Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
Publicité
17 novembre 2024

Battles. Partie 4. Esmed remplace Magda pour aller à la prison Etoile.

blackrock-locker-key-locations-the-long-dark_feature

 

-Mais les autorisations...

-Elles sont à nos deux noms, je le sais bien, mais il y a une clause suspensive. Si votre accompagnateur est défaillant pour un motif quelconque, vous pouvez le remplacer. Je vais vous fournir un écrit sur l'honneur. Vous me connaissez et avez aidé ma fondation.

-Soit.

Surpris, Paul roula avec elle jusqu'à la maison et en un rien de temps, le jeune homme était là.

-Me voilà.

-Esmed, tu es jeune. Autant que j'y aille seul.

-Elle me tue si vous faites ça. C'est ce que vous voulez ?

-Non, bien sûr que non. Mais que tu viennes est délicat. Tu n'es pas prêt.

-Je le suis.

-Admettons.

Le plus dur s'annonçait. La route grimpait dans la montagne et malgré la conduite adroite de Kerm, le chauffeur, Paul sentait son estomac se nouer.

-Deux heures ?

-Je dirais trois monsieur Kavan. C'est escarpé.

Et Orianitz, le policier qui les accompagnait, ajouta :

Et avec tous ces points de contrôle !

-Le bout du monde.

 

Paul, qui était assis à l'arrière avec Esmed, réfléchissait. Ils parlèrent peu. Les paysages qui se succédaient étaient austères. A leur arrivée, ils pourraient être à deux avec un guide dans le labyrinthe de la prison mais ensuite, Esmed resterait en arrière. Au moins aurait-il pris conscience des paradoxes d’Étoile : d'une part des lieux de désolation mais de l'autre toute une effervescence. Bon nombre d'ouvriers transformaient la prison...

Comme réfléchissait et ne disait rien, Esmed tenta de le détendre :

-On dit qu'il y a déjà toutes sortes d'usines et de vrais ouvriers, pas des prisonniers.

-Il y avait déjà des usines et des travailleurs. Certains prisonniers étaient mêlés à eux.

-Oui mais c'est intriguant d'imaginer ici une vie qui n'est pas carcérale...Il y des familles ici. Il y a même des naissances...

-Oui, c'est positif.

Paul semblait toujours aussi sombre.

-Pourquoi veux-tu y aller ?

-Une nécessité. Plus forte encore qu'auparavant.

Ils s'arrêtèrent à un moment. Un silence monumental régnait en maître dans un paysage de désolation.

-Même pas d'oiseau...

-C'est vrai.

-On prend un café ?

-Oui.

-Tu te souviens de cet endroit ?

-Je voyais des montagnes puis j'étais inconscient. Non, je ne sais pas.

Ils roulèrent encore puis furent arrêtés.

-Qu'est-ce que c'est ?

-La sécurité. La première barrière. Il faut donner les autorisations et ses papiers .

Tout le monde dut descendre. Le chauffeur et le policier durent montrer autant de documents qu'Esmed et Paul. Le jeune homme était

blême, il comprenait mal. Les soldats qui inspectaient le véhicules lui semblaient hostiles.

-Ils ne le sont pas. Ils font leur travail. Et avec moi, ils sont déférents.

-Ah oui, tu trouves. Bon, on repart ?

-Oui.

-Prochaine sécurité ?

-Très bientôt.

-Tu savais tout cela ?

-Oui.

Ils durent s'arrêter plusieurs fois.

Quand ils virent apparaître les hauts murs d'enceinte de l'immense prison, Paul se raidit. Étoile ! Il y avait si longtemps !

-Tu reconnais les lieux ?

-Non.

-Comment cela, Paul ?

-Je vivais sous terre et quand je revenais à la surface, c'était pour aller travailler en usine.

-Mais tu y es bien arrivé ?

-Drogué.

-Et tu en es bien ressorti.

-Oui, mais je n'ai rien vu.

Esmed parut désolé.

Il fallait passer quatre enceintes successives avant de parvenir au cœur de la prison. A la première et à la quatrième, ils furent contrôlés. On téléphonait. Puis, au sortir de l'ultime vérification, deux émissaires les y attendaient. Le chauffeur et le policier s'arrêtèrent là.

-Toi aussi, tu peux rester ici.

-Elle a dit que non. J'ai les autorisations.

-Vraiment obstiné !

Paul et Esmed déclinèrent leur identité puis furent pris en charge par un petit homme en costume gris et manteau passe partout. La cour intérieure était très vaste et devant eux, la prison formait une masse si compacte qu'on pouvait douter qu'elle eût une forme d'étoile. Un silence impressionnant régnait et figeait toute spontanéité. Les deux visiteurs échangèrent un regard puis montèrent dans un petit véhicule sans toit ni portière.

-On ne se déplace pas à pied ?

-Impossible.

 

Publicité
15 novembre 2024

Battles. Partie 4. Etoile. Le moins éprouvant...

 

 

Il était temps de laisser Paul faire des recherches seuls et prendre des notes. Celui-ci prit son temps et oublia l’heure. Soudain, il s'avisa que Esmed devait peiner à l'attendre. Il demanda à le rejoindre.

-Tu as trouvé à t'occuper !

-Passionnant...

-Bon...On t'a donné quelque chose à manger quand même ?

-Oui.

Il fallut remercier et serrer des mains car d'autres administratifs venaient d'arriver. Et recevoir une mallette pleine d'archives.

De nouveau, il fallut franchir des enceintes et passer des contrôles. Le chauffeur et le policier retrouvés, on roula. Esmed était tétanisé. Paul tenta de le rassurer.

-On rentre. C’était long ! Plus de six heures...Une vraie épreuve.

-Tu es fatigué. Moi-aussi.

-Il y a du café et des fruits secs, on en prendra en route.

-Non.

-Tu te raviseras.

-On verra.

Un silence complet s'installa dans le véhicule. Esmed s'endormit et Paul regarda défiler le paysage. On fit un premier arrêt et le jeune homme vomit puis resta pâle et fermé, un mouchoir sur sa bouche. Le temps, qui était gris, devint soudain mauvais. Une pluie de plus en plus violente ralentit le véhicule. Rentrer prendrait du temps. Paul, Kerm et Orianitz se concertèrent.

-Je peux vous ramener malgré tout !

-Merci Kerm mais nous sommes tous fatigués. On peut s'arrêter pour dormir. C'est autorisé. Ce sera rustique.

Orianitz ajouta :

-Il doit y avoir tout ce qu'il nous faut.

-Alors, allons-y.

On s'arrêta donc. C'était militaire. Juste un salon et deux chambres. Quelques vivres pour faire un repas. Paul et le chauffeur se hâtèrent d'aller charger les poêles dans les chambres tandis que le policier faisait partir un feu de cheminée. On vérifia ensuite les couvertures et les provisions et on vérifia la sécurité de la maison. Esmed, ahuri, regarda tout le monde s'agiter, but du thé chaud avec eux puis insista pour parler à Paul.

-Pas maintenant.

Il avait raison, il était encore tôt. Le jeune homme dénicha des jeux de société et ils s'occupèrent à y jouer en attendant le dîner que Paul prépara avec le chauffeur. On se répartit ensuite pour dormir. Le policier dans le salon, le chauffeur dans une des chambres, Esmed et Paul dans la seconde car le jeune pianiste ne voulait pas rester seul. Et il voulait aussi que son mentor s'explique.

-Alors, c'était qui cet instructeur ?

-Il s'appelait Markus Winger.

-Tu lui as parlé tout à l'heure !

-Je lui ai dit que j'étais un homme libre.

-Tu as dit ça à un mort. Quoi, il ne l'est pas ?

-Il l'est.

-Tu avais des sentiments pour lui ? Il faut en avoir pour s'adresser à quelqu'un comme ça des années après ! Tu m'as bien parlé d'un tueur pourtant ?

-Si on te traitait comme il l'a fait, tu en éprouverais toi-aussi, des sentiments.

-Mais ce n'était pas de la détestation, là !  Il aurait pu tuer mes parents et d'ailleurs, il l'a fait à demi puisque mon père va mourir !

-Des gens comme lui suicident beaucoup d'êtres sans même savoir qui ils y sont. Ceci dit, j'étais rééduqué : je ne pouvais pas le détester.

21 juin 2021

Attentive. Chapitre 4. Corps. (1)

BIZZARR

4.

Corps

 

Elle a eu, là-bas, par intermittence d’abord puis de façon constante, une liberté de pensées et de mouvement qu’elle ne retrouve pas ici. Des images variées l’attestent. Elle y sourit, seule ou en compagnie ou elle avance parfois nue dans une chambre ou sur un chemin que la nuit enveloppe. Oui, elle est libre sur ces photos.

Sans doute oublie –t’elle que rien n’a été simple et que cette longue traversée vers les terres du libertinage - terres en fait méconnues d’elle jusqu’alors – a comporté bien des écueils. A commencer par cet homme buté qu’elle a rencontré un jour de septembre, les septembres de là-bas qui ne sentent ni le ternissement de l’été ni la reprise du travail mais le passage vers l’été austral. Avec l’ancien militaire habitué aux voyages et aux pays dangereux, elle a d’abord été contente. Il l’a fait sortir de son repliement en lui parlant, en racontant, en marchant sur la plage auprès d’elle. Habituée à la solitude, elle n’en avait plus vu la monotonie et voilà qu’il la rendait tangible en l’aidant à y échapper. Mais cette liaison radieuse est vite devenue un tourment car, s’il est agréable de dormir auprès d’un homme et de guetter son endormissement, il est difficile d’accepter que celui-ci refuse de vous toucher sous couvert qu’on a un corps trop en demande et qu’une féminité aussi manifestée est pour lui encombrante. Patiente, elle a attendu que l’homme la désire physiquement pensant que l’affection qu’elle lui portait établirait entre eux compréhension et attirance physique. Trois mois ont eu raison de ses illusions. L’homme têtu, l’ancien soldat n’avait que faire de ses seins renflés, de son ventre accueillant, de ses lèvres fardées. Quand il la regardait nue, elle sentait une grande indifférence. Sa féminité d’abord provocante devenait banale. Il la voyait sans la regarder. Un objet dans un décor.

Elle l’a quitté retrouvant une solitude plus difficile à assumer. Un corps jamais caressé pendant des années oublie qu’il peut l’être mais il demande à être contenté si on lui a clairement fait sentir qu’on le frustrait. Cela, elle l’a compris. Inconsciemment d’abord puis de manière délibérée, elle a voulu gagner des territoires où les corps se rencontrent facilement, dans un silence bruissant et tenace et où de rencontres multiples qui laissent épanouis sexuellement.

Elle choisi un moyen simple : passer une annonce. Dans l’île, c’est facile. Parmi les messages lus –et ils étaient nombreux- elle a choisi une belle lettre mettant en scène un rendez-vous sentimental dans un joli lieu : une plage, un hôtel avec varangue.

De quoi, en fait, la venger de l’homme qui n’aime pas les femmes. Cependant, ce n’est pas vers dix-huit heures, quand le soleil décline qu’elle a rejoint l’homme des rendez-vous romantiques. Il n’y avait ni sable fin, ni le bruissement méthodique des vagues de l’océan indien. Non, au terme de quelques courriels, il avait montré son vrai visage. Il voulait qu’elle se rende chez lui, se dénude à l’entrée de sa chambre et l’y rejoigne.

Pourquoi non ?

Julia a accepté, non sans appréhension. De ce qui s’est passé avec lui, elle a retenu une réalité sexuelle inquisitrice. L’homme lui avait menti au départ sur ses intentions, mais aucun reproche ne pouvait lui être fait car il la rendait à son corps, un corps féminin, doux et prêt à l’amour.

Images qu’elle garde. Très érotiques. Peu importe qu’elles soient un peu brouillées puisque uniquement mentales. Une rencontre puis une autre lui ont appris qu’il est bon d’être offerte puis ouverte, sexuellement disponible, odorante, prête quand dans une chambre pleine d’ombre où une salle de séjour un homme excité s’avance. Il est encore meilleur de savoir qu’ils peuvent être plusieurs et, à fortiori, de l’accepter. De cette approche de la rencontre du désir et des corps, elle garde un souvenir heureux où elle s’est sentie lisse et propre, tendue car désireuse de satisfaire, abandonnée car sûre de jouir. Et il n’y avait là qu’un bien-être qui s’étirait et un grand contentement. Leurs cris de plaisir n’en étaient-ils pas le signe ? Bien sûr que oui.

Pourtant, ça ne lui a suffit. Oui, elle s’en souvient : c’est après ces mois de libertinage qu’elle a eu cette curiosité d’autres types de relations. Plus dures et ironiques. Elle ne manquait pas de clairvoyance et savait ce qu’elle avait vécu avec des hommes d’âges divers. Elle avait été heureuse qu’ils ne lui aient jamais manqué de respect. Nulle parole grossière, nul geste malvenu n’avaient terni l’intensité des après-midi où on ne la malmenait pas. Ils étaient à leur plaisir autant qu’au sien. Des ambiances légères en somme puisque la satisfaction sexuelle l’est. Mais le désir tenace de rencontrer des hommes moins faciles était bel et bien là et il fallait bien se demander d’où il pouvait venir. La facilité pouvait en être la cause ? Que son corps ait été manipulé, tourné, retourné, mis en scène pour être un lieu de satisfaction, qu’on lui ait ouvert les cuisses ou qu’on l’ait mise en levrette pour mieux profiter de son abandon, l’avait préparée, sans qu’elle en ait conscience à des relations plus dures. Et même si, elle n’avait vu là qu’une ponctuelle façon de la rendre plus délicieuse à prendre, elle avait rencontré une volonté d’être guidée et subjuguée avant d’être contentée. L’homme vieillissant en était responsable et à lui, elle s’était complètement assujettie. Au fond ses désirs profonds, longtemps refoulés, y trouvaient leurs comptes.

L’homme de la chambre fraîche…

Ce devait être lui…

Tout est resté beau des mois durant, c’est du moins ce que sa mémoire veut retenir, écartant les dernières rencontres où l’harmonie s’est délitée. En effet, l’ardent prestidigitateur a manqué de délicatesse en faisant la part belle à ses propres fantasmes. Qu’il en ait de variés et d’impérieux, elle l’a toujours admis. Après tout, elle les a trouvés à son goût. Mais qu’il les ait fait prévaloir, c’est autre chose  car en les lui imposant, il a fait reculer les siens. Des deux derniers rendez-vous, France n’a retenu que des demandes et des halètements pesants. Elle n’était plus là pour rayonner mais pour satisfaire avant qu’on ne la raccompagne à la porte et lui souhaitant avec négligence un bon retour. De fait, elle a commencé à douter de l’homme qui l’avait si généreusement accueillie au départ. Etait-il assez naïf pour penser qu’elle reviendrait encore et encore, quand il aurait l’envie et accepterait puisqu’il le voulait de coucher avec une femme qui serait prise ensuite par les hommes présents ou de regarder en compagnie de cette même femme deux hommes s’accoupler ? A le lire, elle le pensait. Naïf ou égoïste ? Ou encore effrayé par son âge et désireux de tout vivre encore avant que le libertinage ne lui échappe avec le fléchissement de sa virilité ? Cela faisait trop de questions. Au fond, France ne savait qu’une chose : qu’elle ne voulait pas venir le voir uniquement pour le satisfaire.

Elle a dit non.

Il a insisté variant les tons sans la faire fléchir. Elle préférait le souvenir de ses attentes et de ses contentements et l’image de sa sensualité démultipliée au terme des enlacements.

Mais elle ne s’est pas repliée sur elle-même car le désir la hantait de revivre cette exaltation. Alors, quelques semaines après qu’elle a cessé de rejoindre les jeunes amants de la chambre ombreuse, elle est devenue audacieuse. Des annonces pour rencontrer, elle en a mis en évidence dans les journaux ou sur internet. Rencontrer qui ? Mais un autre guide puisque le premier, s’étant étrangement comporté, ne lui convenait plus.

 

6 juin 2021

Attentive. Chapitre 5. Jeune homme en silence. (1)

JH ANCIEN

 

5.

Jeune homme en silence

 

C’est de lui qu’elle devrait parler. De lui qui est resté dans l’île tropicale quand elle tente de réorganiser sa vie en France, car il ne cesse de prendre soin d’elle. L’homme vieillissant ne sait pas qu’elle a changé d’hémisphère, le contact avec lui s’étant effiloché puis rompu. Le premier « Maître » continue loin d’elle ses pérégrinations mentales et physiques et Directif, sachant qu’elle partait, a tenté de la voir une dernière fois pour la « corriger » car une chienne comme elle mérite de l’être. Haussant les épaules, France n’a pas eu grandes difficultés à lui échapper. De toute manière, la maison où elle avait vécu était désormais vite et dans les logements temporaires où elle s’installait avec sa fille, il était difficile de venir la voir.

Il reste le jeune homme silence.

Celui qu’elle n’a pas encore évoqué. Le seul qui mérite de l’être pourtant.

Après le libertinage, les étreintes, les annonces et la recherche d’un « mentor », après les expériences cuisantes qu’elle a traversées et dont elle préfère laisser certaines dans l’oubli, Julia a connu XX. Elle veut se souvenir de son approche, des premiers dialogues, de sa méfiance et des difficultés qu’elle a ressenties quand il lui fallait répondre vite et, se souvenant d’avoir été crédule, elle préférait réfléchir. Elle sait qu’il l’a bousculée d’abord, la pensant peut-être coquette ou calculatrice mais qu’ensuite, prenant la mesure d’une fragilité qu’elle ne dissimulait pas, il est devenu patient. Les photos qu’elle devait commenter, les questionnaires qu’elle devait remplir, les apparitions et disparitions brusques qu’elle devait accepter et la politesse, qu’à son égard, il lui a enjoint d’avoir, tout cela a construit sa relation avec lui. Et, elle l’a bien compris, cette fois, il a été question d’une vraie relation alors qu’avec le militaire impérieux, les amants d’âges divers aux prénoms fabriqués, et les deux « maîtres » qu’elle avait rencontrés, elle n’en avait pas réellement eue. Tout juste l’avaient-ils regardée et utilisée.

XX. Elle essaie de le cerner, de le comprendre.

XX, elle ne sait si elle va le voir. Elle le lit d’abord, s’applique à rédiger des réponses claires, non pour qu’elles le satisfassent mais pour qu’il ne la prenne pas pour une autre. Elle dit ses erreurs, ses blessures. Elle dit qu’elle est souvent triste.

Il ironise souvent. Il questionne beaucoup.

Il prend son temps.

Comme trois mois sont passés, elle trouve logique de lui demander s’il veut la rencontrer, ce à quoi il ne dit pas non. Cependant, elle s’étonne qu’après lui avoir envoyé des photos de dressage comme elle a pu en trouver sur internet quand Maitre J. puis Directif la tourmentaient tant par leurs exigences incompréhensibles que par la violence de leurs propos, il ne soit pas virulent. Il accepte même qu’elle ne complète pas un questionnaire de soumission et allègue de l’avoir déjà fait. Certaines questions, c’est bien simple, lui soulèvent le cœur. Mais il exige la politesse, le vouvoiement et l’exactitude aux rendez-vous posés même si ceux-ci sont virtuels. Julia obéit. XX est différent, elle le sent.

6 juin 2021

Attentive. Chapitre 6. Accoutumances. (2)

 

PORT 4

L’homme lointain n’est certes pas à même de lui demander d’utiliser des objets punitifs exigeant qu’on soit deux mais il est à même d’exiger qu’elle se frappe avec un objet simple et si possible trivial. Alors, puisqu’il le lui suggère, elle se munit d’une spatule. Il impose une position et un nombre de coups. Quand elle les a atteints, il lui demande de revenir au plaisir. Julia obéit à cet homme vieillissant qui semble tout savoir et depuis fort longtemps de la domination et de la soumission, pensant sans doute qu’il sait régir un corps aux formes abondantes, une sensibilité exacerbée et un mental que hantent de violentes images érotiques. Alors, elle frappe. Ses chairs rougissent. Elle crie, se reprend, recommence. Quand ses grandes lèvres montrent à l’évidence que les coups ont été forts, quand ce qui est intime dans sa fente douce et humide souffre aussi, alors, elle remplace la spatule méprisable par un doigt ou un objet délicat à la forme oblongue et lentement, elle atteint cet espace unique et si intemporel de l’orgasme. Renversée, secouée de spasmes, elle geint comme jamais elle ne l’a fait avec Maître et Directif. A leurs visages se substituent celui de l’inquisiteur qui prend possession d’elle. Il emplit sa mémoire et France s’abandonne. Dans ces moments-là, elle ne pense plus aux rencontres avec XX, préférant laisser dans l’ombre, le visage fin à l’expression patiente du seul vrai dominateur qu’elle a pu rencontrer. Elle ne souhaiterait pas que les yeux brun foncé du jeune homme se posent sur un spectacle aussi pénible. Car, pour l’avoir guidée, promenée, fessée mais aussi douchée, épongée, embrassée, il saurait qu’elle se trompe et le lui dirait dans cette langue lapidaire qu’il a toujours eue qu’elle aurait dû savoir, pour avoir fait par innocence de mauvais choix, qu’il n’était pas nécessaire que, mieux avertie, elle en fasse de nouveau un aussi litigieux. Or, elle a fait pire en virtuel qu’elle ne l’avait fait en réel. Maitre J. l’a à peine effleurée. Du violent Directif, elle a vite eu raison en s’absentant de manière concrète avant de se rendre injoignable. Alors, que doit-elle faire de cet homme qu’elle ne verra jamais et qui se pose en démiurge. Doit-elle continuer, quand il le souhaite, de faire alterner coups et réconfort ? Doit-elle dire qu’en tant que soumise, elle se doit d’être heureuse. Encore que le terme « soumise » est de trop car elle est « en approbation ». Qui va approuver, quand, comment, elle ne sait pas. Elle le lui demande et il élude.

Ecran ouvert et fermé.

Jouissance violente puis suspendue.

Coups.

Il lui vient à l’idée que cela est dérisoire et qu’elle trouve là un pâle reflet de ce qu’elle a vécu là-bas, dans la belle île. L’inquisiteur punit en elle une inclination à la chair et à la facilité, lui apprend qu’on libère le plaisir avec assentiment et qu’on l’empêche d’exister sinon. En somme qu’elle n’est pas libre.

Images dérisoires de lui et d’elle.

Pauvres rendez-vous.

Un jour, elle résiste et jouit quand même, se masturbant. Il se rebelle et exige des excuses. Elle refuse. Il lui dit se frapper l’entrejambes en signe de regret. Encore prisonnière du visage hautain qu’il affiche à l’écran et de son regard d’oiseau de proie, elle accepte. Il demande dix coups avant les excuses qu’il estime nécessaires. Julia, allongée, jambes écartées, frappe et frappe encore cette douce partie d’elle-même et s’arrête parfois, serrant les lèvres. Quand elle se redresse, les joues rosies, il est aux aguets. Elle demande pardon où se frappe encore.

