ai juste eu le temps de récupérer une partie de notre argent. J'avais dit non, ils ont gelé nos avoirs et pour ce qui est de nos biens immobiliers, ils ont préparé des ordres d'expropriation. J'ai beau être distrait parfois, j'ai trouvé très vite à qui m'adresser et c'est parti comme ça...Au début, je n'avais pas compris, imaginez-vous que j'avais une valise ! Assez rapidement j'ai fait la différence entre un représentant de commerce et un fugitif qui entend de ne pas se taire...

-Et donc ?

-Il a fallu du temps. Au début, je voulais écrire. Mes pamphlets circuleraient...Mais c'est compliqué, il faut des imprimeries clandestines et la police de Dormann a développé d'intelligentes stratégies pour débusquer les imprimeurs et détruire leurs outils et leur production...Alors, avec d'autres, j'ai eu l'idée de la radio. Il a fallu trouver plusieurs lieux, installer le matériel et trouver comment émettre. Je n'avais plus de valise, croyez-moi, mais un sac de voyage. Je dormais rarement deux nuits au même endroit et j'avais faim quelquefois mais il fallait le faire...

-Vous étiez en contact avec votre femme ?

-Non ! Elle s'est beaucoup investie elle-aussi mais elle était peut-être plus vulnérable que moi, non par sa personnalité, mais par son entourage plus mouvant. Elle a senti qu'on allait la livrer, alors elle a fait cavalier seul. Des religieuses l'ont aidée et elle est restée cachée longtemps dans un monastère avant qu'elles l'aident à passer la frontière. Moi, j'ai tenu aussi longtemps que j'ai pu. Il fallait que la résistance reste vive, que la peur ne l'emporte pas. Les mots que j'employais étaient faits pour galvaniser...Ceux qui étaient autour de moi savaient que d'un moment à l'autre, tout pouvait basculer et beaucoup se sont fait arrêter. Du reste moi-aussi...

-Mais au bout de quatre ans !

-Oui, vous imaginez ! Lisbeth affirme que j'ai été protégée. Là-aussi, ce que je vais dire n'est pas facile à admettre en Angleterre, mais mon épouse a toujours eu un côté mystique. Elle croit en Dieu et en ses saints et ne voit pas de contradiction entre ce qu'elle peut faire de sa vie affective par exemple et ses aspirations spirituelles. Le Bien et le Mal coexistent pour elle et si l'on veut que l'un triomphe, il faut affronter l'autre. Ne croyez pas que je prenne les propos de mon épouse à la légère sous couvert que mon philosophe de père lisait Platon et Épictète...Plus le temps passe et plus je comprends sa représentation du monde.

-Le Bien était que vous ayez pu rester trois ans dans la clandestinité à faire de la radio pour délivrer des messages antifascistes et le Mal qu'ont vous ait arrêté, jugé et envoyé à Étoile ?

-On peut le voir comme ça.

-Mais dans cette redoutable prison, vous êtes resté en vie...

-Oui, ils avaient cette option pour moi. Faire de moi un modèle de rééducation à tous niveaux. Politique et social aussi. Le parfait citoyen qui a compris où était la vérité, suit son guide et aide à éliminer les autres. Ceci dit, tous les élus parvenaient au terme de ce vaste programme ?

-Certains. Un faible pourcentage.

-Et votre vie privée ? Le régime comptait vous octroyer une nouvelle épouse ?

-Après le divorce d'avec Lisbeth ? Officiellement oui.

Paul s'était arrêté et cette fois semblait troublé. Son visage se crispait. Il y avait un nœud là, quelque chose de fondamental dont il fallait le faire parler...

-Il y avait un autre scénario ?

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. Merskin et Wisam.

 

Ragaillardi à cette idée, Paul prolongea sa promenade et traîna dans le quartier avant de retourner tranquillement à son hôtel. Il était dans le hall quand il sut que tout se nouait. Il avait laissé sa clé à la réception mais celle-ci étant encombrée, il se devait attendre. Il se retrouva donc face à un des nombreux et grands miroirs qui ornaient les murs et ne put qu'y chercher son image. Elle lui parut avenante : il était à son avantage. L'instant d'après, une autre silhouette s'y inscrivit.  C'était celle d'un grand jeune blond et athlétique qui était vêtu d'un long manteau de cuir noir. Il le fixait sans sourire. Paul retint sa respiration. Cette fois, il y était...

Se retournant, il s'avança vers celui qui ne le quittait pas du regard.

-Merskin Gruwa ?

-Qui est-ce ?

La voix était bien la même, froide, un peu métallique.

-Vous, je pense. Où est Wisam, votre ami ?

Le jeune homme eut un soupir irrité :

-Merskin ? Wisam ? Mais qu'est-ce que tu me chantes ! Allons dans ta chambre.

-Je dois récupérer la clé.

-Va.

Il s'écarta puis revint et ils se dirigèrent vers l'ascenseur.

-Vous avez trouvé facilement ?

-Oui. Finis tes phrases, Paul, ne me mécontente pas d'emblée...

-C'était assez simple, Instructeur ?

-Un jeu d'enfant...A propos, joli ton texte.

-Vous avez apprécié ?

-Oui...

Ils se turent et montèrent dans l’ascenseur où ils n'étaient que deux. Winger offrait un profil pur. Sa beauté était totale. Paul capta ses odeurs corporelles et en fut troublé.

Quand ils se retrouvèrent dans le couloir, l'instructeur fut bavard :

-Tu es très bien vêtu, tu as belle allure. Ça t’est plus facile qu'à Étoile, remarque...

-Oui, Instructeur. Vous êtes, vous-même, à votre avantage.

-Quelle belle remarque !

Paul ouvrit la porte de sa chambre et s'effaça :

-Je vous en prie.

La chambre était dans un ordre parfait : tentures orangées, meubles de prix, fleurs dans des vases et grand lit. Tout était méticuleusement rangé. Le jeune homme émit un sifflement admiratif :

-Superbe cette chambre et confortable !

-Oui, c'est un hôtel élégant.

-Tu  dois payer un bon prix pour te loger ici !

-Oui, Instructeur.

 Avant de s'approcher du bureau et d'allumer l'ordinateur de Paul, le jeune homme fit le tour de la pièce, ouvrit les armoires et les tiroirs et alla même dans la salle de bain et sur le balcon. Paul se put s'empêcher de l'observer le profil : il était toujours aussi blond et aussi beau.

