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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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4 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. MOBILE.

ART NUMERIQUE

Après un divorce difficile, Line vivant seule à Nantes, part en Avignon.

Line s’épanche : Ce divorce est un grand déchirement. Il a fallu supporter les disputes intenses et violentes, les accusations et les écarts de conduite d’une enfant qui « subit » et cela, encore et encore. Elle a à s’inquiéter des appels du lycée où Marianne devrait être, de ses allées et venues incompréhensibles et de coups de fil étranges.  Des garçons qui la connaissent bien viennent aux nouvelles car ils ne peuvent la joindre sur son portable.

L’apaisement vient  car le départ de Marianne est organisé. La ville du Festival, les courbes du Palais des Papes et l’odeur de la lavande. Clichés bienfaisants. Elle sera bien et se remettra aux études. Line et Claire y croient. Les deux sœurs.

La vérité – que Line tient secrète-  est autre. Au-delà des premiers moments, qui sont nostalgiques : produits de maquillage que sa fille a laissés sur un canapé et cheveux blonds, comme de longs fils dorés, accrochés à un coussin ; vêtements en vrac dans sa chambre et ses CD, DVD, rangés ou empilés un peu partout, le tout  bien rassurant, il y a bien autre chose.

Des préservatifs dans un tiroir, un carnet d’adresses et des coups de fils insistants sur son fixe : Des « garçons » qui insistent pour savoir où elle est maintenant et se targuent, si on les en presse,  de donner des détails intimes sur une jeune fille d’eux si bien connus. Le tout recoupant des absences mystérieuses de la jeune fille, des expressions tristes et heurtées de son beau visage, des engouements soudains et fou-rires incompréhensibles.

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4 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. MOBILE.

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Line cherche des amants et des expériences nouvelles. Sur un site, elle trouve "Maître Hughes"...

Un jour, elle achète des magazines et sur l’un d’eux, voit des couples ponctuels, séparés par l’âge mais rapprochés par l’addiction qu’ils ont l’un de l’autre.

Le désir lui revient, désir évanoui lors de cette longue période de souffrance et de séparation.

Elle voit mal comment attirer un homme plus jeune qu’elle, car, lors des longs mois de rupture, Hans s’est employé à la convaincre de son faible pouvoir de séduction.

Elle tente, par petites annonces, de contacter des amants potentiels trentenaires mais ces errances sur internet portent peu de fruit. Les rencontres qu’elle faits sont satisfaisantes sur le plan sexuel mais un peu « vides ». Personne n’est méchant avec elle mais personne ne lui accorde beaucoup d’attention. Les jeunes hommes sont prompts à jouir encore et encore. Ils lui sourient et lui tapotent la joue. Quand elle les quitte, tout est bien…

Un jour, elle cherche sur internet de quoi l’étonner davantage. Un site s’offre à elle : elle s’inscrit. Durant quelques semaines, elle regarde ce qui se passe, commence à prendre part à des forums, entre sur quelques salons et met au point un profil susceptible d’attirer l’attention. Si ces jeunes amants distraits lui donnaient encore l’alibi de la légèreté et du marivaudage, le site qu’elle choisit est sans détour dans ses buts. On y chasse. Les femmes et les hommes, chacun pouvant, suivant la posture choisie, être chasseur ou chassé. Line se sent peu d’inclination pour s’affirmer dominante : de fait, elle va être chassée donc dominée.

De cela, elle a peu conscience d’abord et, amusée par la nouveauté et son image agréable sur l’écran d’un salon spécialisé, elle se sent en confiance. Beaucoup de courrier lui parvient, dans sa messagerie particulière. La plupart du temps, ses correspondants sont loin et elle se contente de les remercier de leurs messages.

Mais un jour, Maître Hughes est proche : vingt kilomètres de chez elle, tout au plus. De ce qualificatif de Maître, Line commence par rire avant d’être intriguée puis troublée. Dans les échanges qu’ils ont, elle sent une autorité certaine qu’adoucissent cependant les formules de politesse de règle.

Elle est seule depuis deux mois, ces rendez-vous dans des hôtels ou des studios prêtés l’ayant lassée. Une vacuité l’habite, qu’elle n’attribue pas seulement au manque sexuel. Il faut autre chose, une rencontre  qu’elle n’a jamais faite.

La correspondance s’intensifie.

3 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. FASTUEUSE.

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Sur la photo, ce n’est pas elle, elle le sait bien. C’est une projection, la réalisation d’un fantasme. Elle est un mannequin choisie par un grand photographe. Le lieu : la chambre d’un grand hôtel, décor fastueux même si rien n’est montré. La ville : Nice ou Cannes parce que rien n’y est anodin pour un historien et à plus forte raison un amateur d’art doublé d’un esthète. L’ambiance : un peu froide au début car le photographe est mécontent qu’un modèle adulée de lui, se soit désistée et qu’il doive se contenter d’elle, cette Sylvia Hemmes dont il ne souhaite rien savoir. Du reste, que veut- savoir d’une femme que l’on n’a pas choisie ? Une femme qui doit poser, à supposer qu’elle ait compris ce qu’elle doit faire, son statut de mannequin ne la rendant pas pour autant perméable à ses désirs. Geneviève Dormes sait tout cela d’instinct et tout en elle brille et se tend : le buste se dresse, les seins jaillissent, le sourire oublie les demi-teintes. La voilette qui fait diversion et évite la focalisation sur les seins, concentre l’attention sur la beauté du visage et l’émerveillement du regard mais manque son but ; car le fait est, les seins emportent l’adhésion tant par leur forme que par leur consistance.

3 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. FASTUEUSE.

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Ils sont là, nets et dressés, leurs pointes s’érigeant avec plénitude. Ils affichent une volonté de plaisir tandis que, sous la dentelle, s’atténue l’intensité de la beauté d’une femme et qu’une croix noire à l’obstinée finesse, sépare l’encolure et le visage d’une poitrine provocante et isole un sein d’un autre.

 L’affirmation, le reniement, l’affirmation.

Voilette et croix n’emprisonnent pas Geneviève dont la liberté reste entière. Le regard appelle et les seins se renflent.

Avec elle, il n’en va de même car personne n’est l’autre. La chambre du palace est tendue de bleu alors que l’autre l’était de jaune. La lumière est plus vive. Le photographe, méfiant, se plaint vite du corset noir lacé dans le dos, des bas résilles et de la coiffure trop « chargée » du modèle. Décidément, Sylvia Hemmes ne sait pas grand-chose. Mieux vaut soupirer et faire son travail.

 

3 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. FASTUEUSE.

DITA

Image 1 : seins nus soutenus par le corset. Cheveux lisses, coiffés en arrière. Demi-sourire. Le buste apparaît, une main soutenant le visage. Croisement de noir et de blanc. Chair palpable et mouvante.

Image 2 : Debout en guêpière. Bas noirs. Fard à lèvres d’un rouge violent. Expression du visage : attentive, rêveuse et veule aussi comme si tout se résolvait à un échange et un paiement.

Image 3 : à plat ventre, sur le lit fastueux. Le visage est soutenu par les mains. Le sourire est là, insistant et « canaille », un mot que le photographe aime bien. Sans sourciller, le modèle assume de ne porter qu’un bustier. Rien ne peut la mettre mal à l’aise. Elle est sans décence. Invisible sur la photo, sa croupe tendue affiche une blancheur captivante mais le photographe, aux ordres d’un magazine de mode à grand tirage, ne peut rien faire que de se cantonner à son rôle d’illustrateur. Sur la pâleur de la peau, le raffinement des postures et des toilettes doit se suffire à lui-même. Des seins nus et une voilette pour éloge de la féminité. De belles pièces de lingerie, ensuite.

Images 5 et 6 : une femme en soutien-gorge pigeonnant dont on ne voit que le décolleté et une autre, de profil, montrant en contre-jour de hauts seins et des bas luxueux que maintiennent un porte jarretelle.

Toujours le bel hôtel. Toujours Nice ou Cannes. Toujours la tension de Sylvia Hemmes, faisant son possible pour égaler cette Geneviève Dormes si respectée et attendue par ce photographe au prénom précieux et suranné : Jean-Loup. Et toujours l’échec, car malgré la patience et l’hypocrisie de l’orchestrateur, tout conforte le « modèle » dans l’idée qu’il n’est pas à la hauteur de l’égérie.

Et pourtant, et pourtant, une fois cette pesante séance de photos terminée, le magazine paraît et la femme est belle : sereine et espiègle. Sensuelle et magique. Fastueuse.

Le numéro se vend très bien. La jeune femme est non seulement félicitée mais sollicitée. Des contrats. De l’argent. Encore des contrats et du pouvoir puisque l’argent le donne.

 

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3 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. FASTUEUSE.

SOFIA EN CORSET

Sylvia Hemmes, un mannequin connu et adulé dans les années quatre-vingts où la balance avec Geneviève Dormes a fini par pencher en sa faveur. Sylvia, belle, difficile à interroger ; une femme honnête, scrupuleuse dans son travail, critique mais droite. Parlant de ce photographe prénommé Jean-Loup et dont, à l’époque, la gloire était forte, elle a pu dire que quel que soit le caractère des séances de poses avec lui, elle a apprécié l’homme du regard qu’il est et l’orchestrateur du noir et blanc.

Quel que soit le caractère des séances…

Geneviève Dormes. Carrière brusquement interrompue non par un drame mais par un riche mariage.

Sylvia Hemmes : carrière aussi longue que peut l’être celle d’une femme posant pour des vêtements de luxe et de la lingerie dont la beauté égale, en éblouissement, le prix.