Elle ne dit rien.

Elle se punit.

Il fait beau. On est en septembre. Elle regarde au plafond de la petite chambre blanche au lit enfantin des étoiles de lumière que le soleil inscrit et sourit de les voir tandis que son bras, pris d’un mouvement régulier, fait monter et s’abattre l’innocent objet de bois qui attendrit et blesse les chairs tendres de son intimité. Le nouveau compte atteint, elle se redresse. La question réitérée reçoit la même réponse. Elle dit non encore et encore.

Au bout du compte, épuisée, elle fond en larmes, tout son corps étant rétracté et secoué.

Quand elle se redresse, l’homme-inquisiteur la regarde, surpris et décontenancé. Une telle tristesse ne sied pas à leurs rencontres. Lui-même en est surpris. Il la laisse se calmer et lui reparlera. Du reste, ils se rencontrent sur un site spécialisé. La voyant apparaître sur le petit écran individuel, il saura si oui ou non elle est en probation. La réponse, Julia la connaît mais cela ne l’empêche pas d’être suffoquée, quand, au jour dit, il se montre soucieux de présenter à toute l’assemblée présente, une femme qui n’est pas elle, robe noire, ample décolleté, visage dérobé sauf un sourire radieux que magnifie une lumière dorée. Ainsi, elle, la belle inconnue masquée et elle, Julia qui jamais n’a dérobé son visage se trouvent en concurrence. D’emblée, elle sait qu’elle perd un étrange privilège auprès d’une femme qui veut se l’approprier.

Des orages immobiles, elle ne sait rien et, si tant est que ceux-ci soient métaphoriques, elle peut comprendre que l’homme-inquisiteur et sa nouvelle captive viennent d’en déclencher un sur cette petite salle d’un site spécialisé où se multiplient les vents aigrelets de la jalousie et ceux, vipérins, du mépris sous- jacent. En effet tout se passe dans le mutisme et l’immobilité. La femme masquée est élue. Elle, France, qui a le visage et le sourire offerts, ne l’est pas.

A la nouvelle reine reviendra le droit de choisir les jeux où elle veut figurer. Julia ne sait si les mêmes commandements de coups quant au plaisir et de plaisir autorisé par les coups lui seront appliqués et cela ne la regarde plus. Elle regarde les visages qui s’alignent, hommes, femmes présentant bien, beaux sourires apprêtés, maquillage ravissant pour les dames. Tous encensent l’Elue.

Elle s’en va.

De loin, XX ne trouve rien de grave à cela.

Sa position n’est pas facile. Mais elle n’est pas sans discernement. Cet homme là n’était rien de bien pour elle. Il lui suffit de la lire pour le comprendre. Qu’elle laisse le temps passer et elle trouvera qui est plus avisé. Et, en attendant qu’elle ait un autre « Maitre », lui si lointain qu’il est, veillera sur elle.

Nantie de son protecteur invisible, Julia laisse les jours succéder aux nuits. La vie s’écoule sans grand plaisir dans une petite ville aux agréments limités. Mais le jeune homme silencieux, par sa ténacité et sa vigilance ne la laisse pas seule.

Quand le soir vient, il est bon de se le rappeler.

Les allées et venues sur le site qu’elle affectionne en deviennent moins douloureuses. Elle s’exhibe beaucoup moins, montre juste son visage lisse et doux, écoute attend
Et comprend.

L’esprit de décision ne l’a jamais quitté.

Elle a pu être malmenée et vaincue mais pas réduite à rien.

Et en ce sens, XX, qui la pousse à espérer, a compris de quoi elle était faite.

De chaleur, de sang, d’attente, d’obéissance, de contentement, de larmes, de sourires.

Quête de plaisir et de jouissance en elle.

Quête de guidance.

Recherche de l’autre.

Parcourant les rues de la petite ville, enseignant, s’appliquant, Julia existe.

Et toujours ludique, elle répond aux messages que le site lui envoie, du moins en sélectionne-t’ elle certains.

Quand lit-elle le courriel d’A. ?

Elle n’en plus souvenance.

Le texte, bref et clair. L’ayant vu, elle le trouve sans malice et répond. Il demande à lui parler, elle le veut bien. C’est pour elle juste un divertissement, et, elle le suppose, il en est de même pour lui. En effet, l’homme lointain et réservé – il est suisse- la questionne sans jamais être insistant et la rend joueuse et joyeuse.

Elle aime que tel un elfe, il fasse des va et vient légers qui ne supposent pas qu’on y prenne vraiment garde. Elle voudrait qu’il ne sache pas qu’elle est à terre et souriant à un visage encore inconnu, elle s’amuse à être drôle. L’elfe, bientôt, joue moins bien son rôle. Elle s’attendait à quelques dialogues sans suite qui lui laisseraient de bons souvenirs. Mais, il n’en va pas ainsi. Il insiste, parle, relance une conversation que, de nouveau, elle nourrit. Sa retenue naturelle est rassurante, son insistance flatteuse et il agit sans flagornerie : jamais de propos insidieux ou malsains.

De ses buts, Julia ignore tout.

Mais, son assise professionnelle étant de moins en moins assurée, sa solitude augmentant, XX loin d’elle malgré sa bienveillance, elle accepte qu’A. Lui parle car, ignorant toutes ces turbulences, il est attentif et mesuré.

Et si, dans sa vie, il lui a bien manqué une dimension, ces derniers mois, c’est bien celle de la mesure.

En face de lui et par écrans interposés, elle ne livre pas son visage à peine fardé aux grands yeux marron comme elle si souvent elle l’a fait. Attentive, elle guette l’inévitable demande. Mais il ne la formule pas…

Il la salue. Elle le sent souriant.

Elle sourit aussi. Mais il ne la voit pas. Un jour, elle acceptera de voir son visage, lui, ayant déjà contemplé le sien.

Les images s’animeront.

L’elfe a des cheveux blond foncé et des yeux clairs.

Elle le saura plus tard.

 

Publicité
6 juin 2021

Attentive. Chapitre 7. Portes. (1)

PORT 3

 Chapitre 7

Portes

 

Franchir des portes lui devient nécessaires ne serait-ce que pour apprendre que celles-ci ne sont pas toujours fermées. Et, bien qu’elle n’en ait pas conscience, l’elfe aux cheveux blond foncé l’aide lentement mais sûrement non à les forcer –il n’a pas envie de le faire-mais du moins à les entrouvrir. Ainsi saura- t’elle qu’un enfermement peut être temporaire et qu’une prisonnière peut être libérée.

De son enlisement professionnel, il ne peut que mesurer sa véracité sans moyen de réaction. Mais de sa solitude, XX, étant loin, il peut prendre conscience et, posant au fil des semaines d’adroites questions, il en prend la mesure.

Ne connaissant pas ses mobiles,Julia se tient sur ses gardes. Par certains points, elle est à peine encourageante. Elle a tant parlé, elle s’est tant montrée, elle a accepté tant de rendez-vous réels ou virtuels ces deux dernières années qu’une pause ne lui semble pas anodine.

Parler à bâtons rompus. Parler sans chercher la prochaine finalité d’un échange de photos inévitablement suivi d’apparition sur internet, sachant que chacun se montrera au mieux de lui-même avant de s’exhiber d’une manière ou d’une autre, voilà qui la repose puisque l’enjeu consiste juste à se parler.

L’elfe a le mérite de ne pas mentir. Il est marié, a deux enfants, habite la même ville depuis longtemps, fait de la musique et aime le ciel. Il pilote. Il lui envoie une photo d’un petit avion jaune et noir qu’il affectionne. L’attention la surprend. L’envoi n’est pas banal.

Julia, toutefois, recadre leurs propos. Il l’a vue silencieuse et attentive sur un salon où les dominants présentent leurs soumises, les évincent, en sélectionnent d’autres et se targuent d’avoir fait de bons choix. Il l’a vue au milieu d’hommes impérieux qui se targuent de savoir dresser et de femmes qui ne semblent guère s’en plaindre. Elle devait être ce soir là, vêtue de noir, légèrement décolletée, un peu lasse, un peu timide, ne voulant pas quitter les lieux après l’affront infligée par l’homme austère qui en avait mise une autre en probation, mais évitant tout propos ironique et toute comparaison par un détachement et une réserve non feintes même si difficile à tenir en un tel lieu. Il l’a donc observée avant de lui écrire, elle, si mutique et attentive, sans doute occupée à lire les remarques des uns et des autres, à les ponctuer quelquefois, rien que pour signaler sa présence. Peut-être l’a-t-il saluée et si c’est le cas, elle lui a dit bonsoir ; mais elle ne saurait l’affirmer. Toujours est-il qu’une méfiance de base s’impose et qu’elle en fait usage pendant longtemps, se demandant ce qu’il sait des usages de ce salon et du monde qu’il résume, car, à cette période, se basant sur sa faible expérience et l’assurance de ceux qui s’affichent là, elle pense qu’ils sont dans le vrai. De la domination et de la soumission, ils savent tout. Leurs profils, qu’elle consulte, un peu effarée, sur internet en sont la preuve accablante. Tenues attendues : cuir, vinyle, sous-vêtements provocants ; objets attendues : godes, vibromasseurs, cravaches, fouets ; attitudes attendues : volonté d’assujettir, plaisir et douleurs alternés, merveilleux contentements.

Elle ne sait rien. Qui sont Maitre J. le fugace premier « Maitre » et Directif, le jeune homme mince si insultant pour des gens aussi expérimentés ?

Rien, rien du tout.

En cela, elle, qui commence à voir s’ouvrir un univers un peu moins incompréhensible, n’est pas loin de leur donner raison.

Mais XX ? Non, jamais elle ne le jugera mal. Et jamais à ces gens, elle ne parlera de quelqu’un comme lui, obscur mais honnête, contraignant mais gratifiant et le tout sans artifices, sans sophistication parce qu’il a compris qu’elle voulait servir et obéir, qu’elle voulait être contrainte sexuellement et que lui-même cherchant une femme qui accepterait cela, l’a conduite et entourée.

A l’homme suisse qui s’est adressé à elle et patiemment lui parle, elle cache ses aventures passées et le mal être qu’elle a sur ce salon. Mais lui, tenace et psychologue, finit par la faire parler. Qu’elle se sente décalée, il le comprend fort bien. Il s’agit là d’une vision particulière de ces rapports. Elle doit bien comprendre qu’il en existe d’autres. Quant à ses expériences passées, si les premières ont été dures, la dernière est belle. Il le lui affirme : XX l’a respectée et la respecte toujours. Étonnée, Julia interroge cet interlocuteur inattendu.

Mais qu’a-t-il vécu et en quoi son expérience diffère- t’elle de celles de ceux qui se congratulent ou s’affrontent sur ce salon ? Il répond sans détour. Il a, il y longtemps, connu une canadienne qui aimait qu’on l’attache pour mieux atteindre le plaisir. Attacher, encorder, c’est souligner un corps féminin, le stimuler, le préparer à s’offrir. C’est une douce contrainte bien éloignée des châtiments risibles qu’évoquent ceux dont France lit les propos. Le plaisir est fort et partagé. Sur le corps, nulle trace de coups mais les marques légères des cordes quand la libération intervient.

La soumission se mesure à ce type d’acceptation. Elle procède de la confiance. Nul besoin de crier ou de frapper. Un regard suffit.

La soumission, c’est un échange.

Il parle clairement, l’homme lointain dont elle contemple, de soir en soir, le fin visage attentif et elle commence à s’émerveiller.

De cette canadienne, il dit du bien. Des autres soumises qu’il a eues, il ne parle jamais négativement. Il ne les met pas en concurrence et n’en dénigre aucune.

Voilà qui est étonnant.

De plus, il accepte de rester seul longtemps, soucieux de trouver une personne qui le comble et qu’il comble. Il dit « personne » et pas « soumise »…

Julia, de plus en plus surprise, écoute avec plus d’attention cet homme qui jamais ne la toise et parle fraternellement. Voilà qui quelqu’un qui s’enquiert de sa vie quotidienne, de son emploi, de son adaptation difficile et donne des conseils, fait des remarques avisées. Elle commence, prenant confiance, à dire ses inquiétudes. Elle parle de ses élèves qui la mettent mal à l’aise, de la direction de son établissement qui la malmène sans qu’elle en saisisse les raisons et de sa fille dont le retour en France après la douceur de vie dans l’île lointaine est difficile.

Il rassure.

Elle craint encore d’être crédule.

Elle met XX en avant.

L’homme patient accepte qu’elle reste fidèle à celui qui l’a dominée et lui fait entrevoir qu’il l’a aimée à sa manière, sa sollicitude présente en étant bien la marque. De cela, elle n’avait pas eu conscience. Peu à peu, elle comprend que l’homme a raison. XX, le jeune homme mince et réservé, toujours avare en paroles, a vu au-delà de son corps, de sa nudité et des postures que pour lui, elle a adoptées. Il a vu France en Nina.

Elle n’y avait jamais songé.

Elle pleure.

De plus en plus fréquemment, le soir, alors qu’allongée dans son lit, elle ouvre son ordinateur, l’homme lointain la sollicite. Elle s’attache à son pseudonyme, lui supposant une référence qu’il n’y met pas. Elle pense qu’il a choisi « Arthur » car Rimbaud avait ce prénom. C’est un littéraire qui aime discourir même si la façon dont il s’exprime est simple et sans affectation. Rimbaud. France pense au jeune poète tout autant qu’au marchand d’armes. Elle rêve. Une telle référence ne peut que suggérer l’errance, le déracinement et la créativité. Elle aime cela. Qui est-il ? Elle s’émeut et guette dans ses propos une allusion.

Aucune ne vient.

Alors, elle finit par lui demander ce qu’il en est et, quand, spontanément, il lui avoue avoir fait le choix de la dérision, elle est décontenancée. Il a songé à « Arthur Martin », une référence on ne peut plus décalée dans un tel contexte !

 

6 juin 2021

Attentive. Chapitre 7. Portes. (2)

Portrait-Dessin-Jeune-Femme

Julia est stupéfaite. Son interlocuteur veut donc souligner sa différence. Là où tout le monde s’octroie une identité factice souvent lourde de fantasmes prêts à être avoués, il a choisi la dérision. L’électroménager contre Sade et ses visions plus effrayantes que voluptueuses ! Allons bon. La voilà, elle, avec l’auteur des « Illuminations » et lui avec sa référence terre à terre. Sont-ils faits pour se parler ? Est-ce un quiproquo de plus ?

Nonchalant, il dit que non. Si elle est déçue de son nom d’emprunt, elle doit savoir qu’à tout prendre, il n’en est guère friand. Elle se montre surprise. Comment doit-elle l’appeler maintenant qu’il lui a fait cet aveu ? Loin de se laisser déstabiliser, il demande qu’elle utilise son prénom. Il s’appelle Philippe. Alors, qu’elle soit simple.

Un peu déstabilisée, elle acquiesce. Philippe ? Pourquoi pas ? C’est un prénom classique qui ne lui déplaît pas. Ce serait bien d’autant qu’elle-même préfère « France » à cette « Irène » derrière laquelle elle se cache d’abord quand elle dialogue. Il se montre satisfait qu’elle ait compris et passe lui-même de son nom d’emprunt à celui qu’elle lui a révélé. Julia. Il dit même « douce Julia ». Mise en confiance, elle s’aperçoit vite qu’elle ne respecte pas sa demande. « Arthur » reste de mise. Sur ce site, l’habitude des pseudonymes est vite prise car elle amuse et dédouane puisque rien n’est vrai. On joue sur l’imaginaire, chaque nom devant provoquer un émerveillement ou une interrogation prolongée, le tout d’en le but d’exciter sexuellement en somme. Dans ce genre de jeu, on provoque l’autre. Avant même d’arriver sur internet, quand elle dialoguait seule avec ces étranges « Maîtres » qu’elle souhaitait rencontrer, elle avait compris cela. Une identité euphorisante répondant à d’autres, plus inquiétantes.

N’a-t-elle pas choisi « Irène » ?

Au départ, elle s’est orientée vers la femme de paix. L’étymologie du prénom l’atteste. Jolie référence grecque. Celle qui contemple, apaise, guérit. Celle qui pacifie.

Puis, elle a pensé « Irène » autrement car c’était le prénom d’une romancière talentueuse que le hasard ou le destin avaient placé en France dans l’entre deux-guerres. Celle-là n’était pas une déité mais une vraie femme avait connu le sort qui frappait, qu’on le veuille ou non, tout individu portant l’étoile infamante. Juive. Russe d’origine et parlant un français merveilleux, l’écrivant aussi. Mais juive. Sachant que toute intellectuelle et bon écrivain qu’elle ait pu être, elle ne pouvait qu’avoir des démêlés avec ce qu’on appelle la police et la justice avant d’être sacrifiée par les exigences de sa terre d’accueil. L’époque le voulant ainsi.

En somme, la Paix, la Justice.

Puis, l’injustice.

Mais cela ne pouvait convenir à son évolution et son nouveau statut. Aussi a-t-elle, une fois qu’elle a rencontré le site spécialisé, donné à ce prénom une nouvelle orientation.

Elle est donc devenue la pourvoyeuse de plaisir qui aurait pu figurer dans une chanson des années cinquante : une rengaine nostalgique, un refrain simple à retenir et derrière les paroles l’histoire d’une femme mature qui donne son corps à qui sait guider celle qui est seule, quittée, frustrée. Sauf si une autre version, qui aurait pu aussi être une chanson, n’avait fait d’elle une épouse délaissée. Dans tous les cas, une femme dont le corps lui échappe car il veut être contenté. Contenté mais domestiqué. Et donc corrigé…

Un appel à la légalité propre au site, en somme : observation, sélection, questionnement, dressage.

Elle le sait. « Irène » c’est un appel à la convoitise, à la rencontre, aux rendez-vous seraient-ils virtuels. Un corps qui n’est pas bien propre car il a été souvent bien servi. Une parole hésitante. Une politesse envers ces « Maîtres » qui cachent toute trace de leur identité.

Elle sait.

Elle a vécu et peiné déjà.

Pour les contacts divers, elle garde « Irène » car elle donne à ce pseudonyme sa valeur première : l’apaisante.

Pour lui, l’homme qui apparaît, elle devient « Julia ».

Un peu émue, elle se dit qu’après tout…

Lui, est content. Elle est douce. Elle vit en France. Le compte y est.

Alors, les soirs se succèdent. Blottie dans ses draps tièdes, elle ouvre l’ordinateur et Elle dit « bonsoir » car ça de fait. Il répond. Ils se parlent. Les images d’eux-mêmes qui se forment et apparaissent sont d’emblée mentales. Il ne demande rien. Elle préfère cela, désireuse d’esquiver. Comme ça, c’est bien. Chacun dans l’ombre.

Puis, un soir, la timidité s’en va. Peut-être cela vient-il de l’obstination tranquille dont il fait preuve et de sa réserve polie. Elle ne sait. Toujours est-il qu’elle accède à son désir de voir son visage. Sur l’écran, elle apparaît. Elle est là, oui.

Indécise, elle se demande ce qu’il observe, lui qui se dérobe à sa vue : des cheveux noirs encadrant un ovale imparfait, des sourcils épais, des yeux petits ? Elle sait ses lèvres minces et la courbe maladroite de son nez En chandail noir, à demi cachée par les draps et les couvertures, elle sourit légèrement. Est-il conscient de cela ? Que pense-t-il secrètement de la structure de son visage, de sa chevelure qui coule sur sa nuque et de l’arrondi de ses épaules ? Aime –t’il l’intensité de son regard ?

L’homme attend à peine. Aux compliments qu’il lui adresse, elle devine qu’il est satisfait. Elle est belle, elle sourit joliment, elle a de l’esprit. Et tout cela, il le sait. Ne parlent-ils pas depuis un moment ?

Étonnée d’abord, elle comprend vite qu’il a vu de son visage un harmonieux assemblage et non le découpage hostile qu’elle peut en faire. Alors, mise en confiance, elle s’alanguit, sourit davantage et s’interroge. Qu’en est-il du sien ? Le montrera t’il, lui qui jusqu’alors ne montrait de sa vie que le petit avion jaune et noir qu’il pilote quand il se rend à son club d’aéronautique ou cette gentille voiture rouge dont les italiens raffolaient dans les années soixante ? Un instant, France est dans l’expectative. Il fera ou ne fera pas.

Déjouant ses craintes, l’obstiné homme lointain se montre. Le visage est fin, équilibré. France note la vivacité du regard et la tension qui l’accompagne. L’observateur est observé et s’en amuse.

Elle aime tout. La pose sage, l’attention. Elle aime la couleur claire des cheveux, si loin de ses ascendances et ce qu’elle devine du corps, fin et nerveux. Elle aime les vêtements bleu-marine.

Elle dit « Philippe ».

Il apprécie.

Précautionneuse, attentive, elle ouvre grands ses yeux bruns.

Maintenant, ils savent qui ils sont. Si tant est que le jeu soit maintenu.

Car il l’est ?

Elle hésite sur ce point puis cède. Pour lui, elle ne sait rien.

Mais pour elle, c’est sûr, maintenant : les portes se sont ouvertes.

Il la regarde. Il la regarde « elle » au-delà du masque des « Irène ».

Elle est éblouie et inquiète.

Le sentant, XX qui était plus distant, la contacte avec insistance. Obéissante, elle lui répond. Elle va bien. Elle dialogue. Non, rien d’important.

Le soir vient. Un nouveau soir. Ils se parlent. Il veut la voir. Son visage à elle change et vite.

Une attente et un bonheur. Une anxiété.

Les portes s’ouvriraient-elles sur des perspectives nouvelles : une relation qu’elle n’a pas encore vécu éloignée des rituels, des barrières liées aux interdictions, des plages de liberté aussitôt limitée par l’intervention du dominant qui veut s’assurer du pouvoir qu’il a sur elle ? Si c’est le cas, alors, c’est important et inattendu. Sans savoir vers quoi elle se dirige, France rencontre le regard clair de l’homme lointain et accepte sin sourire. Quelque chose l’avertit qu’elle change lentement.

Toutefois, nouvellement arrivée, elle reste encore très liée à XX et c’est lui qu’elle se tourne pour évoquer des dialogues fréquents qu’elle a avec un nouvel interlocuteur. D’abord indifférent, le jeune homme autoritaire se montre vite curieux. Il scrute Julia et derrière elle, Nina. Les réponses qu’il reçoit semblent lui suffire. Des milliers de kilomètres l’éloignent de sa soumise mais celle-ci garde à son égard une politesse et un respect exemplaires. Donc, rien d’important ne se passe.

