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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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24 août 2020

Les hommes et leur mère : Pierre Fieschi. (1)

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PIERRE FIESCHI

CELUI DONT LA MERE EST MALADE

Elle va se faire opérer demain, c’était prévu bien sûr, mais ça me fait quelque chose. Elle a senti une petite grosseur dans le sein gauche, il y a quelques mois, en faisant sa toilette et elle a consulté. Le docteur Fontaine ; je dirai même plus l’éternel, l’immuable docteur Fontaine, celui non de mon enfance, car je ne suis pas si jeune, mais de mon adolescence ; celui à qui je confiais les lourdeurs familiales et les premières et délectables masturbations. Le donc immuable praticien a diagnostiqué un cancer du sein. A l’âge qu’à la patiente et du fait que la tumeur (on l’appelle déjà comme ça ?) a été diagnostiqué très tôt, il y a toutes les chances que l’opération se déroule sous les meilleures auspices. Cela me réjouit et cela la réjouit.

Anne-Marie, ma mère.

Christelle, elle, fait grise mine. Elle me voit aller et venir du bel appartement de ma mère au nôtre, qui n’est, évidemment, pas si vaste et bien meublé. Elle trouve que j’en fais trop. Elle a toujours trouvé cela. Ce doit être une histoire d’éducation. Chez les siens, les cloisons sont étanches. On demande aux enfants qui ont grandi de venir aux réunions familiales avec leur progéniture et d’y faire bonne figure. Pas tellement, en fait, de s’occuper des soucis de santé de leurs aïeuls. IL y a les frères et sœurs des parents pour cela, ou encore des professionnels de la santé. On va leur faire coucou en maison de retraite bien sûr ou encore à l’hôpital en cas de pépin, mais on ne gère pas ce type d’affaires. Que mes frères et sœurs et moi ayons géré la maladie et le décès de mon père, le maintien de ma mère dans leur grand appartement où la fratrie a grandi, la dépression qu’elle a eue et son placement en maison de soins, ça la dépasse. Pour elle, c’est beaucoup d’autant qu’elle trouve qu’en tant qu’homme et aîné du clan, je me donne bien trop de peine.

Je répondais au début à ses remarques puis, j’ai cessé. Je crois que Christelle en est peinée. Elle a un point de vue, qu’elle défend : elle aime bien ma mère et fait son possible. Pour elle, cela signifie être présente aux fêtes familiales, aller en sortie avec elle quelquefois, lui téléphoner pour prendre de ses nouvelles et en profiter pour lui parler d’un livre, d’un film ou d’une émission télévisée. Elle fait de même avec son père, ses parents étant divorcés.

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Ceci n’implique rien de forcené. Si un problème survient, on le règle ; mais on garde son quant à soi.

Elle a sans doute raison mais je ne suis pas comme ça. Au début, j’ai défendu ma position mais maintenant, je suis mon quant à moi. C’est assez commode pour moi, je dois dire. Pour elle, évidement, non.

De fait, quand ma mère a parlé de sa maladie, j’ai tout de suite pris les choses en main, fait des allées et venues, passé des coups de fil d’ordre juridique et médical et bien sûr fait le lien avec les enfants, frères et sœurs et cousins d’Anne-Marie. Donc, nous et les autres, le tout centré sur notre famille. A Christelle, j’ai dit le début de cancer de ma mère et l’obligation que j’avais de le prendre en charge. Elle a froncé les sourcils et j’ai vu ses yeux s’embuer. Alors, je l’ai cajolée. Les choses passent ainsi…Enfin, pour un temps.

La veille de l’opération, je suis passé chez ma mère. On a parlé de Régis son époux et donc notre père, sans amertume quant à sa mort. La tourmente qui a accompagné cette période-là est loin maintenant. On a évoqué mes frères et sœurs et leurs petits-enfants. Christelle et moi lui avons donné Etienne qui a douze ans maintenant tandis que Laure, ma sœur préférée lui a donné : en ce sens, nous sommes les « parents pauvres » mais sommes contents. Mon frère de Nice lui a donné  quatre gentils petits fils. Celui qui vit en Normandie, deux filles et mon sœur, une fille également. Cela me fait sourire : nous sommes prolifiques et inventifs car les prénoms de nos rejetons dessinent l’Europe.

Louis, Silvio, Andréa et Bastien pour mon frère Philippe, qui a épousé une italienne. Julia et Iris pour Julien, mon autre frère et Ingrid pour ma sœur. Des influences plutôt larges.

On a vraiment ri. J’ai toujours trouvé Anne-Marie drôle. Dans un film elle ira toujours du détail poétique au dialogue mal construit. Elle remarquera qu’une scène n’est pas raccord. Ou qu’un comédien est décalé ou au contraire très bien choisi. Elle dira si la bande son est impeccable ou non. Et c’est parler du théâtre où une mauvaise mise en scène la rendra saumâtre tandis qu’un coup de génie la mettra aux anges…

J’ai une mère qui a lu Claudel et San Antonio, n’a pas craché sur S.A.S et ne dédaigne ni Philippe Delerm ni Antoine Bodin. Une mère qui passe d’une citation du Misanthrope à une autre de Michel Houellebecq. Et c’est parler de Philippe Sollers, Derrida et les dessins animés qu’elle porte aux nues : Ratatouille et Schreck !

Bref.

Je reste admiratif.

Christelle a une vive intelligence. Il n’y a qu’elle pour réfléchir et analyser ; ses pensées sont aussi méthodiques et construites que son mode de vie. C’est cela qui, au début, m’a énormément plu et je dois dire que cela me plait encore beaucoup. Dans la maison, tout est en ordre. Tout est mesuré. Les couleurs ton sur ton, la bibliothèque soigneusement ordonnée et le piano pour Etienne. Mon bureau aussi, où je fais de la musique…

Elle travaille dans un laboratoire de biologie. Je l’ai toujours vue sérieuse, son joli visage pensif rêvant aux mystères que son microscope lui réserve. Mais c’est vrai, sa culture est scientifique. En ce sens, elle explique sa rigueur et son goût pour les choses clairement définies. Elle a une mère qui enseigne encore les sciences physiques et un père, les mathématiques en lycée. La fantaisie, ce n’est pas son rayon. Elle aime les cellules, leur assemblage et leur séparation. Elle a un côté froid qui m’a plu. Oui, ça a du me rassurer. La silhouette droite, la blouse blanche, les petites lunettes et ce goût pour la déduction.

Pas pour la séduction.

Moi, j’ai un père qui enseignait la philo et une mère qui ne travaillait pas mais lisait, jouait du piano, écrivait des articles pour un magazine d’Histoire des Arts. Ça s’appelait comment déjà ? Le cercle d’Euterpe ? Pas sûr. Une des Muses en tout cas. C’était difficile de se moquer d’elle et du reste, on ne le faisait pas. Comment combattre un tel brio, une telle fougue, un tel appétit de vie et, une telle foi en nous !  On est devenu dans le désordre, professeur d’anglais, professeur d’italien, psychologue et violoncelliste. Le musicien, c’est moi. Ça m’a pris très tôt. Cet instrument, la musique : une évidence.

Ce qui est incroyable, c’est qu’ils n’avaient pas tellement les moyens, mes parents. Mais, ils ont cru à leur bonne étoile et se sont démenés aussi. Lui, a mis l’accent sur la culture et la débrouillardise. Elle, sur la culture, le hasard et le culot. Et ça a marché !

 

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23 août 2020

Les hommes et leur mère : Guillaume Mercantour.

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GUILLAUME MERCANTOUR

CELUI QUI AIME LA FETE DES MERES

Je vais certainement vous surprendre mais j’adore la Fête des mères. Et non seulement j’adore cette fête mais je proclame son importance, pour moi bien sûr mais pour tous. Vous allez me répondre, en lecteur avisé et indulgent, que c’est une célébration qui, même pas si ancienne, a une légitimité ; qu’elle n’est pas mercantile comme Noël où offrir des cadeaux à des enfants, qu’ils soient vos rejetons ou ceux de membres de votre famille, relève plus du diktat que de l’appréciation personnelle. Elle n’est pas si religieuse et lointaine (enfin pour moi, c’est synonyme…) que Pâques ; moins matérielle que le jour du Beaujolais nouveau (je plaisante…) et plus précieuse que les Fêtes et les anniversaires qui me plaisent bien quand ils me concernent, je ne peux pas dire le contraire, mais me cassent les pieds quand il s’agit des autres. Non, vraiment, j’aime la Fête des mères. Je suis élève infirmier et en colocation à Lyon. Vivre avec deux autres personnes ne me dérange pas car j’ai en face de moi deux bosseurs, gais lurons à leurs heures. Mais évidemment, ils me charrient dès que possible. Je m’habille mal, je n’ai pas les bonnes converse, j’ai une coupe de cheveux impossible et surtout, je suis traditionnel. Que je téléphone à Inter Flora pour commander des roses blanches et m’énerver parce que je crains que ma mère ne les reçoive pas à temps alors que les fleuristes affiliés à cet organisme ont obligation de livrer les commandes dans les temps, ça les dépasse. Ce n’est jamais méchant mais ça peut m’irriter.

Gaétan est originaire de Grenoble. Il a eu le concours à Lyon et ça ne l’arrange pas. Lui, il aime les Alpes. Aux vacances, il rentre là-bas. Ses parents tiennent un hôtel-restaurant là-haut sur les pistes. Lesquelles, je ne sais pas et je m’en fous. Moi, mon truc, c’est la mer : la voile, le surf, la nage et les photos. Où les lacs : planche à voile et encore les photos. J’ai eu de la chance. Lors des vacances scolaires, mes parents n’étaient pas disponibles, alors, dès que j’ai pu, je suis parti en stage. Comme j’ai vingt ans et que j’ai commencé à dix, ben j’en ai passé du temps avec des moniteurs, dans les embruns de l’Atlantique, quels qu’ils soient. Mais bref, revenons à Gaétan. Il dit qu’il a des parents encore jeunes, juste la quarantaine, très ensemble et très amoureux. Il « fête les fêtes », expression qui le ravit, mais même si ses parents se vexeraient qu’il ne respecte pas les traditions, il sait bien que ce prime d’abord, c’est la vitalité du couple que forment ceux-ci. Sa mère, qui veut rester jeune, tolère les fleurs mais préfère nettement des vêtements ou des sous vêtements. Le père se charge de cette partie. Il lui reste donc le choix d’un foulard, d’un bracelet ou d’une montre. IL dit en souriant, qu’en terme de montre, sa mère est exigeante et donc qu’il se rabat chaque année sur un foulard. Elle est toujours contente et ça se passe bien, même si elle porte rarement ces cadeaux qu’il lui fait, ce qui le laisse sans états d’âme. De toute manière, sa sœur Camille, qui est encore à la charge de la famille, arrange toujours tout. Si le foulard de l’année vient à ne pas plaire, elle se démène pour prouver qu’il est original et en général, elle a gain de cause.