Des numéros de Vogue, de Paris Match, de Jour de France les évoquant. A égalité d’abord puis en déséquilibre. Sylvia, avec son deux pièces à Montmartre, son goût pour le tango et les paravents orientaux précieux devançant l’épouse d’un éleveur de pur-sang. Sylvia faisant l’unanimité en se séparant d’un fiancé vénézuélien trop présomptueux, pour épouser un restaurateur breton ayant pignon sur rue, à Paris.

Et la suite de leurs vies, si tant est qu’elles soient réelles.

Dans une petite maison en Dordogne, on peut inventer une Sylvia Hemmes « moins bien » puis « meilleure » qu’une Geneviève Dormes. On peut penser à Jacques Fath et évoquer d’autres fastueux couturiers. Saint-Laurent, par exemple. Sans parler d’un Jean –Loup célèbre et recherché, un grand homme mince, un peu voûté et assez beau qui ne parle qu’à mi-voix.

Mais on ne peut savoir que cela n’est pas vrai.

Si on le sait, c’est bien car on jongle avec le réel et l’imaginaire.



3 mars 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. FASTUEUSE.

 

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Lise fait ainsi depuis dix ans, étonnant un mari à qui l’art du travestissement échappe et qui donc, s’émerveille de cette épouse théâtrale. Tantôt, diurne, elle va et vient en robe de laine ou jupe et corsages sages ; tantôt nocturne, elle l’attend. En guêpière et voilette, elle sourit et le bleu de ses yeux scintille. En porte-jarretelles et bas noir, elle couvre de ses mains ses beaux seins et attend en silence, frémissante. Accoudée à un guéridon, elle se tient droite, un corset noir lui remontant les seins comme pour les présenter, les faire jaillir.

Il la regarde.

Il la désire.

Ils se rejoignent. Dans la nuit de l’amour, ses gémissements à elles ont une tonalité plus aiguë ; mais les siens, plus graves les complètent pour signer une belle mélodie toujours renouvelée.

Au matin, il y a d’autres postures, d’autres attentes dans des vêtements frais – combinaison bordée de dentelle ; culotte blanche haute et soutien-gorge incrusté de broderie anglaise – et d’autres étreintes.

Toujours, toujours.

Ils ont quarante ans.

De Sylvia Hemmes et Geneviève Dormes, elle sait tout.

Lui, rien.

De Jean-Loup, il commence à s’imprégner car il se prend d’intérêt pour la photographie.

Une femme aux seins et au jeune visage à peine dissimulé par une voilette. Une sorte de collier lui descendant de cou et lui barrant l’encolure, pour aller ensuite séparer deux seins mobiles et doux.

C’est ce qu’il veut photographier.

Il le dit et le fait, au milieu des étreintes, encore et encore.

Un jour, elle se voit et elle le sait. Elle est mieux que Geneviève Dormes. Aussi parfaite que Sylvia Hemmes.

Il ne cesse de lui faire l’amour, lui, ce mari qui l’aime.

Elle est sur la photo. Ses beaux seins raidis pointent.

Elle est « canaille ».

Elle est heureuse.

Et, fastueuse, bien sûr.

 

23 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ERRANTE.

SYNDROME

Sofia. C’est un prénom qu’elle n’aime pas trop car il n’est pas assez français. Elle habite Marseille depuis longtemps et regrette Aubagne où, petite fille, elle a vécu. Sa mère était italienne, d’où ce prénom méditerranéen. Prénom glorieux évoquant une fastueuse actrice. Prénom trop lourd. Victor ne s’habitue ni à la perte de sa femme, trop vite morte, ni à l’irrésistible beauté de sa fille adolescente. Heureusement, il n’a qu’elle, sinon, comment ferait-il ?

Quand elle est toute jeune, Sofia tourne autour de Monica, la jeune mère solaire dont maintenant qu’elle a cessé d’être bébé, elle garde la nostalgie du lait et du sein. Au fond d’elle-même, elle sait l’amour de la mère dont tout en elle parle : le beau visage aux cheveux difficilement ramassés en arrière, les yeux bruns sérieux et doux, les belles lèvres naturellement rosées et l’encolure. Les seins, les seins doux de la mère : opulents, renflés, majestueux dans leurs formes comme dans leur appréhension...

 

23 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ERRANTE.

o CONTRARIO

Quand elle est petite, Sofia est espiègle. Elle s’échappe souvent, court dans l’appartement et, quand la porte est ouverte, s’enhardit sur le palier. En équilibre instable, elle se demande si elle osera. En général, elle n’a pas le temps car on crie après elle et ce mélange d’ordres et de supplications la touche. Alors, elle se laisse rattraper, se plaint puis devient douce pour mieux retrouver l’étreinte et l’abandon maternels. Il est bon, quand elle a été suffisamment grondée, de retrouver celle que rien ne définit vite car elle est tout. De la légère odeur citronnée qui s’échappe du corps de la mère, de sa voix au phrasé italien ou de l’intensité de son regard, quel est le meilleur ? Dans la quiétude où elle se trouve, Sofia n’arrive pas à répondre. Et quand l’inquiétude vient car Monica n’est plus avec eux, elle reste encore sans voix, mais là, c’est douloureux. Le temps et la mort effacent tout.

La confusion s’installe car la disparition de la mère, si vite morte après un accident de voiture, fait reculer  l’amour au point qu’elle croit qu’il n’existe plus. Cela commence quand elle a dix ans, le jour où elle sait qu’elle est orpheline. Car, Victor, même s’il reste conscient de son rôle, s’écarte de son devoir de père. Il a des sœurs qui habitent Aubagne et l’une après l’autre viennent jouer à la maman. Élève assidue, Sofia fait son possible et tout le monde s’accorde à la trouver gentille et méritante.

 

23 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ERRANTE.

INDIFFRENCE SOFIA

Pourtant, ils déménagent et d’emblée, la petite fille déteste Marseille nord. Tout y est compliqué au point que l’envie de grandir vous passe. On voudrait d’ailleurs que le temps s’arrête mais non, il suit son cours. Alors, un jour, forcément, on apprend de la bouche de son géniteur, quadragénaire étonnamment seul ou bien menteur, qu’on a quinze ans et la beauté du diable !

Quinze ans, ça, elle le sait bien ; mais cette beauté-là ? Qu’est- ce qu’elle peut en savoir ?

Le Diable ?

Elle ne tient pas vraiment à savoir qui il est même si elle ne croit pas en Dieu. Non, le diable ne l’arrange pas. Monica croyait en Dieu, elle, et priait la Sainte Vierge. Elle aurait lui expliquer tant de choses ! Seulement, elle est morte.

Ici, tout est mal.

Tout. Le rejet que Victor semble avoir d’elle en dépit des services qu’elle lui rend : carrelage à nettoyer, lits à faire, fenêtres à ouvrir et courses à ne pas oublier… Appartement modeste dans un immeuble bondé. Lieu de vie simple qu’elle rend rutilant.

Tout. Le petit corps enfantin qui se transforme : le sang, les petits seins, la taille, l’harmonie d’une beauté adolescente.

 

23 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ERRANTE.

 

DEPRESSION

 

Sofia grandit. Regards masculins

Tout. Les regards masculins si insistants sur elle, qui a douze, quatorze puis quinze assume tout : la solitude du père et sa frustration, son insondable tristesse qui le rend imperméable à tout son environnement et donc, cet environnement même. Et son épanouissement à elle, si impérieux.

Dans les squares, les cages d’escalier, les galeries marchandes des grandes surfaces, Sofia assume tout : l’interrogation, l’affirmation du désir, la provocation et l’agression.

Une première fois, à treize ans, elle est interpellée dans le parking souterrain de leur immeuble où elle a dû redescendre, à la demande de Victor, chercher dans le coffre de la vieille Fiat, un paquet oublié. Un homme vient vers elle et sans prendre le temps de la laisser se méfier, la plaque contre la voiture et lui caresse les seins à travers son corsage. Sofia crie dans le vide plusieurs fois de suite sans que ces plaintes ne soient entendues. L’homme ricane. La jeune fille devient insultante en français et en italien. L’italien fait reculer l’homme qui, rougissant, promet qu’il fera bien pire quand ils seront de nouveau face à face. Face à face ? Sofia juge impossible une nouvelle rencontre puisqu’à son idée, Monica a chassé cet homme mauvais. Qui d’autre qu’elle aurait pu le faire ? Ces paroles insultantes en italien, c’est bien elle qui les lui a apprises, il y a longtemps déjà, à une époque ou tout danger était imprévisible et où la seule crainte à éprouver était d’être écartée du giron…Attaqué pour sa vulgarité dans ce qui est probablement sa langue maternelle, l’agresseur s’est enfui.

23 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ERRANTE.

 

SOFIA POSSIBLE

 

Sofia, après quelques errances, se retrouve elle-même et s'apaise.

Volontairement emprisonnée, Sofia s’astreint à une vie d’où toute sensation corporelle est éludée. Elle ne peut ni avoir mal aux seins ni au ventre et son bas ventre n’existe pas. Un mal de tête est accepté ainsi qu’une grosse fatigue, liée à un gros travail de préparation pour des examens. Rien d’autre.

Vêtue de gris, de noir et de bleu marine, Sofia travaille son bac d’arrache-pied la semaine et vend le samedi matin, des nappes provençales.

Plus rien n’existe.

Victor vient et déjeune avec ses sœurs et elle.

Monica est distante.