Pleine d’ambivalence, elle pense souvent que c’est vrai tout en espérant que toutefois, l’homme différent confirme son intuition grandissante.

Et il semble qu’il soit prêt à le faire.

Cela, elle ne le dit pas à XX.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 9. Capitales (1).

56-3622984-14236872205f93cd1db14f4477b96dee2bc6d8e802

Ce n’est pas la nuit à Toulouse dans un hôtel simple ni le lever matinal et l’attente à la gare qui gêne Julia ni même le long trajet dans un train confortable dont la trajectoire leur permet de traverser une partie du pays. Non, cela, en fait la ravit car elle a toujours quand elle voyage un cœur de jeune fille, comme si les lieux intemporels que sont les gares ou les aéroports la mettaient hors d’atteinte, elle et tous ceux qui sont là, ce qui fait, au bout du compte, une belle communauté. Entre les murs, juste en attente, on retrouve l’innocence. Non, ce qui la perturbe, c’est son histoire personnelle qu’elle la regarde de loin ou de près, et le fait que sa fille l’accompagne. En effet, si elle s’est ouverte à A. de ses histoires passées, elle sent bien qu’il lui faudra les évoquer en réel et que la charge émotionnelle sera toute différente, bien plus forte et charnelle. Que fera-t-il ? Elle suppose que, toujours calme et maitre de lui, il saura l’apaiser. Quant à la déculpabiliser, il ne pourra faire car on ne maitrise que ce qui vous appartient. Et là, il n’est pas propriétaire. Elle devra trouver comment faire.

Quant à la fille adolescente, il a affirmé pouvoir la mettre en confiance en parlant simplement avec elle et cela, intuitivement, elle le croit.

Toutefois, pour l’instant, elle ne sait comment réagira son enfant face à cet inconnu invitant qu’elle a longtemps présenté comme un « correspondant ». Lui ayant expliqué que cet homme lui devenait cher, elle a vu sourire l’adolescente. Encore faut-il lui faire admettre qu’elle va à la rencontre d’un homme qu’elle n’a vu que virtuellement et que ce rendez-vous inattendu se passera bien…

La jeune fille aux yeux en amande et au joli nez retroussé semble accepter les choses : des vacances à Paris, une chambre individuelle, des sorties. De ce qu’elle ressent vraiment, France ne sait rien et préfère, pour l’heure, ne pas pousser sa recherche plus avant.

Elles voyagent. A travers les vitres du grand train, les paysages défilent, un peu tristes et gris : campagnes marquées par l’hiver, arbres aux longues branches nues, chemins déserts, villes frileuses. Quelquefois, elle regarde, à d’autres moments, elle lit ou dort. En face d’elle, sa fille regarde un film sur leur ordinateur portable et son visage doux et sensible change très souvent d’expression. Il est débonnaire et rieur quand la scène est triste, tendu quand elle est grave. Cela donne à tout son être une tonalité à la fois enfantine et émouvante que Julia interprète comme elle peut puisqu’elle ne sait ce que son enfant trouve drôle ou inquiétant. Les sourires ou les rires plus ou moins francs, les lèvres pincées et la dureté ou la douceur du regard traduisent l’évolution d’une mise en images qui lui est dérobée et c’est là un spectacle dans le spectacle qui l’amuse. C’est, pense t’elle, un délicat documentaire sur quelqu’un qui regarde ce qu’on ne peut voir. Mais cette diversion faite, la mère et l’enfant se retrouvent face à face dans une incertitude diffuse : qui vont-elles rencontrer ?

Au bout du compte, la réponse arrive puisque après les heures lentes du voyage, il faut accepter que le train s’arrête et qu’on en descende. Peu chargées, elles se rendent à la station de taxi et de là roulent vers les Invalides. Somnolentes dans le train, elles sont désormais réveillées. C’est une journée de Février sans charme particulier et Julia, qui n’a pas eu l’occasion de fréquenter ce quartier de Paris, est déconcertée par sa froideur aristocratique. De belles avenues rectilignes se succèdent avant qu’apparaisse le dôme majestueux du musée de l’armée. Là, le taxi oblique vers la droite et s’engage dans une nouvelle artère, flanquée de part et d’autres d’immeubles cossus, de belles boutiques et de restaurants dont l’aspect n’a rien de populaire. Quelques arbres dénudés tendent vers le ciel leurs branches noires et les bancs qui sont placés là à intervalles réguliers n’accueillent aucun passant désireux de se reposer. Il y a peu de trafic et les passants sont peu nombreux. Il est quinze heures, on est en semaine et c’est un horaire où l’on travaille. Elle observe que les rares promeneurs marchent vite le long de l’avenue, en manteau d’hiver, les mains gantées ou protégées par les poches d’un vêtement. Un homme âgé promène un chien blanc. Deux femmes se hâtent vers une porte cochère. Tous ont la tête baissée de sorte que leurs traits sont indistincts. La saison n’est guère incitative à la flânerie.

Et puis, le taxi s’arrête et l’aventure commence. En montrant au réceptionniste son bon de réservation, Julia le sent ne serait-ce que parce ce qu’elle n’aurait jamais pensé à un tel lieu : entrée sobre au charme un peu désuet mais raffinement des boiseries, des miroirs et des fleurs. Et puis, petits cadres évoquant des scènes intimes : enfants joueurs, femme au bain, paysage enneigé ou écrasé de soleil. Accueil feutré. Sourires. L’hôtel que rejoignait Julia avant d’aller aux rendez-vous posés par XX, ne ressemblait en rien à celui-là, la modestie des constructions cédant le pas à l’exubérance d’un jardin tropical aux plantes odoriférantes variées et aux couleurs violentes, à l’ampleur d’une belle piscine et aux charmes des transats, le tout sous un soleil rigoureux et un ciel immuablement bleu. C’était un monde différent qui cultivait la nonchalance. Elle l’a quitté et en prenant les clés que lui temps l’employé de l’hôtel, elle prend la mesure de la différence. Après tout, quand elle allait dans le sud de l’île, l’hôtel était un lieu d’attente puisque les jeux avec XX avaient lieu chez lui ou dans la nature. Là où tout est plus formel et surtout inconnu elle devra vivre cet assujettissement parfois blessant qu’aucun lieu annexe n’adoucira. Elle le sait mais, s’efforçant de rester calme, elle sourit en se dirigeant vers l’ascenseur. Sa fille, qui reste sereine le lui rend. Bientôt, on glisse dans les serrures prévues à cet effet les cartes qui tiennent lieu de clé et les portes s’ouvrent sur des chambres où règne une diffuse lumière d’hiver. Pour la jeune fille, c’est un émerveillement : un lieu à la fois neutre et sien et ceci, pour plus d’une semaine ! Elle s’empare tout de suite des lieux. Déposant son sac de voyage, elle en extrait les livres et les cd qu’elle veut utiliser et y adjoint son journal de bord puis elle sourit et France comprend qu’elle peut la laisser à son installation puisque de toute évidence, cette appropriation d’un nouveau lieu la ravit.

Quant à elle, elle est perplexe mais quand la porte s’ouvre et qu’elle découvre un décor sage et lisse, elle fait le choix de l’acceptation. L’étrangeté de ce rendez-vous devance son inquiétude réelle bien que masquée et d’emblée, elle s’assoit sur le lit, ses bagages à ses pieds. Tout de suite, elle s’amuse de n’avoir oublié dans ses valises ni la belle lingerie noire qu’il souhaite voir, ni les jouets sexuels qui leur seront utiles, ni le lubrifiant facilitant les ébats érotiques et ni même le petit masque noir qui permet de ne plus savoir où on est, si tant est que dans un lieu aussi exigu, on ait envie d’être oublieux. Non, tout est là jusqu’à la lingerie bien choisie où ne figure aucune culotte mais soutien-gorge, des bas et des porte-jarretelles. Et pour couronner le tout, elle a un body en dentelle qu’elle ne tardera pas à revêtir puisqu’il s’en dit friand. Elle portera des talons hauts et des bas auto-fixant à petite résille. Il a prédéterminé cela et elle va obéir.

27089289927_03053cf3b4_b

Elle prend un long bain chaud et vérifie qu’elle est bien épilée puis elle oint son corps d’une huile douce et parfumée. Ensuite, se basant sur l’heure qu’il a indiquée, elle s’allonge et attend, non pas nue mais parée comme demandée. La dentelle noire sur son buste souligne les seins et ne dissimule pas la chatte glabre. La chair claire de ses jambes transparaît sous l’entre- lac des résilles et les escarpins noirs lui font les pieds cambrés. Les bras sont placés au dessus de la tête, encadrant un visage nouvellement fardé : fard à paupière marron doré, fard à joues rose pâle, rouge à lèvres pivoine. Le tout a un bel ordonnancement et elle ne doute qu’A. le trouve à son goût si tant est qu’elle ait, au préalable, placé ses affaires sur les étagères et les cintres de l’armoire, investi la salle de bain en y rangeant ses produits de beauté et ai mis en évidence un petit sac contenant les objets nécessaires à sa soumission. Alors, elle met tout en ordre et attend, silencieuse et douce, les yeux rivés au plafond, avec pour compagnie, un silence que rompt à peine le rythme se son souffle. Longtemps, France respire. L’heure tourne. Il va venir. Elle guette. Puis le moment où elle comprend qu’il fera une arrivée décalée. A l’intuition succède un coup de fil qu’il donne. Sa journée de stage est finie avec un grand retard et il lui faut la rejoindre. Ce n’est pas de son fait : il est en banlieue. Mais quoi qu’il en soit, il vient. Décontenancée, elle se redresse, cherche une parade, lit, attend. Le temps s’étire. La contenance que France avait su prendre s’en va et de sa « beauté » présentée, il semble qu’il ne reste rien, puisque se tournant et se retournant sur le lit, elle la défait progressivement. Vient le temps où les apprêts sont inutiles. Le présent est ténu. Le passé entre en force : le premier Maitre dérisoire, si verbeux et fugace ; Marc aux insultes lapidaires, qui la frappait ; les échanges glaçants sur internet quand on la mettait dans sa position de soumise, offerte, nue, utilisable. Elle commence à avoir peur et songe à XX. Il a été contraignant avec elle mais bienveillant, si longue a-t-elle été à le percevoir. Se repliant, elle songe au bel hôtel lumineux, à la route bruissante qu’elle faisait et à l’attente qu’elle avait de lui. Le parking de la résidence, le portail automatique, l’autorisation qu’il donnait et elle, nue sous un imperméable, des objets insérés en elle, un collier autour du cou, marchant vers lui. L’escalier, l’attente, l’inspection à l’entrée. Les mains du jeune homme sur sa nuque, ses seins, son ventre, ses fesses. Ses doigts entrant et sortant d’elle. Son haleine, sa respiration, sa précision. Les jeux crus. Le sperme, l’urine, les larmes. Une réalité qui a été la leur. Le dominant de l’île lointaine l’a assistée ces derniers temps, s’enquérant d’elle sans perdre de son autorité et elle, sentant venir un rite de passage, l’a admiré.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 9. Capitales. (2)

BEAUX

D’abord de l’encourager à voir positivement cette installation hors de l’île, ensuite d’aller vers ce nouveau guide qu’elle lui disait avoir rencontré car il le sentait stable. Et ceci sans sourciller, disant qu’il la soutiendrait. Il n’a pas montré de jalousie, tout juste une crispation. Elle lui a dit les dialogues fournis, les appels téléphoniques réguliers, les jeux et cette invitation à laquelle d’abord elle n’a d’abord pas cru. Et il a de nouveau prodigué des conseils. Alors, maintenant qu’elle est en attente, c’est vers lui qu’elle se tourne non qu’elle ne croie pas qu’A. ne vienne pas –il n’aurait pas osé une mise en scène si narquoise- mais parce que cette reddition est nécessaire pour l’apaiser. S’insinuant dans sa mémoire, le visage et le corps de XX, sa voix élégante et son regard brun procurent un apaisement certain. Allongée, Julia se détend. Cependant un nouvel appel lui apprend qu’A. est arrivé à bon port. En l’entendant, elle se met à trembler car il est à la porte et, dans le temps où il frappe, elle prend peur, se lève brutalement et se réfugie, presque nue dans une encoignure. A nouveau, la vindicte des premiers « Maitres » balaie toute son assurance et XX lui-même n’y peut rien. Surmontant ses réticences, Julia ouvre et recule rapidement. De celui qui entre, elle ne voit rien car elle baisse les yeux et tremble mais l’homme s’arrête et surpris, la contemple. Il l’appelle par son nom plusieurs fois et voyant qu’elle reste prostrée, il lui suggère de s’asseoir. Elle se place à côté de lui sur le lit et comme il tente de la rassurer, elle demande qu’il ne lui fasse pas de mal. Du mal ? La formule le surprend. Il ne voit pas pourquoi il lui en ferait. Ne se parlent t’ils pas depuis des mois ? Il a toujours voulu lui donner confiance et de dialogue en dialogue, il a bien senti que celle-ci s’installait, ne serait-ce qu’à ces éclats de rire qu’elle a eus parfois avant ou après un questionnement un peu difficile ou une exhibition. Alors, que craindre ? Il se présente à elle, simple, doux. Décidemment, ce mot revient toujours avec lui et, alors qu’elle s’allonge sur le lit, à peine vêtue et s’en voulant d’être ainsi, elle sent qu’il fait de même pour la calmer et lui expliquer. Non, il ne fera aucun mal, oui, il a lu ses aventures passées. Il sait prendre la mesure des choses. De « Julia », « Irène », « Nina », il sait seulement qu’il veut « Julia » pour sa douceur et de fait il la concrétise. En ce lieu, apeurée, les larmes au bord des cils, elle devient « ma douce Julia » et l’entendant parler, elle s’apaise. L’homme blond et mince a ce pouvoir sur elle. Il l’induit à cet instant et le gardera. Alors, elle régule peu à peu sa respiration hachée, cesse de pleurer et de gémir, lui dit bonjour et le regarde, ce qu’elle n’a fait encore sauf au travers un écran. Penché sur elle, il la regarde, offrant un visage aux traits un peu irréguliers et au regard bleu. N’osant les toucher, elle s’absorbe dans la contemplation du front, des sourcils, du nez et des lèvres. Il est blond et elle, qui a plutôt eu l’habitude des bruns, le regarde avec étonnement, n’étant accoutumée ni à cette teinte de cheveux ni à ce teint pâle. Autour du front, les mèches sont plus claires qu’ailleurs, et quand elle s’applique à les regarder, les pupilles ont un nuancier de bleu et de gris qui la confond, l’entraînant dans une fascination enfantine. Lui-même l’observe mais plus impudiquement. D’elle, il cerne le visage à l’expression tendue, les yeux aux paupières fardées et les lèvres peintes mais aussi le buste raidi aux beaux seins que dissimule mal le body violet en dentelle ; sans la caresser encore, il la rend sensible et docile et, comme elle retrouve sinon la sérénité, du moins un certain apaisement, elle se laisse aller permettant à son corps de s’exprimer. Les mamelons durcissent, les tétons s’érigent et pointent sous l’étoffe. Les paroles de l’homme se succèdent, entraînant l’abandon et comme elle s’abandonne à celui qui la regarde, France sent reculer XX puisque même prégnant, il n’est que souvenir. Son cœur se serre car elle abandonne dans le temps même où elle s’ouvre à A. la primauté que le jeune homme de la belle île avait sur elle. A. pose une main sur un de ses seins qu’il palpe et presse avant de permettre à sa pointe de se glisser dans un entre-lac de dentelle. Sous ses doigts habiles, la pointe se dresse fièrement tandis qu’il la cajole et l’encourage. Parallèlement, elle sent son corps se réchauffer, son ventre devenir tiède et ses cuisses prêtes à l’accueil. Elle respire plus librement, s’essaie à sourire et y parvient tandis qu’il l’encourage à ne pas craindre. Il a placé son visage près du sien et elle reçoit dans son cou son souffle régulier. Un moment, il reste ainsi près d’elle, tout habillé de bleu marine, pull et pantalon lui conférant l’apparence d’un cadre sage, ce que d’ailleurs il est. Puis, le moment vient où elle encourage. Il l’accepte et lui demande de se redresser pour faire glisser le body. Il flatte maintenant les deux seins libérés dont il semble tout apprécier : la forme, la densité, la modestie des aréoles, leur aspect un peu granuleux. Il palpe et embrasse et elle gémit une première fois. Puis, s’enhardissant, il défait les pressions à l’entrejambe et caresse le pourtour de la chatte d’abord puis une intimité humide qui s’émeut vite de cette sollicitation. A cet instant, Julia est juste une femme qu’un amant câline et rassure. Les rôles ne sont pas encore précisés. Toutefois, les signes sont là : elle vouvoie. Il tutoie. Elle est nue. Il est encore vêtu. Elle fait devant lui le comptage des objets sexuels qu’elle a apportés avec elle. Il les observe, les prend en main, les commente et sourit. Il ouvre sa valise dont il sort des cordes de deux sortes différentes. Intriguée, elle hoche la tête. Il vient d’un pays de montagne où l’on apprend à faire des nœuds si on aime l’alpinisme. C’est son cas. Il sait. Quant à l’application qu’il en fera sur son corps, elle en est ignorante et la sentant trop fragile le premier soir, il ne divulgue rien. Mais le fait est qu’il l’attachera…

Les heures passent. Elle sait qu’il se lave et la lave, la caresse, la regarde, l’apprécie. Elle sent qu’elle le trouve déférent et patient. Ils s’étreignent. Elle est encore trop tendue pour jouir. Lui –même est sur sa réserve. Mais les minutes sont belles où ils restent ainsi dévêtus, leurs odeurs corporelles se mêlant et s’entremêlant pour créer un premier espace de rencontre physique, espace encore fragile mais nécessaire puisque c’est sur celui-ci que vont se baser les exercices qu’il annonce. Les cordes, la laisse et le collier. Les postures, le silence.

L’attente et le plaisir. Les entraves.

Ne croyant pas qu’il saura se contenir, elle demande quand ils commenceront, sûre qu’impatient, il n’attendra que quelques heures mais il esquive et propose d’aller dîner ce qui lui permettra de marcher à ses côtés dans la belle grande ville, de s’asseoir à une bonne table et surtout de faire connaissance de l’adolescente brune aux longs cils qu’il n’a pas encore saluée. De fait, quand ils sont, il retrouve dans le couloir la jeune fille apprêtée. Les salutations sont cordiales et toute la soirée, l’homme parle avec elle, s’enquiert de ses goûts, l’interroge et a fait rire avec une facilité qui impressionne Julia. Ainsi, tout est bien plus simple qu’elle ne l’aurait supposé.

La grande avenue de l’hôtel, la rue du restaurant d’où l’on capte les lumières de la tour Eiffel, le restaurant grec au personnel chaleureux : de belles images inattendues. Elle s’appuyant contre lui, la jeune fille mise en confiance l’adoptant lui comme interlocuteur amical : d’autres plus surprenantes. Et enfin, la nuit avançant, leurs corps tièdes réunis dans une découverte pudique et un émerveillement.

Julia en une journée a fait un grand voyage. Et des découvertes capitales. On peut être femme, soumise et précieuse. On peut aussi être un dominant patient qui sait prendre son temps.

On peut, en dernier lieu, s’endormir contre un corps à l’abandon sachant qu’on appartient déjà même si la laisse est invisible et se réveiller souhaitant sentir autour de son cou un collier.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 11. Ces jours là sont beaux.

GLENDA JACKSON LOVE

11

Ces jours là sont beaux.

 

Il y a de nouveaux matins et des jours où il part pour revenir le soir. Et chaque journée qui passe la renforce dans la certitude qu’il est là pour elle et qu’elle est là pour lui. Il la regarde s’éveiller, la caresse, l’étreint, lui fait l’amour entravée ou libérée. Il témoigne pour son corps d’une créativité intense, l’attachant, le contraignant, le caressant, l’embrassant. Il propose des assujettissements ponctuels qui sont autant de liens nouveaux entre elle et lui. A chaque fois, elle s’étonne de ce qu’il crée : nouvelle promenade en laisse, nouvel encordement, attente, fessées violentes, réconfort d’un doigté ou d’une masturbation, étreintes, pénétration. Peu consciente de ce qu’elle donne, elle devient vigilante car le jeu exige qu’elle le soit. Ainsi, prend- elle grand soin d’être odorante et bien maquillée quand il arrive, sa nudité devant être aussi attirante que déférente. Quand on ouvre nue à celui qu’on attend, il faut se montrer au mieux de ce que l’on est, cela, elle le devine tout en se sentant maladroite. A. qu’elle n’ose toujours pas appeler Philippe, est vite rassurant sur ce point. L’offrande qu’elle fait de son corps est si entière et son désir d’obéissance est si total qu’il ne peut être que reconnaissant. France sourit, soulagée. Ainsi, que ce soit dans les jeux préliminaires ou l’acte sexuel, elle voit se renforcer une relation amoureuse qu’elle n’aurait pas imaginée avec lui.

Pour ce qui est de son corps, A. fait savoir qu’il l’aime nue le plus souvent possible. Alors, seule, dans la journée, il lui arrive de se déplacer ainsi dans la chambre où elle l’attend. Le goût qu’il a d’elle n’est pas feint et il le manifeste dès qu’il la retrouve. Un jour, pourtant, il nuance son appréciation. S’il aime la douceur de sa peau, ses formes généreuses et la régularité des traits de son visage, il la juge perfectible sur un point : sa chatte n’est pas aussi lisse qu’il le voudrait. Or, les jeux de soumission impliquent qu’elle soit parfaite. Il voit qu’elle s’épile soigneusement mais c’est une tâche difficile pour elle. A certains endroits, il reste ça et là quelques menus signes de pilosité qui doivent disparaître.