Il y Lucas. Lui, est différent. Il est l’aîné d’une famille de six enfants. Ses parents sont nettement plus âgés, plus traditionnels aussi. Des catholiques fervents qui font des retraites plusieurs fois l’année et ont conduit leurs enfants d’été en été sur des lieux de rassemblements chrétiens. Lucas ne semble rien rejeter même si avec nous, quand on le charrie et ça arrive souvent, il fronce quelquefois les sourcils en disant qu’il fait partie d’un autre monde. Lui, il respecte la fête des mères. D’abord, il se déplace, ce que Gaétan et moi-même ne pouvons faire. Ensuite, il donne ce qu’il peut. En général, il achète des fleurs ou crée quelque chose de personnel : une statuette en terre glaise, une compilation de chants religieux ou encore un petit recueil de textes qu’il n’écrit pas mais trouve ça et là, chacun d’eux évoquant le rôle de la mère. Il envoie le tout à l’avance et le jour dit, il téléphone. Pour lui, c’est ainsi qu’il faut faire. Il y a encore plusieurs frères et sœurs à la maison. Il ne veut pas être infirmier lui, il est à l’école d’éducateurs. Les vacances, il travaille et depuis longtemps. Il a une bourse. On le charrie jusqu’à un certain point car nous, on a la vie plus facile.

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Bon, alors, il reste moi.

Je les fais rire.

Une fête capitale.

Un oubli impossible.

Une vraie célébration.

Ils se marrent.

Pourtant, moi, je sais que j’ai raison.

Elle s’appelle Marina, ma mère et je suis fils unique. Oh, ce n’est pas qu’elle ait voulu ça, non. Elle aurait voulu un mari ou un compagnon, une petite sœur ou un petit frère pour moi, mais ça n’a pas tourné comme ça. Je sais qu’il s’appelle Pierre, qu’elle est tombée amoureuse et qu’à dix-neuf ans, elle était enceinte de lui, qui était marié et pas désireux de changer de statut. Le bébé, enfin moi, elle ne l’a jamais refusé. Elle a dû se bagarrer mais elle avait tout de même des parents indulgents qui, une fois la surprise passée, ont accepté que je vienne au monde. Elle avait juste son bac et elle voulait être infirmière. Bon, on est en 2016 et j’ai vingt ans donc ça remonte aux années quatre-vingt-dix. Elle est originaire de Clermont Ferrand, enfin les environs. C’est drôle comme elle décrit son enfance et son adolescence. Franchement, moi, j’ai l’impression que c’était cent cinquante ans en arrière. Tout semble si figé. Et même sur les photos où elle pose avant de m’avoir puis enceinte puis avec moi, tout petit, elle a l’air de sortir des années cinquante. Bien sûr, elle est jolie, fine et mince dans ses robes bleues ou noires. Elle regarde l’objectif et sourit. Mais, il n’y a rien à faire : c’est si province et si vieillot ces photos alors qu’elles ne sont pas si vieilles. On la sent toute douce, vraiment très, très jeune et mes grands-parents au contraire affichent une expression et un maintien au-dessus de leur âge.

Mais bref.

 

Les premières années, c’est eux qui m’élevaient car elle, elle a été un peu malade qu’il l’ait laissé tomber, l’autre, mon père, cet homme inconnu. Je ne crois pas que ça ait duré longtemps sa déprime car elle est volontaire ; mais il a fallu me laisser en garde. Elle voulait une profession. Infirmière, c’était compliqué. Ce n’est pas qu’elle n’avait pas le niveau, non, elle l’avait certainement. Mais ça coûtait pas mal car ce n’était pas sur place suivant le concours ou sur place mais avec plein de sacrifice, comme celui de me voir peu. Je crois que Léonie et Guy, mes grands-parents auraient plutôt aimé cela car un bébé dans leur maison, quoi qu’ils en disent, les ravissaient ; mais elle n’a pas voulu.

Elle a trouvé une place de fille de salle et elle l’a acceptée. En somme, elle n’est partie de rien. J’étais toujours chez eux, comme un coq en pâte. Elle dormait là aussi. Puis, elle a décroché une formation d’aide-soignante et quand elle a eu son diplôme, j’ai vécu avec elle. Je me souviens : on était prêt de Clermont. Comme elle était courageuse ! J’allais à la maternelle et elle se débrouillait avec une voisine pour les dépassements d’horaires. En retour, la voisine – une jolie rousse aux yeux gris théoriquement veuve- lui laissait ces deux enfants le dimanche. Quand on est petit, on ne voit rien ; donc, j’accueillais joyeusement ce petit garçon et cette petite fille plus âgés que moi et qui chahutaient beaucoup. Marina, ma mère, intervenait souvent pour les empêcher de se battre et les inciter soit à lire, soit à faire leurs leçons. Dans l’un et l’autre cas, ils regimbaient alors que moi, je voulais déjà apprendre. Cela des dimanches mouvementés, fatigant : eux se tapant dessus et se bagarrant et moi, tout paisible pleurant parfois de recevoir une gifle alors que je tentais juste d’apaiser les choses.

Ces deux gamins ! Ils s’appelaient comment déjà ? Ah oui : Linda et Matthieu. La tentation américaine, mais pas jusqu’au bout. La voisine se nommait Louise et son patron la faisait servir le dimanche dans un restaurant prisé d’une petite ville voisine.

Ça c’est terminé comment, cela ?

Une fois, j’ai entendu ma mère se disputer très fort avec cette « Louise ». Le fameux restaurant prisé était non seulement fermé le dimanche mais on ne la connaissait pas. Et d’ailleurs, dans l’établissement où elle était supposée faire le service en semaine, personne n’avait entendu parler d’elle. Alors, que faisait-elle donc ces jours-là.

Je me souviens d’être sorti sur le palier. J’avais six ans et j’étais fluet. Les deux femmes mécontentes se faisaient face et derrière leur mère, Linda et Matthieu se tenaient tout raide, avec un air à la fois poltron et sérieux que je ne leur connaissais pas, eux que je connaissais comme bagarreurs et plutôt menteurs. Alors là, plus de flagornerie !

Louise a crié quelque chose. Je dis ça car je n’ai compris. Elle a dit :

-Ce que je fais le dimanche ? Ah ben dis! Ce que tu devrais faire toi-même une fois par semaine et encore, dans ton cas, ça ne suffirait pas ! Non, mais franchement, tu t’es vue ? Et ton gamin là, une mère épanouie, ça pourrait ne pas lui déplaire ! Quant à mon emploi du temps de la semaine, si tu veux savoir, il y a des hommes gentils et ces hommes-là, tu vois, il ne me dérange pas. T’es pas la seule à être jeune et avec un môme et moi, en plus, j’en ai deux. Bon ? C’est vu ?

A ce moment-là, tout le monde s’est tu.

Ma mère a giflé l’autre femme. Un aller et retour rapide. L’autre s’est emportée. Elle a répondu. On a tous hurlé et d’autres voisins sont sortis de chez eux.

Le soir, ma mère sanglotait.

Dans la semaine, Louise est partie.

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Ma mère est devenue rêveuse. Elle s’est mis du rouge à lèvres et est partie s’acheter des vêtements : il y avait un cache cœur rouge qu’elle portait avec un sous pull noir et une jupe dont j’ai oublié la couleur et une robe en laine et une autre en lainage. Ça a duré un temps ; elle était jolie, coquette mais toujours ponctuelle et sérieuse.

Pendant quelques temps, elle est revenue plus tard et le dimanche, elle s’est éclipsée. Moi, je n’ai pas eu d’inquiétude. Il y avait une fille qui venait, une « Magali » étudiante qui était très gentille avec moi. Ai départ, ma mère la sollicitait pas mal. Puis, elle s’est habillée comme avant, de manière sage et a changé ses horaires. Magali venait, me faisait étudier et rire, l’alternance m’allant bien. Ça a duré un moment puis ma mère a eu son diplôme. Elle a trouvé un travail fixe dans un hôpital près de Mâcon, et elle l’a pris. J’avais grandi et j’étais très responsable.

On a déménagé.

Mâcon, moi, j’ai aimé. J’y étais en primaire et au collège d’abord. Aux vacances, je partais à Clermont où je me faisais dorloter. Quand ma mère travaillait, j’allais à l’étude du soir et rentrait en compagnie. Elle veillait à cela.

Quand j’ai été au lycée, elle avait changé de travail mais c’était toujours à Mâcon. On a continué ainsi.

Je crois qu’elle a voulu être infirmière mais elle devait avoir trop de travail. Enfin, ça n’a pas marché.

Alors moi, j’ai décidé de préparer le concours.

Elle a été extraordinaire.

Elle m’a tellement aidé.

C’est pour ça que je suis fier ;

Quand enfant, je parlais avec les psychologues scolaires, on me faisait sentir l’absence du père. Oui, c’est sûr, ce n’était pas une chose facile à vivre puis que « pour les garçons », c’est compliqué.

En fait, moi, j’aurais bien aimé que les psychologues déjà nommés abordent le problème de la mère : car, pour elle, qui « avait un garçon », ce n’était pas non plus « facile », pour ne pas dire ingérable. Enfin, je ne pouvais leur dire les choses comme cela mais je le pensais confusément.

Elle est restée aide-soignante. Elle fait ça très bien. Elle s’occupe tellement bien des malades !

Moi, j’ai passé le bac et présenté le concours.

C’est la Fête des mères aujourd’hui. Je m’appelle Guillaume Mercantour.

J’ai vingt ans. J’ai le nom de ma mère car c’est beau et logique.

C’est le nom de mes grands-parents aussi.

J’ai envoyé hier un grand bouquet d’œillets, fleurs qu’elle adore et que je n’aime pas. Il y a des rouges et des blancs. C’est assez joli.

Je vais la voir aujourd’hui.

Je suis le seul des trois ; les deux autres téléphonent.

Ça ne fait rien.

Je déjeunerai avec ma mère.

Marina.

La « Maritime » : celle par qui je faisais de la voile enfant et adolescent, rencontrant les côtes bretonnes.

Marina, la tenace, celle par qui je réussis.

Marina, la solitaire, celle à qui je me confie.

Ma mère.

Elle.

Elle dira ce qu’elle pense des fleurs et elle sourira.

Quand elle boira son café tiède, je serai heureux.

 

23 août 2020

Les hommes et leurs mères : Aurélien Bastide.

 

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AURELIEN BASTIDE

LE FILS DE LA FEMME POUPEE

 

 Elle est comédienne, enfin elle l’était car elle a pas mal d’argent maintenant et ne tourne plus guère. Naguère, elle avait des premiers rôles dans des films qui repassent à la télé, ce qui signifie donc qu’ils devaient être importants. Elle avait des choses à faire au théâtre et les faisait bien à ce que j’ai compris. Maintenant, elle apparaît quelquefois au cinéma dans des emplois nouveaux mais secondaires. Comme le « quelquefois » signifie rarement, il est clair qu’on ne lui propose plus grand-chose. Quant au théâtre, elle dit l’avoir abandonné. D’accord,  il ne faut pas être mauvaise langue. On ne va pas transformer la phrase…

En bref, c’est une actrice sans rôle.