-Vous êtes donc venu, Instructeur.

Celui lui décocha un regard amusé mais venimeux :

-Tu ne m'appelles pas peut-être ?

-Si. Mais vous-aussi.

-Ah tu penses ? Ton ordinateur portable, il y a un mot de passe ?

-Non, Instructeur.

 -Si peu méfiant...Où est ton texte ? Ah, celui-là : Nader, projet. Tu vas le publier sous ce titre ?

-Non, Instructeur.

-Ah ? Quel sera le vrai titre, alors ?

-Je ne sais pas.

-Menteur. Bon, c'est au point ?

-Instructeur, le texte n'est pas terminé et c'est un premier jet. Beaucoup de reprises à faire. Là, le personnage principal arrive à Étoile...

-Et il me va me rencontrer !

-Oui, Instructeur...

-Tu vas, j'imagine, te surpasser pour montrer à quel point j'ai pu être méchant...

-Vous étiez très doué pour les interrogatoires, Instructeur...

-Je pense bien !

Le dossier s'ouvrait mais le jeune homme ne semblait pas pressé de le consulter.

 

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Paul et l'œuvre de Magda.

 

 

 

2. Au château d'Estralla.

Loin de la capitale, Magda Egorff a su, alors que la dictature battait son plein, créer un lieu de refuge et de formation pour de jeunes artistes. Chargé de la rencontrer, Paul, qui a désormais de hautes fonctions dans le nouveau régime qui s'est mis en place, s'étonne.

Elle lui fit visiter le château sans qu'ils y rencontrent quiconque. On y logeait modérément mais on y travaillait beaucoup.

-Nous serons quinze à table ce soir. Il est de rigueur de bien se vêtir.

-J'ai ce qu'il faut.

Elle le laissa un moment et passa donner des ordres en cuisine. Paul pensa qu'il se retrouverait nez à nez avec ce surprenant jeune homme qui l'avait renvoyé à la blondeur de l'instructeur mais au dîner, il n'était pas là. Magda lui présenta non les pensionnaires, qui logeaient dans des bâtiments annexes mais ceux qui les encadraient dans le domaine artistique et sur d'autres plans aussi. A priori, il y avait là des blessés de la vie qu'il fallait encadrer. Leur sens artistique et leur talent étaient vifs.

Au soir, il s'allongea en sachant que le sommeil le prendrait vite. En fait, il n'en fut rien. Il pensa à cet Esmed jeune et blessé et il pensa à ceux et celles que Magda avait recueillis.

 

 

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Une mission colossale pour Paul.

 

 

Après son retour en Ambranie, Paul Kavan se voit chargé de hautes fonctions dans le gouvernement nouvellement formé. Soucieux d'effacer bien des injustices commises par la dictature qui s'est effondré, il ne cesse de travailler.

Un an passa et il y vit plus clair. Il avait remis en selle des écrivains, des auteurs de théâtre, des comédiens et des musiciens ainsi que des compositeurs. Remettre ses artistes sur le devant de la scène dans des espaces adéquats lui avait beaucoup demandé mais avec son équipe, il y était parvenu. On l'avait décoré avec faste et il en avait été fier. Depuis, il continuait de beaucoup faire et, bien que vivant seul et étant chaste, il était plein de lui-même.

-En aurais-je donc fini avec les fantômes du passé et leur aura menaçante ? Se disait-il en se remémorant sa période anglaise. On dirait bien que c'est le cas et je suis heureux !

Avec le recul, il en saisissait mal les tenants et les aboutissants de ce qui lui était arrivé mais ce que ressortait de ces sept années d'exil, c'était une délivrance. Le Mal sous la figure du bel Instructeur n'avait plus de prise solide sur lui.

Heureux, Paul l'était donc mais il n'était pas dupe. Il n'avait pas réglé tous ses comptes avec le passé et surtout avec la prison Étoile. Elle avait été vidée de ses prisonniers et attendait une reconversion. Comme elle n'était pas accessible au public, Paul avait écrit au chef de l'état pour obtenir une autorisation de visite. Il ne l’avait pas encore obtenue.

Il continuait de courir partout pour voir des spectacles et voir renaître les arts et de consulter les nouveaux dossiers qu'on lui fournissait quand un de ses collaborateurs lui parla de Magda Egorff et du travail exceptionnel qu'elle a fourni à Estralla pendant toute la période avait été cruelle pour les artistes.

-Egorff ? Une des plus illustres familles de l'Ambrany. J'ai entendu parler de Magda quand elle régnait sur les soirées les plus raffinées. Musique classique, chants...

-C'était il y a longtemps, Paul. Vous devriez la rencontrer. Elle est bien plus qu'une mondaine...

3 décembre 2024

Battles. Partie 4. Portrait de Magda Egorff.

 

 

 

A la quarantaine, elle eut l'intuition qu'elle n'avait pas fait ce qu'il fallait pour être en paix avec elle-même ou plutôt pas encore. Sur ce, Jorge Dormann prit les rênes du pouvoir. Magda qui continuait de mener grand train et de recevoir des artistes dont elle était à même de mesurer la valeur, prit lentement mais sûrement la mesure du changement. On interdisait à ceux qu'elle estimait et admirait de se produire, de créer et on leur rendait la vie impossible. Elle tenta d'abord de leur passer commande et connaissant sa richesse, on la laissa faire. Elle en hébergea certains, ce qui fit hausser les sourcils sans lui attirer d'ennui puis elle tenta d'aller plaider leur cause au ministère de la culture où elle pensait avoir quelques appuis. Elle n'en avait pas et on lui montra les dents. Passer commande à des dégénérés ennemis du pouvoir ? Ce n'était pas sérieux. En guise d'honneurs, ils auraient droit à la prison pour les plus récalcitrants et à la résidence surveillée pour les moins belliqueux. Et encore ne fallait-il pas qu'on ait témoigné contre eux...Déviance politique et sexuelle n'allait-il pas de pair ? Cette Magda comprit. Elle plia bagage et alla, à Estralla, réanimer de sa présence un petit château de dix-huitième siècle que son père avait un temps adoré. Et là, elle trouva quoi faire, créant une sorte de communauté d'artistes qui étaient tous là non pour composer, peindre, chanter ou sculpter mais pour jardiner, aménager, cultiver, récolter...Ne valait-il pas mieux se transformer en artisan ou ouvrier agricole quitte à créer dans le secret ? Persuasive sans être autoritaire, terre à terre et clairvoyante, Magda se révéla une châtelaine avisée suffisamment rouée pour protéger une trentaine de personnes qui dépendaient d'elle et suffisamment ferme pour que chacun travaillât. Ce fut elle et elle seule qui réussit à faire traverser à tout ce monde-là les années Dormann alors que partout ailleurs, les artistes étaient malmenés...Maintenant que le calme était revenu, elle refusait de quitter le château d'Estralla où elle avait institué des résidences d'artistes. Elle n'imaginait pas vivre ailleurs.