Julia rougit et se sent un peu honteuse mais A. hausse les épaules. Généreux, il propose de remédier. Il la fait se tenir allongée sur le lit, les cuisses écartées, les mains soutenant la pliure de la jambe au niveau des genoux. Il renforce son écartement en appuyant sur le haut de ses cuisses et lui enjoint de rester ainsi. Puis, il s’absente dans la salle de bain et, quand il revient, il tient un rasoir dans une main et de la crème à raser dans l’autre. Se penchant, il dispose sur le pourtour de la chatte des rubans de mousse parfumée et se garde d’atteindre le plus vulnérable de cette intimité. Il est prévenant en gestes et doux en paroles. Julia, enivrée, attend. Le rasoir commence son travail et trace dans la blancheur de la mousse des sillons réguliers. C’est une entreprise lente, sûre, qui ne souffre pas de distraction mais il la mène à bien, sans jamais déroger, heureux de la rendre belle dans ses plis et replis de peau qui n’ont plus maintenant aucune aspérité. Le laissant faire, elle est admirative car l’ayant initiée à des cérémonies secrètes dont elle ignorait jusqu’alors la suavité, il révèle une partie d’elle qui n’a jamais été aussi lisse depuis la puberté. Grandes lèvres et petites lèvres, abord des cuisses, proximité de l’anus, tout est visité et rasé, la chair fine à ces endroits demeurant absolument exposée. Quand il déclare avoir fini, il l’essuie doucement avec une serviette éponge et la félicite. Dévoilant une nouvelle féminité, elle est belle. Sans attendre de réponse, il photographie l’aboutissement de son labeur et le lui présente. France voit un sexe féminin complètement épilé, d’une vulnérabilité extrême, petite rose aux pétales fripées. Est-ce elle ? Vraiment ? Elle a beau se récuser, trouvant à peine acceptable cette chatte qu’il estime gracieuse, il ne la laisse pas avoir raison et il en commente la tendre beauté. Ce fondement d’elle est ravissant et il ne peut se lasser de le regarder.

Hésitante,Julia sourit légèrement. Aux murs, les jeunes femmes des tableaux font écho à son inquiétude, offrant elles-aussi des demi-sourires. Quant aux fées marraines, elles redeviennent présentes. Leur approbation est manifeste. A. est un homme de bon goût…

Justement, il lui demande de l’attendre et se déshabille, puis il la hume avant de la caresser et de la lécher, l’amenant progressivement au plaisir. Il s’arrête cependant avant qu’elle ne l’atteigne pour la pénétrer et, peut-être parce qu’elle se sent encore plus nue après ce qu’il a fait, elle se sent totalement dans l’offrande. Bientôt, il n’y a plus que sa chair et la sienne, ses yeux bruns rencontrant les yeux bleus. Quand l’apaisement vient, il est aussi heureux qu’elle. Les liens sont forts et vont se renforçant. Ils le savent.

Vient le temps où ses stages sont terminés. Il dispose alors de journées entières où il peut se consacrer à elle comme elle se consacre à lui et ces jours-là sont beaux, comme nimbés d’inattendue liberté. Ils se promènent, déjeunent, se prennent, se regardent. Il se tient près d’elle avec la laisse reliée au collier. Elle est près de lui assise, à genoux ou allongée. Il la caresse. Elle est debout, lui tournant le dos, les bras appuyés au mur. Il frappe avec régularité les fesses tendues qui rougissent. A aucun moment, elle ne l’arrête ou ne se plaint. Quand la chair est rouge, il regarde et félicite. Elle sent sa main devenue apaisante sur sa peau brûlante et entend ses paroles toujours encourageantes. Les caresses viennent ensuite, doux corollaire.

Julia achète une belle branche d’orchidées aux fleurs blanches veinées de vert. Chaque fleur a une beauté particulière, à la fois sophistiquée, pernicieuse et simple. Pendant les séances, elle regarde souvent la belle longue tige et pense confusément que chacune de ses fleurs marque un jalon de sa propre évolution. L’une d’elle est précoce et dégage dans son apparence une douceur maternelle. L’autre, plus rétive à la floraison, reflète la complexité de son abandon. Les autres la renvoient aux moments où elle cesse d’être passive. La branche entière atteste de la passion qui la traverse. Il est bon d’être là, de faire silence, d’obéir, d’aimer, d’être aimée.

Car il continue de dire qu’il l’aime et, abandonnant ses résistances tenaces, elle le croit.

Un matin, XX, est en ligne. Émue, elle salue le jeune homme qui, tant de fois, l’a fait jouer, la maintenant - ce que A. ne fait pas- dans l’attente, la crainte et le plaisir sans jamais montrer qu’il tient à elle. Il répond à son bonjour et s’enquiert d’elle. La lecture de ses réponses le laisse, semble t’il, perplexe car il interrompt vite l’échange. Peut-être a-t-il cru qu’elle mentait en disant aller rejoindre à Paris un « Maitre » qui l’y invitait. Pour ce qui est de sa présence dans la capitale, il n’émet plus de doute et c’est banal. Mais en ce qui concerne le nouvel homme qu’elle côtoie, s’il a pu douter de son existence, il est évident désormais qu’il ne la met pas en doute. Ainsi, une passation se fait. Julia pense à cette expression étrange dans la langue française : « à son corps défendant ». En l’occurrence, son corps accepte A. sans avoir renié Bruno. Pourtant, il ne se bat plus vraiment. Les défenses tombent. La passation se fait. XX souhaite « bonne chance ».

Les larmes aux yeux, elle reste un moment dans le souvenir des séances tumultueuses qu’elle a vécue avec lui. L’appartement, l’attente, les postures. Le collier. La gamelle. Les phrases déstabilisantes. La difficulté qu’elle a eue à lui dire ce qu’elle ressentait et sa timidité à lui, dont elle prend conscience tardivement. Elle revoit la pièce sans identité où il la recevait. Elle a aimé l’y rencontrer.

Mais, les comparaisons commencent. La chambre où A. la voit est plus intime. Les jeux sont moins âpres. Les enjeux se situent dans un temps que Bruno n’a jamais évoqué, laissant entendre que chaque séance était un tout ne conduisant pas forcément à une autre rencontre. Cette conduite qu’il a eue, même si elle cachait une volonté de poursuivre, a déstabilisé la femme qu’elle était. Même reconnaissante du dressage qu’il a mis en place, Julia ne peut plus balancer car A. donne à leur rencontre une signification affective, physique et humaine qui ne la font plus passer du ravissement à la contrition. Elle reconnaît à XX la volonté de ne pas l’avoir dégradée. Mais leurs jeux la mettaient loin d’elle-même. A ceux-ci elles préfèrent ceux de l’homme aux yeux clairs. Son identité ne s’en va pas.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 11. Sans vigilance.

beau BELLE

 

11

Sans vigilance.

 

Alors, elle est au présent.

Il y a le soir du théâtre, où tous trois s’amusent d’une opérette d’Offenbach habilement interprétée et mise en scène.

Il y a le soir du cinéma où un film vaguement choisi par elle, remporte les suffrages des deux autres.

Il y a les visites de musées et d’expositions où ils vont et viennent, s’interrogent et s’interpellent.

Belle semaine où ils se laissent aller aux jeux de l’amour. La soumission, telle qu’il la voulait, n’a plus tant d’importance - il le lui avoue- l’enjeu qu’il avait fixé est autre. Autre ? France voit mal ce qu’il veut dire. Il répond simplement qu’il voulait une « soumise » se prêtant à des jeux variés sans manifester beaucoup d’exigences. Mais, tout est changé. Elle a, en somme, déjoué ses plans…

Ce qu’il dit la rend perplexe. Ils habitent des pays différents, ont des vies parallèles. Cela suffit-il ? A. est pragmatique. Pour un peu qu’une solution soit trouvée, il dit oui à la question posée. L’éloignement géographique n’est pas une fatalité. Elle, plus mitigée, dit qu’elle l’espère sincère. Revenant d’une île lointaine, elle n’envisage pas un prochain déplacement. Au bout du compte, personne ne tranche. Ils sont encore à Paris. Ils sont heureux. Alors, le futur…

Pourtant, vient le temps du départ. A. va reprendre un avion. Elle se rendra à la gare pour regagner le sud-ouest. La dernière journée est un peu mélancolique. Dans la chambre où elle se tient allongée près de lui, Julia constate que la belle orchidée a perdu plusieurs de ses fleurs. Toujours élancée sur sa tige, elle perd sa vitalité. Elle n’osera jeter la fleur impérieuse, d’autres le feront, mais elle voit en elle le symbole de ces jours qui prennent fin. Les larmes au bord des cils, elle serre la main d’ A. Puis se redressant, elle contemple les yeux bleus de l’homme silencieux.

Vient la dernière nuit après le dernier diner où ils ont ri tous trois comme au premier soir. Le restaurant grec est retrouvé avec son agencement amusé, la chaleur de l’accueil et la générosité de la cuisine. Ils reviennent à pied. Julia passe son bras sous celui de A. L’air est encore frais et les beaux immeubles de l’avenue qu’ils empruntent offrent des fenêtres souvent closes, ouvertes parfois sur le raffinement d’un bel appartement où se poursuivent des vies pour eux secrète.

Comment dit-on qu’on souffre de se séparer ?Julia n’a pas l’habitude de quitter un être qui montre son amour. Elle quitte ou plutôt est laissée sans grande sensibilité. Elle sait l’amertume du rejet et l’impossibilité des réponses. Mais là ! Tout est si différent. Le soir déjà puis la nuit et au matin, elle montre une douce reddition en appelant enfin l’homme par son nom. Elle dit « Philippe » avec précaution d’abord puis avec une assurance un peu plus forte. Il l’encourage, la félicite. Il l’embrasse.

Le matin du départ est là. Julia et sa fille sont emmitouflées dans des vêtements d’hiver. Le taxi va venir, qui les conduira à la gare. Au moment de partir, elle voit les yeux de l’homme s’embuer mais il n’est plus tant d’enlacer et d’apaiser. La longue voiture noire est là. Ils sont déjà séparés. Toutes deux s’installent à l’arrière et sentant son cœur se serrer, elle regarde intensément à travers la vitre de la portière celui qui la salue. Bientôt, elle ne le voit plus. Le taxi les emporte vers la gare où elles s’installent rêveusement dans un train qui les renvoie dans le sud-ouest. Sa fille adolescente, elle s’en souvient, lui parle et rit gaiement, se souvenant des longues promenades, des musées, des spectacles et de la précieuse liberté dont on l’a dotée en la laissant seule dans une chambre où elle crée un mode de vie bohème excluant les contraintes du quotidien. Souriant quand elle l’écoute, Julia reste songeuse. Chaque heure qui s’écoule la sépare de la chambre où l’orchidée somptueuse finit de régner. Le visage inquiet de son amour, ses yeux bleus aux aguets lui sont des reproches muets. Elle est partie la soumise, la libertine, l’amante, la tendre sœur qui écoute. Elle fait défaut. Il ne la voit plus, l’accueillant nue. Il ne peut plus la renverser sur le lit. Le collier qui sertit son cou est maintenant inaccessible et quant à son corps aux jambes écartées, il n’en capte plus la densité.

Hôtel libéré. Chambre à louer. Tout juste une orchidée à jeter, des draps à renouveler afin que les nouveaux arrivants arrivent en terrain neutre.

Bientôt, il ne sera plus à Paris où elle le sait encore. L’aéroport qu’il rejoindra la sépare déjà de lui, si vaste et impersonnel. Il prendra un vol pour Genève et de là, rentrera chez lui. A cette idée, elle gémit ouvertement. Il n’est plus là, plus là. Paupières closes, elle retient ses larmes. Yeux grand ouverts, elle sourit à la belle adolescente. Café, eau minérale, sandwich, livres, film. Elles marquent les jalons d’un long retour. Enfin, le train s’arrête, les laissant à leur maison. Il faut tout de même pour la rejoindre, reprendre une voiture laissée au parking et rouler encore.

Le périphérique abandonné, on gagne les petites routes.

La petite ville apparaît enfin, laide, enfermante. France se gare et coupe le contact. Il est là où elle n’est plus. Et là où elle est, il n’y a personne.

C’est une nuit compacte, impersonnelle dure.

A cette heure, il se dirige vers sa ville et les siens. C’est un homme entouré, aimé et chaque image qu’elle a de lui le montre tel : bon mari, bon père, fils attentif, travailleur efficace, ingénieur compétent. Musicien et pilote, deux passe-temps qu’il affectionne. L’air traversé, la musique rencontrée. Et la lumière qui semble ne pas le quitter, rendant sa vie solaire.

Elle aime un homme sociable, doué, actif. Elle ne renie pas l’elfe du début car il sait, comme lui, changer le réel. Le présent s’illumine, le passé cesse de peser pour devenir bénéfique.

Elle gagne sa chambre, où, succinctement, elle défait son sac de voyage. Les vêtements, les chaussures, la lingerie apparaissent et, à leur suite, les objets sexuels qu’elle lui a présentés. Somnolente, elle hésite à se caresser. La fatigue et la tristesse l’en dissuadent. Elle s’endort vite. Au matin, le souvenir qu’elle a de ce séjour l’illumine, elle est radieuse. Elle jouit plusieurs fois pour A. se disant qu’il en sera heureux. Mais sans contrainte qu’il imposait, le plaisir est vain.

Et puis le quotidien prend la forme du retour au travail. Il faut rejoindre la première et la deuxième cour caillouteuse, les bâtiments « modernes » car de construction récente, surmontés d’un drapeau français qu’auparavant, elle n’a guère vu qu’aux grandes occasions. A la sonnerie, on va chercher les élèves qui attendent en rangs déjà défaits. On les précède vers les salles de cour, où, bon an, mal an, on les fait entrer. Et là, inspirés ou nonchalants, ils écoutent ou regardent par la fenêtre tandis que se déroulent des cours savamment programmés par de hautes sphères.

A nouveau, l’apesanteur.

A nouveau, un message à donner.

Des craies, un tableau.

Des photocopies.

Savoir illusoire puisque le but n’est pas atteint.

Julia souffre peu de cet état. L’imminence d’une grande rupture prouve que dans ces cas-là, on souffre peu. Une sorte d’anesthésie.

Par contre, la séparation d’avec A. est douloureuse. La nuit, elle pleure violemment l’homme aux yeux clairs qui ne l’entend pas. Là-bas dans ce pays qu’au début de leur rencontre, il lui avait demandé de décrire, il travaille et mène une vie de famille. Elle avait parlé des chalets en bois, des horloges locales et des écureuils ; c’était là un univers de conte que les fées marraines adoreraient. Maintenant, elle maintient ce rêve. Là, où il est, les êtres surnaturels se meuvent en silence et ils l’entourent, lui souhaitant du bien.

Les premiers dialogues avec lui laissent d’ailleurs France dans l’émerveillement. Il est ravi de Paris. Une entente parfaite. Aucune anicroche. De beaux jeux.

Il veut la revoir. Et il l’aime.

Elle sourit.

 

Tout ira bien. Enfin, professionnellement, elle fera ce qu’elle peut et sur le plan financier, son île lointaine ayant eu des largesses, elle s’adaptera à une nouvelle situation. Mais elle fera son possible.

L’île, la France, le beau collège ouvert sur la mer, l’autre à la cour poussiéreuse, la nouveauté des cris et de la vulgarité. Rien n’est simple mais pas inextricable.

Elle le croit.

Elle se trompe.

Un jour, tout s’arrête. Un ennui de trop. Lasse, elle va voir un médecin. Les jours d’après, enveloppée de mélancolie, elle ne travaille plus.

Livrée à elle-même, elle fait silence.

Elle pense à l’orchidée abandonnée, à sa force sensuelle, à sa beauté. Même jetée, elle est la marque de son appartenance. Celle- ci l’emporte sur le reste. Oui, elle appartient.

La nuit, émue, troublée, elle enserre son cou de ses mains. Invisible collier. Longue vacance.

Attente.

 

22 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Vacances dans le sud...

belle ITALIENNE

2 Valeria. Roquebrune Cap Martin. Décembre 2015. Valeria, une jeune italienne retrouve des amis artistes pour les fêtes, en France, sur la Côte.

La Côte d’Azur en décembre, c’est étrange. On approchait des fêtes et c’est moi qui avais trouvé la maison. Moi, Valeria, l’Italo-américaine qui aimait autant la Riviera que les abords de Roquebrune. J’allais souvent en Italie voir les frères de ma mère et pour ce qui est de la Côte, j’aimais y revenir. J’y avais gardé un amour d’été devenu depuis marié et père de famille. Curieusement, après cette amourette, j’étais devenue très amie et c’est lui, qui étant dans l’immobilier, me proposait des villas sur les hauteurs quand l’envie me prenait de séjourner dans le sud de la France. Le prix qu’il m’en proposait, en des périodes où les touristes n’affluaient pas autant, rendait facile d’y faire venir mon frère et ma sœur ainsi ce qui me restait de famille italienne. J’avais aussi d’autres options, comme celle d’y réunir des amis. Attendu que j’avais vécu en Angleterre, aux USA et en France, sans parler de mes longs passages en Australie et aux Pays-Bas, j’étais sûr de réunir, dans un des belles maisons que Xavier Delacour avait l’habitude de dénicher pour moi, un assemblage cosmopolite de jeunes gens divers qui avaient tous le même point commun, pardon deux : sinon la beauté du moins le charme et surtout le talent. Cette fois, chacun de mes invités avait les deux attributs. Entre le 10 décembre et 5 janvier, viendraient Carolyn une jeune actrice américaine qui tentait sa chance à Broadway, Jonathan le sculpteur australien que j’avais rencontré quelques années auparavant à Sydney, Nicholas le pianiste anglais le plus doué que je n’ai jamais connu, Marjan, la Hollandaise qui tentait de percer comme metteure en scène à Amsterdam et, pour finir sur le plus précieux, deux danseurs du Ballet Royal du Canada : Guillaume Larrieu, le Québécois et Erik Anderson, le Danois. Ça allait être magnifique, j’en étais sûre. Je connaissais très bien Carolyn et Nicholas, avait d’excellents souvenirs avec Marjan et Guillaume et beaucoup moins Erik qui était récent dans la liste de mes « conquêtes amicales ». Je précise que, pour ma part, j’avais créé de la lingerie féminine pour Victoria’s secret et m’étais fait connaître pour mon originalité et mon audace. Toujours à New York, j’étais tenté par Milan où je pourrais travailler pour Dolce et Gabbana… Ça allait se préciser très vite. Être styliste pour une maison de couture aussi réputée, c’était entrer dans la cour des grands.

Je suis arrivée en France le sept décembre et, à l’aéroport de Nice, Xavier est venu me chercher. On a dîné chez lui le soir en compagnie de son épouse, Nathalie et de leurs deux filles. Ça a été une belle soirée, pleine de charmes et de rires. Le lendemain, on est allé à Roquebrune et il m’a montré la villa. Elle était de belles dimensions et sise sur les hauteurs. Entièrement meublée, elle disposait de plus de chambres qu’il ne m’en fallait pour recevoir mes amis. Xavier la louait sans cesse d’avril à octobre tant à des Américains qu’à des Anglais. Tout y était fonctionnel et confortable et surtout tout y était très beau : canapés de cuir blanc, fauteuils design, copies de tableaux de grands maîtres de l’abstrait, mobilier stylé mariant des styles divers, voilages blancs aux fenêtres et belles salles de bain jouxtant quasiment toutes les chambres. J’ai poussé des exclamations de joie ! Tout le monde serait content non seulement à cause de la beauté des lieux mais à cause des vastes proportions de la pièce maîtresse, de la taille de la plupart des chambres et surtout de la présence des communs. Ils étaient aménagés eux-aussi et de quelle manière ! Nicholas pourrait jouer du piano – car il y en avait-un ; Jonathan sculpterait s’il le souhaitait et Marjan travailler ses mises en scène. Quant aux danseurs, ce serait plus délicat pour eux mais ils trouveraient le moyen de s’entraîner…

- Ça te plaît ?

- Mais tu plaisantes. C’est un lieu incroyable.

-Vous aurez du mal à utiliser la piscine de plein –air. Tu invites un Danois et un Canadien. Eux peut-être s’accommoderont de la température de l’eau.

-Non, je ne pense pas !

-Il y a des vélos à disposition, des appareils de musculation et la plus belle des chambres est équipée d’un spa. Tu ne peux imaginer à quel point les locataires épisodiques de ce type de maison sont exigeants. Ils paient beaucoup et veulent de ce fait que rien ne leur manque. Le jardin, vous le verrez, est entretenu et il y a une serre. Ah, bien entendu, il y encore un autre bâtiment- A quoi sert- il ?

-A jouer de la musique, à peindre, à chanter, à faire des soirées ! On y danse, on s’y amuse…

-La maison n’est pas assez grande ?

-On dirait bien que non ! Maintenant

-Il y a un gardien des lieux ?

Il n’a pas exactement cette fonction. Il s’occupe de toute panne pouvant survenir dans la maison et de tout problème extérieur. La villa est sécurisée. Le mur d’enceinte est dissuasif. Michele, l’homme de peine, n’est pas toujours là, sauf en été où j’ai affaire à des clients presque maniaques dans leurs exigences.

-Pas de danger, donc ?

-T’ai-je déjà loué une maison qui en présente ?

-Non.

-Vous venez en décembre. Il n’y pas tellement de touristes. Plus vous vous approcherez des Fêtes, plus vous verrez des gens circuler. Ils sont du coin ou viennent des villes voisines. Ces gens-là ne posent en général pas de problème. En été, c’est un peu différent. On est près de Monaco. Il y a des voleurs, de plus ou moins grande envergure mais ceux qui ont les moyens de posséder une belle propriété ici ont aussi ceux d’écarter tout danger.

-En tout cas, c’est un très beau lieu.

-Oui mais si j’ai un conseil à te donner, reviens en août ou en septembre. Vous disposez d’un chemin privé, assez escarpé il est vrai, qui vous permet de rejoindre une petite crique de toute beauté. C’est quasiment une dépendance de la propriété. Ceux qui ne louent pas « La Villa jaune » ne s’y rendent pas.

-Il peut y avoir de belles journées même en hiver…

-Si vous n’attendez pas de la Côte d’azur qu’elle remplisse uniquement son rôle de bel écrin estival pour vacanciers aisés en quête de soleil et du bleu de la Méditerranée, vous y trouverez votre compte !

-Je suis déjà venue en basse saison !

-Oui, mais pas en aussi bonne compagnie, à ce qu’il me semble !

 

22 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Une Italienne meurtie.

BELLE MAISON

Dans le sud de la France, un bande de jeunes artistes venant d'horizons différents passent la période des fêtes dans une belle villa. Chacun parle à son tour. Ici, une jeune Italienne prend la parole et évoque sa vie. Elle parle aussi d'un homme désespéré qui crierait près de la villa...