Elle rit toujours de cela car pour elle, c’est faux. Elle vit dans ses anciens rôles, ses anciens films. Elle retrace ses débuts au théâtre et ceux-ci étaient brillants. A seize ans, elle prenait déjà des cours et à dix-huit, elle jouait. Le jeu a occupé ses années de jeunesse. Elle a tenté le conservatoire de Paris et réussi le concours. Quand elle dit le nom de ses professeurs, tous sont éblouis. Quand elle dit ses premiers pas sur scène, tous le restent. Elle a joué Agnès dans l’Ecole des femmes et Ondine pour ce qui est de ses premiers grands rôles et elle y était saisissante. Des articles de journaux et les archives de l’I.N.A en témoignent.

Comme elle était jeune alors !

Et belle !

Je dois l’admirer.

Je l’admire.

La Comédie française. Rien que cela. Une entrée par la petite porte et un destin.

Elle est entrée. Elle a et eu un destin.

Maintenant comme avant.

Avant, elle avait une beauté orientale, à dire vrai. Un bel ovale de visage, de beaux sourcils arqués et, dans un évident métissage (puisque son père était algérien et sa mère française) une douceur des traits tout à fait touchante. Et avec cela, une jolie bouche aux lèvres pulpeuses et fraiches et un petit menton ; des joues veloutées et de grands cils. Il y avait en elle de la gazelle et de la biche car son corps comme son visage étaient faits de pleins et de déliés, de zones sombres et de lumière. L’orient venant surtout du regard et de la bouche en un éclat et des plis qui ne mentent pas.

Non, cela ne va pas. Cette description n’a pas lieu d’être.

Maintenant, il est difficile de ne pas être troublé en la voyant ; car elle a…

Ah, toujours le même problème !

Je ne sais écrire. Je ne sais pas décrire.

Bref, quand on la voit ma mère avec sa belle cinquantaine, on reste songeur. Elle est ronde c’est sûr mais ce curieux excitant mélange d’exotisme oriental et de solide Europe est resté en place. Avec « l’âge » comme on dit, l’association est plus parfaite encore. Elle est une belle dame distinguée et originale en même temps et…

Non, je ne sais pas dire.

Je suis caméraman. Je filme. Je ne décris pas. Les images qui forment la description se forment d’elles-mêmes. Pas besoin d’inventer, de créer, d’interpréter.

 Mais quand même, ma mère, jeune, il faut en parler, même si ça me rebute. Alors, c’est comme j’ai dit.

Dans le film de Tallerman, dont on a tant parlé, elle avait épousé un jeune banquier avec lequel elle était heureuse, avant d’être mordue par un vampire. Ça se compliquait après, elle souffrait beaucoup et au final, elle mourrait. Elle avait pour ce film des cheveux longs coiffés en anglaise et un rouge à lèvres très vif. Ce devait être au dix-neuvième ou après, enfin je n’en sais rien. Manière film muet vous savez ces choses avec des sous titres.

Mais, c’était quoi, le titre ?

Avant, elle avait joué dans une adaptation de Victor Hugo et une autre d’Emily Brontë. Des jeunes filles malmenées, dans les deux cas. Elle ne disait presque rien : une beauté en dérive.

 Mais ensuite, je dois le reconnaître, sa carrière a évolué de manière sidérante. Tallerman a récidivé et là, elle a eu un vrai rôle et un grand texte. Ça l’a lancée et je le comprends. Les photos d’elle à ce moment-là sont vertigineuses. Toute droite, en belle robe rouge, la peau blanche, le bras levé et le doigt vengeur.

Ah oui, une histoire de viol alors qu’elle petite et de vengeance, le tout dans l’élégant Paris du seizième.

Le scénario avait des manques mais les acteurs étaient, eux, magnifiques. C’est ce que j’ai lu.

Elle y était belle, terriblement. Ce devait être dans les mêmes articles.

Ma mère, belle. C’était vrai.

Sauf qu’elle ne l’était pas encore.

Avec Tallerman, elle a encore fait deux films. Elle y a été d’abord une tueuse folle qui reçoit un gros salaire pour tuer tout le monde et s’en sort bien et puis elle a joué une jeune femme qui a un don de vision : elle voit ce qui va mal dans le monde et le signale et ça va mieux et…

Le signale à ?

Je ne sais plus.

Enfin, elle est devenue célèbre grâce à cet homme avec qui elle avait vécu. Ce type apatride qui faisait, à l’époque, contre mauvaise fortune, bon cœur. Oh là ! Je m’emballe. Parler comme ça. Mais bon, il était bien plus vieux qu’elle et à ce que j’en sais, là, c’est mauvaise fortune. Il n’a plus de succès, il a changé de pays, bref.

Le mot « bref » m’arrange.

Elle a décidé de le quitter. Bref

Elle le dit, je la crois. Bref.

Ensuite, elle a rencontré mon père. Il était musicien lui ; le ciné, c’était le dimanche et encore. Elle ne devait pas comprendre ce que le mot désinvolture pouvait signifier et pourtant, à cette époque, du haut de ses vingt –sept ans, il l’était, désinvolte, lui, celui qui allait m’aimer plus qu’elle.

Ah mais non, je dérive.

On revient à elle, la « star ».  Ayant quitté son mentor, elle a enchaîné les films où elle a été, tour à tour, étudiante mythomane, femme-flic, jeune femme abandonnée par sa famille trouvant sa rédemption dans l’amour, amante adulée par un homme plus jeune et religieuse éprise d’absolu.

Succès en salle plutôt concluant.

Succès critique la concernant : très positif.

Elle était célèbre.

Elle a choisi le pianiste, ce Bruno Bastide dont j’ai le nom. Il était brun et beau, plus gitan qu’elle. Bon, je ne sais pas dire.Ils étaient contents. Il a dit qu’ils ont vécu en plusieurs lieux et que dans un petit appartement du quinzième, ils ont vraiment eu envie d’un bébé.

Elle m’a conçu.

Ils étaient très contents. Elle avec dans le ventre cette petite chose qui était moi ; lui, car il allait être le créateur de ce petit garçon à venir. Aucun doute pour lui : un garçon. Elle, je ne sais pas.

Elle a tourné encore. Une femme de banquier qui défend son mari. Une architecte accusée de meurtre. Une avocate qui défend un homme accusé de nombreux meurtres d’enfants. Et ainsi de suite.

Enfin non, peu de suite.

Elle avait de l’argent et a espacé les rôles.

Elle s’est séparée de mon père.

Il m’a mis chez sa mère à lui. Une Danièle Bastide comme on ne peut rêver : elle m’a éduqué vraiment, aimé, chouchouté. J’étais son soleil et cela était merveilleux, merveilleux. Aucun des moments de mon enfance n’est à rejeter à cause de cette Dame car tout se transfigurait. J’aimais tout grâce à elle : ma petite chambre, la cuisine minuscule, le grenier et les trois grandes chattes qui passaient leur temps à dormir e s’étirer. Je me souviens de leurs noms : Blandine, Dulcinée et Anastasie. Comme si des bêtes pouvaient avoir de tels patronymes ! Mais ça ne fait rien : c’était marrant.

Mon père venait très souvent. Il avait bien essayé de me garder avec lui au début mais ça ne fonctionnait pas. Il était tout jeune, il lui fallait travailler. Il avait juste une « bonne volonté inefficace » ; quand je dis ça, je le cite. Je n’ai aucun souvenir des nuits avec lui, des tas de nounous et de son inquiétude. Mais, je le crois. Il a essayé. Comme ça a loupé, il m’a mis chez sa mère.

On avait des Noëls merveilleux.

On avait des anniversaires merveilleux.

On passait des étés merveilleux.

Non, je dis toujours pareil parce que moi je filme et ne parle pas. Mais c’est vrai ! C’était une belle enfance.

Sans elle.

Elle ne venait jamais ou presque chez nous ; enfin chez mamie Danièle, Bruno et moi.

Elle était au Danemark, en Suisse, en Angleterre, elle envoyait des lettres, elle téléphonait. Elle faxait.

Elle disait : « c'est-à-dire ».

C'est-à-dire, j’ai un tournage, c'est-à-dire j’ai un projet et il faut s’y tenir, c'est-à-dire, je vais tourner un film et je discute les conditions, c'est-à-dire j’ai un fiancé, c'est-à-dire je me marie, c'est-à-dire.

Quelquefois, elle venait. Elle sentait les produits de beauté. Je voulais lui plaire. Petit, j’étais beau. On me dit que maintenant, c’est pareil. Je ne sais pas.

Elle ne voyait rien, elle.

Mais elle était spectaculaire.

 Maintenant, même si son visage a vieilli, la suavité reste même si quelques rides se sont ajoutées. Celles que le chirurgien plastique a épargnées. Elle a l’air d’une poupée alors qu’elle a cinquante-sept ans. Ça fait un peu bizarre et je comprends que les journaux s’amusent. Comment ne pas rire de quelqu’un qui a été célèbre un temps et cherche tardivement à l’être de nouveau ?

Elle doit être la seule à  ne rien comprendre.

Bruno joue toujours du piano. Il est à la fois proche et lunaire mais il est là.

Mamie Danièle est en vie même si diminuée.

Je suis là.

Je filme.

Je suis dans le cinéma grâce à elle et sans elle. Evidemment, il fallait vouloir embrasser cette profession et pouvoir payer les études qui y sont liées. Ils ont fait ça. Elle aussi : si c’est vrai, c’est gentil.

Après, il fallait pouvoir travailler.

Je l’ai fait.

Sans elle.

Jamais je ne dirais que je suis son fils.

Je veux éclairer tout seul et surtout ne pas l’éclairer, elle.

Je vois des gens de cinéma qui sont vraiment là.

Ce n’est pas son cas.

Elle est finie.

Je prends des bières avec Bruno.

Ça arrive souvent et c’est bien.

 

23 août 2020

Les hommes et leurs mères : Emmanuel Bastiani.

 

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EMMANUEL BASTIANI

Celui qui défend les mères

 

Il y a vraiment une chose à laquelle je ne comprends rien. Je sais le mot « chose » est à éviter quand on écrit un texte ; il n’est pas très littéraire et c’est un fourre-tout malcommode qui peut vous jouer des tours. Mais, je n’en trouve pas d’autre. De toute façon, je ne suis pas un littéraire et les mots vagues ne me dérangent pas, dès que je suis sorti du cadre de ma profession. Alors, je reprends : Il y a une « chose » qui m’échappe : c’est tous ces types qui se plaignent de leur mère.  On les voit partout ceux-là. Ça a commencé par les magazines de psychologie, ceux que je lis dans la salle d’attente du dentiste ou de l’ophtalmo et qui disent tout le temps pareil. Il y a toujours un acteur célèbre qui déclare qu’au bout de plusieurs années de thérapie, il en est venu à voir sa mère sous un jour « différent ». Il s’est apaisé, il n’est plus dans la rancune ou le déni de celle-ci. Non, il va bien. Il est même en paix avec la mort de sa mère, survenue avant qu’il n’ait été à même de lui parler. Finalement, il est positif…Quand ce n’est pas un chanteur, un médecin à la mode u encore un chef d’orchestre. A peu de choses près, le discours est le même. Il y a toujours un moment où la personne interrogée va aborder le sujet et là, on peut en être sûre, la mère évoquée aura été forcément « gênante », « embarrassante », « peu compréhensive » ou carrément « castratrice ». Rien que cela ! Si la mère est  encore vivante, et c’est souvent le cas, il convient de dire que les « choses » vont mieux, ce que ces gens-là font avec beaucoup d’habilité et d’élégance.  Si elle n’est plus de ce monde, on peut être un peu plus mordant et trouver à propos des références littéraires. Légion de Poil de Carotte …Cette image me fait rire.