Paul, puisque on l'y invitait avec insistance, la rencontra. Elle vint au centre culturel et il fut impressionné par son allure. En tailleur bordeaux, très couture, elle portait un manteau sombre et un chapeau cloche qui embellissait son visage de patricienne.

-J'ai eu connaissance de votre initiative, madame. Vous avez été très courageuse...

-Que voulez-vous, monsieur Kavan, vous battiez la campagne, échappant sans cesse à vos poursuivants et nous livrant ses magnifiques appels au courage ! On traitait certains artistes très mal ! Il fallait bien réagir. On ne s'est pas méfié de moi : une femme, pensez-donc !

Paul sourit. Elle utilisait une langue soignée et elle était belle. Avant de la recevoir, il avait lu une communication d'un de ses collaborateurs. Ils savaient qui elle avait aidé et quelle couverture elle leur avait fourni...

-Et vous en avez fait des électriciens, des peintres, des carreleurs, des cuisiniers...

-Il fallait qu'ils aient un travail de ce type. J'ai créé une sorte de coopérative, de ...phalanstère...On mettait tout en commun. Il y a des fermes sur le domaine. Nous sommes arrivés à une forme d'autarcie...

-Oui, c'est très étonnant !

Elle était d'une absolue humilité et ne tirait aucun orgueil de sa bravoure.

-Vous savez, ce n'est pas pour eux que je viens. Ceux qui sont restés longtemps là-bas avec moi cherchent à se réinsérer dans une vie artistique qui leur est profitable. Et là, c'est votre rayon...Ce qui m'occupe c'est l'institut de jeunes talents que je mets en place.

-De quoi s'agit-il ?

-De jeunes artistes dont les parents ont été persécutés ou ont disparu...

-Mais s'ils se produisent déjà, nous avons déjà dû les aider...

-Non ! Oh pardonnez-moi, je ne sais pas m'expliquer. Ils ont été très malmenés, ils sont jeunes...Ils n'entrent pas dans les cadres que vous avez définis et je...

-Poursuivez.

 

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. Paul et le docteur Shieffield. La force du rééducateur.

 

De nouveau, Paul hésitait. Shieffield le voyait crisper ses mains sur les bras du fauteuil...

-A Étoile, ceux qui ont la chance d'être rééduqués et non de ne pas mourir plus ou moins rapidement sont peu nombreux et très sélectionnés. Chacun reçoit un instructeur est c'est sur lui que reposent les orientations à venir...

-Oui, dans votre cas, c'était Markus Winger...

-En effet. Un an s'écoule ou quelquefois plus. La transformation qui s'opère en vous est régie par trois phases. L'instructeur les contrôle et plus le temps passe, plus il vous fascine.

De nouveau, il peinait. Le soir tombait et dans la lumière diffuse, le visage de Paul paraissait tourmenté. Néanmoins, le médecin n'eut pas besoin de l'encourager à poursuivre.

-Il devient impossible de fonctionner sans lui. Il est un modèle, un but à atteindre et vous...désirez...une fusion...une sorte d'union... à tous niveaux : physique, morale, émotionnelle...

-Chaque détenu privilégié vit-il cela ?

Paul s'attendait à cette question et il ne put que soupirer de nouveau tant il se sentait embarrassé.

-Je n'ai jamais rencontré ceux qui étaient rééduqués en même temps que moi et j'ai peut-être croisé leurs instructeurs sans le savoir. Non, pour vous répondre, je pense que chaque cas est différent car les points qui permettent de retourner la personne change d'un individu à un autre. Ceci dit, la fascination joue un grand rôle et elle est mise en place dans tous les cas. Pour ce qui me concerne, Markus pensait que...je...qu'il...enfin que nous serions liés une fois ma libération prononcée et mon transfert à Dannick organisé.

-Liés ?

-Des liens purs, une vraie affection.

Shieffield marqua un temps d'arrêt et resta plongé dans le silence puis il reprit :

-Vous voulez dire que vous auriez formé un couple ?

-Nous aurions scellé une sorte d'alliance.

-Chaste ?

-Non. Mais vous savez comme moi que tout ceci est illusoire. Il pouvait me tuer quand il voulait. L’instructeur était jeune, athlétique, blond et très beau. Il faisait ce pour quoi on l'avait programmé.

-Et il est brutalement mort, ce qui vous a privé de l'objet de votre désir ainsi que de la concrétisation de cette union...

-Il avait quelque chose de princier. Oui, sa mort m'a beaucoup choqué. Mais bien sûr, maintenant que j'ai recouvré mes esprits, je trouve cette alliance hallucinante. L'Instructeur et l'ex-détenu modèle...

-Ce n'est pas recevable...

-Non.

-Si c'est le cas, l'attirance que vous avez eue pour l'instructeur Winger n'est plus que de l'ordre du souvenir et des regrets.

Paul s'était repris et il lança un coup d’œil appréciateur au sagace médecin.

-Parce que j'aurais repris mon ancien système de valeurs qui exclut forcément l'horreur de ce genre de manipulation ?  Bien sûr que je trouve cela délirant mais le Mal a toujours un sens et le désir aussi...

-Et parce que le Mal a un sens, votre désir de lui reste très vivace ?

-Oui. Markus avait la pureté des fanatiques, vous voyez, de celle qui vous donne le vertige mais c'était en prison où les instructeurs ont droit de vie et de mort sur ceux qui leur sont confiés. Là, il se dédouble et frappe autour de moi. Je méprise ces deux ersatz et je ne sais quel jeu ils jouent, mais ils me rivent à l'instructeur Winger.

-Il n'a frappé que deux femmes.