J’avais trente-deux ans. Xavier restait, dans mon imaginaire, le type d’homme qui ne fait pas de mal à une femme. Il avait eu une brève liaison avec moi et c’est lui qui Y avait mis fin. Physiquement et intellectuellement, je ne correspondais pas à la femme qu’il voulait rencontrer mais il avait pour lui deux grandes qualités : le tact et l’humour. Cette jeune fille de vingt-trois ans qu’il n’était pas pour lui une amoureuse, il lui proposait une amitié sincère. Puisqu’on habitait sur des continents différents et avions des partenaires différents, on pouvait beaucoup partager ! Eh bien, on l’a fait. Il avait eu la primeur de mes émotions anglaises, australiennes, hollandaises et américaines tant pour ma laborieuses ascension professionnelle que pour mes tumultueuses amours. Il m’avait parlé de ses rencontres avortées puis de l’amour qu’il avait éprouvé pour sa future femme. Il m’avait parlé de la naissance de ses deux enfants. Enfin, il m’avait raconté ses errances dans le monde des promoteurs immobiliers. Il s’en tirait bien. De mon côté, je l’avais pris comme confident de mes échecs amoureux. Voilà bien quelqu’un qui aurait pu souligner mon caractère entier et emporté et ma façon d’intimider les hommes ; il ne l’avait pas fait. Il ne jugeait pas. Il m’avait dit une fois qu’une fois que j’aurais résolu ce problème d’intimidation et cessé de vouloir prendre barre sur mon partenaire, tout irait beaucoup mieux. Il ne s’embarrassait pas de psychologie, Xavier. Pour lui, il fallait juste que je cesse d’être cette Italo-américaine qui se la jouait et récitait en secret les pamphlets féministes des années soixante-dix que sa timide de mère n’avait jamais fait sien. Il était sûr que si j’allais à Milan, je changerais…Et attendant, je devais miser sur ces vacances inattendues pour lentement mais sûrement opérer un changement…

-Un Canadien, un Danois, les deux dansant à Toronto et puis un Anglais, un Australien et une Hollandaise ?

-Voilà.

-Dis-moi, c’est une chance ! Seulement deux femmes pour tous ces mâles ?

-Guillaume est fiancé et sa promise viendra quelques jours.

-Et l’Anglais ?

-Il a une amie mais je ne sais si elle viendra.

-L’Australien ?

-Il a une compagne et il lui est fidèle. Elle ne pourra venir et lui, de toute façon, ne restera pas forcément tout le temps du séjour.

-Il reste le Danois.

-Je ne sais pas où il en est, lui…Théoriquement, il a un compagnon.

-Qui sait…

-Ce sont des amis. Il ne faut pas tout mélanger…Et de toute façon, tu oublies l’Américaine…

Xavier s’est mis à rire. Il était sûr que tout irait bien. Pour ne pas me mettre en peine, il avait dit à l’homme de peine de faire des courses. Tous mes invités arrivant dans les quarante-heures à venir, l’inspection des achats m’a déçue. Qu’à cela ne tienne, Xavier m’a aidé à « dévaliser » un supermarché et des épiceries fines. Après quoi, il m’a mise en boite :

-Qui fera la cuisine pour tout ce monde-là ?

-Moi. Une femme de ménage est prévue mais pas une cuisinière.

-Tu vas crouler sous le travail et ce sera pesant !

Non, car c’est moi qui invite…

-C’est très généreux mais tu vas t’épuiser ! Allons, laisse-moi t’aider.

-Comment cela ?

-Je connais quelqu’un qui fera l’affaire. Elle se fait payer mais vous êtes nombreux. Elle travaille souvent pour la villa et crois-moi, ils ont leurs exigences. Dîners raffinés et à thème. Produits frais. Spécialités locales. Pour un peu, elle pourrait imprimer les menus en provençal et porter un costume traditionnel !

-A ce point ? D’accord, c’est une bonne idée mais…

-Elle se présentera demain : Elisabeth Bellini.

-Ça sent l’Italie…

-Non, la Provence. Attention, elle est susceptible…

Tout était de bon augure. Il me restait à passer ma première nuit dans la grande villa. Je l’ai fait. Au début, j’ai été contente, ai regardé un DVD dans l’immense salon et bu un verre de vin blanc fruité avant d’aller dormir. Passer dans le monde des rêves m’a permis cinq heures de repos total et de bonheur car, à la fois lisses et déroutantes, des images merveilleuses de montagnes enneigées, de lacs exotiques, de plages tropicales tout de même court-circuités par les étranges créatures ailées ou cornues qui s’y promenaient. Belles ou difformes, elles enrayaient l’évidente beauté de ces paysages rêvés en la complexifiant quand elles ne la faisaient pas disparaître. Malgré tout, c’était émerveillant, c’est pourquoi j’ai regretté que, soudain, l’angoisse me laisse si seule dans l’obscurité.

Quelqu’un, pas loin de la villa, hurlait à la mort et je ne savais qui c’était. Ça m’a tétanisée et je n’ai plus dormi. Ce n’était pas un Français, j’en avais l’intuition. Il venait d’ailleurs. Il s’était sauvé, coupant les ponts. Au cœur de la nuit, il ouvrait les yeux sur l’horreur et s’apprêtait à quitter ce monde.

A plusieurs reprises, j’ai crié. Au matin, m’étant tout de même rendormie, j’ai eu un appel de Carolyn et de Marjan. Elles s’étaient retrouvées à Paris et faisaient route ensemble depuis que leur avion s’était posé à Nice. Oubliant mon inquiétude, j’ai contacté une sorte de brunch-déjeuner-dîner, tenant compte des voyages plus ou moins longs qu’elles avaient dû faire et de l’envie qu’elles auraient de se poser et d’être au calme. A peine arrivées, elles ont couru partout : tout leur plaisait. On a picoré, bu modérément et fait le tour du propriétaire. On devisait devant la cuisinière est arrivée pour se présenter. Elle avait la cinquantaine, était très ronde mais ne manquait pas d’aplomb. En outre, contrairement à tant de femmes que le surpoids pénalise, elle m’est apparue comme alerte et harmonieuse. Elle a voulu me montrer ses références mais la parole de Xavier me suffisait. Elle était rassurante et, sans en avoir la moindre conscience, m’a aidée à m’apaiser.

L’homme qui voulait mourir continuait, je le savais, de gémir et de haleter tout près de la villa. Il me faisait peur. Je voulais que les garçons viennent. Ils me rassureraient.

Le lendemain, Nicholas est arrivé de Londres et Jonathan de Paris où il s’était autorisé une halte pour se remettre de son très long vol en provenance d’Australie. On a fait une courte ballade dans Roquebrune avant de retourner à la villa pour parler de tout et de rien. En dernier lieu, Guillaume et Erik nous ont rejoints.

On était huit dans la belle villa. Les vacances commençaient et on en était heureux. Qu’un homme, à l’extérieur, continue de hurler et d’appeler au secours, j’étais seule à le savoir et, ne disposant d’aucun élément pour infirmer ma position, je n’en ai parlé à personne. Cet appel déchirant ne pouvait cependant me laisser indifférente. Il faudrait, de toute façon, que je sorte du silence.

 

20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. J'étais le beau chanteur !

270a74b8e404069ca227b03a66ba98ff

5 Marjan. Roquebrune. Décembre 2015. George Daniel, le célèbre chanteur, a été sauvé de la noyade par deux jeunes gens en vacances à Roquebrune. Peu à peu, il intégre leur groupe et s'apaise...

Il a mis quelques jours à quitter mentalement « son auberge discrète » et s’est cantonné dans une chambre proche de celle de Carolyn. Nous l’avons d’abord peu vu. Sans doute dormait-il beaucoup et récupérait-il. Peu à peu, cet air de somnambule qui cherche la mort sans la trouver a commencé à le quitter, ce qui l’a rendu plus rassurant. On a insisté toutefois pour qu’il se joigne à nous, sachant qu’un homme dans sa situation est guetté par ses démons pour un peu qu’il reste trop seul. Il a tergiversé puis accepté.

Entre temps, on s’était tous jeté sur YouTube et ses chansons nous ont paralysés d’admiration tant elles étaient hors du temps. Nous avions tous entre vingt-cinq et trente-trois ans dans cette villa, ce qui signifiait que le plus âgé d’entre nous, Jonathan, était né en 1984. A cette époque-là, George Daniel enflammait le cœur des petites Anglaises et de leurs mères. Il avait eu un succès démentiel et ceci dès l’âge de dix-neuf ans et quand la gloire vous tombe dessus comme ça, en quelques décennies, on vit plusieurs vies. Les siennes avaient été extraordinairement bien remplies. « Il était passé du Jardin des Délices aux allées des Enfers avant de rejoindre de verts pâturages, juste avant que l’ombre de la mort ne le talonne. » Voilà la belle phrase que j’avais concoctée. Elle sonnait bien et elle parlait à tous…Nous n’avions pas besoin de connaître tous les détails de sa vie pour le savoir. Nous écoutions ses chansons et le faisons sans préjugés. Il avait d’ailleurs bien demandé de le faire dans un de ses albums de façon à ce que sa musique, sa voix et ses textes arrivent pleinement à ces auditeurs... Et ses chansons, elles s’appuyaient justement sur ces métaphores qui, jusque-là éculées pour nous, reprenaient force et sens. Le Paradis et l’Enfer, les anges et les démons, la figure du père et le regret de la mère, la recherche de l’amour absolu à travers tous les archétypes et bien entendu la Musique pour nous relier tous…Et puis ses partenaires ! Paul Mac Cartney, Elton John, Tom Jones, Aretha Franklin, Bono, Whitney Houston et même Luciano Pavarotti …

J’étais peut-être plus terre à terre que les autres, c’est pour cela qu’après qu’il a eu donné son accord, ils m’ont demandé de discuter avec lui des termes de son accueil. Je l’ai fait non sans commencer par parler de moi.

-J’ai vingt-neuf ans, je suis Hollandaise et j’ai fait des études pour être metteur en scène. Actuellement je suis assistante. Dans un mois, je serai sur un tournage à Amsterdam. Vous savez, je suis très contente. C’est un gros projet et que ce film marche ou pas, je tourne mon premier long. Tout est prêt. Même le financement est acté. C’est juste que le succès de ce film à venir me permettrait, je l’espère, d’être plus optimiste concernant le tournage du mien… Je veux faire une bonne carrière, vous savez. J’ai dix films dans la tête !

Il a paru très intrigué :

-Vous me parlerez de votre premier film à venir ?

-Bien sûr !

-Et plus tard, des dix autres !

-Oui, si tant est que j’en fasse dix ! Nous allons avoir le temps de bavarder puisque vous allez rester avec nous !

Il était d’une étonnante distinction ; chacun de nous en demeurait stupéfait et nous le respections. Il m’a senti mal à l’aise et m’a aidé :

-Écoutez, tout ceci est étrange. Rien ne vous oblige à me recevoir. Je peux partir…

-Non, ce n’est pas cela. Sur ce point, nous sommes tous d’accord. Aucun de nous ne reste longtemps de toute façon. Nous voulons juste être sûrs que vos idées noires ne vous pas vont vous conduire à attenter à vos jours dans la villa…

-Non, bien sûr que non. Je vous donne ma parole, Marjan.

-C’est embarrassant, cette conversation d’autant qu’il faut que j’aborde un second point.

-Abordez-le…

-George, oh j’ai du mal à vous appeler par votre prénom, je suis désolée…Voilà, on se demande tous si vous ne vous êtes pas enfui d’Angleterre pour être moins surveillé, pour pouvoir…Enfin…Votre toxicomanie…

Il a eu un sourire compréhensif.

-Je ne suis pas recherché par la police, si c’est cela que vous voulez savoir. Je me suis mis à part comme il arrive quelquefois dans une vie, quand on a besoin d’être en dehors de tout. L’ennui c’est que tout se passe bien dans ces cas-là quand on suit un chemin spirituel bien défini. Je ne suis ni un grand chrétien ni un moine bouddhiste, malheureusement. Je suis parti sans prévenir personne et j’étais, il faut le dire, dans un drôle d’état. Vous en avez été les témoins involontaires. Je ne pense que ça dure très longtemps, cette errance mais elle m’est nécessaire, voyez-vous…

-Mais les Fêtes ?

- Eh bien, plus les jours passent moins je souhaite les passer à Londres. C’est à la limite du supportable pour moi. Et quand bien même ?

-Quand bien même ?

-Si j’ai le bonheur de les passer avec vous, où est le mal ? Je ne souhaite pas être localisé avec précision. Mon téléphone et hors d’usage. Je suis en France et je me détends. Je suis adulte. J’ai le droit. Je suis entouré de gens possessifs qui ont de l’amour une définition qui m’échappe ou de la cupidité une autre qui me fait du mal. Est-ce vous comprenez ?

-Oui.

-Dans ma vie, il y a eu et il y a la musique. Ma musique. Je ne sais malheureusement plus qui elle atteint maintenant…Je suis désorienté…

-Je comprends, monsieur encore que je pense que vous trompez…

-J’aimerais que vous ayez raison…Souvent, je prends des chemins de traverse. J’aime l’alcool et toutes ces substances qui …doivent vous effrayer…

J’ai pincé les lèvres et baissé la tête. Il a compris :

-Non, non, je ne vais pas vous compromettre. Je risque de boire un peu trop, je ne vous le cache pas mais je ne suis ni stupide ni ingrat. J’ai un traitement. Je le prends. Il y a d’autres aléas mais personne dans cette villa ne souffrira de ce que je suis et de ce qu’il m’arrive. Me croyez-vous ?

-Oui.

-C’est bien.

-Vous devez quand même manquer aux vôtres…

-A ceux qui sont vivants, bien sûr mais pour des raisons que je ne vous ai pas révélées, je m’abstiens de les voir pour le moment. Pour ce qui est des morts, je peux les invoquer là où je veux et ici, c’est très bien. J’imagine que ce que je dis est peu clair. Comprenez simplement que c’est de mes morts dont j’ai besoin et ceux sont eux qui me manquent. En ces temps de flottements, je peux enfin être face à eux d’une façon plus vraie…Ne cherchez pas à comprendre.

-Je n’y parviendrais pas de toute façon…

-Marjan, croyez que je ne mettrai aucun d’entre vous en péril. J’ai de l’estime pour vous tous. Encore de l’appréhension ?

-Non, George, je suis rassurée et tous le seront.

A partir de ce moment, il s’est lié à nous et nous à lui. Nous avions tous vu et revu en rediffusion sur internet l‘émission qui lui avait été consacrée par une chaîne anglaise. Ses amours y étaient commentées et elles n’étaient pas féminines. On en donnait une image déplaisante et glauque. Quant à ses frasques, à savoir ses accidents de voiture, ses amendes pour exhibitions diverses et ses arrestations pour possession de stupéfiants, elles devançaient sa carrière musicale, pourtant impressionnante. Tout se passait comme cet interprète magnifique qui signait toutes ses chansons était une sorte de has been désenchanté ne pouvant plus plaire qu’à des quinquagénaires nostalgiques. C’était édifiant de bêtise.

Très jeune, il s’était adressé à un public de collégiennes ou de lycéennes énamourées et ses tenues provocantes avaient aidé à la création d’un mythe : le beau jeune chanteur, en blouson de cuir, barbe de trois jours, ray ban et santiags qui était prêt à séduire les midinettes. Quand il en avait eu assez de donner le change pour rien puisqu’il s’avérait que sexuellement, il n’était pas attiré vers les femmes, il avait modifié son image publique. Elle était restée virile mais les cœurs de jeunes filles ou de quadragénaires esseulées s’étaient serrés. Peine perdue : il était gay. De ce fait, il avait immédiatement été revendiqué par une communauté qui était sienne, il ne le niait pas, mais dont il ne voulait pas devenir à toute force le fer de lance. Il avait donc, après s’être caché du vaste réservoir hétérosexuel, plus ou moins louvoyé avec « l’univers homosexuel » mais à aucun moment il ne donnait l’impression d’avoir été lâche. Il devait être trop droit et trop direct pour ce milieu du show business qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs mais à qui, malgré tout, il avait opposé des années de triomphe, et trop intransigeant pour aimer berner.

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Parce que c'est toi...

11799445_1392059384

Lors d'un de ses concerts donnés à Rio, George Daniel, le célèbre chanteur, rencontre un jeune brésilien...

Un grand naïf ou un mythomane, voilà ce qu’il était. Je n’irais pas bien sûr… J’y suis allé. La veille, il était en noir et là, il était en blanc. La lumière était très vive. J’avais fait comme il disait : sortir par derrière, mouiller mes cheveux, porter une casquette (!) et j’avais délaissé mon « uniforme » sexy habituel. Mon chauffeur et mon garde du corps m’ont convoyé à mi-route puis reçu l’ordre formel de débrouiller seuls, ce qui les a plongés dans un affolement total. Je me suis rué sur un taxi à qui, à grand peine, j’ai réussi à expliquer où je voulais aller. A l’arrêt de bus indiqué, j’ai rejoint A qui a paru suffoqué.

-George, tu as pris un taxi ?

-Il fallait bien !

-Et cette casquette ! Oh et tes lunettes ! Elles sont si petites ! Tu t’es vraiment déguisé ! Ce veston rayé, c’est proprement…

Il est parti d’un fou rire inextinguible.

-Cet Anglais est fou, il est fou !

On s’est d’abord baigné. A avait très peu d’affaires et il était vêtu simplement. Sans être sur ses gardes, il faisait profil bas. Je comprenais que ce n’était pas une plage de riches, loin de là. Les étrangers pouvaient y venir à condition de ne rien avoir de précieux. Lui-même n'avait même pas de montre, juste une chaîne au cou avec un médaillon. Il y avait la Vierge dessus. Ce devait être une blague. On a sauté longuement dans les vagues. La mer était délicieuse. Tout était évident. Quand enfin, on est sorti de l’eau, on s’est épongé. J’avais pensé au maillot de bain mais pas à la serviette. Il en avait deux avec lui et de la crème solaire. Il m’en a appliqué avec soin sur le dos, le torse, les jambes et le visage. Ses doigts m’effleuraient sans s’appesantir et quand on se regardait, il avait cette même timidité enfantine que je lui avais vue. Il y a des années que je n’avais vu quelqu’un comme lui, peut-être à cause de l’environnement sophistiqué dans lequel j’évoluais. Il était totalement naturel. On est resté assez longtemps sur la plage en se parlant sans hâte puis il a dit :

-Tu as une peau d’anglais et si tu restes encore, ton public ne te reconnaîtra pas ce soir ! Viens, on va se doucher et manger.

 

11799445_1493052263

 

Il y avait enfin des douches rustiques en haut de la plage. Le restaurant était simple mais succulent. Il a commandé du poisson.

-Tu fais quoi au Brésil ?

-Je suis designer.

-Oh designer, c’est bien !

-Et couturier ?

-Aussi !

-Tu sais faire des compliments, monsieur l’Anglais…Un couturier au Brésil, ce n’est pas un designer. Bon, je suis à mon compte…

-Des robes pour femmes ?

-Non, des tenues de sport pour les hommes.

-Ah oui ?

-Ris, ne t’empêche pas de rire.

-Je ne voulais pas te blesser.

-Ah mais ça ne me choque pas ! Le sport, c’est ma nouvelle donne. Les robes chics, j’ai fait et les sous-vêtements aussi ! Pour femme et pour homme ! Je peux te créer des modèles originaux, si tu veux !

-De sous-vêtements masculins ?

-Je t’assure ! C’est du sur-commande et je fais respecter mes tarifs mais ce sera très bien.

-Tu dois prendre les mesures ? Le haut et le bas ?

-Ah, tu t’amuses bien, hein ? Non, pas la peine. J’ai l’habitude. Si tu veux des chemises ou un costume, je peux te les faire aussi. J’ai une clientèle d’habitués. Je sais ce qui t’irait…

Il avait des yeux malicieux. Sa peau était lisse, belle, sa voix me troublait. Il m’envoûtait. Il avait toujours vécu à Rio. Ses études, il les devait à une bourse que lui avait attribué une de ses associations où les riches aident les pauvres et se congratulent de l'avoir fait. Il avait tenté sa chance et ses modèles et avait eu l’heur de plaire. Les femmes voulaient ses robes vaporeuses qu’il créait pour elles et les hommes ses costumes impeccables…Quant aux sous-vêtements qu’il créait, ils étaient très gais et taillés dans des imprimés très éloignés des standards anglais mais ils étaient très bien faits. On a repris un taxi et il m’a montré son atelier. J’ai été saisi. Un couturier sans renom certes mais un couturier. Il avait le sens de la coupe, connaissait les tissus et savait marier les couleurs. Son atelier n’était pas très grand mais il devait y régner une atmosphère agitée quand tout le monde y faisait son maximum. A employait cinq personnes. Sur les cintres, il y avait en effet des vêtements de sport mais aussi des robes de jour, des robes du soir et des costumes pour toutes les occasions. J’ai regardé le tout avec attention : chaque pièce était de très belle facture.

-Tu fais beaucoup de sur-mesure ?

-Maintenant oui parce que j’ai trouvé un public qui veut des vêtements uniques. Personne d’autre ne les porte, tu vois ? Mais après, je réplique des modèles. Il y en a que ça ne dérange pas.

-Comment tu t’es fait connaître ?

-Ah oui, j’ai participé à des concours pour présenter mes modèles et j’ai gagné des prix ! Un seul n’était pas nul. De l’argent venait avec…

Il a éclaté de rire avant que je ne le fasse moi-même.

-Tu vois la différence avec toi ? Toi, tu t’es mis à chanter et tout de suite…

-Non, au départ je chantais dans le métro…

-Oh, allez, tu as faire ça deux semaines ! Tu as tellement de succès ! Jamais je n’aurais raté ton concert et tu sais je voulais absolument être au premier rang !

-Tu parles bien anglais.

-On peut l’apprendre au Brésil…

-Avec les touristes ?

Il a rougi et baissé la tête. J’avais dit ça comme ça mais il donnait à mes paroles un tour plus pernicieux. Je le prenais donc pour un chasseur de jeunes ou moins jeunes Anglais ou Américains en quête de sensation gay payante…

-Je viens de dire quelque chose de stupide ?

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Sois patient, je suis ton Ange...

11799445_1493053258

Il y a longtemps, George Daniel a aimé et perdu son amour. Celui-ci lui parle enfin, de l'au-delà...

Tu sais, je n’aurais jamais voulu te laisser comme ça. Oh, George, tu as été malade des nerfs à cause de moi. C’est mal ça, pardon !

Où étais-tu ?

En toi.

Et tu me parles maintenant ?

Tu peux enfin m’entendre !

Que veux-tu me dire ?

Ce que tu es, c’est ta musique. Chante, George et ne laisse personne t’en empêcher.

Mais je n’ai pas d’inspiration…

Ne t’inquiète pas !

Tu m’as révélé à moi-même. Je me mentais.

Tu as été un magnifique compagnon. Tu sais ça, hein ? Tu te souviens, le premier costume que je t’ai fait sur mesure et des autres ? Je t’ai rendu beau comme un prince ! Allez, ne sois pas triste. Tu n’y étais pour rien. Tu étais tellement pris par ta carrière. Je ne sais plus lequel c’était. Il m’a contaminé. Ce n’est pas ta faute. Tu me crois ?

Non.

Si, George, tu me crois.

Je pensais qu’il serait plus constant. Je voudrais que la mort soit comme la vie. On ne pourrait s’étreindre mais on se parlerait. J’étais sûr de moi mais ça n’a pas fonctionné. Il était vraiment mort.