Un jour, pourtant, Sofia sent un lien se défaire. Elle est maintenant en classe préparatoire et s’apprête à passer un gros concours pour une école de commerce. Toute sa vie est faite de labeur, son corps étant relégué depuis longtemps au rôle de simple exécutant. Un jeune homme étudie avec elle et il lui plaît. Au fil du temps, le corps se rend à lui-même ; les seins existent, pèsent et durcissent, frémissent et se dressent. Le sexe redevient sensible et offert.

Sofia estime avoir tout mal fait, par blessure et par sentiment d’abandon. Bien sûr, dans sa tête, les choses ne sont pas si claires et nettes…

Le jeune homme est là, blond, mince, presque arrogant.

Elle se sent belle, soudain.

Sa poitrine retrouve cette beauté du diable qu’un temps il avait été malséant d’avoir ; la jeune fille en est contente et s’enorgueillit de leur prestance. 

Le concours arrive : tous deux réussissent.

Jusqu’ici, ils ne sont rien de plus que des paroles d’approche et d’encouragements.

Maintenant, ils sont vraiment face à face.

Quand l’amour est dit et va se faire, le corsage de Sofia tombe et deux beaux seins apparaissent, purs et dressés.

Le fantôme de Monica est présent jusqu’en ses délicates effluves. Le muguet règne.

Le lilas aussi.

La bouche de l’amant fait s’ériger, l’un après l’autre, les tétons rosés qui prolongent les seins de la jeune fille.

Le bonheur est tangible.

Sofia le sait.

 

15 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. SEREINE.

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Pauline est enceinte. En elle, tout se transforme.

Pauline est très surprise. Rien de ce qui arrive ne lui est familier et rien surtout ne correspond aux idées reçues qu’elle a, des mois durant, emmagasinées ; au fond, tout est plus simple.

Elle n’avait, au fond, pas très envie d’être enceinte et découvrir qu’elle l’était l’a, sur le moment, déstabilisée. C’est vrai qu’après avoir tenté des années durant d’avoir un bébé avec un compagnon qui a fini par vous reprocher votre stérilité, sans se poser la question de la sienne, a été un long calvaire. Alors, Pauline, en rencontrant François a estimé que tout irait bien comme ça. Elle a atteint la quarantaine, lui est un plus jeune. Elle s’estime d’avance perdante et ne pense pas que faire l’amour à cet homme dont elle est fervente peut changer quoi que ce soit à son état. Elle s’est tant illusionnée, comptant ses jours de retard de règle et observant ses seins qui, soudainement renflés et tendus, devaient obligatoirement être signes du merveilleux événement. Mais toujours, les menstruations sont revenues et toujours sa poitrine a retrouvé son galbe naturel.

Sauf, là.

Et là, elle a su.

Un mois durant, elle n’a pas saigné et aux jours dits, rien n’est venu. Aucun signe habituel : les douleurs récurrentes qui vont s’amplifier, les premiers écoulements et la fatigue qui les accompagne, l’irrégularité des flux et l’irritabilité qui finit toujours par l’emporter. Son ventre est resté plat et, au lieu du sang dont les teintes, en ces moments, l’ont toujours laissée entre l’étonnement, l’aigreur, le contentement et la lassitude, il n’y a que ces intimes suintements qui marquent la vie d’une femme.

Quant à ses seins, ils ont gardé leurs beaux volumes sans que rien ne vienne modifier leur élasticité et leur densité.



15 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. SEREINE.

 

JE LIS

Le mois qui a suivi, cependant, les mêmes phénomènes se sont répétés et Pauline, d’abord tenté par l’aveuglement, a accepté la vérité. Si ce n’est dans la lointaine période de ses quinze ou seize ans, jamais elle n’est restée aussi longtemps sans que ne la visitent ces « règles » tantôt douloureuses tantôt discrètes qui ont façonné sa vie de femme. Mais elle a quitté cet âge encore incertain et un tel retard dans la régularité de ces cycles ne peut que la confondre. On n’est pas en été, dans un pays chaud, où son corps ne réagit plus comme à l’accoutumée. On n’est pas dans une maison pleine de disputes où le départ impromptu d’un père entraine en elle comme un recul et une dissolution de la féminité, le sang n’étant plus qu’une évocation. On n’est pas non plus face à un compagnon ironique qui estime qu’au bout du compte une femme comme elle porte le plaisir mais pas la vie, ce qui est, quoi qu’elle dise, préjudiciable. En fait, on n’est nulle part et cette terre inconnue est belle car nue et aride d’apparence, elle regorge de vie. On y erre un peu, en s’interrogeant, puis, on se surprend à être heureuse puisque le bonheur vient souvent de la surprise et du dénuement.

 Ainsi, cela est vrai : elle est « en attente » et ce qu’elle attend est inestimable encore que mystérieux. Elle pense à l’italien : « essere in attesa » et à l’espagnol : « dar la luz ». Comment ces deux langues ont- elles pu dire l’étonnement et la belle nouveauté d’un tel événement tandis que le français dit « être enceinte » et « accoucher ». Elle sait bien sûr que l’italien dit « la gravidanza » pour parler de la grossesse et c’est vrai qu’au fil du temps, la pesanteur vient.

Mais elle l’accepte. De toute façon, François, son nouveau compagnon est loin, très loin du sceptique Thierry de ses jeunes années. Pour lui, les choses vont d’elles-mêmes et les entraves n’ont rien qui ne puisse être défait. Un corps réticent peut devenir accueillant et si, toutefois, pour d’obscures raisons, il reste hostile, on peut toujours le guérir par des moyens plus ou moins nouveaux : l’adoption ou la procréation assistée.

 

15 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. SEREINE.

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Après de longues hésitations, Pauline accepte d'attendre un enfant. Sensations et pensées multiples

Longtemps interdite devant les arguments de son amant, Pauline comprend que si en elle le mental est resté sur ses gardes, le corps, lui, dans sa matérialité, a accepté l’intrusion de la vie. Les premières semaines de sa grossesse, elle sourit beaucoup, rit même aux éclats et ceci, avant même d’avoir vu un gynécologue et quand elle rencontre l’un d’entre eux, elle fait preuve d’une totale assurance alors que, souvent, face à une première échographie, futurs pères et mères sont fragiles. Non, elle sait. Pas besoin de river son regard sur un écran et de guetter, au centre d’une nébuleuse grisée, les tressautements de ce petit point mystérieux qui est déjà un enfant. Il est là, il va rester, il sera magnifique et cela suffit. Quand le médecin demande à l’un et à l’autre s’ils veulent savoir le sexe du bébé, ils refusent. Lui, car il a toujours cru qu’un corps de femme peut féconder et que le don est déjà extraordinaire ; elle, car elle ne veut rien influencer.

Les mois qui passent. Le ventre qui s’amplifie. Les seins qui deviennent pesants et lourds, comme tendus sans jamais trouver d’apaisement.

Le visage de François, entre nonchalance et intérêt, son regard tout de même grave posé sur elle et ses paroles apaisantes, comme un baume aux herbes sauvages, une potion de lys et de roses aux vertus salvatrices. Du moins, si elle prend le parti du rêve et de la liberté : ce qu’elle fait !

Elle, toujours contente malgré les bouleversements, se souvenant de ce qu’en italien ou espagnol, on sait, de son « état ».

Bientôt, les sensations concrètes d’une vie dans son ventre et bientôt le sentiment que ses seins ont un rôle prépondérant car nourricier. Ah non, plus une histoire de sexe du tout ! Une sécurité à établir puisqu’au dehors de cette cachette ou « il est », le bébé à venir et quel que soit son sexe, devra trouver asile, le premier devoir étant de le nourrir. Douce, douce perspective. Au sortir de cette apesanteur dont l’image plus que le souvenir laisse une empreinte dans chaque être, il y a, une fois le cordon coupé, les seins, comme havre naturel. De cela, Pauline est sûre…

15 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. SEREINE.

FEMME ET BEBE

Pauline, après la naissance de son premier enfant, est heureuse.

L’accouchement venu, elle mesure son erreur d’emblée car son nouveau-né, met du temps à trouver le chemin de ses seins, ce qui la surprend car ils sont devenus volumineux et beaux. Elle pleure quand ce tout petit enfant semble se perdre entre ces deux hémisphères et se montre rassurée quand le sein droit est choisi comme refuge. Tandis que tête un « Julien » nouvellement désigné, elle mesure son rôle et sa fragilité, s’étonne que cela soit à la fois douloureux et bon, que l’enfant soit vaillant et s’endorme avec bonheur quand il est repu.

Les seins, une fois le ventre vidé de ses éléments de vie, deviennent le centre de son existence. Au repos, ils sont vite gonflés et lourds et demandent une libération. D’eux-mêmes, ils suintent et quelquefois, elle les presse pour en faire sortir le lait de la vie, substance trouble et dense au goût changeant qui se livre vite et fait sentir son caractère précieux. Fascinée par l’onctuosité du lait qui suint, d’elle, Pauline le réserve à celui qu’elle nourrit. Et cela donne d’étonnants moments :

-L’enfant se nourrit avidement puis dort.

-L’enfant joue plutôt qu’il ne mange.

-L’enfant se réveille brutalement et demande le sein.

-L’enfant joue avec les seins de sa mère, les touchant maladroitement de ses petites mains fermées ou de ses petits doigts.

Pauline est radieuse malgré les réveils nocturnes, les maladresses et la fatigue qui sourd, quelquefois.

Dans un miroir, elle n’ose longtemps se regarder car sa silhouette déjà ronde s’est encore modifiée : le ventre n’a pas encore repris sa tenue et la poitrine est hypertrophiée. Rien de beau.

Un jour pourtant, elle ose. Juste le ventre. Juste les seins.

Rien n’est laid.