-Vous savez bien que non. Il a forcément commis d'autres méfaits. En cavale, j'ai appris à tirer. J’ai repris des cours. Et bien sûr, j'ai une arme. Je vous ai dit que ma femme était une mystique et c'est vrai. Je suis en train d'en devenir un à ma manière, moi-aussi. Seulement lutter contre le mal avec sa force spirituelle peut ne pas suffire...

-Qui va donner rendez-vous à l'autre ?

-Lui sans doute. Ou moi...

Le lendemain de ce jour, il croisa Sheffield et lui dit qu'il allait s'absenter.

-Londres quelques jours, un bel hôtel près de Hyde Park.

-Ce ne sera pas une villégiature, n'est-ce pas ?

-Non.

-C'est le moment juste ?

-Il ne pourrait pas l'être davantage.

-Il n'y a plus d'obstacle ?

-Non.

Le médecin le salua.

-Monsieur Kavan, vous avez mon admiration.

-Moi aussi, docteur.

-Ce n'est pas une psychothérapie dans les règles...

-Vous m'aidez, docteur Sheffield.

-Je le saurai quand je vous reverrai.

 

27 décembre 2024

Battles. Partie 3. De Bath à Londres. Paul en campagne.

 

 

Paul avait réservé un hôtel en plein centre de la capitale et s'y rendit en voiture. Il emportait son portable avec lui mais envoyé une sauvegarde de son texte à Lisbeth, ainsi que tous ses plans d'écriture pour la suite du roman. Il avait également pris son téléphone portable qu'il ferma.

 Et avant de partir, il plaça dans une enveloppe blanche doublée de rouge le message suivant :

«Il ne pourrait pas lui échapper et du reste après une nuit passée avec lui, il le  suivrait là où il voudrait bien l'emmener. L'instructeur aurait une belle voiture rouge qu’il troquerait contre une autre. Il conduirait vite et ne se donnerait même pas la peine de droguer Paul ou de l'installer à l'arrière, yeux bandés, non, il le laisserait à côté de lui, fixant la route.  Ils arriveraient dans une maison près d'un lac après avoir longtemps roulé vers le nord et ils y resteraient à priori plusieurs jours. Paul serait abasourdi car cette maison, qui paraissait fermée, contiendrait de la nourriture et des vêtements pour se changer. Les lits seraient faits et bien que le printemps commençât à paraître, le chauffage fonctionnerait. L'instructeur semblerait tenir pour acquis que Paul ne lui ferait pas faux bon. Il laisserait traîner les clés de la voiture ainsi que celles de la maison et ne lui demanderait pas de lui confier son arme. Il aurait lui-même posé son revolver sur la table de nuit dans la chambre qu'ils occuperaient et ne manifesterait aucune inquiétude. Il en irait longtemps, de cache en cache, jusqu'à ce qu'il décide de l'abattre. Il faudrait du temps pour retrouver son corps, son roman inachevé ne paraîtrait pas et même si Dormann mourait et que son dauphin était renversé par une insurrection populaire qui porterait un démocrate au pouvoir, son aura dans son pays serait faible. Qui se souviendrait de Paul Kavan qui, un temps, s'était appelé Battles ?  Quant à lui, l'instructeur qui avait une première fois failli à sa mission, il aurait mené la seconde à bien en envoyant en enfer celui qu'il n'avait pu transformer...Et il n'aurait pas à mourir, juste à reprendre la pose qui était la sienne quand la balle mortelle l'avait atteint. »

C'était un texte plein de vérité, que lui, Markus Winger faisait pleinement sien. Un autre scénario s'écrivait dont il voulait tout ignorer. Qui savait écrire à part lui ? »

La réponse apparut rapidement. Une enveloppe doublée de rouge dans sa valise. Elle n'y était pas quand il l'avait fermée.

Bien vu ? Non, trop poétique.

Maintenant, c'est à toi, Paul.

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Je ne voulais rien de douloureux.

PORTRAIT GEORGE MICHAEL

12 George. Roquebrune. Janvier 2016.

Quand Erik m’a trouvé à genoux dans la cour, j’avais Andy au bout du fil. Tout mon désespoir était revenu. Je l’avais joint pour me rassurer mais l’entendre a suffi à réactiver ma souffrance. En décalage avec moi, sous le soleil californien, il faisait de son mieux face à ma réapparition. Qui pouvait l’en blâmer ? Je me taisais depuis des mois…Andy… Longtemps compagnons, on avait eu des dérives similaires. On gardait l’un pour l’autre une grande estime et une profonde affection, Après tout, nous avions rompu depuis quatre ans déjà et nos rapports restaient « affectueux ». Je lui demandais une aide que longtemps il m’avait accordé. Il ne pouvait plus le faire.

Le jeune danseur est venu à ce moment-là. Il m’a parlé et m’a étreint pudiquement.

-Levez-vous…

-Je ne peux pas.

-Nous savons mal qui vous êtes vraiment mais nous sommes-là. Nous vous aidons, nous vous consolons.

-Toi-aussi ?

-Oui, levez-vous.

-Pour ne pas vous faire honte ?

-Personne n’a honte, pas même vous.

-Vous ne pouvez comprendre ce que je traverse. Qui a pu mettre à genoux l’un d’entre vous ?

-La jeunesse ne protège pas de la souffrance. Nos vies n’ont pas forcément été simples et si elles l’ont été jusqu’à maintenant, tout ne sera pas toujours aussi lisse. Venez. Ne restez pas dans cette cour.

-Qu’allons-nous faire ?

-Cuisiner, entre autres…

Je me suis levé et nous sommes restés l’un en face de l’autre un long moment. Je rencontrais la douceur encourageante de ses yeux clairs. Quand il m’a étreint, il l’a fait pudiquement comme on le fait dans les universités pour rassurer un candidat à un examen difficile. Son corps m’a paru presque sans densité tant il était pudique, ce jeune homme qui se voulait rassurant. C’était tout de même lui qui avait la belle initiative de cette accolade théoriquement dépourvue de sensualité…M’invitait-il à le regarder autrement ? Je lui ai accordé un regard beaucoup plus incisif auquel il n’a pas répondu. Qu’importe ! C’était à creuser…

Plus tard, il a bien fallu que j'appelle Paul et ça a été la tempête. Je voulais qu'à mon arrivée il ait libéré ma maison de Hyde Park. C'était une redite mais là il avait compris cette fois que je ne plaisantais pas. Il était amer et déçu et la litanie des reproches a commencé. Seulement, plus rien venant de lui ne me faisait de l'effet. Il était photographe au départ mais c'était à moi qu'il devait le financement de ses trois dernières expositions dont il fallait bien dire qu'elles n'avaient pas été des succès. L'argent jouait depuis longtemps un rôle non négligeable dans notre relation Il était assez joli garçon et son beau corps m'avait captivé d'autant qu'il n'était pas avare pour me le montrer. Son profil droit plus dur que son profil gauche, son nez légèrement busqué, ses belles lèvres charnues et ses yeux verts avaient fait ma conquête. Et je n'oublie pas ses pectoraux. Rien de désagréable au départ ne signifie pas que tout puisse être pénible à la fin. Je hurlais, il hurlait.