Mais alors, comment ferons-nous ?

A intervalles réguliers, je reviendrai. Il te faudra être patient. Je suis ton ange !

J’ai changé. Cette fois, j’ai assumé. Les tabloïds ont été enchantés. George Daniel est gay ! Il fallait relever le défi. Je l’ai fait. Bizarrement, mon public n’a pas diminué tant que cela (encore que mes déboires m’aient éloigné de la scène). Il a juste changé. Les collégiennes avaient pris du grade et elles m’aimaient toujours. Leurs mères n’avaient pas désarmé. Et il m’était venu tout un contingent de jeunes Anglais et Américains dont je peuplais les nuits. Sans compter leurs grands frères ou leurs pères…Ne croyez pas que je les ai méprisés…

Étaient-ces années magiques ? Je ne sais pas. J’ai écrit plusieurs albums et j’ai, à plusieurs reprises, fait son éloge. J’étais nostalgique de mon ange brésilien, il fallait bien que je le fasse connaître au monde, moi qui n’avais pas eu le cran de le présenter comme mon compagnon quand il était encore indemne. Mes chansons sur lui ont été jugées bouleversantes. Au moins, je lui avais fait cet hommage. De façon régulière, pendant les mois qui ont suivi sa mort, il m’a parlé dans le silence du cœur. Puis, il a espacé « ses visites ». Elles étaient toujours à bon escient cependant jusqu’à ce qu’il se taise.

Maintenant que tout s’en va, il me parle beaucoup plus et me guide. Il y aurait un autre ange, terrestre celui-là ?

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Un ballet pour rire.

GEORGE_MICHAEL_STAR+PEOPLE+97+-+PAIR+OF+POSTERS-85792

10 Valeria. Roquebrune. Décembre 2015. Dans le sud de la France, un chanteur célèbre aux abois a été recueilli par une bande de jeunes artistes. Mais que veut-il exactement? Etre au secret ou reconnu. Valeria s'interroge...

Comment ont-ils pu faire ça ? Se promener dans un palace à Nice ? S’ils n’ont pas donné le change, on saura très vite que George Daniel est ici. J’enrage vraiment. Ils m’affirment qu’ils ont fait tout un détour pour rentrer et qu’absolument personne ne les suivait. Admettons. Mais c’est tout de même très bête !

Il y a des photos de George et de plusieurs d'entre nous sur le net. J’ai vu celles où il est à Nice avec Marjan, Nicholas, Joanna et Erik. On en fait bien sûr fait d’autres depuis mais elles n'apparaissent que sur nos blogs (pour ceux d'entre nous qui en ont un) ou sont sagement rangées sur nos ordinateurs ou nos téléphones. Tout ce qui vient de nous est privé et ne nous inquiète pas mais les autres, celles que les « admirateurs de George Daniel » ont prises devant le Negresco et sur la promenade des Anglais sont publiques, ce qui peut poser quelques problèmes pour lui comme pour nous. Par prudence, depuis que George est arrivé dans la villa, nous n’utilisons pas la ligne fixe. Les téléphones sont débranchés. Seuls les portables fonctionnent…

Voilà donc un paradoxe : cet homme a implicitement exigé de nous que nous soyons discrets pendant son séjour dans la villa et en ce sens, nous lui avons obéi. Rien n’a filtré. Nous sommes restés muets à son sujet et le personnel de maison a suivi. Aucune fuite et pour lui, une libération…

Seulement voilà, il a une relation ambiguë à la célébrité. Très jeune, il l'a voulue et certainement aimée avant qu'elle ne lui pèse et qu'il la subisse. De la même façon, s'il s'est mis à haïr la presse à scandales qui l'a traqué des années durant alors qu'au départ, il riait à gorge déployée de ce qu'on écrivait sur lui. Amour et désamour : il a parcouru une sorte de chemin de croix et ce qui l'a le plus accablé, je crois, est qu'on traite légèrement sa musique. Elle reflétait, pour les plus anciennes, des tendances musicales passées de mode (il avait plus de trente ans de carrière) mais elle était profonde, sophistiquée et souvent brillante. Le reste : ses multiples amours et aventures et son goût pour les états éthyliques et les paradis artificiels, il s'était habitué à ce qu'on en parle souvent et en mal. C'était du moins ce qu'il prétendait.

Sur la Côte d'azur, il est arrivé secrètement et il nous est apparu qu'il voulait rester anonyme. Pourtant, être pris en photo par des fans en compagnie « de jeunes gens en vacances » ne l'a pas gêné. Il savait pourtant que ces photos circuleraient sur les réseaux sociaux. J'ai même entraperçu un premier montage avec fond sonore sur You tube. C'est bizarre. Pourquoi changeait-il ainsi son fusil d'épaules ? Que cherchait-il ?

Nicholas, radieux, est venu me voir dans ma chambre tandis que je laquais de rouge-foncé mes ongles de pied. J'ai abordé le sujet mais il a haussé les épaules. Il ne voyait là qu'une anecdote banale sur laquelle il n'y avait pas à s'appesantir et de toute façon, excité comme il était, je voyais bien qu'il avait la tête ailleurs...

Il a passé des coups de fil pour que j’aie des engagements importants. Il faudra des auditions mais il se porte garant. Je peux, après tout, jouer dans des styles très différents. Les rendez-vous sont déjà fixés !

-J’étais perplexe.

-Je sais que tu es brillant. En lui, tu as confiance ?

-Oui.

-Tu as raison, je pense. En tout cas, ça peut sérieusement infléchir ta carrière…

-Je sais, je pourrais jouer sur le fait que je lui ai sauvé la vie mais je t’assure, c’est lui qui a démarché. Je ne lui ai rien demandé.

Dire à Nicholas qu’il pouvait à ses heures être très opportuniste n’était pas du meilleur goût à cet instant. J’étais en effet certaine que le paramètre « vous alliez vous noyer mais j'étais là » n'avait pas été écarté même si amené dans la conversation avec beaucoup plus de finesse mais devant son aveuglement forcené, je me suis tue. Après tout, je n’avais aucune idée de ce que George Daniel avait pu lui dire. Ce que je pressentais, c'est qu’à condition de bien se tenir lors des auditions, Nicholas pouvait voir la vie en « plus rose ». Dans la foulée, il m’a annoncé que Joanna et lui repartaient le 28 décembre. Chacun étant libre, je lui ai dit que tout était très bien.

J’ai tout de même été troublée quand Jonathan m’a fait lui-aussi des confidences. J'ai tenté de les retarder en reprenant le thème des photos à Nice mais lui-aussi s'en moquait. Après tout, il pouvait y avoir de jeunes fans posant avec l'objet de leur vénération. Là n'était pas ce que le concernait ! Monsieur Daniel souhaitait lui acheter deux bronzes pour son domicile londonien. Tout d’abord un jeune homme qui s’étirait, un danseur probablement. Sur la pointe des pieds, il jetait ses bras en arrière. Ensuite une femme assise sur une chaise, se tenant le dos très droit, en combinaison, ses cheveux longs mal retenus par une grosse barrette. En outre, il lui faisait une grosse commande : il voulait plusieurs visages d’enfants avec des expressions diverses, de l’incompréhension au désarroi pour aller à la souffrance totale et à la joie. Il avait discuté très précisément de ce qu’il voulait et il souhaitait recevoir des esquisses. Les deux premières œuvres étaient déjà acquises et payées. Elles partaient à Londres. La troisième œuvre serait décisive. Jonathan sculpterait en Australie. Entre temps, à Paris et à Londres, George Daniel avait contacté des galeristes. Ils recevraient le jeune sculpteur. Pour Sydney, il ne pouvait rien faire. Comme Nicholas, Jonathan nous faussait compagnie. Il irait à Paris avec sa femme et lui, ferait un saut à Londres, après quoi, ils retourneraient en Australie.

Je me suis demandé si notre élégant monsieur Daniel n’allait pas commencer à démarcher les autres. Tant qu’à faire…

Il nous restait Guillaume dont la fiancée, Élise, était arrivée le 29, juste après le départ des autres. Elle emmenait avec elle Pierre, son jeune frère âgé de dix-sept ans. Personne n’était au courant mais tout le monde a été ravi. Ça a fait monter les enchères à trois hommes faits (George, Guillaume, Erik) et trois femmes (Marjan, Carolyn et moi-même). Restaient deux outsiders : Pierre et Elise. Ah, pardon, j’oubliais mon petit ami, Michele.

Honnêtement, les premiers jours n’ont pas été évidents. Pour commencer, j’aimerais parler de moi. Je venais de recevoir un courrier électronique de Dolce et Gabbana qui augurait la donne. Si je ne passais pas la barre des trois mois, ce n’était même plus la peine…Je continue avec Carolyn. Elle faisait une pause suite à de nombreuses désillusions. Elle s’accrochait à une comédie musicale dans laquelle elle aurait un rôle « chantant » en février. Je croyais fort en elle mais je commençais à espérer que monsieur Daniel ne l’auditionne pas. Qui sait ce qu’il lui dirait ? Du bien après tout, s’il la pensait douée mais si c’était le contraire ? Il n’était pas du genre à mâcher ses mots.

Et puis, à Marjan, à Carolyn, à moi, il prodiguait des encouragements qui n’étaient suivis de rien d’autre… Fallait être un homme, gay ou non, pour qu’il aille au-delà ?

Bref, j’étais énervée d’autant qu’avec Erik, le plus beau, le plus doué de nous tous (c’est ce que j’avais toujours pensé), il devenait franchement pénible. Les photos qui circulaient sur le net l’avaient au bout de compte mis mal à l'aise. Certaines étaient recadrées... Il venait d'avoir un échange froid avec Julian : Bravo Erik ! Tu te promènes à Nice avec une pop star anglaise plus très fraîche et il faut que ce soit un serveur de restaurant New -yorkais qui m'apprenne que vous êtes tous deux très souriants sur le net. Je peux savoir quelle est la prochaine étape ? Méfie-toi. Il a une tête à abuser du viagra, entre autres...Il n'avait pas pensé à mal et se trouvait d'autant plus dans l'embarras que George s’amusait beaucoup de ces photos « où ils avaient l'air complices » ...Son ami l'attendrait à l'aéroport au Canada et il pressentait déjà un échange houleux.

Pour ne rien arranger, Guillaume lui en voulait de lâcher Toronto et de céder aux exhortations de son « compagnon » américain qu'il considérait comme omniprésent et peu commode. Il avait signé pour le New York City ballet, ce qui avait de quoi adoucir l'amant retors mais n'avait pas lâché pour ce tournage de quatre semaines au Danemark ce qui obligeait l'Américain à le suivre...Sans compter qu'il négociait déjà pour un autre tournage ! Tenace, le bel Erik pour ce qui était de sa carrière mais tout de même très doué pour faire naître la discorde. Ne connaissant pas son compagnon, je le jugeais en mauvaise posture mais ni Guillaume ni Élise ne me donnaient raison. C'était un homme fort et Erik tenant à lui était malgré tout obligé de composer...

Un matin dans l’annexe, je suis allée le voir. Une des salles pouvait convenir à un danseur qui voulait s’entraîner. Il y avait quelques miroirs et des barres. Il avait mis une bande son et il dansait. Je suis restée là, à le regarder, dans la plénitude de ses vingt-cinq ans. Il virevoltait avec une grâce infinie…

-C’est le Spectre de la rose ?

-C’est le Spectre de la rose !

-La salle s’y prête ?

-Ce n’est pas une salle !

-Ne tombe pas !

-Tu es maligne, toi.

Soudain, il était là, l’autre, avec un air de reproche. Il n’était pas vraiment entré dans la salle mais se tenait à l’entrée, les bras croisés et le visage fermé. Il avait dû voir des vidéos d’Erik et il était tombé sous le charme…Ah mais !

Il ne savait rien de rien. Le petit Erik de dix ans, moi, je le voyais clairement. Le chagrin lié à la mort du père, l’école, les cours de danse, les concours, le fait qu’il était très doué…Il avait été brave, très brave. Des concours difficiles. Étoile à dix-neuf ans. Apte à endosser un répertoire redoutable. Quelques tournées. Londres et Paris. Toronto par culot et New York. Il ne lésinait pas. Fort, très fort. Il convainquait les critiques retors. Tu m’étonnes qu’on le jalouse…

Il ne l’avait pas vu, l’autre, mon jeune danseur et pour lui, on était tous les deux et on pouvait rire.

-Tu ne veux pas que je fasse la jeune fille endormie ? Je me mets sur ce fauteuil !

Fais !

-Allez, ces beaux ports de bras, tu me les feras ? 

-Si tu es sage !

Il venait de remettre la musique en marche et je l’entendais presque compter. Un danseur compte. Et il tournait autour du fauteuil et il avait ces mouvements d’une grâce infinie….

-Et le saut final ?

-Je ne peux pas !

-Tu es sûr ?

-Je ne peux pas ! L’espace manque.

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Audition surprise.

chanteuse-660x440

 

14 Carolyn. Roquebrune. Janvier 2016.

Il m'a littéralement auditionnée sur «Kissing a fool », une de ses chansons. C'est un grand professionnel qui ne laisse rien au hasard. Tout a été revu : ma façon d'articuler, de bouger, de regarder le public. Il a passé sa vie à rechercher la perfection, je l'ai enfin compris.

-Rien ne doit être laissé au hasard, Carolyn. Si vous avez compris cela, vous avez tout compris. Au début de ma carrière, on m'a pris pour un joli jeune homme sans cervelle qui savait faire des tubes et plaire aux jeunes filles mais je n'ai jamais accepté, jamais lâché. Je suis depuis longtemps un compositeur reconnu et un très bon musicien. J'ai énormément travaillé ma voix. Il fallait qu'elle puisse me suivre des années durant et qu'elle témoigne de mon évolution artistique...

-Ecoutez, George, je ne suis pas sûre que ma voix…Enfin, elle n’est pas si belle…

-Peut-être que non, mais tu dois la travailler davantage. Je sais dans quelle comédie musicale tu voudrais te produire à Broadway. Il faut que tu sois au sommet. Finies les vacances !

-Je vous assure que j'ai déjà beaucoup travaillé...

-Non, là, tu t’illusionnes. Il ne faut pas que tu te laisses aller sinon, tu essuieras des refus. On ne prendra pas de gants avec toi.

-Oui, je comprends bien. Je le ferai. Je travaillerai davantage.

-Quoi ? Plus tard ? Ah mais on continue !

-Mais on est le premier janvier ! On sort d'un brunch exquis et je...

-Il faut savoir...

-Vous êtes si intimidant que…

-Que ?

J'ai hésité un instant de trop. Il a hoché la tête d'un air navré. Je lâchais prise trop vite. J’ai tenté de faire diversion.

-Je pars le quatre comme beaucoup d'entre vous. Et vous ?

-Le cinq !

Il a soupiré et fait comprendre que notre entretien était terminé. Une fois seule, je n'ai su que faire et suis allée voir Erik qui lisait dans sa chambre, allongé sur son lit.

-Je suis idiote. Une demeurée, voilà.

-Ah pourquoi ?

-Il m’auditionne dans l’annexe et moi, je lui explique que c’est le premier Janvier ! Je veux juste me détendre, être avec mes amis ! George Daniel me fait travailler et je lui réponds ça. Tu te rends compte ?

Il a ri.

-Erik, j’ai lâché prise…

-C’est parfait. Continue !

Il m'a embrassé sur la joue et j'ai pris cela pour une consolation avant qu'il ne m'embrasse vraiment et très bien. Je m'étais agenouillée pour lui parler et là je me relevais et reculais...

-Je peux savoir ce qu'il t’arrive ?

-Tu es très jolie !

-Quoi ! Mais tu es...Enfin les femmes ne te…

-Ne te laisse pas influencer par les on-dit...

Il s'approchait de moi. Il était à la fois mince et fort. Difficile de résister...

-Tu ne m'as jamais fait d'avance !

-C'est vrai...jusqu'à aujourd'hui...

Il m'a pris dans ses bras et là, j'ai su qu'il était bien trop charmant pour que je lui oppose une quelconque résistance. Tout en m’embrassant par intermittence, il m’a déshabillée avant de m’aider à m’allonger. Il m’a écarté les cuisses avec adresse et s’est mis à me lécher. Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait aussi adroit d’autant que j’avais rencontré plusieurs fois son compagnon à New York. Strictement gay, lui…Quand il m’a jugé assez excitée, il m’a pénétrée et j’ai poussé un gémissement de bonheur. Il a pris tout son temps la première puis la seconde fois. Je n’avais aucun moyen de contraception depuis un moment et comme il m’avait prise au dépourvu, je n’avais eu le loisir de lui demander de se protéger…Qui sait comment ça pouvait finir, tout ça ? On a terminé enlacés sur le lit après une longue étreinte. Il me caressait les cheveux et les seins.

-Est-ce que tu es fou ?

-Non. Tu as joui deux fois ?

-Oui.

-Moi-aussi.

-Alors, les femmes t'intéressent ?

-Oui mais ça faisait très longtemps que...

-On ne le dirait pas. Tu connais tout du corps des femmes, toi...

-Je me documente au cas où.

-Je peux rire ?

Il riait lui-même. Il m'a embrassée avec tendresse puis m'a dit :

-Merci, Carolyn. Tu sais, je ne sais pas trop où j'en suis en ce moment et j'avais besoin de la douceur et de la patience d'une femme. Toi, je te connais et c'est mieux encore.

-Mais tu n'es pas mon amoureux...

-Non, je regrette. Ce n'est pas un rôle que je peux jouer auprès de toi. Et tu ne dois pas forcément le regretter.

-Si, je pourrais dès lors que nous venons de si bien faire l’amour…

-Non, tu ferais erreur. Je ne suis pas une partie de plaisir. Je peux être dur.

-Je ne sais pas, pas avec moi, en tout cas… Tu es mon ami. Dis-moi, il a dit vrai ?

-George Daniel ? Sa seigneurie est-il capable de dire faux ?

-Arrête de t’amuser !

-Il t'a conseillée avec justesse je crois. De ce côté-là, il est fiable. Travaille d'arrache-pied dès que tu rentres...

-Erik, ça ne suffira pas.

-Ah bon ? Il a sous-entendu ça ?

-Non mais je manque d’ambition. Au fond, il a raison. Une carrière de chanteuse à Broadway, ça demande beaucoup de ténacité. Je pense que je m’en tirerais mieux au cinéma...Ou dans une petite troupe de théâtre…

-Il a raison en fin de compte. Tu te défiles.

J’ai rougi et lui ai demandé de changer de sujet. Comme il restait silencieux, je l’ai fait.

-Tu lui plais…

-Petite maligne !

-Non, Erik, c’est vrai. Il te regarde, il te cherche…Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

-Que ce n’est pas une histoire pour les jolies filles qui ont envie de s’amuser le premier janvier…

-C’est George Daniel !

-Oh, mais quelle opportuniste ! Il faut que je réponde quoi ? « Ah oui, quelle chance ! En m’y prenant bien, il m’enverra un ou deux messages une fois de retour à Londres. » Quel scoop, hein ! Sans compter qu’un de ces jours, je pourrais me vanter…

-Tu vas céder, je suis sûre.

Il a eu l’air grave tout d’un coup et le sentant un peu à vif, j’ai de nouveau bifurqué. Il ne fallait pas que j’aille trop loin avec lui, d’autant qu’il était difficile à cerner.

-Désolée, j’ai manqué de tact.

-C’est exact. Alors, ne manque d’à-propos maintenant. Allez, je t’écoute !

-D’accord : voici une autre histoire. Si j’étais enceinte de toi ?

-Ah oui, elle me convient celle-là ! Tu aurais un beau bébé : regarde-nous !

-Tu ne peux vraiment pas être sérieux ?

-Pourquoi le devrais-je ? Tu es belle.

-Merci, Erik.

Il m'a de nouveau embrassée de façon troublante et je me suis rhabillée. J'étais éberluée mais rassurée et ravie. Je ne sais comment il agissait avec un partenaire masculin mais il avait donné à la femme que j'étais l'impression qu'émotionnellement et sexuellement, elle méritait la plus grande attention. Compte-tenu des deux derniers goujats dont j'étais tombée amoureuse, c'était un très beau cadeau qu'il me faisait là. Malheureusement pour moi, c’était plutôt à des hommes qu’il les adressait d’habitude…

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 10. Elle est docile. (2)

2f1a9ebe871c39274f407ac0c92fcdf8

Qu’elle prenne une boisson chaude dans un café avec sa fille avant de regagner l’hôtel, ou qu’elle attende seule dans la chambre où elle s’apprête en body et bas noirs, rien ne l’amène à changer d’avis. Il est vraiment nouveau pour elle, cet homme que le hasard a mis sur sa route. Le hasard ? Julia, à ce stade du récit qu’elle construit pour elle-même, ne peut que refuser le terme, la trame, le décor et les personnages des Contes s’imposant avec force. Pas de hasard non mais une intervention habile : une fée marraine sans doute. Après tout, elle a autant adoré la sienne qui était une personne belle et douce, corps rond et féminin, sourire radieux, que celles des histoires que Perrault et Grimm, ou encore Madame d’Aulnoy lui ont proposées. Alors, autant accepter la nouvelle venue : cette inattendue créature magique qui la place, elle, l’enseignante à la jeunesse lointaine, dans cette chambre parisienne où elle se prépare à retrouver l’homme qui ce matin l’a caressée. Et autant lui faire confiance puisque les fées savent ce qu’elles font.

Au soir, quand A. revient, elle est docile. D’abord assise sur le lit, les jambes relevées, le regard baissé, elle écoute l’homme lui parler. Puis, comme il lui caresse les chevilles et les cuisses, elle écarte naturellement ses jambes pour qu’il la caresse dans son intimité. Il flatte doucement sa peau, à travers la dentelle d’abord puis en la contournant. Ses doigts habiles écartent les chairs, palpent et excitent la douce corolle qui suinte en se livrant : les grandes lèvres se gonflent, l’excroissance de chair qui attend le plaisir se laisse plus facilement solliciter, le conduit qui attend la pénétration se dilate déjà. A. insiste et Julia gémit. Les fées sont contentes. Elles le restent quand il dénude ses seins pour les travailler, soucieux de voir les pointes s’ériger. Il effleure, caresse plus ou moins fortement, pince sans insister puis revient aux pointes. Les doigts, la bouche, la langue. Le plaisir qu’il avait fait naître dans ce qu’elle a de plus intime se propage maintenant dans sa gorge. Elle se laisse aller et, quand vient le temps de la promenade, confiante et amoureuse, elle ne lutte pas. Il la déshabille sans qu’elle s’oppose et sort du petit sac qu’elle a apporté, les objets dont il a besoin. Elle n’a rien à objecter et confiante se tait, tendant son cou, les seins renflés. Il la satisfait. Le collier de chienne qu’il ajuste est une parure et non une entrave ; de ce fait, il est logique que la laisse ne soit pas humiliante. Tout naturellement, elle l’accepte. La position à quatre pattes suit puisqu’elle est logique et évidente. Quant à la promenade, Julia, la trouve courte, les dimensions de la chambre ne donnant que peu de latitude, mais elle s’applique à avancer régulièrement, à s’arrêter sur ordre, à se retourner et, le faisant, elle goûte le plaisir qu’il y a à être obéissante, plaisir physique d’abord – elle se cambre et ses orifices naturels se dilatent- que cérébral – elle est cette chienne qui marche au rythme du dominant, se voit le faisant et s’accepte comme telle. Quand il l’arrête et lui demande de se remettre debout, elle obéit. Qu’il lui enlève vite collier et laisse la surprend mais elle n’en dit rien, s’en remettant à lui, confiante et silencieuse. Lui, tendu, annonce qu’il veut l’encorder. Se tournant vers les fées marraines, France guette leur approbation. Celle-ci arrive vite. Elle en reste surprise mais acquiesce.