Au contraire, tout resplendit. Alors, elle est contente. De ses seins surtout car dans leur opulence, ils sont un bienfait. Lourds, nervurés de veinules bleutées, les aréoles d’un brun soutenu, ils portent la vie avec excès : mais l’excès provoque et tient en haleine. Ils permettent à un tout petit enfant d’être là, à un compagnon de sourire et à elle d’éclater d’un grand rire intérieur. Celui qui conduit à la vraie joie.

 

8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE. Fille d'officier.

NAVALE

Fille d’officier et dernière née d’une famille de cinq enfants, Anna  arrive tardivement dans la vie de ses parents. Quatre garçons sont nés avant elle dont un, qui veut faire navale, comme son père.

De son père, Rémi, Anna perçoit très vite le caractère pudique et renfermé. Ravi d’avoir sur le tard un bébé qui n’est pas un garçon, il ne montre que peu sa joie. Simple et directe, Sophie, la mère, la manifeste beaucoup au début, puis, accoutumée à la gouverne d’un époux qu’elle admire et auquel la vie une relation amoureuse basée sur la vénération, elle plie et se montre circonspecte.

L’enfance passe. Thibault et Antoine, les deux premiers nés, brillent dans les matières scientifiques et se consacrent essentiellement à leurs études présentes et à venir. Martin et Nicolas, les deux cadets ont des dispositions intellectuelles moins évidentes mais ils tiennent de leur père le goût de l’effort et l’obligation de « tenir un rang », à savoir de s’insérer socialement grâce à une profession qui, si elle ne fait pas d’eux des leaders, leur permet d’être respectables.

Elle, Anna, se montre vite différente mais son extrême jeunesse aidant, on le lui pardonne car elle a encore toute les rondeurs de l’enfance quand le dernier de ses frères a onze ans. Elle s’applique à l’école car il le faut bien mais dès l’abord, elle veut danser, chanter, partir loin à cheval et recueillir des animaux qu’elle soignera et à qui elle promettra de s’occuper toujours. Quand les journées sont trop longues, elle n’écoute plus et les maîtresses d’école, l’une après l’autre et quel que soit l’endroit –puisque, par vocation, le chef de famille est appelé à muter- égrènent leurs griefs : gentillesse permanente mais nonchalance et démotivation.

Bientôt, il faut préciser son avenir. Thibault veut faire Navale, comme son père et passer son temps libre, comme lui, à lire Montaigne et Chateaubriand. Antoine présente un bac scientifique et vise une École des Mines. Martin excelle en anglais et souhaite l’enseignant tout en affirmant vouloir passer, en plus de son concours d’enseignement, une thèse. Nicolas, enfin, se passionne pour l’informatique, secteur en plein développement où, lui semble- t’il, il peut trouver un bon ancrage et une possibilité de promotion professionnelle.

Anna, elle, ne sait pas. 

 

8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE. Une enfant différente.

PETITE FILLE

Issue d'une famille de militaire très guindée, Anna semble différente de ses frères...

Le temps passe. Thibault veut faire Navale, comme son père et passer son temps libre, comme lui, à lire Montaigne et Chateaubriand. Antoine présente un bac scientifique et vise une École des Mines. Martin excelle en anglais et souhaite l’enseignant tout en affirmant vouloir passer, en plus de son concours d’enseignement, une thèse. Nicolas, enfin, se passionne pour l’informatique, secteur en plein développement où, lui semble- t’il, il peut trouver un bon ancrage et une possibilité de promotion professionnelle.

Loin derrière eux, Anna, dans une chambre encombrée de peluches et de poupées dont elle refuse de se séparer, caresse les deux chats qu’elle a adoptés et surveille sa tortue. Elle chante des rengaines à la mode, connaît le nom de toutes les émissions de variété où passent ses chanteurs préférés et se fait inviter par les mères de ses amies pour pouvoir les regarder car, à son domicile, Rémi, s’il est là, s’insurge immédiatement et ferme le téléviseur avec autorité.

Dix ans, elle chante encore beaucoup.

Douze ans, elle écrit des poèmes et commence à se maquiller.

Quatorze ans, elle réussit de justesse son premier examen. Rémi se fâche. Anna aussi. C’est la première fois. Et pas la dernière.

Anna va au lycée où elle cesse de travailler.

 

8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE. Anna, la lente...

 

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Atypique dans une famille très stricte où tout le monde fait des études, Anna revendique la lenteur...

Anna n’a pas son bac.

Elle est sommée de redoubler dans le même lycée où d’accepter un internat guindé si elle ne donne pas de signes de motivation. Consciente de sa différence sans savoir exactement comment l’affirmer, la jeune fille refuse l’une et l’autre des propositions paternelles et rejette l’arbitrage maternel, qu’elle a, jusque là, toujours accepté. De fait, on lui signifie qu’elle doit se débrouiller, escomptant qu’un temps de réflexion joint à la découverte du dur milieu professionnel des non diplômés sauront la faire revenir à de judicieuses perspectives d’études.

Elle a dix huit ans. Elle est longiligne, comme elle l’a toujours été. Elle secoue la tête pour ébouriffer ses cheveux bruns, souvent coiffés au carré, mais qu’elle souhaite laisser pousser pour changer d’apparence et plus féminine. Souvent, elle se maquille – les yeux surtout qu’elle charbonne beaucoup- et peint ses ongles en rouge ou violet. Elle porte des jeans mais les agrémente désormais de longues tuniques de dentelle, qu’elle ceinture et orne de ribambelles de colliers. Elle tente de délaisser les baskets et les tennis pour de jolies sandales mais les emplois qu’elle trouve la dissuadent vite de troquer l’utile pour l’agréable.

Pendant presque deux ans, elle vend des sandwiches, puis des pizzas, puis des gâteaux ; ensuite, elle fait des chambres et trouve pour finir un travail de serveuse dans un café.

Rémi exige et elle ne sait que lui répondre car elle se sent aussi mal à l’aise que l’étaient les chats recueillis de son enfance et comme eux conscients qu’il faut payer un prix pour être libres, le quotidien d’un être bien nourri, bien traité et soigné s’accordant parfois mal avec celle-ci. Alors, elle décline et dit que tout va bien.



8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE.

 

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Anna, tournant le dos à son éducation guindée, devient femme de chambre dans un hôtel à Cannes. Déception familiale mais secret bonheur de la jeune fille.

Sophie, les larmes aux yeux, lui rend souvent visite et ne se remet du spectacle de cette fille non prodigue qui ne voit pas de problème à servir des cafés et à lessiver une salle tard le soir quand tous ses frères font des études longues. Anna a réponse à tout : elle partage une chambre avec une copine et n’a donc pas grande dépense. Elle mange en suffisance sans faire beaucoup de frais. Une personne débrouillarde trouve à s’habiller sans se ruiner. Quant à ses excès supposés, ils sont modeste. Elle ne boit que rarement, elle ne trouve pas que  beaucoup fumer est  passionnant. Sa vie sexuelle ?  Oui, elle en a une mais elle est majeure et sait prendre rendez vous avec un médecin pour se faire prescrire le nécessaire. Elle n’a plus de chat mais un poisson rouge appelé Noé et pour ce qui est de chanter, elle a gardé ses bonnes habitudes. Ah, et il reste le problème des déplacements : là, bien sûr, c’est un peu plus compliqué mais elle est débrouillarde. Quand elle aura assez d’argent de côté, elle se paiera le permis et après, elle verra.

Devant cet aplomb, Sophie se rassure et semble-t’ il s’insurge secrètement contre le monolithisme d’un époux qu’elle n’a jamais contredit. Bientôt, de l’argent vient pour un permis puis pour une voiture d’occasion, dons que la jeune fille accepte avec un demi-sourire, tout en s’efforçant, malgré tout, de manifester son contentement.

A cette période Rémi et Sophie pensent encore que les vagabondages de leur étrange fille vont s’interrompre mais ils se leurrent.  Dans le temps même où elle apprend que son frère aîné intègre Navale à Brest et que le suivant brille en classe préparatoire option mathématiques, Anna avoue avoir réussi son examen de conduite du premier coup et s’être achetée une voiture d' occasion robuste et amusante. Cela lui suffit. Au volant de sa Fiat défraîchie, elle est aux anges, car elle est toujours ponctuelle au travail et peut, le soir, sortir davantage.

Et avec cela, elle n’arrête toujours pas de chanter.

Sa mère, elle le ressent, s’inquiète pour elle et son père, lui, s’insurge toujours comme cette  enfant inique qui se dérobe à toute normalisation. Anna, bien que bienveillante, suit un chemin dont elle ne connaît pas l’issue mais qu’elle se doit de suivre sans qu’elle sache pourquoi. Des propositions sous-jacentes de retour, elle ne tient pas compte et étant redevenue femme de chambre dans un bel hôtel de la Côte d’Azur, elle se surprend encore une fois, à soupeser les draps dont elle aime l’odeur de frais, rendre impeccable de merveilleuses salles de bain et aérer des chambres vastes et élégantes où dorment des gens argentés dont elle ne sera jamais rien.

Le chariot qu’elle pousse, plein de serviettes, de draps, de rouleaux de papier hygiénique et de miniatures de shampoing et de gel pour le corps est l’antithèse de son enfance où rien ne relevait du hasard. Ici, tout est possible puisque rares sont les personnes qui occupent longtemps les chambres. Ainsi, tout est souvent nouveau et elle adore cela.

 

8 février 2020

DOUCEUR DES FEMMES ET AUTRES CHIMÈRES. ACCUEILLANTE. Anna change...

 

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Anna, fille d'officier, a grandi dans un milieu guindé. Elle s'émancipe, devient actrice...