Dans ma vie sentimentale au départ, je ne voulais rien de douloureux mais tout avait tourné court à cause de cet accès brutal à la gloire. Aimer A avait été déchirant. Connaître Andy m’avait communiqué un sentiment de sécurité durable. Je ne souhaitais pas d'une liaison aussi médiatisée que celle que j'ai eue avec partenaire texan mais j’ai cédé à l’envie de m’affirmer. Quatorze ans durant, nos moments de tendresse et de tension ont ravis les amateurs d’une certaine presse. Bon, je dois reconnaître ni lui ni moi ne sommes innocents dans cette affaire…Des amants publics pour une nouvelle ère ?

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Une fin d'année inattendue.

THE LIVING END ARRAKI

11. Guillaume. Roquebrune. Janvier 2016. Le chanteur George D. s'est enfui sur la Côte d'azur pour échapper à la mort. Le voilà parmi de jeunes artistes qui s'apprêtent à fêter Noël.

Au bout du compte, cet étrange séjour de Georges Daniel sur la Côte d’azur était totalement confidentiel et feutré. La presse ne s’en mêlait pas et les craintes de Valeria tombaient à l’eau. Il y avait de quoi en être heureux et je l’étais parce que ce grand artiste renaissait littéralement de lui-même, nul ne pouvait le nier. L’homme, au quotidien, était presque humble et engendrait l’admiration. Seul, Erik m’irritait au fond,

-Tu as signé pour New York ! J'ai beau le savoir, ça me met hors de moi !

-Je le vois bien.

-Tu n’aimes plus le Canada ?

-Tu es canadien, tu veux rester dans ton pays et tu y es très aimé. Je suis différent. 

-Alors New York et ce type !

-Bon, Guillaume…

-Tu étais bien avec nous.

Ta vie va être très pleine, Guillaume. Tu vas te marier. Tu auras deux ou trois petits Larrieu et tu vas chorégraphier. Tu es un enfant du Québec et un honneur pour ton pays : danseur, pianiste, chorégraphe…Je lis ce qu’on écrit sur toi. Tu es à ta place.

-Tu sais que ça peut être pris pour quelque chose de très moqueur ?

-Non. On a dansé ensemble deux ans durant. Il n’y a rien de moqueur. Guillaume, écoute. C’était dur au Danemark. J’étais petit, mon père était mort et je devais…continuer. Je ne vivais ni dans un quartier ni dans un milieu où la danse classique avait un quelconque écho. Ma mère s’est battue pour que je danse…Les railleries, tu connais ça, toi ? C’était vraiment âpre, tu n’as aucune idée. Je n’ai jamais perdu de vue que je devais être un grand danseur….

-Tu en es un.

-Il me faut un nouveau défi. Si tu m’as compris, tu ne peux qu’accepter…

-Bon, d’accord. Mais lui…

-Julian.

-Autoritaire…

-Tu l’es aussi ! Il est important, hein !

-Bon, je me modère. Tu as sans doute fait les meilleurs choix…

-Certainement.

J’étais très fâché et très injuste. Dans les mois qui allaient suivre, il intégrerait le New York City ballet et tournerait dans un documentaire au Danemark. Il serait, dans les deux cas, incroyablement applaudi et sans cesse épaulé par son compagnon américain. Argent, culture et aisance intellectuelle.

Au fond, ce qui m'a choqué, c’était d’avoir eu si peur qu'il se trompe et de découvrir qu'il n'en était rien. Et puis, je me suis mal remis de l’avoir perdu. Je ne peux plus mentir. C'était une relation très sublimée : je n’aurais jamais franchi le cap…Mais j'aurais tellement voulu que tout reste pareil...

Que pensait-il, lui ? Qu’éprouvait-il ? Et éprouvait-il ?

J’ai rongé mon frein car on filait droit vers le 31 décembre. Je continuais de faire des échauffements avec lui et de jouer du piano pour lui ou avec lui. Élise et Pierre se montraient d’une bonne humeur inaliénable de sorte que je les accompagnais dans toutes leurs sorties. Ils voulaient voir la Côte d’azur, même hors saison. Marjan, sans sous doute blessée que son amant marié la contacte peu avait jeté son dévolu sur un Niçois qui venait la voir quand elle ne lui rendait pas visite. Dans la villa, ils s’ébattaient avec la plus grande liberté dans les chambres laissées inoccupées. Mieux fallait frapper avant d’entrer ! Il en allait de même de Valeria et de son « Michele ». Prévoyant sans doute qu’elle aurait beaucoup à prouver à son arrivée à Milan, celle-ci se livrait sans vergogne à une passion charnelle pour un bel Italien qui lui était subalterne mais la menait aux confins d’elle-même sur le plan érotique. Et, dans cette étrange ambiance, Erik dont le compagnon était très loin se trouvait donc souvent face à cet Anglais étrange.

Tout ceci était préoccupant, mais Lise et moi comptions beaucoup sur le réveillon dans la villa pour faire régner la joie. Pour ne pas surcharger en travail madame Bellini, qui était de service, nous l’avons délivrée de ses obligations et conviée comme invitée avec son mari et le plus jeune de leur fils tandis que nous passions des coups de fil à différents traiteurs. Comme le temps était clément, nous avons organisé des tournois de tennis l’après-midi du trente et un et le soir, l’Italie étant proche, nous avons loué les services d’un chanteur de Bel Canto. Le premier janvier, nous serions à la tête d’un petit déjeuner canadien, plus proche d’un brunch en fait et, la villa d’un home cinéma, nous organiserions un festival du film musical. Seraient projetées, entre autres, les œuvres de Jacques Demy. Consciente de nos efforts, Valeria s’est jointe à nous. Personne ne voulait que l’harmonie ambiante soit mise à mal et que des tensions apparaissent. Nous allions bientôt retrouver notre vie ordinaire et les difficultés qui lui étaient inhérentes alors autant faire tout au mieux ! Malheureusement, j’étais un peu trop optimiste. Le trente et un au matin, Erik m’est apparu fragile.