Je me suis donc repu longtemps d’articles de ce genre, les imaginant cantonnés à ce type de magazines, avant de me rendre compte que la presse féminine s’est emparée du thème. J’ai lu dans « Elle » que telle ou telle personnalité avait mis des années à résoudre ses problèmes avec sa mère alors que d’autres les estimaient encore très brûlants. Quelquefois, il y avait une femme qui parlait et qui disait ne pas comprendre comment les mères pouvaient avoir sur leur fils un tel ascendant, le plus souvent négatif, et ne pas en avoir conscience. En effet, ça doit être compliqué…

Bref, la télévision et la radio ont fini par être gagnées par la frénésie ambiante. Sauf erreur de ma part, j’ai vu plusieurs téléfilms où un pauvre héros avait des démêlés avec une marâtre soit vieillissante et aigrie, soit voulant paraître jeune en écartant ses rejetons. J’en suis restée pantois. Et l’autre jour, tiens, il y avait une émission à la radio. C’était un forum qui avait pour thème « Vous et votre mère ». La présentatrice estimait avoir entendu beaucoup de témoignages de jeunes filles et de jeunes femmes, lesquels donnaient une image juste des relations mère-fille. Il s’en dégageait pas mal d’ambigüités, les relations se situant entre le respect et la méfiance, la confiance et l’adulation s’opposant à une certaine saturation ; au final, il y avait des tensions mais rien d’explosif. Il fallait maintenant que les messieurs s’expriment et ils l’ont fait. Un malheureux garçon de seize ans s’est manifesté pour dire que même s’il s’engueulait avec sa mère, il ne saurait se passer d’elle et qu’il l’aimait formidablement. Ça n’a pas été bien perçu. Il fallait dire que, oui on l’aimait mais que c’était vite compliqué. Les autres ont compris tout de suite. La présentatrice s’en est donné à cœur joie entre les célibataires se sentant obligée de s’occuper d’une mère dépressive, les hommes mariés qui subissaient les intrusions multiples de leur mère dans leur couple et ceux qui avouaient finalement que la faillite de leur union incombait à leur propre faiblesse devant leur mère. Le portait qui s’est dégagé était celui d’une quadragénaire ou quinquagénaire omniprésente et très intrusive. Méfiance donc !

Voilà.

J’ai bien lu ou entendu tout ça. J’ai regardé aussi. Mais rien n’a emporté mon adhésion.

Au risque de déplaire, moi, je n’ai aucun problème avec ma mère.

Et pourtant, au vu de mon histoire, on se serait attendu au contraire. Voyez plutôt.

Ma mère s’appelle Monica. Quand elle m’a conçu, elle était à Nice en vacances chez une cousine installée en France. Elle, elle venait de Gênes, en Italie du nord et elle avait juste vingt ans. Elle avait quatre frères et aucune sœur. Ses parents tenaient un commerce de gâteaux et de confiseries. C’était des gens travailleurs, très strict sur la morale et catholiques pratiquants. La cousine Adriana chez laquelle ils avaient envoyé leur fille était dotée d’une famille aussi rigide. En termes clairs, on y surveillait l’honneur des filles. Sachant que j’ai trente-sept ans, vous devez me prendre pour un fou. Allons, une famille italienne dans les années soixante-dix, avec tout le remue-ménage qu’il avait dans le pays à cette époque-là, ça ne pouvait pas ressembler à un couple sicilien lorgnant sur la moralité de leurs filles, au début du vingtième siècle ! Mais, je crois bien que si car ma mère, quand elle parle, je la crois.

La famille d’Adriana, ils ne l’avaient pas vue depuis longtemps, les parents de ma mère, mais elle avait très bien travaillé au lycée et ils lui promettaient l’université où elle ferait du français. Elle y avait droit puisque pendant deux ans, elle avait travaillé à la boutique pour avoir de quoi financer ses études. 

Ses parents ont vu là l’opportunité d’un voyage linguistique qui, dans le même temps, resserrerait des liens un peu distendus entre les deux familles. Ça s’est fait comme ça. Ma mère est partie, toute radieuse et elle a découvert Nice. Tous les matins, elle allait prendre des cours de français dans une école pour étranger car il fallait absolument qu’elle ait un bon niveau à l’entrée en faculté et elle craignait d’avoir un peu perdu. L’après-midi, elle discutait avec Adriana et sortait. Sa cousine avait bien plus de libertés qu’elle. Il coulait de source qu’elle pouvait aller à la plage avec des amies, faire les magasins, boire un verre à la terrasse d’un café et sortir en bandes mixtes. Elle ne s’en privait pas. Elle avait un petit diplôme de dactylo et ceci ne lui donnait aucun complexe. Elle vivait encore chez ses parents, donnait le numéro de téléphone des amis chez lesquels elle passait des soirées et ne découchait jamais. Elle attendait de se marier, c’était aussi simple que cela ; d’ailleurs pour elle, la vie se devait d’être simple. On aimait le Bon Dieu, on suivait ses voies. Elle aurait gentil mari, Adriana, un homme droit et travailleur qui lui ferait des bébés et elle serait une bonne épouse. En attendant, elle profitait de la mer, de la plage, des cafés et des soirées dansantes ; elle ne négligeait jamais la messe et allait se confesser. D’aucun aurait dit qu’elle avait une foi superficielle, un peu opportuniste. C’est  partiellement vrai car Adriana était sans malice. Qu’un garçon l’embrasse ou lui caresse les seins ne la choquaient pas si elle l’autorisait et de toute façon, elle n’aurait pas accepté plus. Au curé, elle ne racontait pas cela. Ce n’était pas pour lui. 9a ne le regardait pas. Elle adorait ses parents qui l’adoraient. « Et l’été était beau cette année-là. » Enfin, je préfère écrire ça, sinon, je vais réutiliser le mot « chose », qui est si laid, paraît-il…

Bref. Mon père, il donnait des cours à des étudiants étrangers, l’année où ma mère s’est inscrite à l’école. Je sais juste qu’il était grand et blonde et qu’elle aimait ses yeux bleu-vert. Il enseignait bien, il était drôle.

Je l’ai questionné un peu, quand j’ai pu le faire, car au début, je ne faisais que regarder les trois photos qu’elle avait de lui.

Sur la première, il était avec toute sa classe d’apprenants de français. C’était la fin du premier mois et il avait organisé une fête dans la classe. Il était au fond, au troisième rang et je voyais bien qu’il était assez beau. IL avait des traits fins, une expression souriante et détendus et ses yeux étaient clairs. Il devait vingt-six ans.

Sur la seconde, il était en excursion avec d’autres étudiants. C’était un village de Haute - Provence, un de ces villages qui n’avaient pas trop dû dépayser les autres mais beaucoup plu aux anglais, danois et allemands qui suivaient aussi ce cours d’été.  Ma mère a dit que c’était un voyage proposé par un enseignant plus expérimenté, en fin de séjour pour ceux qui voulaient. Comme Monica avait bien travaillé, il était évident qu’elle pouvait  partir plusieurs jours en bonne compagnie. Elle en a gardé un souvenir émerveillé à cause des grandes promenades, des baignades, des repas préparés ensemble et des soirées où on faisait des sketches avant de chanter et de danser. C’était vraiment, à l’entendre dire, une période bénie et un état de grâce. Tant d’amitiés nouées, tant d’échanges !

Enfin, sur la troisième photo, elle est seule avec le jeune blond. Il travaille à Lyon mais est venu la voir à la frontière italienne. Depuis la fin du stage, ils se sont écrits. Un sentiment fort est né. Très fort. C’est réciproque. Ils s’aiment. Le garçon est droit, honnête ; de plus il travaille. Le français, il l’enseigne en lycée, à Lyon. Tout est possible.

Cette photo, je l’ai regardée mille fois. Monica porte une robe fleurie. Elle est jolie. Elle l’a toujours été. Elle a cet ovale si doux qui lui donne un air de madone, un petit droit, une jolie bouche pulpeuse et surtout un regard noir très intense, très rayonnant. A côté d’elle, Jean-Bernard se tient droit. IL porte une chemise blanche et un pantalon sombre. Il est également souriant.

Dans la lumière de Roquebrune, ils sont beaux l’un et l’autre et tout semble resplendir.

La nuit même, je suis conçu.

Neuf mois après, je nais en Italie, dans la maison de mes grands-parents, Andréa et Luisa.

Trois mois après ma conception, Jean-Bernard a écrit une lettre terrible où il a dit revenir sur sa parole. Il a été fou. S’engager davantage serait mentir. Il n’est pas assez amoureux. Il regrette de le dire maintenant mais il ne s’est pas vraiment rendu compte.

Dans la maison, Monica a dit qu’elle avait été heureuse de m’attendre.

A ma naissance, elle a pleuré de joie.

Ma famille italienne a été adorable pendant toute ma petite enfance. Monica n’a pas renoncé à ses études. Elle est devenue enseignante de français. Longtemps, elle a travaillé à Gênes.

Elle a toujours dit que tout allait bien mais je sais que c’est faux. La nuit, souvent, au début surtout, quand j’étais tout petit, elle a pleuré beaucoup. Elle me montrait toujours son joli visage enfantin qu’elle ne maquillait presque jamais et me serrait contre elle. Elle cachait ses larmes, elle a fait ça longtemps.

 J’ai été, je crois, un gentil petit garçon ; je n’étais pas coléreux mais turbulent. Je me laissais gâter par mes grands-parents mais n’exigeait pas. Je bougeais beaucoup et j’étais intrépide, ce qui les faisait rire mais je ne me souviens pas d’avoir été ingérable.

Quelquefois, je lui faisais de la peine à elle, ma mère, ma jeune mère : Monica. Je la voyais froncer les sourcils et son expression devenait grave ; Alors, cela suffisait.

Elle a été la jeune fille qui était là le matin, m’embrassant pour me réveiller.

Elle a été l’initiatrice, celle qui donne l’envie de lire, d’écrire et de compter.

Elle chantait joliment, je m’en souviens, en français et en italien.

Elle racontait très bien les histoires.