Un jour, seule dans la chambre de Naomi, Anna enlève le haut de ses vêtements et s’observe dans les hauts miroirs prismatiques de la salle de bain. De face et de profil, elle offre toujours cette longue et mince silhouette que son père Rémi, quand elle était enfant, l’encourageait à avoir. Le buste s’érige sans que rien ne l’entache et les petits seins durs affichent des pointes saillantes dont la couleur rouge sombre la touche. D’emblée, la silhouette est « belle » car presque maigre et en cela, elle rejoint le clan familial pour lequel toute trace de kilo superflu est jugé malsaine. Pourtant, Anna ne s’aime pas ainsi et, elle le constate, c’est bien la première fois que cela arrive. Elle n’aime pas, sous la peau, les côtes dont le dessin est saillant et constate qu’elle a des hanches de garçon, ce à quoi elle n’avait jamais prêté attention. En outre, sa peau est trop pâle et d’un texture presque rugueuse qui jure avec un lieu aussi raffiné. Elle le voit, rien n’est en place ; c’est comme un refus de féminité qu’elle n’aurait jamais saisi puisqu’elle ne savait pas qu’elle devait le prendre en compte. Et là, tout est net.

Elle se pelotonne dans un coin près de la baignoire et pleure. Naomi ne paraît pas.

Le lendemain, elle est là et le jeu commence : celui de la féminité niée qui cherche à être. Comme tous les jeux, il suppose deux protagonistes dont l’un sait plus que l’autre ; il y a des règles fixes et des possibles et bien sûr, tous les coups ne sont pas permis…aussi, la jeune fille passe t’-elle d’un statut de jeune employée d’un grand hôtel cannois à celui d’une actrice naissante qui cherche, en ces lieux, un tremplin. En noir et strictement coiffée ou en sous vêtements sages mais déhanchement inattendu, elle devient ce qu’elle doit être : une femme jeune et délurée. Les seins petits se dressent, le sexe duveteux s’offre et les bras font de longs mouvements graciles tandis que les jambes se déploient.

Naomi explique, dicte, reste ferme puis photographie.

Anna frémit.

Naomi filme car elle sait le faire, ayant tant travaillé pour des « gens » de renom. Sous son guidage, la petite femme de chambre s’élance dans un décor de palace, saisit un énorme bouquet de fleurs, le promène et s’en sépare pour mieux se dénuder ; un corps se fait jour, plus lisse et beau qu’il n’était. De petits seins se mettent à exister, d’une vie qui n’est qu’à eux. Ils pointent et se laissent admirer par une caméra qui les rend captifs.

D’enjambées poétiques en tournoiements, Anna se trouve au centre d’un petit court-métrage dont l’Anglaise secrète lui offre la primeur. Cet essai se nommera « Prima volta » et sera présenté dans des Festivals, car, l’imposante dame âgée à oublié de le dire, elle n’est pas et depuis longtemps, une simple décoratrice puisque l’art du cinéma est aussi son domaine.

Anna regarde le petit film où elle est reine et rit de cette soubrette qui soudain se libère et dans nue.

Bientôt, elle oublie car l’Anglaise a quitté le palace et qu’elle n’a plus d’emploi ici. Elle en trouve d’emblée à la frontière italienne puis carrément en Italie, ce qui l’amuse. En uniforme, elle fait des chambres, sourie et, parfois, reçoit un pourboire.

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt.Deuxième partie.

 

GM 2017

 

Seconde partie

Changer, chanter

 

 

 Je disais que l'amour était une chose magnifique 

Je disais que l'amour nous protégerait des peines

Avais-je connu cela ?
Avais-je connu cela ?

Je te consacrerais bien toute ma vie
Mais te perdre, me fendrait comme une lame
Alors je n'ose pas
Non, je n'ose pas

 

A Different corner

 

6 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 2. A Londres, un nouvel album.

 

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De retour à Londres après son étrange périple dans le sud de la France, George Daniel

retrouve une inspiration qui l'avait désertée...

George D.

A l’aéroport de Londres, il y avait des journalistes mais j’étais, cette fois, armé pour les recevoir. Leurs questions se sont tout de suite orientées sur ma prétendue fuite. Etais-je vraiment parti pour la France sans but précis, comme on l’avait murmuré ? Non, bien sûr que non, j’avais un projet précis. Je n’ai évidemment pas dit la vérité. J’ai dit que j’étais parti me reposer, le sud de la France me semblant propice au calme et à la réflexion. Je n’ai pas abordé le sujet de ma toxicomanie. Dire que j’avais sérieusement réduit ma consommation de pilules multicolores en m’enfuyant de Londres les aurait laissés incrédules. Ils auraient de toute façon rebondi sur l’alcool et tenté d’adroites remarques sur mes marques préférées de champagne français. Sur la Côte d’azur, il y en avait partout, non ? Impossible d’aborder ces sujets. Alors, j’ai insisté sur le fait que cette escapade inattendue m’avait permis de me reprendre physiquement, George D., d’après la légende, était beau et non pâle et bouffi. N’étais-je pas au meilleur de ma forme ?  Intellectuellement George D. était brillant. N’avait un peu trop laissé entendre dans la presse à grand tirage que j’avais désormais l’esprit en bouillie ? En parlant ainsi, j’ai retourné les journalistes qui eux travaillaient pour la très officielle presse anglaise. Ils m’ont adressé un sourire entendu et j’ai pu alors faire face aux questions. J’étais connu pour mon aplomb dans certains cas. Miracle, il était de retour…

Oui, j’avais eu l’intuition que je devais momentanément m’éclipser car j’éprouvais le besoin de me ressourcer ; non, je ne voulais rien médiatiser ; oui, j’avais séjourné dans une grande maison de maître en Provence avec de jeunes artistes. C’était une merveilleuse expérience. Comment cela se faisait-il ? Mais il y a internet et j’avais un fan club. Je me souciais depuis longtemps de ménager mes admirateurs, ce qui est logique puisque c’étaient eux qui avaient pérennisé ma carrière. Ceux-là avaient beau être jeunes, ils s’intéressaient beaucoup à moi. Ils habitaient à différents endroits du globe et souhaitaient tous se retrouver dans une belle villa près de la frontière italienne. Et voilà qu’ils m’avaient invité ! J’avais cru à une plaisanterie d’étudiant avant de me laisser prendre au jeu. Pourquoi pas, après tout ? Après avoir pris ma décision, tout avait coulé de source ! N’avais-je pas déclaré que ce qui m’importait le plus au monde est que ma musique soit prise au sérieux aussi bien par ceux qui m’avaient aimé dès le début que par ceux qui la découvraient ! Eh bien, c’était le cas avec ces jeunes gens. Il serait merveilleux d’être avec eux. Je voyais bien que mon histoire passait plus ou moins mais j’étais très catégorique et plein d’enjouement. J’ai emporté leur adhésion. Ils ont passé mon départ tenu secret et mon visage cadavérique…Quelle mansuétude ! Les photos à Nice ? Elles étaient simples et spontanées. Marcher avec ces jeunes gens sur la Promenade des Anglais, pourquoi pas ? C’était tout de même mieux que d’être photographié ivre au volant d’un véhicule après arrestation des forces de l’ordre anglaises, non ? Et infiniment plus gratifiant que de retrouver en photo dans les journaux américains, parce que, dans un lieu d’aisance public à Beverly Hills, j’avais de l’œil à un beau trentenaire sans me douter qu’il était policier ! Qu’est-ce que la presse, la vraie attendait de moi ? Que je sois George D. le compositeur, l’interprète, l’homme de scène ? Eh bien voilà. J’étais là, face à eux, dans ces trois rôles. Ah oui, mes jeunes amis, est-ce qu’ils avaient du talent ? Assurément, oui, tous autant qu’ils étaient. Je me ferais d’ailleurs un plaisir de soutenir leurs carrières qui s’ouvraient. Est-ce que musicalement parlant, il existait parmi eux un futur rival ? Ah non, pas du tout. Aucun d’eux n’écrivait de chanson et à ce propos, je tenais à devancer l’interrogation des journalistes ici présents. J’étais resté silencieux trois ans durant ou presque mais j’étais déterminé à ne plus l’être. Une nouvelle chanson ? Un single ? Non, un album. Je rentrais en Angleterre pour qu’il existe bel et bien. Une compilation ? Non. De nouveaux titres et, bien sûr, quelques reprises….

Ce qu’a relayé la presse m’a servi. On ne m’a pas tourné en dérision mais bien sûr, on a émis des doutes. J’étais devenu un reclus. Toutefois, j’étais un grand compositeur et un grand chanteur et puis, on le savait, j’étais lent. Cette fois encore, je surprendrais…Les photos des fugaces habitants de la villa provençale m’ont aidé. Elles tournaient sur le net. Ils existaient donc bien, ces jeunes gens-là…

Très vite, j’ai mis en vente ma maison de Hyde Park et pour faire mesure, j’ai proposé de la vendre dans l’état, c’est-à-dire meublée. Aussi fou que cela puisse paraître, un acquéreur s’est profilé très vite et n’a guère discuté. Il faudrait un peu de temps pour que la transaction se fasse mais j’avais de solides garantis. Quant à mon autre, celle du sud de Londres, j’ai vite vu les limites qu’il y avait à y rester. Paul tentait d’y faire intrusion et n’osant pas toujours le refouler, je me heurtais à son tempérament vindicatif. Mes sœurs, quant à elles, ne comprenaient pas que j’ai vendu si vite ma résidence quasi-princière et commençaient à se douter que je voulais changer de vie. Il était clair que je risquais de vouloir me débarrasser aussi de cette maison-là. Or, elles avaient des rêves de midinettes et bien qu’ayant été très gâtée par leur frère, elles en voulaient plus secrètement. Elles visaient mes maisons… Il a donc fallu leur mettre les points sur les i. Non, elles n’habiteraient ni dans l’une ni dans l’autre. Goring of Thames, oui, je tenais énormément à cette belle demeure mais rien n’est éternel d’autant que ce n’était pas une maison de famille, juste un beau lieu dans lequel, un temps, j’avais cru déposer mon âme. Voilà pour la version officielle que je leur réservais, négligeant d’évoquer les vrais motifs de ma désertion. Paul voulait pérenniser son installation dans ma propriété proche de Hyde Park et mes revendeurs trouvaient pratique que je vive en ermite dans une maison où je n’invitais plus. Impossible, si je naviguais entre ces deux lieues, d’être dans un état d’esprit propice à la création.