-Julian trouve que j’exagère !

-Il a raison. Tu le laisses seul en cette période…Il ne pouvait pas venir mais tu pouvais rester moins longtemps. Tu lui manques.

-Il me manque aussi mais je rentre bientôt. Je ne vais pas modifier mon billet maintenant.

-Je me demande si tu es vraiment un doux rêveur...

-Tu prêches pour quelle paroisse ?

-Celle qui te fait faire le moins d’âneries…

Il est resté perplexe.

-Mais s’il allait recommencer ?

-Qui ça ?

-Mais George. Il est très pâle, il ne va pas bien. Il partira bientôt. Il suffit juste que j’attende…

-Qu’est-ce que tu veux de lui ? Que dois-tu attendre ?

-Mais je veux être sûr qu'il ira bien en Angleterre ! Pourquoi aurions-nous fait tout cela, sinon ?

-Si tu veux mon avis et je ne suis pas le seul à penser cela, il a cinquante-deux ans et il est à bout. Les plaidoiries sur l’âge « normal » de la mort ne me plaisent pas. Elles n’ont pas de sens. Que nous l'ayons empêché de se donner une mort brutale, c'est juste et c'est humain de la même façon que nous avons agi au mieux en l'intégrant parmi nous. Mais, il en a assez de la vie, pour des raisons qui lui sont propres. Je crois qu’il est prêt à rencontrer sa propre mort. Sa carrière a été longue et belle. Plus de trente ans ! Tout ce qu’il voulait c'était de ne pas être harcelé en ce temps si particulier de sa vie mais il faut croire qu'il est excédé… Qu’il s’intéresse à toi parce que tu le renvoies à sa jeunesse, à des possibles non atteints ou à des questions sans réponse, c’est bien, ça le rend encore plus heureux d’être là mais pour le reste, tu n’as pas à être très impliqué. Tu as la vie devant toi. Ce n’est pas son cas…

-Ah c’est bien ce que tu dis ! Tu es catholique, théoriquement !

-Je ne suis pas en contradiction avec moi-même. Il s’est pacifié ici mais il doit rentrer en Angleterre. S’il doit vivre encore, quelque temps, il vivra ; sinon, dans quelques jours, il s’endormira : un cœur peut s’arrêter. Le sien est très plein !

-Et il ne faut rien faire ?

-Si, nous l’avons aidé !

-Et s’il veut me parler, s’il veut que je l’écoute ?

-Filialement ?

J’essayais bien d’ironiser mais Erik ne sortait pas si facilement de ses gonds…

-George n'est pas le sosie de mon père, tu sais ça ?

-Je le sais. Il ne cherche pas une relation filiale avec toi...

-Très drôle.

-Reste aux aguets !

Je me suis tu car tout était trop confus. Erik, bien que très jeune, était d’une très grande clairvoyance dès qu’il s’agissait de sa carrière, ses exigences dépassant souvent les miennes. Pour ce qui était de sa vie affective, il était bien moins rigoureux que moi et je craignais pour lui. Il était un partenaire magnifique. Danser avec lui, c’était rencontrer de merveilleuses perspectives. Il était le souffle de la vie. Son ingéniosité me surprenait sans cesse : technique parfaite, retombées impressionnantes et joie ! Pour le reste, je n’étais pas fait du même bois que lui. Lui frôler le bras me gênait déjà. En un autre temps, dans un autre monde, c’est vers lui que je me serais dirigé. Je doute, d'ailleurs, qu'il se serait longtemps accommodé d'un partenaire aussi englué dans ses principes que moi. Mais ce ne sont là que des divagations.

De toute façon, il m’apparaissait clairement qu’Élise était la femme qu’il me fallait. Erik avait beau jeu de me railler avec « les petits Larrieu » car il en viendrait bien deux ou trois, l'idée d'avoir une femme aimante et d'en être le mari attentif me ravissait. Je rêvais aussi d'être père...J'en déduisais donc que l'hétérosexualité me convenait bien plus que ces relations entre personnes du même sexe car elles me semblaient bien trop narcissiques et pleines de jeux de pouvoir. J'avais vu Julian plusieurs fois et mon opinion était faite. Dans ses relations entre hommes existaient des impondérables auxquelles je ne comprenais rien. Il attendait de pied ferme son beau danseur blond, cet Américain qui portait beau. Il suffirait de quelques jours pour que, de nouveau, ils se livrent à des jeux compliqués en rivalisant de beauté et d'ingéniosité. Je n'entrais en rien dans ce type de relation affective et de sexualité et mesure bien sûr tout ce que mes propos ont de réactionnaires...

Le trente et un, on a tout mis au point très tôt, Élise, Pierre et moi. Tout se ferait à l’annexe où l’atmosphère serait plus gaie, selon moi. Il semble que j’aie eu raison car tout a fonctionné à merveille. On a dansé avant de prendre un verre, les tournois de tennis ayant pris fin et on s’est installé pour un premier récital de Bel Canto avant de réveillonner. Tout était idéal. George Daniel, assis entre monsieur et madame Bellini, se comportait en convive parfait. Erik était près de moi, Élise à mon côté. Ça me tenaillait quand même toutes ces images que j’avais de lui, si jeune et si beau. J’en avais la gorge serrée. Il avait éteint son cellulaire, ce qui signifiait qu’il ne souhaitait parler à quiconque. Il lirait ses messages. Je me suis surpris à rêver qu’il coupe court à sa relation américaine. Julian était un homme très éduqué mais orgueilleux donc peu à même d’accepter longtemps des compromis. Leur relation pouvait mourir. Après tout, il ne me manquerait plus autant, son isolement new -yorkais pouvant raviver notre amitié…

Dire que cette soirée a été réussie, alors là, je peux l’affirmer. Le chanteur était vraiment doué et je connaissais bien son répertoire. On a fait un « bœuf » tous les deux, lui chantant et moi jouant du piano. A partir de là, on s’est aventuré dans notre modeste connaissance du répertoire italien populaire, des années soixante à nos jours. Tout était très spontané. On allait vers deux mille seize. La nuit s’épanouissait, on comptait les minutes puis les secondes puis on a tous crié. Les Bellini avaient imaginé un feu d’artifice dehors. Le ciel était calme. Les fusées ont lentement occupé l’espace, de la plus simple à la plus adroite. Soudain, tout était rouge et doré. On a continué de danser puisque la sono avait été installée dehors. C’était irréaliste et drôle. Erik avec madame Bellini, George avec Élise, Marjan avec moi, Pierre avec Valeria, Michele avec une des serveuses réquisitionnées pour la soirée jusqu’à temps que tout le monde change de partenaire.