Ma presque-Vierge, ma jolie amazone, ma jeune fille rêveuse, ma mère aimante et adorée.

Je n’ai jamais vu mon père. Il y a eu quelques lettres, je crois.

Elle a trouvé un poste à Milan et je suis resté un temps chez les grands parents avant d’être interne. J’ai compris qu’elle avait quelqu’un mais qu’elle ne voulait pas d’interférence.

Le temps a passé.

Je suis devenu restaurateur ; j’ai maintenant un restaurant assez côté à Menton. J’ai du personnel et une clientèle exigeante et huppée. J’ai du talent, c’est certain et je travaille beaucoup mais je ne peux nier que mes grands-parents et ma mère m’ont aidé. Enfin, je ne suis pas un ingrat. Je les ai dédommagés.

J’ai une compagne maintenant. Elle s’appelle Julia. 

Ma mère fait des séjours chez nous et dès le début, mon amie s’est montrée stupéfaite. Monica est vraiment une femme adorable. Toutes les deux s’entendent à merveille. Elles se promènent en ville et font des emplettes. Elles se font de confidences et se taquinent beaucoup.  J’adore les voir ensemble.

Surtout maintenant car Julia est enceinte.

Ce sera bien dans plusieurs mois.

D’ailleurs, ma mère n’enseigne plus. Elle est avec nous. Et c’est très bien comme ça.

Vraiment bien.

Alors, par pitié, épargnez-moi les jérémiades des magazines de psychologies, les forums sur les mères et les émissions de télé aux visions plutôt courtes car elles ne font que transcrire une des vérités possibles en en excluant d’autres. A commencer par la mienne, qui est que j’aime ma mère.

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Erik approché. Le monde de la danse.

 

4; Un déjeuner et une approche.

Puisque que Clive a réussi à attirer Erik par le biais de sa fille, il tente sa chance.

Je restais aussi neutre que possible mais quand même, je sentais des trucs. A deux ou trois reprises, j’ai senti qu’il m’observait et qu’il pigeait. Il voyait quoi ? Un mec qui avait enlevé son manteau d’hiver bleu-foncé et qui, les cheveux en arrière et la mâchoire carrée essayait de passer le bon examen.

J’ai la quarantaine, un physique solide, une gueule plus intéressante que belle…Je n’ai pas l’air emmerdant et je suis passe-partout…Tu dois avoir de bonnes raisons de faire gaffe mais quoi ? Je suis un plan jouable. Erik, Erik, Erik, allez, décide-toi.  Donne-moi une chance…

Mais il ne m’a envoyé aucun signal et ça m’a fait bizarre. Disons que, bon, quand on a des automatismes, ce n’est pas facile de les faire sauter.

 En tout cas, il avait l’air d’avoir faim. …Il mangeait ses « spare-ribs sauce barbecue » sans sourciller. Il avait l’air d'en aimer la sauce et il piquait joyeusement dans ses pommes sautées avec sa fourchette. Même la salade composée, ça lui plaisait. Tiens ? A l’époque Barney, il ne devait pas tellement manger comme ça, m’est avis. Curieux comme il était adaptable. Globalement, ça se passait bien. Carolyn lui inspirait de la sympathie. Il lui suggérait de changer d’école de danse. Celles qu’il lui conseillait coûtaient bonbon mais moi, je ne voulais pas avoir l’air de le contredire, alors, j’opinais du chef. Tenter sa chance, ah oui, oui ; passer des auditions, ah ben clair…Et savoir que ça devait de toute façon être drastique à un moment ou à un autre, fallait savoir ce qu’on voulait ! En fait, je ne sais pas si Carolyn était prête pour ça. En fin de compte, peut-être que la danse contemporaine, c’était mieux pour elle ! Moins dur, non ? Moi, je me taisais. Lui, le jeune dieu de l’Olympe, il la subjuguait, il la galvanisait. Fallait voir ça ! C’est sûr, ça aurait cassé l’ambiance si je n’étais pas resté discret. Il ne fallait quand même pas qu’elle se rende compte que subjugué, moi aussi je l’étais et, face à quelqu’un d’aussi beau et d’aussi racé, j’essayais de me placer…ça n’aurait pas fait un pli. Elle se serait plainte à sa mère en évoquant mon drôle de comportement. Et Kristin, elle aurait senti son cœur se serrer. Non, je ne voulais pas de ça. J’étais son mari quand même. Comme ça, c’était bien. Quand même, discrètement, j’ai continué mes coups de sonde. Et, oh, miracle, il s’est quand même passé un truc. Au moment de l’addition, elle a eu un coup de fil, Carolyn, et elle s’est levée pour s’écarter de nous. C’était son chéri, enfin le nouveau et on n’avait pas à entendre ce qu’ils se disaient. On s’est trouvés face à face et là, il a eu un léger sourire et, je ne sais pas, quelque chose dans le regard…Ah ! C’était clair. Ça s’appelle une accroche. Le genre…Tiens, oui, lui…ÉventuellementAu moins, il est sympathique, pas très adroit c’est sûr mais ça serait jouable…Personne ne le saurait. Ce serait juste sexuel. Il est sans doute bon sur ce plan- là…

Je l’ai regardé comme il me regardait, lui, et puis tout est redevenu normal. Ma fille était revenue et elle l’accaparait. Quand on s’est dit au revoir, il m’a remercié pour l’invitation et il a promis à Carolyn qu’il la contacterait sur son portable à elle…Et à moi, bon, il n'a rien dit.

Quand même, je n’avais pas rêvé. Je devenais « éventuel ». Juste qu’il ne fallait pas que je sois le vingt-cinquième « possible » dans la liste, donc loin dans le fond de réserve. Un beau jeune homme public, comme ça. Allez savoir…

Finalement, il avait neigé mais c’était trop tard pour le trip « patins à glace ». Il devait en faire avec ses amis danseurs et peut-être qu’il emmenait aussi avec lui cette espèce de jaune qui balançait son emploi du temps à Julian B.

Ben, où il était passé celui-là ? Je me suis posé pas mal de fois la question et puis, ça a fait son effet, il est réapparu. Seulement, entre le moment où son silence m’avait intrigué et le rendez-vous que j’ai eu avec lui, il s’est passé un sale truc. Enfin, sale pour moi.

Erik a fait parvenir trois billets à Carolyn et donc, on a su qu’on irait en famille voir une rétrospective Balanchine au New York City ballet. Tout le monde s’est préparé : il s’agissait de bien savoir qui était Balanchine parce que quand même ! Et on devait être calés sur les ballets qui seraient présentés, connaître les difficultés techniques qu’engendrait le fait d’interpréter les rôles-titres et ainsi de suite. Bref, notre apprentie danseuse a mis en place une vraie émulation…

Dire que Kristin ne trouvait pas ça un peu bizarre, ça aurait été mentir. Quand même, on allait au spectacle et ça ne justifiait jamais un tel cirque mais bon…Ayant compris que grâce à moi, sa fille chérie avait fait la connaissance d’un danseur classique lancé, elle a pris le pli.

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17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Clive à l'opéra.

 

4. New York. Opéra. La Traviata. Clive ébloui.

Changer d’endroit, ça l’a surpris sans le démonter. Par contre, il avait un empêchement réel pour la semaine qui s’ouvrait et il m’a laissé à moi-même. J’en ai profité pour préparer plein de trucs pour mon remplaçant vu que mon boss avait avalé l’histoire de ma fatigue chronique et me trouvait pâlichon. Et puis, je suis allé à l’opéra de New York. La Traviata, oui, c’était bien. Du beau monde sur scène. Barney avait travaillé le tout en rouge, en noir et en blanc. Les costumes étaient superbes. Il avait transposé le tout dans les années vingt, sur l’instigation de son metteur en scène. Dire si ça avait été mieux chanté avant ou ce serait mieux chanté après, je n’en avais aucune idée. Par contre, attendu que j’étais encore très bien placé, à ma droite et à ma gauche, ça échangeait des tas de points de vue. Machine aurait du mal à être au niveau de Machin chose et il allait de même pour le chanteur qui avait le rôle-titre. Mais enfin, les paris étaient ouverts. Quant à la mise en scène et aux décors, la critique, pourtant sévère dès qu’il était question d’un des opéras les plus joués depuis des lustres sur les scènes internationales, avait été élogieuses. Il paraît que c’était de premier ordre. Ben, on allait voir. En tout cas, ce n’est pas moi qui allais contredire…

De quoi ça parlait, j’aimais bien ; cette femme qui aime un homme plus jeune qu’elle alors qu’elle est une demi-mondaine, c’était beau comme idée. Elle était vraiment éperdue d’amour, cette femme-là. Dès que le rideau s’est levé, je l’ai compris. Ça se passait à Paris. Violeta Valery était une courtisane, très belle et intelligente (mais une courtisane quand même) et il y avait un beau jeune homme qui était éperdu d’amour pour elle, Alfredo Germont. Elle lui disait qu’il n’avait aucune chance parce qu’elle était une femme entretenue mais lui, il lui disait d’amour. Il lui plaçait quand même qu’elle avait une vie épuisante et si elle venait à être malade, on la laisserait toute seule. Or, elle était déjà atteinte de tuberculose. Son Alfredo, elle finissait par l’aimer elle-aussi mais le père du jeune homme bien né, ça lui plaisait pas du tout. Il s’interposait. Elle renonçait au beau jeune homme par amour et au bout du compte, alors qu’elle était abandonnée de tous et mourante, il revenait vers elle, comprenait qu’il y avait eu une super embrouille. Il lui disait son amour et elle pouvait mourir en paix. J’ai tout aimé dans ce spectacle. Les chanteurs étaient bons. Ils avaient l’âge de leur rôle et dans l’ensemble, physiquement, ils étaient beaux. Et tout suivait : la direction d’orchestre, les éclairages sans oublier les décors vraiment superbes et les costumes, à la fois épurés et significatifs. Ceux de Violetta, par exemple : de plus en plus simples, de plus en plus clairs, très prêts en fait de la souffrance et du sacrifice incroyable de cette femme.

A l’entracte, je suis resté dans mon fauteuil à regarder le programme.  Tout le monde était présenté ou presque. Un baratin pour chacun avec des photos en noir et blanc. Il y était Barney. Il avait l’air grave sur la photo. Le genre : tout le travail que je fais pour l’opéra, regardez, ça me cause plein de tensions mais quand même, quelle reconnaissance publique ! Je sais faire de belles choses !

Ben, c’était vrai. A la fin, beaucoup de monde était debout pour applaudir. Il y a eu plein de rappels. Il n’aurait pas détoné Julian B., au milieu de tous ses artistes, il aurait été admiré s’il avait salué avec la troupe. Je me suis demandé s’il le faisait.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Erik défait.

Il s’est arrêté et j’ai compris qu’il était totalement sincère. A nouveau, j’ai vu l’homme qu’il pouvait être quand il s’occupait d’autre chose que de tisser des toiles d’araignées. Comme interlocuteur, il devait être fascinant et je n’avais aucun mal à croire qu’on s’arrache son travail. C’était juste que j’aurais dû le rencontrer dans un autre contexte ou pas du tout. En fait, pas du tout, ça aurait été mieux.