Debout, nue, lui faisant face, elle le laisse, cordes en main, chercher quelles entraves il mettra en place, regardant tour à tour les seins, la taille, les bras, les jambes, le sexe de la femme qu’il cherche à honorer en l’immobilisant. Car son propos est tel, pas négatif ni dégradant, suffisamment humiliant pour la tenir à l’écoute et assez libérateur pour qu’elle garde en tête l’idée d’un plaisir partagé. France aime les paradoxes. Se libérer en étant attachée en est un. Elle l’accepte. Sans doute, là-haut, une fée marraine est-elle ravie.

Il pose les cordes sur sa peau. Il travaille. De son labeur, il fera des photos où elle se verra, les seins encordés, plus ronds et dressés qu’à l’habitude, le ventre et le sexe soulignés par des entremêlements et des croisements de ces cordes que l’alpiniste qu’il est a peut-être utilisées pour d’autres usages. En attendant, il déploie sur elle un réseau de fils torsadés qui se croisent, sont parallèles parfois, se rejoignent puis s’écartent, se nouent ; les dessins sont esthétiques, elle le devine et le contact, si dérangeant qu’il soit, est excitant. Du reste, elle frémit quand ses seins se renflent sous l’effet du resserrement des nœuds, quand son entrejambe est lui-même sollicité, les cordes isolant son sexe et le redessinant comme s’il existait davantage ainsi, plus nu, plus vulnérable, ses mains et ses bras plaqués à son torse par des enserrements. Elle est sur la brèche, tendue et heureuse et, lui, elle le devine à son regard, s’interroge sur les manœuvres justes ou erronées qu’il a pu tenter. Elle sent ses doigts par intermittence, qui l’effleure volontairement ou non, pour desserrer ou resserrer un lien, écarter deux cordes pour former un motif plus joli aux creux des reins ou sur le ventre ou encore pour changer radicalement le passage de deux cordes qui ne se croiseront plus au même endroit. Enfin, il s’écarte d’elle, comme un couturier qui, les retouches faites sur la nouvelle robe créée, estime que son goût de la perfection est satisfait. Elle demeure immobile, surprise d’être entravée, en attente d’une satisfaction sexuelle vive, qu’elle ne rencontre pas. Soit parce qu’elle s’est montrée très craintive la veille, soit parce qu’elle est encore trop peu habituée à cette pratique, il s’abstient de la toucher et lui parle pour lui dire qu’elle est belle. Julia sent bien que cette immobilisation débouche théoriquement sur des attouchements prolongés qui préludent à la fellation et à la pénétration. Elle n’est pas si néophyte. Le site qu’elle fréquente lui a apporté tant des images que des témoignages et elle sait ce qui découle d’une telle captivité. Pourtant, elle ne dit rien. Ses seins encordés durcissent et attendent en vain la main de l’homme qui palpe la chair renflée et tire sur les tétons. Son ventre sollicite sans succès la caresse et sa chatte toute humide d’être ainsi parée attend l’intromission d’un doigt ou deux dans sa partie la plus propice à l’enfoncement. A., elle le voit, est excité mais au lieu de tirer d’elle une satisfaction sexuelle dont elle bénéficierait aussi, il se met à la prendre en photo. C’est une captation autre, non moins prenante mais à court terme, moins satisfaisante. Du reste, quand il lui montre ce qu’il a capté d’elle, elle est déçue. Les entrelacements sont beaux sur un corps disgracieux. Elle le lui dit et le voit froncer les sourcils. Il ne voit en elle rien de laid et affirme qu’elle répond à ses désirs. De beaux seins lourds un peu tombants, une taille marquée, des cuisses un peu fortes mais harmonieuses, des fesses radieuses. Julia, se contemplant encore en photo, ne peut donner raison à l‘homme Elle hoche la tête. Ne voit-il pas un corps que défont l’âge et les mauvaises habitudes alimentaires ? Tout est pourtant très net. Mais comme elle insiste, il objecte encore qu’elle se trompe. Ainsi les formes alourdies qu’enserrent les cordes entremêlées se transforment-elles sous le regard du dominant qui s’en empare. Le ventre saillant devient renflé, les hanches trop larges sont harmonieuses, la poitrine volumineuse est qualifiée de « merveilleuse » et les jambes qui ont cessé d’être fines deviennent « belles ». A qui Julia doit-elle cela ? Aux fées marraines sans doute. Il suffit d’évoquer leur inventivité fine, parfois perverse, jamais appuyée. A elles, elle doit aussi l’appréciation qu’il fait de son visage, le trouvant joli et attirant, qualificatifs qu’elle ne s’attendait pas à recevoir d’un homme plus jeune qu’elle et dont elle dépend puisqu’attachée.

La chambre, les fées, les jeunes femmes qui peuplent les cadres des murs, la lumière d’hiver, les cordes, le jeu.

Et eux.

Bientôt, lui souriant, il défait le travail accompli, la laissant plus nue qu’avant. Ils s’embrassent et s’étreignent.

Ils dînent dehors comme la veille, l’adolescente rieuse avec eux.

Puis, ils se retrouvent nus, l’un contre l’autre.

Elle doit dormir et s’éveiller, guettant les yeux bleus. Il doit la caresser, s’assoupir et revenir à elle. Ce qu’elle sait avec assurance, c’est qu’elle l’aime.

Et dans le regard clair qu’il pose sur elle, elle lit avec un mélange enfantin de crainte et de joie, le même sentiment sûr et fort. Et dans la joie qu’elle a, elle ne s’interroge pas, pas encore, sur le collier, la laisse et les cordes.

Apaisée, elle vit dans cette certitude qu’un lien est fait, au-delà d’eux.

A la nuit, succède une aube nouvelle où ils sont tendres.

Les fées sourient.

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Dire ses souffrances.

DOUBLE PORTRAIT GM

 

15 Erik. Roquebrune. Janvier 2016. George D., artiste aux abois, s'est réfugié sur la Côte d'Azur pour échapper à la mort. Il fait une rencontre qui pourrait devenir un amour. Mais n'est-il pas devenu une sorte de monstre qui ne s'est pas guéri de pertes anciennes ? En tout cas, son amour mort, celui qui a trouvé une mort cruelle, lui parle et le conseille..

Il n'y avait plus à reculer. Il voulait me parler, c’est clair. Je ne pouvais pas me dérober plus longtemps. Dans l’annexe, Valeria et Nicholas avaient installé un home cinéma pour que ceux qui le souhaitaient puissent voir toutes sortes de films. Sachant que je l’y trouverai, j’y suis allé et ai pris en route « Les Parapluies de Cherbourg ». Ma mère adorait ce film et je l’avais déjà vu maintes fois avec elle. George était là. Je me suis assis à côté de lui. J’avais lu sur lui, comme nous tous. Un article ordurier, sur le net, faisait des pronostics sur sa vie sexuelle. On lui attribuait un nombre invraisemblable de conquêtes masculines passagères. Il n’était plus aussi mal en point et sans doute prêt à en faire une de plus…Après tout, Valeria n'utilisait son « Michele » que pour ses trésors de virilité et Marjan, avec son « David » commençait à l'imiter. Je venais de faire l’amour avec Carolyn. Il y avait une drôle d’ambiance dans cette villa, malgré les quelques couples solides qui s’y trouvaient. Carolyn, Carolyn…Ses petits seins hauts, ses hanches fines et son joli visage bien sculpté. J’avais encore le goût de sa chatte dans ma bouche et je ne m'étais ni douché, ni rincé. Je sentais la femme et c'était bon. Les odeurs corporelles de mon amie américaine m'enveloppaient. Il s'en rendrait compte.

On a dû rester comme ça une quinzaine de minutes puis j'ai quitté la salle et l'ai attendu dans la cour, près de joli sapin décoré. Il est arrivé à pas lents, un sourire crispé aux lèvres.

-On va parler quelque part. La crique, on pourrait y descendre. Je n'y suis pas retourné, enfin depuis…

-C’était aussi bien de ne pas le faire. De toute façon, il est un peu tard et c'est très escarpé. Il y a des plages plus proches. Ça te tente ?

-Ai-je le choix ? Vous êtes un chef, ça se voit.

Il a souri mais quelque chose dans son regard était dur et impérieux. Sa demande sexuelle était implicite mais elle était doublée d’une autre injonction, plus dérangeante celle-là. Je n’arrivais pas à lui donner un sens.

-Alors, on y va ?

-Oui.

On a pris une des voitures qui étaient là et j’ai roulé jusqu’à une plage publique. Elle était très peu fréquentée, à cette heure. On a commencé à marcher. J’étais très tendu et j’ai commencé à le faire sentir.

-Je ne veux pas que tu t’approches de moi comme tu as l'habitude de le faire pour les autres.

-De quoi parles-tu ?

-Ne te sers pas de moi. Je n'y suis pour rien si tu vas mal...

-Tu peux m’aider à aller mieux. C’est un temps béni pour moi : je vous ai rencontrés, je t’ai rencontré…

-Ah oui ? Allez, il passera bien un journaliste. Tu adores ça. Tu t'exposes sans cesse aux attaques comme aux louanges.

-C’est une plage populaire, peu connue…

-Tu te mets tout le temps en cause pour ne pas quitter le devant de la scène !

Il a soupiré, m’a pris sèchement le bras et m’a obligé à m’arrêter pour lui faire face. Son visage, dans cette lumière hivernale un peu grise, paraissait un peu défait. J’ai remarqué des rides aux coins de sa bouche.

-Je me mets en cause ? Comment cela ? Ah, tu as regardé ces articles de presse qui me décrivent comme un exhibitionniste, c’est cela ?

-On l’a tous fait, lire ce qu’on écrivait sur toi…

-Oui mais toi, tu n’es pas clément.

-C’est exact. Pourquoi t’être livré ainsi ?

-J’étais jeune. Je me suis fait utiliser. Ça, tu peux le comprendre ?

-Je ne parle pas de ta jeunesse. Ton mode de fonctionnement m’est incompréhensible. On a droit à tout : flagrant délit sur des lieux de drague, toxicomanie, accidents de voiture ! Et ces photos !

-Et donc ? Les journalistes ont une imagination débordante et les photographes s’en donnent à cœur joie. Ça a commencé quand j’avais vingt ans, Erik, tu te rends compte, vingt ans ! Tu sais que certains magazines n’entrent jamais chez moi ?

-Non ! Et puis, tu me déconcertes.

-Oui, c’est logique. Je suis célèbre.

Il avait lâché mon bras depuis un moment déjà et il se tenait à une distance acceptable de moi. Elle ne lui a plus convenu et il s’est clairement rapproché. Il me dévisageait avec envie, d’une manière si radicale que la colère m’a envahi. Qui était-il donc pour penser que tout pouvait être aussi simple ? Depuis combien de temps utilisait-il les mêmes mécanismes de séduction sans avoir conscience que le temps jouait désormais en sa défaveur. J’ai eu un haut le corps.

-Mais ça ne suffit pas, ça !

-Que je m’approche de toi ainsi ?

-Mais oui !

Il a reculé.

-On va en revenir aux journalistes et à ma surexposition. L’époque était différente. J’étais ambigu dans ma carrière et dans ma vie et j’ai eu, c’est vrai, beaucoup d’ambivalence. Je ne savais pas clairement où mettre des frontières…

-Je pense que si, en tout cas pour ces photos récentes et dégradantes que la presse à grands tirages fait circuler. On dirait que ça ne te déplaît pas de te montrer ainsi, avili car tu peux livrer bataille ensuite. J’ai raison hein ? Je te heurte mais je suis jeune et ça me donne des droits. Tu ne devrais pas, George, pas comme ça. C’est de la faiblesse.

Cette fois, c’est lui qui a sursauté. Il était difficile de le contrer mais je voyais bien que mon obstination le surprenait. Elle le séduisait aussi… Il s'est approché de la mer et j'ai fait de même. Des galets roulaient sous nos pieds. Il a orienté très différemment la conversation. J’aurais dû avoir des réticences mais j’ai décidé d’être vrai.

-Sur ce point, nous ne tomberons pas d’accord. Tu as raison : nous n’appartenons pas à la même génération. Alors, dis-moi un peu ce qu’il en est de toi. As-tu souffert ? As-tu rencontré la perte par la maladie ? T'es-tu senti impuissant ? Réponds, Erik.

J'ai retenu mon souffle puis j'ai parlé. Mes dix ans. Mon père. Une agonie lente. Ma révolte. Les larmes de ma mère. Les pesantes obsèques au nord du Danemark. Ses affaires à lui sur lesquelles on butait tout le temps. Plus je parlais plus l'image paternelle devenait ferme et dense et plus je retrouvais mon désarroi. Je voulais qu'il vive jusqu'à ce que je devienne étoile, lui qui regardait avec tant d'incompréhension mon désir de danser, les revues que je feuilletais, les pas que je cherchais à apprendre, les tenues que je tentais de me fabriquer...Il aurait bien vu, il aurait compris que je ne pouvais être décevant. Au lieu de ça, il a été rongé par un cancer, nous laissant tous dans le désarroi. Je m'étais juré de ne pas le regretter et pourtant, quand j'ai enfin été nommé danseur soliste, je me suis autorisé les larmes. Il me manquait tellement !

Il est resté silencieux et m'a juste pris le bras pour qu'on aille s’asseoir un peu plus loin.

-Il faut que je te renvoie la question ?

Il ne m'a pas répondu tout de suite. Il semblait perdu dans ses pensées. Puis il a fini par acquiescer.

-Pas si vite, Erik. Crois-tu que je m’attendais à une pareille confidence ? Tu ne laisses pas paraître grand-chose de tes sentiments. Je ne suis pas si égocentrique, une telle perte a dû impacter ta vie…

Il était vraiment bizarre ce type, tantôt brutal, tantôt délicat… « Impacter ma vie » …Il fallait vraiment s’appeler George Daniel pour parler comme ça…

-Un orphelin de dix ans comme tant d’autres…

-Tout de même…Je suis désolé pour toi.

-Merci…

-C’est sincère. Comment avez-vous fait ?

-Mes grands -parents français nous ont beaucoup aidés. Ils sont venus, on est allé en France…Ma mère a fini par se remettre et nous-aussi…

anselmo

 

George, tu touches au but. Il est avec toi.

Il est trop fermé...

Non, non, il va t'accompagner et t'aider mais comme toujours tu veux tout, tout de suite !

Où étais-tu passé ?

Les changements d'année comptent peu au paradis... Mais tu vois, je suis là.

J'ai été dur avec Paul, odieux même.

Je sais, George. Ne pense plus à lui. Il n'y a pas de retour.

C’est peut-être aussi bien.

Oui ! Et ce jeune homme...Ne soit pas brutal avec lui. Je te connais.

Allons, modère-toi. Il est beau c'est sûr, mais pas si solide. Tu m'entends ?

Oui. Tu es toujours mon ange...

Toujours.

Il s’étonnait de mon silence.

- Et vous, George ? Et toi ?

Je lui ai dit pour toi, A. J'ai été fou et cruel et pour ma mère aussi. Qu'avait-elle à faire d’aveux tardifs ? Elle savait sans vraiment se l'avouer. J'aurais été vigilant avec toi, je t'aurais contraint à rester en Angleterre. Tu aurais échappé à de mauvais médecins et ses stupides croyances. N'avais-tu pas l'habitude de te tourner stupidement vers la Vierge et les saints, à croire que ses images pieuses te sauveraient la mise ! Je t'aurais mis entre de bonnes mains. Six mois après, les thérapies combinatoires étaient arrivées. On t'aurait maintenu en vie jusque-là. Mais j'ai été aveugle ! Tu serais devenu un homme fait intelligent et créatif, amant ou ami et tu aurais gardé ton magnifique sourire plein de bonté. Bien entendu, j'aurais maintenu le flou avec ma mère et elle aurait survécu elle-aussi. Comment ai-je pu être aussi inconséquent ?

Tu sais, j’étais quelqu’un de gai et de gentil et je ne savais pas pour ce virus. Personne ne savait…Je n’ai jamais été dur avec toi mais lui, il peut l’être pour peu que tu le pousses trop dans ses retranchements. Fais attention aux Anges ! Il est si rare d’en croiser un !

Il est resté très droit, les bras le long du corps et je l’ai senti se raidir. Il redevenait l’homme de la crique, celui qui, hors de lui-même, allait se jeter à l’eau…Il était aussi l’être fantomatique des premiers jours dans la villa… Alors, toute agressivité m’a quitté. La danse fait qu’on aborde bien des rôles comme celui du prince mélancolique du Lac des cygnes ou encore celui du Jeune homme et la Mort. On peut être un faune, un jeune Roméo ou un esclave…C’est pour cette raison que toutes les balivernes concernant la « rigidité » de la danse classique m’ont toujours paru vaines. Elle rend « poreux », elle rend communicatif et sensible…Galvanisé par cette certitude, j’ai senti le courage s’emparer de moi et à lui qui redevenait si misérable et gris, j’ai trouvé le moyen de dire :

-George, écoute-moi : ton ami, A, devait être contaminé depuis un moment déjà et toi, heureusement, tu ne l'as pas été. Il n'est pas sûr qu'il ait été mal soigné et pas sûr non plus que tu aies pu le sauver en le maintenant en Angleterre. Tu étais connu, il ne l'était pas. Il n'a rien voulu t'imposer. Tu ne peux ni lui en vouloir d'avoir choisi de rester près de sa mère et ses sœurs au Brésil ni d'avoir recherché un secours spirituel dans la prière et la contemplation d'images pieuses. Il rencontrait sa propre mort et il a choisi ses armes même si elles te paraissaient piteuses. Tu dois respecter ses choix. Il était très jeune. Même pas trente ans ! Il s'est battu contre l'ennemi invisible et il a perdu. La paix est venue, tu peux en être sûr.

-Je respecte la religion mais là, c’était caricatural !

-Tu juges trop vite. Ma mère et mes sœurs se sont mises à prier dans les dernières semaines qui ont précédé la mort de mon père et lui-même n'était plus si fermé à une autre dimension, au ciel. Quant à moi, ne crois pas que je sois resté en arrière. Je crois en Dieu depuis longtemps, même si je n'ai pas un mode de vie très orthodoxe. L'éternité est si glaçante que je ne peux me résoudre à me tourner vers elle, vers un infini vide de sens. Dieu est là. Je connais son souffle. Je le rencontre quelquefois quand je danse...

Il a marqué un silence puis a repris alors que je restais suffoqué.

-Quant à ta mère, elle avait à faire de ta nature, de tes attirances. Ne me parle pas « d'aveux tardifs », je te prie ! Elle ne voulait pas que tu sois ainsi tout l’en ayant deviné et quand tu as enfin parlé, elle t'a dit qu'elle était malade. C'est bien cela ?

-Oui.

-Elle a eu une attitude très ambivalente. Sans doute t'adorait-elle et a-t-elle voulu te faire sentir à quel point elle t'aimait...C'était son amour qui devait te galvaniser non celui que tu pouvais éprouver pour un être du même sexe que toi. Car « en dévoilant ta vraie nature », tu as mentionné cet amour que tu avais pour un jeune homme...

-Oui, certainement…

-Drôle de dame en ce cas...

-Erik, tu parles de ma mère !

-Oui et je peux te renvoyer à la mienne. Elle n'aurait jamais fait cela : se livrer à ce chantage plus ou moins conscient pour te garder pour elle-seule. Elle a rencontré ton ami ?

-Non.

-Elle a su de quoi il est mort ?

-Je suis resté très évasif...

-Elle a dû s'en douter. La maladie honteuse d'un jeune homme « dépravé » et celle, malencontreuse et injuste, d'une femme digne ...Elle ne t'a pas épargné, George. Tu as fait une grave dépression ensuite, c'est bien cela.

-Pendant trois ans, je n'ai plus rien fait...J'ai changé de clinique plusieurs fois et pris goût aux pilules...

Il devenait trop grave et je devais faire preuve d'humour :

-Oh enfin, je ne pense pas qu'on t'ait fait prendre une partie de celles qui traînent dans ta chambre ! Ce n’étaient pas les mêmes...Et tes traitements n'incluaient pas ton actuelle consommation de whisky...Encore que je ne connaisse pas bien la médecine anglaise...

J'ai réussi à le faire rire.

-Non, en effet, il s'agissait de traitements spartiates...

 

16 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Un certain Kennedy...

 KENNEDY JOHN PEINTURE

 

Troisième exercice d'Isée pour Phillip. Dresser le portrait d'une femme qui a assisté à la mort du président Kennedy...

Ah tien, il était là d’ailleurs ! Jeune puis mort. M.O.R.T. Déjà dit et rien qui viendrait contredire l’ensemble. Secret Défense. Oswald avait tiré à titre individuel…

On était là pour Louise et sur la mort de Kennedy, Hammer n’a d’abord pas dit grand-chose. Il était clair que mon personnage principal lui causait quelque souci. L’ascension sociale d’une femme pauvre et sa mort sophistiquée le dérangeait mais il a fini par s’en arranger comme il le fit de ce juge à la retraite dont le profil lui paraissait pour le moins sommaire. Il devait bien admettre que mettre tout cela sur pied en huit à dix jours ne pouvait être d’une solidité extrême et il fit preuve de mansuétude quand je lui envoyai le tout. Il se borna à me signaler que JFK avait des problèmes de dos bien plus importants que signalés. Il devait porter un corset et se déplacer avec des béquilles en certaines circonstances. Ceci hors caméra, bien sûr. Pour soulager ses douleurs, il recevait régulièrement des injections de cortisone, de novocaïnes et de stéroïdes, il prenait des amphétamines, ce cocktail médicamenteux lui permettant de déployer une énergie hors du commun et également d'assouvir une libido hyperactive…

Bien. A priori, à ce que m’apprit Phillip, ses très réels soucis de santé ne l’avaient pas empêché de régner brièvement sur les États-Unis. Les Français avaient beau adorer Kennedy, il ne fallait pas s’y tromper. Le bel Américain avait laissé s’édifier le Mur de Berlin et s’épanouir la guerre au Vietnam. Quant à Luther King, s’il avait paru abonder en son sens, il l’avait mis sur écoute…Malgré tout, une sorte de grandeur émanait du personnage qui, mort depuis des années, contribuait de susciter intérêt et compassion. Au cimetière d’Arlington, ils étaient cinq : John, Jackie, Arabella, Patrick et John-John. En somme, une famille faite pour mourir. Un père pris pour cible, deux enfants morts à la naissance et un fils qui avait péri dans un accident d’aviation…Il fallait être idiot pour ne pas sentir la fin de règne…Mais bon. Restait Louise et sa ténacité. Une belle personne.