Le passage d’une année à l’autre peut être apprécié très différemment. Pour Elise et moi, il s’agissait juste d’un aimable rituel. Pour les Bellini, le temps passait et les interrogeait, les renvoyant sans doute à leurs modestes conditions. Ils n’étaient donc pas si gais. Pour Valeria et Marjan, il mettait à nu leurs attentes non concrétisées. Erik, lui, ne pensait qu’à son bel avenir. Et l’Anglais, je ne sais pas.

La nuit s'est lentement écoulée et à l'aube, on est allé dormir. Enfin, les questions se sont arrêtées. Il ne restait au fond que ses bons vœux qu'on avait tous échangés, l'anglais se mêlant à l'italien et au français...

 

24 août 2020

Les hommes et leur mère : Pierre Fieschi. (2)

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Pierre Fieschi : celui qui a perdu sa mère. Suite. 

Philippe qui a épousé Luisa a travaillé à l’Institut français de Naples et il est professeur d’université maintenant. A Nice, ville qui, pour nous qui sommes de Caen est pour ce Candide, un inépuisable El Dorado. Avant d’en arriver là, la somme des petits boulots qu’il a accumulés inspire sinon le respect, du moins, le vertige.

Laura a fait de la psychologie. Elle est restée longtemps à faire des vacations sans que cela semble la déranger. Enfin il faut dire qu’elle vivait avec un psychologue qui lui avait donné des cours un temps et l’a aidée. Pour un temps du moins, car ses études faites, elle a compris comme moi, que nos parents étaient davantage des idéalistes que des financiers, elle a fait un emprunt et monté son cabinet. Elle est à Rennes maintenant et ça va bien.

Julien a passé pas mal de temps en Angleterre où il a dû commencer par faire la plonge avant de se mettre d’arrache-pied à l’anglais. Il avait notre fantaisie : à savoir que de passer du baby sitting où il avait un certain succès, son apparence de joli jeune homme tranquille lui donnant une apparence louable, à un stage d’anglais intensif à Cambridge, ne le dérangeait pas le moins du monde. Il a passé du temps en Angleterre puis en Australie puis aux Etats-Unis puis en Nouvelle-Zélande. Il est dans un bon lycée Caen. Une classe préparatoire. Il adore cela et même si cela nous surprend, il semble très heureux. En effet, être nés à Caen nous a toujours fait l’effet d’une monumentale erreur tant la ville est refaite et le climat pluvieux et frais.

Mais, bon.

Il reste qui, à part moi ?

Moi.

Je suis musicien et je travaille pour l’Orchestre du Capitole à Toulouse.

Arriver là n’a pas été évident, l’optimisme de mes parents et leur débrouillardise ayant joué, comme pour les autres,  son rôle. Je crois que ma mère a dû faire des tours de passe- passe pour que j’aie un vrai instrument de musique à la maison. En tout cas, cela a fonctionné. Dans cette ville de Normandie déjà citée et dont l’étrangeté m’a toujours sidérée, elle s’est démenée. L’école du musique, le solfège et ceci en plus du collège et du lycée ; Cette amie violoncelliste qu’elle avait soudain envie d’inviter tout le temps chez nous. Bref, tout un périple pour en arriver à la situation que j’ai aujourd’hui.

  Voilà, c’est le jour dit. Je l’ai laissée sereine hier ou le paraissant et je la retrouve ; elle est fin prête et converse avec son aide à domicile. Je l’embrasse sur les joues et nous partons. Elle est gaie dans la voiture et je me souviens qu’elle a toujours réagi ainsi avec nous. Quand il y avait un coup dur et que cela pouvait la concerner, elle gardait la tête haute ; elle nous souriait, se montrait encourageante. Ça a été ainsi quand mon père a failli la quitter à un moment et que nous nous sommes affolés. Et elle a fait de même quand, la soixantaine venant, il a commencé à avoir des problèmes de santé. Elle a fait front. Evidemment, tout est parti à vau- l’eau avec l’annonce d’une maladie non seulement grave mais au bout du compte, incurable. Le départ d’André a choqué tout le monde ; trois ans de combat avec de belles rémissions et trois derniers mois catastrophiques où il a fallu admettre que cet homme au visage fermé et gris, engoncé dans son lit d’hôpital, était en train de mourir. On croit toujours cela impossible. Enfin, moi, je ne suis pas féru de psychologie comme ma sœur, donc la mort de mes parents c’était et c’est une chose impossible. Allons, imaginer que ce vieux monsieur qu’on ne soigne plus et qui bientôt sera dans un cercueil, est celui qui, des années avant, nous qui nous a donné la vie, tenu sur ses genoux, poussé à faire des études, engueulé puis réconforté, a eu la larme à l’œil quand on a eu nos diplômes, nous a dit sa fierté quand on s’est marié et eu des enfants, et a ponctué nos vies de ses états d’âme de philosophe est maintenant un cadavre, c’est de la folie. Il a fallu l’admettre, ce qu’on a tous détesté, nous les enfants tandis qu’elle, Anne-Marie, notre mère, s’engageait sur les chemins tortueux de la dépression.

Mais bref, pour l’heure, nous traversons Toulouse. Elle offre un profil pur et je constate qu’elle a soigné sa mise : un chemisier blanc et un beau tailleur et avec cela, un petit rang de perles et une veste d’hiver en lainage épais à dominante marron. Elle a légèrement fardé des lèvres.

A la clinique que nous avons choisie pour elle, elle se présente avec calme. La prise en charge se fait et nous nous séparons. Je n’aime pas cet instant. Elle a l’air très confiant mais j’ai peur et en reprenant ma voiture pour aller en répétition, je reste triste.