J’ai senti fondre sur Erik et moi une tempête sans nom et pour la première fois, j’ai annulé un rendez-vous avec lui. Inconscient de ce qui se tramait, Erik a fait mine de prendre la chose avec légèreté mais il n’a pas tardé à m’appeler. Il n’était vraiment pas bien. Il voulait me parler. J’ai creusé un peu pour savoir et j’ai pigé qu’il y avait un truc dans son passé qui le harcelait. Ça lui était égal que ce soit à un autre moment et pas dans cet appartement qui nous servait de refuge. J’ai hésité puis, en fin de compte, j’ai dit que je le verrais au même endroit que d’habitude mais en fin de journée puisque ça semblait l’arranger. Il m’a fixé une date et une heure et il est venu. Il avait l’air triste et craintif. Je ne l’ai pas interrompu et je ne l’ai pas touché. Là aussi, je dois bien l’avouer, c’était surprenant.

-Quand j’ai eu dix-huit ans, j’ai rencontré un musicien. Il s’agissait d’un pianiste de grande réputation dont la carrière avait été prestigieuse jusqu’à ce qu’un accident de la route n’y mette fin. Il pouvait toujours se servir de ses mains mais pour ce qui concernait le piano, il n’y avait pas d’illusion à se faire. Ce toucher brillant qui avait fait sa réputation, il ne l’aurait plus jamais. C’en était fini de ses rendez-vous autour du globe pour des concerts qui faisaient date. Évidemment, il a eu du mal à surmonter le choc mais il y est parvenu. Il a mis sur pied une fondation à son nom pour venir en aide à des artistes de tous bords qui souhaitaient soit voir encourager leurs débuts, soit faire une halte pour être au calme et créer. Il venait d’une famille riche et sa carrière internationale lui avait fait gagner pas mal d’argent. Il a établi sa fondation dans un très beau château au nord du Danemark et tout de suite, il a tapé très fort. Il a attiré l’attention des médias et celle des sponsors. Je l’ai rencontré et l’ai admiré. Il m’a donné le sentiment de vouloir beaucoup me parler et de s’intéresser à moi et, je suis vraiment sincère, je n’ai rien vu arriver.

Il avait l’air d’avoir des difficultés à parler et je suis allé lui chercher un verre d’eau. Il l’a bu à lentes gorgées.

-Il s’est déclaré brutalement et ça m’a paru tellement inattendu que j’en ai ri. Mais lui, il a été catégorique. Il éprouvait une passion pour moi. Jamais, il n’en avait éprouvé une telle ferveur et une telle adoration. Il avait pourtant été marié deux fois, il avait des enfants, il avait aimé deux jeunes hommes qui, comme lui, faisaient de la musique mais jamais, jamais, il n’avait buté sur une telle évidence de l’amour. Ça le consumait ; ça le rendait fou. Il avait cinquante et un ans. Ça me paraissait très vieux. Physiquement, j’étais incapable de le toucher et j’ai toujours refusé de le faire. Il m’a écrit beaucoup de lettres enflammées. Au fil du temps, elles sont devenues délirantes. Puis, il m’a posé un ultimatum. Tu sais, je ne réalisais pas vraiment. Ça m’effrayait tout cela. Mais il a fallu que je lui parle et je lui ai dit que j’étais incapable de lui répondre. Un temps, il n’a plus rien dit et j’ai pensé qu’il revenait à la raison. Puis, une nuit, il m’a appelé chez moi. J’avais dix-neuf ans désormais et je vivais seul pour la première fois de ma vie. Il a insisté pour me voir, pour m’aimer. Sinon, il mourrait. Il était trois heures du matin. Je ne comprenais pas bien. Était-il sincère ? Pas sincère ? Seulement, avant de raccrocher, il a pointé le fait que je disais non et que ce serait lourd de conséquence. Je n’ai pas ouvert la porte et j’ai débranché mon téléphone. J’ai dit non une fois de plus. Il s’est pendu.

Il est resté assis sur son fauteuil, le dos droit et le visage baissé. J’ai fait ce qu’il me semblait juste de faire. Je l’ai fait se lever. On s’est allongé l’un contre l’autre sur l’affreux canapé du salon et je l’ai gardé contre moi.

Barney avait dit qu’Erik avait été dressé à séduire et à rendre amoureux. Il y avait sans doute beaucoup de vrai dans ce qu’il avançait mais là, quand même, quelqu’un était mort. C’était autrement plus grave… Je n’avais aucun élément me permettant d’infléchir ou de confirmer la version des faits que présentait ce jeune homme accablé. Je m’en suis tenu à la simplicité. J’ai gardé le silence en lui communiquant ma force intérieure.

Quand il est parti, il avait l’air d’aller un peu mieux et il me restait entre les doigts un de ses cheveux d’or pâle.

J’ai essayé de penser à quelque chose de trivial, le concernant mais rien n’a fonctionné. Il restait la pureté.

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Une nouvelle ruse de Barney.

 

-Bien sûr que si. Lopez habite à deux rues de chez vous. Ce n’est pas quelqu’un dont vous parlez. Votre femme et votre fille ne connaissent pas son existence. Un mec de l’ombre en somme. Un latino baraqué. Le studio où je vous emmène est un placement. Lopez, habituellement, le loue mais il n’aime pas qu’on abîme ce qui lui appartient. Vu que sa mère est très malade, il est à Mexico à l’heure actuelle. Il a un associé qui tient le magasin et il vous prête le studio pour y faire des galipettes parce qu’il sait qu’il peut vous faire confiance. Il est meublé et il y laisse pas mal de choses à disposition. Pour Erik, c’est tout de même mieux que cet hôtel où les chambres se louent à l’heure. Et pour vous, c’est également plus constructif. Il vous sera reconnaissant d’avoir trouvé un endroit comme celui-là.

-Ce n’est pas sûr. Il n’a pas tant de temps que cela.

-Si, justement. Vous allez lui montrer les lieux et lui faire le cirque : il faut que vous le voyiez plus. Vous ne vous contrôlez plus. Votre désir est trop grand. Vous allez faire ce qu’il faut et le convaincre de passer plus de temps avec vous.

-Mais je travaille, moi.

-Le surplus dans l’enveloppe, je veux dire le chèque d’un montant trop élevé pour le remboursement d’une chambre simple, ça sert à ça. Vous allez expliquer à votre boss que pendant un mois ou deux vous devez lever le pied. Des emmerdements de santé, un truc qui ne va pas. Le médecin n’a pas voulu vous affoler mais vous devez prendre soin de vous. Attendu que depuis quinze ans, vous avez bossé comme un dingue et fait grimper la boite, il serait mal avisé de ne pas vous rendre ce service. Donc, vous aurez plus de temps à consacrer à Erik.

-Il est très pris.

-Ah, c’est sûr, quand il travaille, il travaille. Toutefois, cette année, il est beaucoup programmé plus tard dans la saison. Ça lui laisse donc un automne plus tranquille. Vous pourrez donc le voir plus souvent ; deux fois, ce serait bien.

Là, j’ai crié :

-Vous êtes complètement tapé !

-Merci du compliment ! J’ai donc dit deux fois. Vous remplirez votre rôle d’amant. Accentuez le côté brutal, ayez des sautes d’humeur, commandez et surtout, pas d’effusion, rien de sentimental. Attention, si vous ne m’écoutez pas, il cessera de vous regarder de la même façon. Il pensera que vous vous attachez à lui et le contraignez à vous prendre au sérieux. Si c’est le cas, il va se reprendre et vous dire qu’il n’a pas le temps. Alors, soyez ferme et assez dur. Achetez ce qu’il faut : faites-lui rougir les fesses.

Je n’ai rien su répondre. Qu’est-ce qui m’avait pris de répondre à l’annonce de ce type incroyablement manipulateur ? Chasseur aguerri, jeune homme fautif…Mordre la poussière…

Il a arrêté son véhicule et on a pris l’ascenseur pour aller au troisième étage d’un petit immeuble passe-partout. Le deux pièces de « Riccardo Lopez » était plein de couleurs bariolées, de meubles kitsch et d’objets de décoration hideux. J’ai serré les dents en me laissant tomber sur le canapé. Il me coinçait l’autre. Je balançais tout à Erik, et lui, il balançait tout à ma femme. Je perdais mon danseur. Je ne disais rien et je jouais le jeu et lui, il allait foutre une merde incroyable pour le récupérer, le beau jeune homme. Bingo, il me tournerait le dos.

-Vous trouvez ça cosy ?

-Non.

-Je vous donne raison. Néanmoins, il vous faut vous approprier les lieux. Allez-y : ouvrez les placards, regardez partout, même dans le frigo. Il y a des bières.

-C’est bon, j’en ai bu deux.

Je me suis baladé. J’en ai su assez pour pouvoir lui dire à Erik, où se trouvaient les CD qu’il pourrait vouloir écouter, ou les DVD et les magazines. Vu les goûts navrants du supposé propriétaire des lieux (il était évident pour lui que l’humanité entière passait sa vie à écouter de la musique d’ambiance relaxante ou des concerts en live de mariachis), je me suis rabattu sur la nourriture Je pourrais lui dire ce qu’il pouvait grignoter au cas où il aurait une petite faim et ce qu’il pourrait boire. Cet appartement me donnait des hauts le cœur, la chambre surtout avec ces dégradés de vert absolument affreux.

-Vous avez fait exprès pour le décor ? Vous l’avez monté de toutes pièces ? Après tout, c’est votre boulot…

-Vraiment très drôle. Non, pas du tout. Ce n’est pas si évident à trouver. J’ai pris ce que j’ai trouvé.

-C’est à qui ?

-Clive…Vous croyez que je vous répondrai ?

-Ben, en insistant…

On s’est regardé en chiens de faïence pendant un moment. Je ne trouvais rien à dire. Finalement, c’est lui qui a repris la parole.

-Il vous reste à l’appeler.

-Pas devant vous.

-Je ne pensais pas à ça mais vous me donnez des idées.

J’ai encore fait le tour du propriétaire. C’était vraiment moche. Je me suis dit qu’Erik, quand il verrait un truc pareil, se défilerait. J’ai vraiment eu cet espoir.

J’ai partagé une bière avec Barney, vu son insistance et je lui ai expliqué qu’ensuite, je rentrais par mes propres moyens. Il avait prévu ça et il a filé de son côté. Dans ma poche, il y avait les clés de ce truc immonde.

En rentrant chez moi, j’ai trouvé Kristin contente. Carolyn commençait sa nouvelle école de danse mais c’était loin et compliqué pour les transports. Elle m’a dit qu’une amie de jeunesse à elle acceptait d’héberger notre fille trois fois par semaine, pour que ça ne soit pas trop compliqué. Son inscription dans son nouveau lycée était valide. Tous les deux, on s’est sentis très heureux.