Elle était forte. C’était une vraie adversaire. Une adversaire de qui au fait ? La question se posait dès qu’on laissait tomber l’hérédité et le manque d’argent.

De qui ?

Mais du Malin ?

C’est qui ça ?

Dans le restaurant très traditionnel où nous dînions, Phillip n’avait pas le cœur à rire.

-Toutes vos héroïnes ont affronté le Mal et vous aussi en les faisant vivre !

-Mais vous aussi, en ce cas !

-J'ai été très actif sur la première et la troisième histoire mais j'ai eu un rôle de conseiller...Je vous ai juste guidé, j'ai approuvé ou non.

Je ne voyais où il voulait en venir, aussi devint-il plus précis :

-Bientôt vous, vous serez confrontée au Bien…

-Ah oui ?

-Oui.

-Encore des histoires à vous raconter ?

-La vraie vie !

Il aurait dû sourire puisqu’il m’annonçait des moments joyeux mais non. L’inquiétude l’agitait. Je ne savais ce qui le rendait ainsi et il ne me dit rien ! Égal à lui-même, il gardait cette beauté difficile pour les femmes qui est celle de ceux que Proust appelait « les hommes-femmes » ou les invertis. Pourtant rien, de ses longs cils à ses jambes solides ne le rendaient féminin…



7 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 2. Jeux de rôles.

2f1a9ebe871c39274f407ac0c92fcdf8

Comment se faire passer pour celui qu'on n'est pas? Isée joue le rôle de Phillip qui parle à son jeune compagnon. Mais ce n'est pas si simple...

Quant à mon Vincent, je commençais à buter sur un problème de taille : il voulait aller sur skype et me parler en direct. De plus, il insistait pour qu’on se voie. Les semaines défilaient et il doutait maintenant que Hammer ne souhaite résider encore longtemps à Paris. Son retour n’était donc plus qu’une question de temps…Il devenait beaucoup plus patient et tendre face à l’amant protecteur qui l’écoutait, soucieux sans doute de le faire fléchir. Sur le plan affectif, il était si rusé que j’avais du mal à le suivre. Quelquefois, mes réponses le décevaient, et d’autres moments, elles le faisaient beaucoup rire. Me cachant derrière mon ordinateur, je craignais toujours qu’il n’en vint à avoir des doutes. S’il allait trouver que son compagnon faisait trop de remarques qui lui ressemblaient très peu, j’en prendrais pour mon grade…Pour l’instant, cependant, il ne faisait aucune remarque en son sens. Parler avec lui sous le masque avait beau être un exercice périlleux, il était fascinant. Il en avait de la ressource, ce Vincent ! Certains de ses messages étaient de petits bijoux érotiques et un brin pervers.

« Phillip, Phillip, si tu étais un peu moins abscons quelquefois, si tu voulais te simplifier…Hein, qu’est-ce que tu en dis ? J’ai relu quatre fois ton dernier message et je…je…Je l’ai imprimé, voilà. Ensuite, ton absence m’a contraint à faire ce que je voudrais tellement faire avec toi (et toi avec moi, je le sais) en me contentant d’une feuille de papier. J’aurais adoré que tu voies ça car tu aimes me voir jouir. Les lettres étaient brouillées et ton message se défaisait. Je me m’en suis pas servi pour aller au plaisir, n’aie pas peur, je l’ai juste arrosé de ma semence et j’ai senti le tout ensuite. Je voudrais pouvoir te les renvoyer ces mots, avec mon foutre et cette odeur ! Je sais combien ça t’exciterait… Mais on ne peut pas faire ça ; La technologie actuelle ne le permet pas. Ne me dis pas que tu es fâché ! Pour ce que j’ai fait, pas pour la technologie. Je pense à toi quand même »

......................................................................................................................................................

« Un des morceaux que j’ai composé pour la trompette s’appelle Scarlett Blue. C’est le nom d’un mélange de couleurs mais ça pourrait être celui d’une belle pute ou d’un trans qui fait le trottoir. Qu’est-ce que tu en penses ? »

......................................................................................................................................................

« Je t’ai demandé si tu avais envie de me la mettre bien profond et tu n’as pas répondu. C’est une question claire pourtant ! Tu devrais répondre oui et me dire quand tu rentres. Est-ce que tu te rends compte que j’ai dépassé le stade de touche pipi avec Andrew juste parce que…J’en avais envie. Et parce que tu n’es pas là. Je me demande vraiment ce que tu as dans la tête. »

......................................................................................................................................................

Tu m'as envoyé Anthony Gilbert et je l’ai lu en deux fois. Franchement Hammer, vous avez une bonne plume ! C’est incisif, c’est tranché, c’est enlevé, c’est très booooooooooooooooooooooooooooooooon. Ils diront ça, les potes que tu as dans l’édition, surtout celui qui t’éditera. Promis, je te ferai pas d’ombre, je n’aurai pas un coup de trop ou avalé des trucs quand on te fera des compliments sur ton bouquin, et que je serai avec toi. Jurrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrré ! Je me tiendrai bien »

......................................................................................................................................................

« Kate m’a filé une gifle. Je suis trop mais vraiment trop pédé. Elle avait pensé que….et puis, elle a vu que…et donc….Je te vois d’ici. Ragaillardie, hein ? Je te l’avais dit, Vincent…Non, mon cher, car je ne t’avais pas laissé parler ! Je suis sûre qu’au fond, elle hésite. Elle a dans l’idée qu’elle peut me sauuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuver ! Ah, la belle Kate, ses grands yeux verts, sa jolie taille ! Elle me fait venir l’eau à la bouche…

Pourtant j’aime Kate

Et ses yeux jolis

Elle est délicate

Aux longs traits pâlis

Oh que j’aime Kate

Ma mère aimait ce poème. C’est bien que la fille dont parle Verlaine dans A poor young sheperd s’appelle comme celle qui me plaît. »

 

2 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 2. Multiples étreintes.

ISEEE XXX

 

Reliée à l'Américain Phillip Hammer par des liens ambigus, la jeune Isée admet ne guère avoir d'expérience et multiplie les aventures...Elle lui fait ensuite le récit de ce qu'elle a vécu.

Je me sentis piteuse mais quelques jours plus tard, me rattrapai. Je lui avais lâché de nouveaux mots : «cinéma lointain, salle obscure, attouchements, sexe». Il les apprécia. Je me promis alors de lui envoyer un bon texte.

Je décidai une après-midi où je ne travaillais pas d’aller voir un film érotique japonais projeté dans une petite salle d’art et d’essai très loin de chez moi. Je ne souviens plus du réalisateur maintenant mais on m’avait parlé de ses films et j’étais curieuse de voir ce qu’il avait à nous dire sur les pensionnaires d’une maison close, au début du vingtième siècle, à Tokyo. Il me fallut bien quarante-cinq minutes pour trouver le cinéma et m’asseoir dans la salle. Il n’y avait quasiment personne. Un mardi à quinze heures, un film oublié, un label « art et essai »…Qui pouvait-être là ? Le film commença et je tentai de m’y intéresser en vain. Un des rares spectateurs fit d’ailleurs mine de sortir en soupirant, ce qui me fit penser que je n’étais pas totalement stupide. Je me retournai : tout au fond, deux spectateurs se tenaient bien droit. A priori, ils étaient attentifs, eux. Celui qui était sorti revint, fit le tour de l’allée et vint s’asseoir à côté de moi. C’était surprenant car il y avait de la place…Au bout de quelques minutes, ayant décroché du film mises à part les nombreuses scènes érotiques (voire même pornographiques), je sentis que l’excitation s’emparait de moi. Oui, c’était là un vrai trouble physique lié à la crudité des scènes présentées…Mon voisin en eut- il conscience ? Ou est-ce son étrange immobilisme qui le déclencha, sachant qu’il me jetait des regards de biais ? Je ne sais. Toujours est-il que je fus à demi-surprise quand je sentis sa main sur mon genou. Elle resta immobile un moment puis lentement mais sûrement remonta le long de ma cuisse. Je l’arrêtai deux fois mais c’était pour la forme. Sa main continua donc sa progression et s’arrêta au haut de ma cuisse. Je portais des bas qui tenaient tout seul, ce qui lui facilita la tête. Trois doigts effilés soulevèrent le bord de ma culotte et je fus atteinte…Je ne suis vraiment pas quelqu’un d’aguerri. J’ai peu de souvenirs semblables. Avant Paul, j’avais eu deux liaisons assez stables mais j’étais très jeune…Les aventures, j’en avais eu très peu et aucune depuis longtemps. Zacharie n’en était pas une…

Au moment où l’homme commença à me masturber, une scène puissamment charnelle se déroulait sur l’écran ; un souteneur s’en prenait à une prostituée récalcitrante avant de lui faire l’amour. La mise en scène et l’usage de gros plans rendaient cette scène très réaliste et il était difficile aux spectateurs de ne pas être troublés. Conjointes aux images, les caresses que me prodiguait cet inconnu firent naître en moi un plaisir violent. Je ne vis aucun mal à ce qu’il prit ses aises en me faisant retirer ma culotte qui resta bouchonnée autour d’une de mes chevilles et dès lors, sa main et ses doigts furent plus adroits encore. Inéluctablement, j’allais vers l’orgasme. Un bras passé autour de mes épaules, l’homme dont je devinais mal les traits, me donnait deux doigts à sucer tandis qu’il continuait de s’activer. Je ne sus à quel moment je devinai que j’étais vaincue mais un plaisir infini m’envahit et je dus prendre sur moi pour ne pas crier. Je restai éperdue un moment puis baissai ma jupe, cachai ma culotte dans mon sac et me redresser. L’homme ne me demanda pas la pareille. Je le contemplai de profil. Il était assez laid. A la sortie du film, il m’invita chez lui. Je mentirais en disant que je me fis violence mais je ne sautai pas de joie en pénétrant dans une minuscule chambre de bonne sise au sixième étage d’un immeuble bourgeois. Elle ne disposait que d’une lucarne.

-Défais-toi, dit l’inconnu, voulant dire par là que je devais me mettre nue. Je le fis et le regardai m’imiter. Il avait un corps maigre et très blanc qui me déplut mais avec cela, de belles mains longues et un sexe long et massif. Il me poussa sur le lit, qui était l’unique meuble de la pièce en dehors d’une table, d’une chaise et d’une étagère, et se mit à me lécher. Je réagis bien sûr mais je me sentis victime d’un excès de réalité. C’était trop cru, trop direct et on ne parlait pas. Ma carrière dans le libertinage (mais était-ce le mot ?) risquait de s’avérer fort courte. Je fus pénétrée une première fois, pris son sexe en main et le suçai quelques temps plus tard avant que de nouveau, il ne me prenne. Je devais donner l’illusion de quelqu’un d’heureux puisqu’il m’en fit la remarque et j’eus de toute façon beaucoup de plaisir sexuel, mais de là à être « heureuse », la distance était grande. Physiquement, l’homme, dont je pouvais nier l’adresse et l’impact sexuel sur moi, me déplaisait. Il se dégageait de lui quelque chose de veule et de négligé qui me fit couper les ponts. Je lui donnai un faux numéro de téléphone et voilà tout. Je ne venais de toute façon jamais de ce cinéma, contrairement à lui, qui se disait cinéphile. Par contre, plusieurs jours durant, avant ou après le travail, je me masturbai longuement en faisant défiler dans ma tête des images d’attouchements et de pénétration et je jouis violemment à chaque fois.

 

2 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 2. Aventures sur commande.

2f1a9ebe871c39274f407ac0c92fcdf8

Liée de façon ambigue à l'Américain Phillip Hammer, la jeune Isée compense son manque d'expérience amoureuse par de nombreuses aventures masculines...

Était-ce suffisant pour Phillip ? Oui, si je donnais ma mesure. Je le fis. J’avais lu quelque part que les hommes, quels qu’ils soient, fantasment beaucoup sur les attouchements dans le noir et la sexualité illicite. Et je ne parle pas de la masturbation féminine. Curieusement, mon bel Américain gay ne semblait pas différents des autres sur ce plan et il se délecta des détails que je donnais, insistant pour que je réécrive certains passages et les rendent plus crus. Il regretta l’absence de photos. Il aurait voulu me voir dans la salle aux prises avec ce type puis au lit avec lui. Et naturellement, le fait que je puisse me procurer à moi-même un plaisir aussi intense l’enthousiasma. Repris de nombreuses fois, mon texte lui plut vraiment. Il en aima la forme et le fait que je présente mes réticences comme des faiblesses. Il aurait aimé que je revoie cet être apparemment si porté sur le sexe et dont le langage cru m’avait, à plusieurs reprises, mis très mal à l’aise. Je dus insister sur la maigreur de cet homme et sur sa laideur. Sa peau have plus que blanche, sa poitrine creuse constellée de poils noirs étaient aussi décourageantes que ses fesses tombantes et les ongles sales de ses pieds. Il abdiqua sur ce point mais me complimenta.

Il en était à ses dires le seul lecteur et je n’imaginai pas qu’il pût en être autrement. Notre relation privilégiée, que j’avais crue perdue, renaissait donc bien de ses cendres.

Les mots « Exposition, promeneur, fuite discrète » furent avancés et ils le laissèrent dubitatif. Il préféra utiliser le terme « faux-fuyant », plus littéraire et élégant. J’avais donc un nouveau projet en tête. Une nouvelle année scolaire s’ouvrait et je souhaitais que ces aventures l’illuminent. Parallèlement, bien sûr, Zacharie et moi échangions beaucoup et je ne désespérais pas de le revoir.

Un mois passa. Au Grand-Palais, m’étant rendue à un hommage aux Cubistes, je rencontrai un Allemand avec lequel je passai la nuit. Il s’appelait Christian, comme le médecin qui ne pouvait m’emmener à son hôtel et bien sûr cela me fit sourire. Il était en crise de couple, était venu à Paris « pour respirer » et avait envie de femmes. Il aimait les Françaises. Il commença à m’expliquer que j’étais la cinquième qu’il rencontrait en très peu de temps, se sentit maladroit et ne sut que faire. S’enlacer et faire l’amour s’avéraient le meilleur remède à ses interrogations, selon moi et c’est ce que nous fîmes. Ce fut tendre et plutôt bien sans être tonitruant comme avec le précédent dont le prénom, Jean-Albert, était déjà tout un programme…A l’aube, il prétexta qu’il devait juste descendre pour chercher du liquide avec sa carte bancaire. C’était plausible mais il ne revint pas. De guerre lasse, je quittai l’hôtel et lui laissai un mot gentil. En soi, c’était une aventure plutôt triste mais je la transformai en histoire douce-amère. Cet homme, en me quittant ainsi, me rendait dépositaire d’une tristesse que j’étais seule à pouvoir décrire dans toute son opacité. Je rédigeai donc un texte mélancolique où deux êtres qui, de façon diffuse, se comprenaient, ne se rencontraient pas vraiment. Je mis du temps à le parfaire et à le lui envoyer. Il le toucha. Il trouva « intéressante » ma nuit avec Christian Hoffman, un homme qui manifestement avait peur de son futur et qui ne savait pas trop quoi faire de la tendresse qu’il avait à donner, ne pouvait être qu’attachant. La description que je faisais de cet Allemand en faisait un grand homme blond au physique athlétique et à l’assez beau visage inquiet. Il comprenait que je n’aie pu le revoir, sa dérobade rendant toute tentative de second rendez-vous impossible mais il le regrettait. Suivant sa théorie, les hommes tristes font de bons amants pour les femmes peut-être parce qu’ils croient leur sexualité perdue. Ils veulent donner un plaisir fort à celle qui est dans leur lit, comme si l’expérience n’allait pas se reproduire. J’appréciai ce qu’il m’écrivit sans confirmer ou infirmer ce qu’il disait. Je n’avais jamais rencontré d’hommes aussi désemparés que Christian. Peut-être plus tard, en ayant rencontré un autre, saurais-je quoi lui dire pour qu’il ne parte pas à l’aube « chercher du liquide. » 



29 avril 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 3. Vincent se confie (1)

DE BASHER HOCKNEY

Isée, invitée à New York, visite la ville et parle avec Vincent, le beau trompettiste qui est le compagnon de son hôte, Phillip. Vérité et fiction

Pour ma part, je tenais à prendre un bus touristique pour faire le tour de Manhattan et pouvais le faire seule. Vincent se proposait de m'emmener au cinéma et de dîner avec moi avant que je me transfère chez la mère de Phillip où, indépendante, je pourrais prendre mes aises. Ce plan me convenait fort bien et du reste, tout se déroula comme convenu jusqu'au cinéma où je laissais le jeune trompettiste choisir le film. Il m'entraîna dans un petit cinéma où l'on projetait Les Amants du Pont-neuf, film déjà ancien où Juliette Binoche jouait une jeune SDF aveugle tandis que Denis Lavant, l'homme qui l'aimait dans le film, faisait tout pour elle. Voilà un film que j'avais à Paris sur une petite télévision et qui ne m'avait pas laissé un souvenir mémorable. Le voir doublé en anglais ne m'amusa pas beaucoup mais Vincent était assis à côté de moi et je ne pouvais que me repaître de sa belle présence lunaire. Lui, il aimait ce film et je m'obligeai donc à en chercher les beautés. A la fin de la projection, nous prîmes un de ces invraisemblables cafés longs qui fait l'ordinaire américain et je m'efforçai de trouver le film bon. Il s'en amusa car je me forçai mais dit-il il préférait avoir vu avec moi un film de ce genre plutôt qu'un blockbuster. il me fit rire. Le magnifique visage de Juliette Binoche nous hanta un moment tous les deux puis je lui racontai tous les endroits que j'avais vus du bus et hors du bus avant d'aller grignoter des tacos avec lui. Cette fois, c'est moi qui avais indiqué mes gouts et ils n'étaient pas très français...Bon prince, il les prenait tels quels. L'atmosphère de l'endroit était telle que je me représentais un restaurant latino moyen de gamme dans une grande ville étasunienne. Tout le monde galopait et s'interpellait en espagnol et en américain. Ceci dit, la nourriture était bonne. Je la dégustai avec joie tandis que, comme à son habitude semblait-il, Vincent la picorait. Ce soir-là, il était un peu distant mais il le fut moins quand il m'eût emmené à bon port. Je sursautai en entrant dans l'appartement que me prêtait la mère de Phillip Hammer. Le trompettiste, qui portait mon sac de voyage et mon bagage cabine, se mit à rire.

-Un choc?

-Non, c'est jusque...

-Les tapisseries et le mobilier sont affreux. C'était un pied à terre pour madame Hammer quand elle voyageait et venait encore à New York. Elle n'est pas si âgée mais elle ne vient plus. C'est une femme très mélancolique. Ses idées en matière de décoration n'étaient ni très originales ni très favorables à l'apaisement mental. Tout le monde n'aime pas le jaune et l’orange comme elle...

-C'est sûr !

-Elle l'a loué un temps sans rien y changer et maintenant qu'il reste vide, l'idée qu'il ait besoin d'être rafraîchi ne l'effleure pas.

L'appartement disposait d'une cuisine moderne et fonctionnelle, d'un living meublé de façon conventionnelle et de deux chambres dont l'une avait une salle d'eau. Rien n'était ni mal construit ni mal disposé mais tout était pesant, des couleurs des murs à celle des canapés et des fauteuils, sans parler de celles des tableaux abstraits ornant les murs. Je haïssais mais que pouvais-je dire ? Non seulement je recevais un billet aller et retour pour New York en cadeau mais j'étais encore invitée à dîner et j'étais logée. Difficile de se plaindre.

Vincent, conscient de la laideur des lieux, n'en rajouta pas et moi-même me mordit la langue. Assis sur un immense canapé orange foncé, il m'interrogea.

-Phillip m'a dit qu'ensemble vous aviez écrit des histoires, c'est vrai?

-Oui, c'était une des conditions posées pour que je lui donne des cours de français différents.

-Ces textes sont lisibles? Je peux les voir?

-Bien sûr.

Je lui donnai les versions imprimées que j'avais avec moi et attendis. Il fut concis.

-Ruth est horrible.

-Vraiment?

-Elle est frigide.

-Pas de sens du devoir?

-Si, elle ne ressent rien donc, elle l'a.

-Rien de positif sur elle?

-Non.

 

Il n'aimait pas non plus Louise et "ses fantasmes pro-Kennedy" qui lui semblaient trop calculés. Sa vie était déjà trop avancée pour attendre d'elle la moindre évolution positive. Il ne croyait pas qu'elle avait trouvé une sorte d'harmonie. Seule Carolyn lui plaisait. Je cherchai à savoir pourquoi.

-Elle est jeune et déjà marquée?

-Beaucoup de jeunes femmes le sont à son âge et même avant.

-Alors, c'est le onze septembre.

-Oui, ça peut expliquer qu'elle soit si perdue. Son mari ne revient pas non car il a eu un accident de la route mais parce que des terroristes ont détruit la tour dans laquelle il travaillait, tuant par là-même des centaines et des centaines de personnes...

-Votre explication est très extérieure.

-Vous voulez quoi? Que je m'implique pour elle?

-Oui.

-C'est une jolie fille qui aimait son mari. Elle ne sait même pas comment il est mort dans la tour. Elle met du temps pour se reconstruire mais elle y arrive et je suis content pour elle. Trois ans pour se détacher vraiment de cet autre qui est mort, c'est le temps qu'il lui a fallu. Après, elle est plus forte. Moi, je...

Il avait l'air ému et je saisis ma chance.

-Votre mère est morte le 11 septembre?

-Oui mais elle n'était dans aucune des tours. Elle est morte des suites d'un cancer généralisé, dans un hôpital d'une petite ville de l'état de New York. Il n'y avait plus rien à faire : on l'avait débranchée.

 

 

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>
LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
Publicité
Archives
Publicité
Publicité