Mieux valait mécontenter tout le monde et pour ce faire, j’ai loué un appartement cossu dans le centre de Londres. Il était luxueusement meublé. J’y ai fait transférer des caisses de champagne et de whisky ainsi que mon « armoire à pharmacie », (enfin je plaisante à peine) et j’y ai fait installer un piano et une guitare. J’y ai aussi apporté de nombreux carnets de notes et quelques albums photos. Et puis, je me suis mis au travail.

Heureusement pour moi, si je puis dire, j’échappais à l’actualité qui, toute entière, était tournée vers la mort de David Bowie. Cette mort m’affectait d’abord parce que je connaissais David et savait son combat contre la maladie, ensuite parce que j’avais traversé les mêmes époques que lui. Nous étions Anglais l’un et l’autre, aimions les belles mélodies et la démesure. Nous avions l’un comme l’autre été très flamboyants lors de ces années quatre-vingt et quatre-vingt-dix qui nous étaient si chères. Délires vestimentaires, choix musicaux très éclectiques, recherche de l’ambivalence…Heureusement, nous nous étions bien démarqués l’un de l’autre et étions restés sans rivalité. Echapper à son album « Lazarus » était impossible et pourquoi d’ailleurs vouloir s’y soustraire ? Comme tant d’autres, je l’écoutais beaucoup et butais sur une limite. Je ne songeais pas, moi, à composer un album crépusculaire. Je n’étais pas en si bonne santé mais j’avais repris espoir et j’avais foi en moi. Il ne restait qu’à travailler pour obtenir quelque chose d’éclectique, à la profond et léger, qui montrerait que mon talent était intact. Et puis, je restais hanté par d’autres morts, plus violentes et accablantes que celle de David, comme celle de Freddie Mercury, par exemple. En un autre temps, le calvaire de Freddie m’avait bouleversé. Oh, je sais, c’était des années terribles et chacun craignait pour soi-même. J’ai cru à un moment être porteur du virus HIV avant d’être soulagé mais on ne peut résumer les choses ainsi. C’était un prince, Freddie, un chercheur d’or aussi. Qui ne pouvait envier sa puissance vocale et son extraordinaire présence scénique ? Le leader de Queens aux mélodies puissantes ! Si fêté et soudain si démuni. Ce masque mortuaire qu’il avait ces derniers temps, alors que le compte à rebours était commencé…Mais je ne tiens pas à aller plus loin dans l’évocation de « mes » morts car il est dans la liste. En cette période de renaissance à la vie artistique et après ces trois ans de désert, j’ai mieux à faire qu’à m’appesantir sur eux et à pleurer. Pourquoi ? Parce qu’il faut créer et ceci en restant ouvert à eux…

 

6 août 2022

George D. Celui qui meurt.Partie 2. Erik à Londres (2)

GM EN CONCERT

 

 

 

Il m’aimantait, le danseur. J’essayais bien de le sonder pour savoir s’il viendrait à Londres mais il restait professionnel. Il venait d’entrer au New York City ballet. Il était très programmé et pour l’instant, il ne pouvait pas faire de caprices. Son « pour l’instant » me ravissait comme le faisaient sa pointe d’accent danois et son apparente sagesse. Il me faisait parler de ma musique en ayant l’air d’avoir oublié ce que nous avions fait l’un avec l’autre quatre jours durant, à Roquebrune. Il refusait d’en parler, je crois, pour ne rien érotiser mais ce qui nous reliait n’était pas amical, cela, il le savait comme il savait ce qui se passerait quand on se retrouverait l’un en face de l’autre. Car on finirait bien par se voir…

Je lui ai parlé de mon album à venir comme d’un tout incluant toutes les influences que j’avais fait miennes : jazz, funk, gospels, rythmes latino-américains, rock and roll et j’en passe…Je voulais qu’il contienne des morceaux surprenants car très gais et donc peu en rapport avec l’image que je donnais actuellement de moi et d’autres plus mélancoliques et de ce fait, plus « rassurants ». En l’écoutant, je voulais un auditeur surpris mais plus joyeux qu’attristé, plus intrigué que ravi, plus galvanisé par ma musique que conforté dans ce qu’il savait de moi.  Je pensais à une pochette sobre. Un homme assis dans un fauteuil dans la pénombre, une silhouette fantomatique derrière lui. Douze titres. Trois reprises. J’hésitais encore sur le titre. Heaven. Paradis. Est-ce ça pourrait convenir ?

A Marjan, je n’ai rien dit de précis mais elle s’est montrée drôle et pertinente. Selon elle, il fallait éviter deux écueils. Le premier était ces femmes belles, minces et très maquillées qui me prendraient pour un bon produit vintage. Le second était tout aussi féminin. On avait dit que j’avais beaucoup d’empathie pour le sexe faible et que j’avais le cœur grand comme ça. Il ne fallait pas que j’aie l’air de celui qui pouvait aider les sans-diplômes, les filles qui n’osaient pas avorter ou n’avaient pas les moyens financiers de le faire. D’un autre côté, je ne devais pas me cantonner à un public masculin de fidèles et fiers de l’être. Quant à tenter d’étonner les jeunes et de les faire se tourner vers moi, c’était périlleux. Quand je lui demandé à qui en fin de compte cet album pouvait s’adresser, elle s’est presque excusée. Elle n’était pas à même de me répondre sérieusement. Elle se livrait à des fantaisies. Je lui ai répondu qu’elle était perspicace.

A Erik, j’ai donné le titre de plusieurs de mes chansons et je les ai chantées à cappella au téléphone. C’était incroyable et de le faire et de sentir sa concentration. Il a hésité à me répondre quand je l’ai questionné puis il m’a dit qu’on n’utilisait pas ces formes musicales pour des sujets aussi spirituels. Il fallait avoir beaucoup d’audace pour le faire et beaucoup de maîtrise de son art. Si ça lui plaisait, oui mais était-ce le sujet ? Quel drôle de petit personnage !

Les semaines ont défilé et un matin, j’ai compris que je tenais mon album, titre définitif ou pas, ordre des chansons à inverser ou non. Il me restait à prendre le chemin des studios et à tout enregistrer. Un gros travail s’annonçait avec les choristes et les musiciens puis avec que ne se profile l’ultime étape, à savoir le conditionnement du disque et sa sortie. Je savais, de source sûre, que cette fois, on ne riait plus. Les journalistes savaient que je n’étais plus inactif et surtout, le monde la musique était en émoi. J’avais recontacté des professionnels avec qui je n’avais plus travaillé depuis longtemps et faisais confiance à de jeunes talents. Professionnalisme, connivence et respect mutuel, voilà ce qu’il fallait pour que tout tourne bien dans un studio et ça a été le cas.

Toute cette période où je suis allé enregistrer au studio a été spéciale. En premier lieu, c’était le printemps. Oh je sais bien : le printemps anglais, c’est plus de bourrasques de pluies que de journées ensoleillées et de fleurs qui bougent au vent, mais il me suffisait de constater que, timidement, la nature renaissait pour être heureux de ce changement et en tirait bénéfice pour moi-même. Ensuite, je retrouvais le sens des horaires stricts et ne vivais plus en solitaire, uniquement préoccupé de cet album à naître. En renouant avec le monde de la musique ou plus exactement avec certains de ses artisans, j’ai rencontré un profond bonheur lié à la création artistique.

Et puis, j’ai réentendu la voix d’A. Et me suis réjoui de la retrouver. De mon départ de Roquebrune jusqu’aux premiers temps de mon retour en Angleterre, A s’était montré très présent avant de disparaître de nouveau. Je l’ai retrouvé cette fois comme il était avec moi au début au Brésil et en Angleterre, à la fois tendre et volubile, rieur et plein de vie. C’était un être vivant qui me parlait, non une sorte de fantôme qui revient d’entre les morts. A mon retour à Londres, il s’était volatilisé alors que je prenais de grandes décisions et m’isolais pour retrouver l’inspiration, Maintenant qu’il était réapparu, il se montrait très engagé sur mon projet. Il était fier de ma musique, il l’avait toujours été mais il avait su aussi ma descente aux enfers. Pour ce nouvel album, rien ne devait être laissé au hasard. Toutes ses préconisations allaient dans ce sens. Il était très engagé sur mon projet.