Le Capitole, j’adore, je ne m’en lasse pas et Toulouse, c’est ma ville. Anne-Marie y est venue après la disparition d’André, et cela, sur mes conseils. Philippe lui a vanté Nice, Laura Paris et Julien, Caen où nous étions nés mais j’ai emporté la donne et en tire orgueil. Je crois que j’ai rendu service à tout le monde, non qu’ils ne s’entendent avec elle, du tout même. Mais Philippe sort beaucoup et de son propre aveu, serait peu venu la voir. Ma sœur préfère nettement un système de vacances passées ensemble, plusieurs générations et plusieurs familles confondues. Je pense sans la trahir qu’elle n’aurait pas souhaité une Anne-Marie seule à Paris, se disant en pleine forme mais guettant ses passages quotidiens. Quant à Julien, c’est un original et un indépendant. Il est taquin et même critique avec elle, ce qu’il a toujours été. Ça n’aurait pas collé.

 J’entre dans la salle de répétition et salue tout le monde. Il y a eu entre ce lieu, ces gens et moi, une adéquation immédiate, qu’elle a sentie, bien avant Christelle. Peut-être que ma compagne n’est pas très mélomane, ce dont je ne lui tiens pas rigueur, mais ma mère l’est. La première fois que, fraîchement installée à Toulouse, elle m’a vu en concert, c’était une symphonie de Beethoven. La troisième, je crois, enfin non, je suis sûr. Elle était avec Christelle, l’une en noir, l’autre en gris, toutes deux élégantes. Mon épouse m’a gaiement souri quand nous nous retrouvés mais ma mère a été magnifique.

- Il fallait vraiment que tu sois là, c’était le rêve de ma vie !

Le rêve de sa vie ? Bien sûr qu’elle avait dit pareil à Laura, à Julien et à Philippe mais dans ces moment-là, on est unique. Les comparaisons ou les similitudes ne servent de rien.

Je me souviens que notre fils n’était pas avec nous. On l’avait laissé avec une jeune fille qui veillait sur son profond sommeil.

J’ai senti Christelle agacée. Elle n’aime pas cette façon qu’à ma mère de me porter aux nues mais elle accepte celle-ci dans la mesure où ma mère adore Etienne et sait « ne pas encombrer ». En somme, elle supporte ces situations car Anne-Marie ne vit pas avec nous et que sa personnalité à elle lui permet d’échapper à toute emprise. Ces blouses, ces laboratoires, ces microscopes…

FEMMM 2

Nous avons bu un verre, après le concert. Ma mère commentait et la symphonie et le travail du chef d’orchestre ; Ce n’était pas encore Michel Plasson. La place du Capitole avait sa merveilleuse beauté, avec son ampleur, l’aristocratie de son architecture et cette ambiance particulière qui ne tient qu’à elle. Christelle a écouté ma mère sans mot dire avant d’évoquer le violoncelle pour Etienne.

Il y a eu un blanc puis ma mère s’est remise à parler. Au retour, après l’avoir déposée, j’ai parlé un peu avec Christelle. Oui, elle avait aimé le concert et de toute façon, elle adorait me voir en concert. Cela m’a surpris et touché.

Je ne pense pas, je répète. Le travail est précis. Ce chef d’orchestre humble et savant nous ravit le plus souvent et nous instruit. Il accomplit un travail solitaire en nous mobilisant tous face à un créateur immense. Cette fois, c’est Mahler. Une chose après l’autre. Une précision après une autre. Une mise en garde. Une marque d’humour pour un consentement. Des reprises nombreuses.

 

Le temps ne s’étire pas.

Il dure.

Je ne sais pas qu’elle est malade.

Quand on se dit au revoir, je le sais.

On lui aura enlevé sa tumeur : je le saurai en téléphonant à la clinique. Je me sentirai bien. Du reste, tout le monde vient dans la semaine ou celle qui suit.

Elle sera un peu pâle, certainement, un peu diminuée mais joyeuse. On pourra la gâter.

Elle se reprendra…

Je rentre chez moi.

Christelle a fait un joli dîner avec des pâtes aux lardons, de la salade verte et une tarte renversée, comme nous les adorons, Etienne et moi. Elle fait ça souvent et je n’y vois pas de malice ; du reste, la soirée est touchante car Etienne dit que ses professeurs l’encouragent et le motivent ! Ils le trouvent doués, donc et cela me plaît.

C’est le présent. On mange, on rit, on fait un peu de musique et Etienne joue Mozart. Ce n’est évidemment pas une grande pièce mais il a déjà compris bien des « choses ». Je souris de ce mot car il m’a déjà demandé : « chose », tu emploies beaucoup ce mot. Et c’est souvent avec la musique. Alors, pour Mozart, « chose », ça veut dire quoi ? »

Que répondre ?

Mozart aurait dit : « je cherche les notes qui s’aiment ». je lui dis cette phrase mais il se moque de moi. Il la connaît déjà. Alors, je me mets à lui dire ce que pour moi est Mozart. C’est un langage adulte. C’est compliqué, technique et cela dure. Christelle me lance un regard inquiet. Je poursuis. Cette vie, cette musique, cette difficulté à l’affronter. Il verra. Il verra bien.

Quand je m’arrête, n’ayant plus de mots, Etienne se précipite vers moi.

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Papa ! Tu devrais me parler tout le temps comme ça. Là, tu n’es pas ennuyeux ! Tu n’es pas vide ! J’ai adoré.

-Vraiment ?

-Mais, tu me prends pour un bébé !

Nous rions.

Plus tard, c’est la nuit.

Je vois ma mère sur la table d’opération puis dans son lit à la clinique. Elle est bien portante mais fatiguée. L’anesthésie fait encore effet. Elle flotte entre deux mondes mais je sais qu’elle va revenir dans le monde des vivants. Je me mets à sourire pour la faire sourire elle-aussi au-delà de la distance et de son sommeil artificiel.

Je dis à Christelle que bientôt nous ferons tous la fête pour son retour dans l’appartement de Croix-Daurade.

Ma femme sourit doucement mais non sans réserve. Elle dit « oui ».

Ensuite, elle me parle de ce que j’ai dit sur Mozart. Elle a aimé.

Je suis surpris.

On s’embrasse brusquement et elle pleure avec douceur ; il n’y a plus que le présent.

 

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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