Tard dans la nuit, je me suis réveillé. J’ai repensé à cette photo de moi quand j’avais dix-huit ans, avec Kirsten, cette fille que je n’avais jamais revue. J’avais mon programme de danse à la main. Et puis, j’ai repensé à ce prof un peu bizarre, qui nous incitait tellement à parler, à nous exprimer et à nous intéresser autant à la vie politique et sociale qu’aux arts. Et je me dis qu’heureusement, ces deux-là, ils étaient sortis de ma vie. Parce que s’ils y étaient restés, ce qu’ils auraient vu, ce n’était pas tellement intéressant.

Un sale con, ça ne l’est pas.

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Rencontres secrètes.

 

5. Chez Lopez. Attachements et maladresses.

C’est drôle comme on sait être bavards et lyriques quand on va rencontrer quelqu’un qui vous excite (doux euphémisme) ou quand on vient de le voir. On peut parler sans arrêt ou écrire plein de trucs. Par contre, quand il s’agit de dire de ce qu’il y a de plus intime dans une relation sexuelle qui fonctionne, ben là, mis à part quelques poncifs, il n’y a plus grand-chose à exprimer. On ne sait pas comment faire. Peut-être qu’il y a de mots. En tout cas, il n’y en pas pour dire que les corps qui se trouvent comme ça et se rencontrent de façon folle, et totale, ils se parlent, ils ont leurs codes, ils se renvoient des trucs et qu’ils ont du mal à se séparer.

L’automne a passé à toute allure. Erik venait me rejoindre chez « Riccardo Lopez » et nos corps à corps sont devenus différents. En théorie, je ne me démarquais pas de ce que Barney m’avait demandé de faire. Je n’étais pas toujours de bonne humeur, j’étais exigeant et je restais très offensif sexuellement. Mais, ça ne donnait pas les résultats attendus. Erik, que je l’attache, il voulait bien et il n’était pas contre certaines humiliations. Que je le bascule sur moi pour le fesser durement parce que, pour un oui ou pour un non, quelque chose m’avait déplu, il l’acceptait comme il acceptait certaines paroles ou certains gestes provoquant. Le souci c’est qu’il était à même de tout arrêter en un instant. Je l’ai deviné avant de découvrir qu’il avait tout pouvoir.

Une fois que je le prenais de façon particulièrement brutale, il s’est dégagé vivement puis il est sorti du lit. L’instant d’après, il était à la fenêtre et regardait dans la rue. Je l’ai rejoint. Je crois qu’il n’avait pas besoin de parler. Il avait une autorité naturelle qui devait lui servir dès que ça devenait difficile. Il y avait quelque chose qui ne collait pas. Quand on parlait, j’étais plutôt modéré et ouvert. C’était donc plutôt ça, ma nature. Cette autorité et cette violence accrue que je lui manifestais depuis peu, à partir du moment où le sexe entrait en scène, elles étaient bizarres. C’était comme si je jouais un rôle de composition.

-Clive, à la fin !

-Tu as dit que je pouvais quand même…

-Ne m’attache pas pour que je reste avec toi car j’y suis contraint. Pareil pour les coups. Je n’ai pas d'obligation  te concernant. Ou si ?

J’étais blême. Ce pouvoir qu’il avait !

-Je me suis mépris…

-Je ne pense pas. Tu essaies avec moi. Sois plus gentil.

-Oui, oui d’accord.

Il m’avait fait comprendre ce qui le gênait et j’ai laissé tomber. Je suis redevenu avec lui comme au départ. Et à partir de là, nos corps se sont dit plein de choses. En fait, quand on parlait, on évoquait son enfance et sa formation et pour moi, il voulait savoir aussi. Ça l’amusait que je parle des mecs que j’avais dragués jusqu’à ce que je rende compte qu’une femme, c’était bien aussi, même si complètement différent. Ma femme, je ne la remettais pas en cause. On avait un lien fort. Le numéro que j’étais, elle le connaissait bien…Quand je parlais d’elle, je voyais qu’il dressait l’oreille. En tout cas, que je sois marié en ayant des à-côtés de temps en temps, il ne trouvait pas ça idiot. Peut-être parce que j’avais vraiment limité la casse.

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Discussion entre Barney et Clive.

 

 

5. Mises en garde.

En agissant comme il le ait, Clive désobéit à Barney et contrarie ses plans.

J’ai failli trouver étrange qu’il ne m’invite plus dans ces super trucs où les snobs se réjouissent chaque seconde davantage de vivre dans le luxe mais bon…

Comme j’en étais à presque le regretter, il a laissé tomber les textos pour embrayer sur le téléphone.

-Alors ?

-Tout se passe bien chez Lopez.

-Ah oui, bien sûr ! Donnez-moi des détails.

-Des… quoi ? Vous rigolez ?

-Pas du tout.

-Vous savez tout de la sexualité de votre chéri, vous me l’avez dit et vous avez fait des trucs salés avec lui…

-Je vous parle de ce qu’il fait, lui, avec vous…

-Ah, ce coup-ci, ça ne vous semblera pas « excessif » que je mette la sexualité en avant ? Je croyais qu’il ne fallait pas que je parle de ça pour me vanter et cacher autre chose. Je me suis trompé, on dirait.

-C’est exact. Alors, où en êtes-vous ?

-Ben, c’est intense…

-Précisez…

J’ai dit non, pis j’ai fait le contraire. Comment que je te tournais et te retournais, mon joli-joli, comment qu’on allait dans la douche ou dans le placard, comment que je sortais des glaçons du frigo pour te les enfoncer dans son conduit avant d’y mettre la partie de ma personne qui lui apportait le plus de plaisir et comment que ça durait longtemps. Il a voulu savoir pour lui, ses initiatives, ses moments d’intensité. J’ai dit ses mains et sa langue et ses petits hauts le cœur quand il avalait. J’ai dit qu’il avait le teint plus clair, qu’on voyait qu’être rempli comme ça, ça lui faisait sacrément du bien. Pas dérangé du tout, Barney m’a complimenté sur ma virilité et suggéré que j’avais les bonnes mensurations…

-Ah ben, vous êtes moqueur…Comme c’est surprenant de votre part !

-Je ne fais que tirer des conclusions sur ce que vous me dites. A ce que je sais, depuis des semaines et des semaines, vous copulez beaucoup et ça ne faiblit pas. Vous avez donc tout ce qu’il faut.

-Allez-y, vous ne gênez pas. Foutez-vous de moi !

-Je vous écoute d’abord. Rajoutez-en, Clive, rajoutez-en…

Là, ça m’a déplu. J’ai attaqué.

-Il aime la queue avec moi, ton petit mignon et ça te fout la honte, hein ? Pas marrant à ressentir d’autant qu’il ne revient pas vers toi…

Bon, j’aurais dû le savoir. La réponse a été cinglante.

-Attention, Clive.

-Fallait que je me lâche…

-Vous risquez de le regretter. Retirez ce que vous venez de me dire et adressez-vous à moi correctement. Oubliez-vous le pouvoir que j’ai ?

-Quel pouvoir ?

-Oh, Clive ! J’envoie un message à Erik en lui disant que je sais qui il voit et je déballe sur vous suffisamment d’insanités pour qu’il évite de vous voir. Il se tiendra à ce que je lui dis. Vous retirez ?

-Je …Oui…D’accord. Je fais ça.

-Alors excusez-vous. Vous ne voudriez pas que votre femme ou votre fille soit soudain au courant de ce que vous leur cachez ? Et vos voisins non plus…

-Non. Je vous présente mes excuses.

-Je les accepte, Clive. Bon, reprenez sur lui. Allez, soyez talentueux…J’attends de nouveaux détails.

Mais là, j’ai senti que je ne devais plus lui donner d’éléments. Il en profiterait toujours et au bout du compte, je m’emporterais, je lui dirais des conneries et il me moucherait.

-Ecoutez, Erik, dans l’intimité, c’est quelqu’un de beau. Ce que je viens de vous balancer, ça me fait du bien de vous l’avoir dit mais je regrette d’avoir parlé de lui de façon triviale. De toute façon, je ne sais pas décrire ce qui se passe entre vous.

-J’ai trouvé que si. Pourquoi serait-il vulgaire et faux de dire que votre queue lui convient puisque c’est vrai ? En outre, sur d’autres plans, vous lui convenez aussi. Je ne suis pas idiot. L’intimité forte qu’il a avec vous est difficile à accepter pour moi. Je suis conscient de mes limites…

-Vous ? Impossible, ça !

-Pourquoi ?

-Vous êtes bien trop imbu de vous-même…

-Eh bien non, pas en ce domaine. D’une certaine façon, il vous adore. Vous le rassurez, vous lui faites du bien. Et vous êtes mieux que moi au lit, pour ce qui le concerne. C’est une certitude, ça.

-Euh, je préfère rester prudent.

-Dans vos propos ?

-En général, on va dire.

-En même temps, Clive, je comprends vos fanfaronnades et vos réticences. Votre position est difficile. Ce que je vous ai demandé, ce que vous ressentez et le temps qui joue contre vous…

-Arrêtez, vous allez repartir sur un discours qui ne s’arrête jamais, type Georges Balanchine.

-Bien compris, Clive.

Toujours aussi malin, il a changé de cap, reprenant un ton de voix élégant et poli.

-Bientôt, vous recevrez de l’argent.

-Quoi ?

-On va vers la fin de votre mission. Je vous dédommagerai. Vous pourrez ainsi, prendre de plus longues vacances, vous acheter une belle voiture ou une grosse moto… réaliser quelques- uns de vos rêves.

-Riccardo Lopez revient du Mexique ?

-Aux dernières nouvelles, oui. Sa pauvre mère va mieux.

-En cas, ça change la donne pour le lieu de rendez-vous ? Erik, je peux le voir ailleurs…

-Je n’en suis pas sûr, Clive…

J’ai eu une drôle d’impression d’autant qu’entre les textos et les coups de fil, il savait qu’on se voyait régulièrement, Erik et moi. Ce qu’il venait de dire, ça ma glaçait. Pas de troisième adresse ? Il comptait entrer dans la danse en nous recevant quelque part ? Je ne sais pas, mais ça sentait vraiment le coup fourré.

-Bon, vous me direz comment vous vous organisez…

-Comment je m’organise ? Vous me rendez perplexe…

-Ben oui. Pour le retour de Lopez, enfin, ce qu’on fait…

-Très bientôt, Clive, vous aurez tous les éléments en main…

-Et ce sera plus clair, alors…

-Oui.

-Erik m’a dit de venir à son prochain spectacle.

-Ah ! Il a réussi à imposer Jeux ! J’en suis ravi pour lui car ça n’a pas été simple. Il va être merveilleux. Et puis, il est aussi au centre d’un montage sur Fokine : vous le verrez en Arlequin, en esclave d’or…Non, vraiment, je vous assure, il s’est battu pour que naisse ce spectacle. Il y a bien Martins, le directeur artistique, qui est danois lui-aussi, mais il n’est pas seul…Je suis très fier de ce qu’il tente !