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Je retrouvais là-aussi l’être adorable qu’il avait été et j’étais heureux. Il l’était lui-aussi, conscient que cet amour que nous avions eu l’un pour l’autre continuait de nous transcender mais il était, en quelque sorte, plus matérialiste que moi. Je ne pouvais me contenter de discussions avec mon fugace amant danois et je commençais à en accepter l’idée, puisque je ne parvenais pas à le déloger de New York. Mais A., lui, ne voyait les choses ainsi. Cet être rare, je devais le revoir par ce qu’il me convenait. Et de toute façon, j’y étais contraint puisque l’être physique d’A. m’échappait. Pas question que je ne retrouve jamais cette peau brune parfaitement unie délicate au toucher, le bel ovale de ce visage, ce sexe qui se dressait pour l’amour et ce sourire qui embrassait le monde. Non. Pas de réalité disponible pour cela…Les semaines ont continué de filer et j’ai poursuivi mes dialogues avec Marjan et Erik. Quand celle-ci m’a averti qu’elle recevrait pour quelques jours son ami danseur, j’ai cru à une mauvaise plaisanterie. Dans les jours qui ont suivi, cependant, celui-ci m’a appelé. Trois jours à Amsterdam et Londres ensuite, si j’étais d’accord. Oui, je l’étais quoique très surpris. Évidemment, comme j’interrogeais A secrètement, il s’est tu. Quel malin ! Le travail en studio était presque terminé quand Erik m’a annoncé qu’il était à l’aéroport. Un parcours en taxi et il était chez moi.

Dans l’encadrement de la porte, il se tenait droit et paraissait intimidé. Il tenait un magazine à la main, son sac de voyage à ses pieds. Il a dit qu’il avait déniché cette revue chez un marchand de seconde main en Hollande et qu’il y avait un portrait de moi qui l’amusait. Avant même de l’enlacer, j’ai jeté un œil sur l’article qu’il signalait. Il remontait à trois ans et disait en substance ceci :

Je me décrirai comme ...Cinquante ans, Anglais avec une touche grecque, grand, talentueux, séduisant, riche, adoré, envié et mauvais conducteur.

La musique m'a changé ...Je ne dirai pas que la musique m'ait changé. L'essence de ce que je suis a été toujours la même et n'a jamais changé. Ça a juste changé la situation autour de moi.

Quand je ne fais pas de musique ...Je vis juste ma vie.

Mon plus gros vice ...L'excès.

La dernière fois que j'ai été embarrassé ...Par quoi voulez-vous commencer ? Vous n'avez pas lu les journaux ces quinze dernières années ?

Mes diplômes officiels sont ...Quelques "Q" et quelques "A". Lâchez- moi, j'avais 17 ans quand tout a commencé. Je n'ai pas eu de temps pour l'éducation. Et dans mon livret scolaire, pour mon examen final, mon professeur de mathématique avait dit "Qui est George Panayiotou ?" C'était évident que ma participation n'était pas bonne ...

La dernière fois que j'ai pleuré était ...Quand un de mes amis est décédé en début d'année.

Vynile ou MP3 ? ...Croyez-moi ou pas, le dernier CD que j'ai acheté était Symphonica, j'ai demandé à mon assistante personnelle d'aller l'acheter car je voulais vérifier que les magasins avaient les bonnes éditions, etc. ... Un peu de contrôle qualité ne fait pas de mal ! Je ferai la même chose quand le vinyle sortira. Avec le vinyle, il faut vraiment être au top : il faut vérifier les acétates, les tests de pressage et le produit final. C'est complétement organique et cela change tout le temps. Pour un artiste comme moi, dont le chant est assez "sifflant », il faut que le support soit au top. Comme la pochette, les visuels sont très importants. Il faut être au top de tout. Les Cds et les MP3 ont souvent un son pourri !

Ce que j'ai de plus précieux ...Ma santé.

-Est-ce que tu es comme ça ?

Il avait un demi-sourire.

-Je crois que c’est un peu plus compliqué.

-Tant mieux !

J’ai refermé mes bras sur lui. Son cœur battait très fort et je me suis senti dans une romance qui ne manquerait pas de séduire et mes fans et la presse, une certaine du moins…Même si ça pouvait l’affecter, il fallait tenter l’aventure. On dirait qu’il déclenchait chez un homme bien plus âgé que lui une passion qui le décontenançait et qu’il n’avait grand moyen de contrecarrer. On dirait qu’il était trop inexpérimenté pour fuir George Daniel et que je saurais argumenter pour le retenir. J’argumenterais qu’il me permettait de retrouver ma créativité et il ne pourrait nier que fréquenter une célébrité ajoutait à son aura personnelle. Comment pourrait-il me laisser ? Oui, c’était approchant de la vérité (j’avais suffisamment vécu pour connaître la cruauté di monde) mais on en était pas encore là. Pour l’instant, il était là contre moi. J’étais très heureux et le suis resté tout le temps de son séjour.

Brièvement, il a évoqué la Hollande et Marjan. Je l’aimais cette fille et je n’avais aucune inquiétude sur le côté ludique et charmant de ce séjour. Par contre, je me suis assez rapidement enquis de cette fille blonde dont je restais bêtement jaloux. Elle avait intégré une petite troupe à Broadway et taillait sa route. Oui, il l’avait revue à plusieurs reprises et se sentait avec elle dans les mêmes dispositions érotiques qu’auparavant. Seulement, elle n’était prête à ce qu’il vienne comme il pouvait ou plutôt comme il voulait. Ils préféraient l’un et l’autre être très copains, enfin si tant est que c’était possible car il y avait « le compagnon américain ». Il était toujours là mais ils ne vivaient pas ensemble. A son arrivée à New York, ce Julian avait déployé des trésors de diplomatie pour l’installer chez lui mais quand lui, Erik, avait évoqué ce qui s’était passé à Roquebrune, tout avait changé d’autant que l’infidélité d’Erik étant double, son aveu en devenait plus lourd de conséquences. L’Américain  avait réagi au quart de tour. Il s’était montré glacial et était resté quarante-huit heures sans  adresser la parole à ce jeune homme si peu respectueux. Puis, il s’était trompé. Il était comme moi en un sens, estimant que la jeunesse entraîne l’inexpérience et donc la faiblesse. C’était une très mauvaise équation. Constatant qu’Erik se calmait avec la fille, il avait cru gagner. Seulement, le jeune homme ne s’installait pas chez lui et continuait de me contacter, ce qui compliquait la donne. Que lui restait-il si ce n’est faire contre mauvaise fortune bon cœur ? Il s’était débrouillé pour qu’ils restent amants. On était loin, j’imagine, de l’esthète au sourire commercial dont il m’avait montré quelques photos. Le sien, depuis quelques temps, devait être un peu plus crispé mais il ne lâchait rien. Après tout, le danseur, de toute façon, en parlait avec enthousiasme et affection. Il y avait aussi sans doute de l’amour entre eux mais je préférais ne pas le savoir. C’était vers moi qu’il s’était tourné, cet Erik, et avec moi qu’il était, et même si c’était pour peu de jours, il y en aurait d’autres.

D’emblée, il s’est montré charmant. Il m’a accompagné au studio où je l’ai présenté comme un ami et où il a fait mine de ne pas remarquer les regards appuyés que se lançaient les techniciens et les musiciens. J’avais conçu mon album en deux temps : un ensemble de chansons étaient liées au monde actuel et à la façon dont je le ressentais. L’autre partie était beaucoup plus intimiste sans être exagérément optimiste. J’y évoquais ma mère et mon père, mon attachement inconditionnel pour la Grande Bretagne et mes récents tourments. Pour d’évidentes raisons, j’avais bien sûr tout entremêlé et ceci avant de ne jamais créer de monotonie. Erik m’a écouté travailler un nouvel enregistrement de « Round here ». C’était un titre ancien où j’évoquais mon incapacité à vivre ailleurs que dans un périmètre précis incluant Londres et certaines de ses banlieues. Tout s’y résumait : ma vie d‘enfant, mes premiers souvenirs scolaires et la vie dure qu’avait mené mes parents. Sagement assis contre un mur, il m’a écouté sans rien dire. Le lendemain, comme il m’avait questionné sur ma belle maison de Goring of Thames et sondé sur ma réelle intention de la vendre, je la lui ai montrée.

Goring of Thames MAISON DE GM

C’est lui qui a pris le volant pour que nous nous y rendions, mon permis m’ayant été retiré suite à de nombreuses frasques C’était mieux ainsi, sans chauffeur, sans personne qui nous écoutait. J’adorais cette demeure en forme de manoir. Elle était immense pour moi mais lumineuse et apaisante. Il l’a jugée telle et n’a plus paru si catégorique. Après tout, elle me convenait bien, si tant est que je n’y vive pas seul et que je ferme bien la porte d’entrée des fournisseurs, le soir.

-Je la garderais donc ?

-Oui, j’ai bien écouté ta chanson. Tu aimes cet endroit. J’ai fait erreur en te disant d’en partir. Tu ne veux vraiment pas recontacter Paul ?

-Non !

-Il pourrait être ici avec toi !

-Mais que me dis-tu ? Il ne me convient pas.

-Je n’en suis pas sûr.

-Je l’ai rencontré en 2010 et en 2011, a démarré « Symphonica ». Je devais chanter dans de nombreuses capitales européennes et tout a été scrupuleusement mis au point. Dès le départ, à Londres, j’ai eu un petit souci de santé qui a créé beaucoup de tensions. On a cru que je ne pourrais mener cette tournée à bien. En fait, je me suis très vite remis et j’ai pu faire face. Paul m’accompagnait. Il est très serviable, de ce point-là, je n’ai rien à dire. Nous sommes arrivés en Autriche et à Vienne, je me suis senti mal. J’ai demandé à voir un médecin. Ça a été rocambolesque. Je me suis retrouvé hospitalisé un mois durant. J’avais une pneumonie.

-Il était avec toi et il te soutenait…

-Il a fait des allers et retours entre l’Angleterre et l’Autriche et oui, il était très soucieux de mon bien-être. Seulement, il s’est passé quelque chose qui m’a éloigné de lui, éloigné de tout. J’étais seul dans une chambre d’hôpital. On s’occupait merveilleusement de moi, avec respect et amour. A un moment, j’ai eu le sentiment qu’il existait deux George Daniel. Il y avait le malade qui était couché dans un lit et qu’on venait voir avec régularité pour lui prodiguer des soins et l’autre dont la silhouette élégante était collée au plafond. L’un et l’autre de ces George Daniel se regardaient sans se parler. Ils n’en avaient pas besoin car ils étaient reliés par une sorte de lien vivant qui sortait du ventre du patient pour se relier à celui qui était bien portant. Il était clair que le patient se « décorporait », son apparence devenait fantomatique comme si elle ne résumait plus qu’à un drap blanc. L’autre au contraire devenait de plus en plus vivant car du cordon qui les reliait s’échappaient des flammes qui le nourrissaient en se répandant dans son corps. Il était le vrai George Daniel, celui qui vivait au ciel, dans une paix et un grand épanouissement. Un transfert se faisait et lorsqu’il aurait été terminé, il ne resterait dans cette chambre d’hôpital que la dépouille d’un chanteur célèbre. Seulement, un médecin et une infirmière sont entrés et m’ont prodigué des soins, sans avoir la moindre conscience de ce qui se tramait. J’ai ensuite reçu des visites car j’adorais bavarder avec les membres de l’équipe hospitalière. Je suis encore resté hospitalisé mais n’ai jamais retrouvé les conditions de silence et de calme qui pouvaient me permettre de disparaître en me décomposant. Il semble bien que dans ce lieu-là, on tenait à ce que je reste en vie et c’est ce que j’ai fait. J’ai donc continué de vivre puisque ce lieu résistait sinon à la mort du moins à la mienne. J’ai réussi à terminer ma tournée, en ayant décalé certaines dates, bien sûr et j’ai décidé de rencontrer une certaine solitude. Je me suis écarté d’un certain nombre de courtisans et j’ai mis Paul dans le lot, à tort ou à raison. Il a résisté un certain temps, pensant m’aider. J’étais sûr, qu’après cette expérience, j’allais vers une période très créative mais ça n’a pas été le cas. Et la suite, tu la connais.

J’ai été suffoqué par sa réaction. Nous étions dans un des plus beaux salons de ma demeure et canapés et fauteuils avaient été recouverts de housses blanches. La pièce en prenait un aspect fantomatique qu’elle n’avait pas à l’accoutumée car elle était ornée de belles boiseries, de tableaux évoquant l’Angleterre du dix-huitième siècle et de vases emplis de fleurs. Dans cet étrange décor, Erik s’est avancé vers moi, m’a pris dans ses bras et la tête posée contre mon épaule, il a murmuré :

-Tu reviendras ici de toute façon. Enfin, tes chansons, je les ai écoutées et de ce lieu, tu parles souvent…

-Ah ?

-Là, tu es en location. En transit, pour ainsi dire. Tu vas revenir. Tu ne pourrais pas avoir un couple de domestiques à demeure ?

-Mais quelle est cette idée ?

-Ils t’apaiseraient…Tu pourrais avoir de nouveau une vie sociale : c’est si beau, ici !

-Ah mais bien sûr ! Oui, bien sûr ! Encore que vivre en plein cœur de Londres est très séduisant ! Je m’interroge…

Cette fois, il avait peur et me scrutait.

-Ne meurs pas George, ne meurs pas.

-Quoi ? Mais…

-Reste du côté de la vie.

-Mais je viens de te dire.

-Je t’en prie, ne meurs pas.

 

26 août 2020

Les hommes et leur mère : Louis Desruelle.

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Et il y avait d’autres songes. J’aimais ceux qui étaient pleins d’intermittences : au milieu de scènes presque cinématographiques, venaient des images incongrues de peluches, de cadres dorés avec photos d’enfant, de jeunes filles en maillot de bain, de vieux chasseurs et de satyres. Tout s’emmêlait. Le fil incohérent était splendide et, au réveil, ignoré. Je ne décodais pas bien ce qu’elle faisait là-dedans mais elle apparaissait toujours. Tantôt gaie, tantôt triste. Toujours, pleine de vie.

Ces rêves-là ont été déterminants, je crois. Et, j’ai compris. Deux années avaient passé ou presque car les comptes ne sont pas les mêmes. Deux années de vie et deux de rêve sont-elles identiques ? En ce cas, où est le rêve ?

Toujours est-il que j’ai consulté un psy, ce à quoi je m’étais toujours refusé. Je lui ai dit, progressivement qu’elle était vraiment revenue dans ma vie, et ceci, sans drame. Je savais d’avance ce qu’il allait me dire parce que le langage des psys est formaté. Ils disaient bien tous que la mort d’un père ou d’une mère impliquaient des épreuves multiples et qu’au bout du compte, le deuil pouvait avoir lieu. Allez  donc !

Moi, ma mère, j’avais bien encaissé qu’elle nous laisse mon père et moi quand j’avais sept ans. Avant, elle était allée en venue, toujours si jolie dans ses pulls trop grands et ses amples jupes, ses pantalons de chasse et ses petites vestes cintrées. Et elle avait dit souvent :

-Je  t’aime, oh, je t’aime.

Avec son drôle de phrasé. Elle appuyait sur le "t"...

J’avais décidé que ça irait comme ça, car il faut l’encaisser et lui aussi, à ce qu’il me semble, s’en était bien sorti. En gros, sans référence à aucun magazine de psychologie. Le psy a hoché la tête. Je ne savais rien de ce qu’il pensait. Je lui ai dit que la souffrance avait été vive, petit, mais pas tant que cela après car mon père avait plutôt bien les choses. De beaux internats privés, de petits châteaux, des week-ends avec lui en Sologne puisqu’il avait changé de région. Et là, des restaurants, des hôtels : un peu comme on voulait. Mon père ne parlait pas tant que cela, c’est sûr, mais il était là, ne me laissant pas. Il m’a encouragé pour mes études. L’Irlande, l’Angleterre, il a abondé dans mon sens et cela, sans parler de l’Amérique.

Je n’y étais pas encore quand j’ai rencontré Lise et eu deux enfants d’elle alors que je n’avais que vingt-cinq ans. Mais j’étais séparé d’elle et en couple avec Anna quand les rêves ont commencé. Le psy m’a demandé ce que finalement, elle avait fait. J’ai dit :

-Elle a rencontré un directeur de galerie d’art. Elle sculptait et de l’avis de mon père, avec qui elle vivait encore, elle avait du talent.

Que sculptait-elle ? De petites statues de déesse mère. Des bustes de jeunes filles, aussi. Elle travaillait la terre. C’était un début. Le marbre, le bronze, c’est dur.

Elle a exposé et on l’a encouragée. Ça lui a donné des idées, à ce qu’on a dit. Il a hoché la tête puis il a dit :

- C’était l’amant ?

- Non, elle avait changé de cap. L’amant était assistant réalisateur, je crois.

- Pour quel metteur en scène ?

- Ah, ça ! Je ne saurais pas dire.

- Et pour quel film ?

-Je ne peux répondre.

Il n’a rien dit.

Peut-être ni film, ni assistant. Ou un film appuyé…En somme, j’ai cessé de rêver. Plus de Cora la nuit. Plus de jeune femme mariée avec un jeune enfant. Plus de jeune femme nue avec un homme jeune, un peintre, un sculpteur ou un cinéaste. Plus de bonheur et de cris de jouissance. Juste, elle. Cora, maman. Maman. Avec le psy, j’admets que tout est parti en vrille non parce qu’elle est partie mais parce qu’elle est morte. Je ne sais pas sa mort.

Quand je l’imagine, je voudrais qu’il y ait une ambiance de film des années soixante : des zébrures dorées et des trompettes. Un film de Zorro ou presque. Enfin, je plaisante. Parce que sa mort, je la sais. Ou j’essaie. C’était affreux. Elle a hurlé. Une mort lente. Je la pardonne. Enfin ! Cora était amoureuse. Elle a voulu le rejoindre. Vivre avec lui. Elle avait une petite Audi. Un accident. Elle voulait le rejoindre. Il y avait beaucoup de trafic et il pleuvait. Elle devait être pressée. Une collision. Un Poids lourd. Voiture enflammée. Elle nous a laissés. Le psy : qui a aidé ? Mon père. C’est un homme de mansuétude. Moi. Je ne voulais pas qu’elle parte. Le psy : qui a guéri ? Lise. La première femme. Elle savait mesurer les dégâts.

Elle était si volontaire, disciplinée, peu découragée ! Tout devait avoir un sens ! Elle a eu raison. Quand je vois mes  deux filles, je suis ravi. Façon de dire. Elles ne veulent guère me voir. Mais, ceci dit, elle a fait tout ce qu’elle a pu. Anna ? Je ne sais pas la perdre. Alors, je lui écris vraiment. La vie en Amérique, l’obligation qu’elle a de l’accepter car on s’aime et c’est bien. Elle me répond. Elle vient. Avec Alexandre. Boston les enchante. On est bien. Le psy a dit que je peux dire « maman » avec simplicité et me sentir ainsi libéré.

Bien. Les mois passant, j’ai accepté les images de la séparation. J’ai accepté l’amant et la mort.Pour moi, commu un holocauste. Je dis « maman ». Et ça suffit. Cora revient. Elle bruisse, elle est belle, elle sourit. Elle est si bien coiffée et sa robe dorée est si soyeuse. Elle a trente ans. Elle est vraiment belle. Personne n’a raison. Elle est Cora. Je l’aime ; elle est « maman » Je l’aime. Et je parle pour ne rien dire.

Récit de France

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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