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Erik et son passé amoureux.

 

A Copenhague, il avait eu une liaison avec une ballerine très jolie. Il se voyait bien rester avec elle mais il était passé étoile et elle lui en avait terriblement voulu d’être si doué et si encensé. En plus, alors que leur liaison se poursuivait, elle s’était blessée à une cheville lors d’une répétition et ça avait mal tourné. En fin de compte, elle avait déserté la troupe et lui, elle l’avait laissé. Il pensait souvent à elle. Elle avait un joli corps. Elle était très féminine. Elle était devenue très amère et il restait désolé pour elle.

Bien sûr, avant elle, il y avait eu des garçons et, en ce domaine, il ne s’était pas voilé la face. En parler ? Non, il ne voulait pas. C’était juste des aventures, des expériences. Il en gardait des souvenirs bons mais vagues. Quant à cet américain qui était épris de lui ? Je le sentais très prudent mais il lâchait des trucs. On lui avait toujours donné beaucoup d’ordres, pour qu’il réussisse, pour qu’il soit parfait et il savait qui il était comme danseur. Dans le domaine amoureux, à ce que je comprenais, c’était plutôt des défenses qu’on avait formulées. On lui avait comprendre qu’il disposait de peu de temps et qu’il devait être sélectif. Du coup, il attirait des gens très forts qui pensaient disposer de tout ce qu’il fallait pour le convaincre. Leur résister était très difficile parce qu’ils avaient tout pour (lui) plaire ; la prestance physique, le sens d’un art ou sa maîtrise, de l’argent ou du savoir (ou les deux). C’était toujours des gens attachants et brillants. Il y avait eu un pianiste…C’était à Copenhague aussi…Là, il devait reconnaître qu’il s’était laissé surprendre…Comme il en parlait, je sentais quelque chose de dur et de cruel qui l’avait brûlé…Mais à combien de degrés, ça, je ne savais pas. En tout cas, je pigeais bien que c’était bien plus raide que la danseuse jalouse. Et maintenant, il y avait cet homme qu'il appelait parfois Barney. Ils s’étaient très bien entendu tant qu’ils n’avaient pas de liaison mais quand celle-ci avait pris corps, il s’était trouvé devant quelqu’un de captateur. Il l’avait accepté mais à ce stade de sa vie, lui, il ne le supportait plus. C’était catégorique, alors ? Définitif ? Celui-là, non merci…Fallait que j’en sache plus, moi, d’où certaines questions. Il n’a pas été si évasif. Rien n’était joué. Il avait besoin d’être au calme affectivement, pas pressuré ; mais pour ce qui est d’une nouvelle rencontre importante, il se donnait du temps car il n’était pas prêt. Très bien, ça ! Voilà qui arrangeait mes affaires car Barney se retrouvait hors-jeu ; et moi, j’étais l’homme de la situation. Enfin, il faut nuancer quand même.

Et un truc gentil et en même temps très sexuel avec tonton Clive, t’en as besoin ! C’est impliquant mais pas au même niveau qu’une histoire d’amour dont tu ne veux pas en ce moment. Et puis, personne n’est au courant pour nous, alors personne te dit que c’est bien ou que c’est mal ou que celle-là, tu ne dois pas accepter ou celui-là…C’est ça que tu crois et comme ça, tu te lâches avec moi. Ça me rend très heureux, très épanoui pis toi, tu l’es heureux aussi. M’est avis que surveillé comme tu l’as été en tant que « jeune prodige » de la danse, t’as pas fait les galipettes que tu voulais. J’suis ta liberté sexuelle, tu te rends compte ! Ce qui serait géant, c’est qu’on vive ça sans que l’autre existe. On se serait buttés l’un contre l’autre, pis, on n’aurait pas eu d’autre choix que te trouver rapidement un endroit pour se bécoter, se la faire durcir et s’emmancher encore et encore. Et on aurait été contents, toi et moi, hein ? Erik, si tu savais à quel point je ne voudrais pas que ça se soit déroulé comme ça. Parce que ce serait tout naturel, les mains aux fesses, les « caresses manuelles et buccales », les renversements sur le pieu, même si on avait des vies parallèles. Tandis que là, ça ne fait pas un pli que je vais te l’enfoncer jusqu’à la garde et que tu vas crier et exiger que ça continue…mais je penserais toujours que l’autre, il attend son heure et qu’il ait de bonnes raisons de te laisser faire ça. Tu vois…

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Barney recadre Clive.

 

Il fallait le calmer, quand même.

-Ben, y veut plus le faire.

-Et naturellement vous vous persuadez que le pervers que je suis a réussi à le décourager et que vous, vous le comprenez ! Tout le monde n’est pas aussi étroit d’esprit que vous. Nous avons beaucoup d’amis communs qui, actuellement, sont les témoins du froid qui nous tient éloignés l’un de l’autre ; tous ont compris à quel point nous étions accordés et à quel point nous tenions pour essentiels l’art et la création artistique. Je ne pense pas que pour aucun d’entre eux ce soit nos frasques sexuelles, vécues entre quatre murs ou lors de nos « escapades » qui leur aient sauté aux yeux. Ces dernières étaient de toute façon très contrôlées et ne se sont pas multipliées. Je ne vous ai présenté de notre mésentente que ce qui peut m’être utile pour me servir de vous. Le reste ne vous regarde pas.

-Ce que pensent vos amis proches, je n’en sais rien. Mais ce qui me relie à lui, ça je le sais ! Et là aussi, ça ne va pas avec les commentaires attendus…

Glacial, il est devenu et un ange est passé, pardon, une demi-douzaine…Après quoi, il a repris la parole :

-Justement…Ce que je vous demande est clair. Jusqu’ici, vous avez bien rempli votre mission, alors ne vous mettez pas en tête des rêves qui vous feraient du tort.

-De quoi ?

-Considérer que vous avez une bonne entente avec lui et que d’une façon ou d’une autre, vous entrerez dans sa vie. Avant notre rencontre de ce jour, je vous ai eu plusieurs fois au téléphone. Franchement, vous devriez vous enregistrer…Parce que si vous vous réécoutiez, vous n’essaieriez pas de mettre en avant la qualité de vos prestations sexuelles avec lui pour cacher que vous êtes passé à autre chose. Clive, ça tombe sous le sens et ce n’est pas une bonne idée.

J’ai pâli, je dois dire. Ce n’était pas complètement idiot ce qu’il disait. Erik, il envahissait mon esprit. Je comptais les jours en attendant de le voir et quand j’étais avec lui, je me sentais de plus en plus heureux. J’exultais en fait. Avec les petits michetons que je m’envoyais de temps à autre avant, je n’avais pas d’état d’âme. Je faisais ma sélection, je passais à l’acte et j’oubliais.

-C’est des bêtises ce que vous dites !

-Non, Clive. Tenez- vous en à votre rôle. Il est « très » charmant et il sait charmer. Il y a des années qu’on l’applaudit sur scène, qu’on l’encense dans les magazines de danse. Il a été dressé à séduire par son art et dans la vie, il y a longtemps qu’il a compris à quel point sa beauté un peu étrange car extrême, un peu distante, un peu rêveuse, peut lui valoir tous les suffrages.

-Je ne peux pas entendre cela !

-Vous l'entendrez pourtant !  Erik n’a pas de fatuité. Il sait qu’être brillant et beau comme il est, ça n’est pas donné à tout le monde mais il a compris aussi qu’il ne pouvait répondre chaque fois qu’on s’extasie devant lui. Il répond donc à très peu et pour le reste, il se protège.  Il a de bonnes raisons de le faire car ainsi, il souffre moins.

En gros, il me disait qu’il ne fallait pas que j’en pince pour son beau danseur car je risquais de me prendre une porte dans la figure. Intérieurement, je commençais quand même à m’en douter.

Tu ne serais pas un gros naze, Clive ? Au fond de toi, tu sais que ce garçon-là, depuis le jour où tu l’as vu dans la salle d’exposition où un nain pas doué exposait ses sculptures, il te fait un effet que personne ne t’a jamais fait…Pour l’instant, les apparences sont sauves et ça tient la route, mais tu sais bien que ça risque fort de mal tourner...

Il fallait lui répondre un truc à Barney et tout en commandant une seconde bière tarabiscotée, je lui ai lâché que je voulais continuer. Ok, je ferais gaffe.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Ricardo Lopez, l'ami inconnu.

 

Il s’est radouci et pendant que je buvais à lentes gorgées le coûteux breuvage offert par mon hôte cyclothymique, une douce torpeur bienveillante m’a envahi. Je pensais qu’on allait manger là en échangeant des propos un peu moins offensifs, mais pas du tout.

-Quand vous êtes prêt, on y va.

-On va où ?

-Je vous montre l’appartement où désormais vous verrez Erik. Ce sera quand même plus pratique que l’hôtel.

J’en suis resté sans voix. Au sortir du Four Seasons, on a marché un peu puis on a pris sa voiture. Elle était luxueuse à l’extérieur comme à l’intérieur. Comme lui. Barney à poil, il devait encore sentir le luxe, c’était mon point de vue. Bref, on a roulé et il m’a juste dit de prendre une enveloppe dans la boite à gant.

-Une enveloppe ? Encore une ?

-Ce n’est pas de l’argent. J’ai fait les décors et les costumes d’une Traviata dont la première a lieu dans dix jours. Il s’agit d’une place, pas pour la soirée de gala mais pour un autre jour.

-Et Erik, il ira ?

-C’est certain mais quand, je ne sais pas. Il connaît la cantatrice qui a le rôle-titre et le chef d’orchestre aussi. Entre autres. Et puis, il est admiratif de ce que je fais.

-Je dois voir cette « Traviata » pour lui en parler, pour lui dire que ça m’intéresse, l’opéra ?

-Oui et vous restez dans votre rôle. Quant à moi, je souhaite que vous sachiez comment je travaille. Je tiens particulièrement à ce que j’ai fait sur cette production-là. Ça m’a énormément demandé.

Il conduisait bien et je commençais à voir qu’on se dirigeait vers le nord de Manhattan. On allait vers le Bronx, en fait.

-Un appartement, vous dites ?

-Oui, il est situé dans une petite rue près du Van Cortland Park où vous avez couru et nagé avec Erik. Officiellement, c’est un deux pièces de standing très moyen qui appartient à un vieux copain à vous, Riccardo Lopez. Lopez vend des articles de sport et vous lui avez déjà acheté des tennis, des maillots de bain et ainsi de suite. Ce n’est pas la fortune mais il s’en tire. Il est gay et vous vous refilez des tuyaux sur de jeunes mecs à suivre. Il a quatre ou cinq ans de plus que vous et il est très sexe. De ce côté-là, vous faites la paire.

-Merci pour l’association mais je ne connais personne de ce nom-là.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Renouer avec Kirsten Brewing.

4. Kirsten, l'amie de jeunesse. Echanges et confidences.

Retrouver Kirsten, c'est retrouver le lycée et la jeunesse; la culture aussi.

Kirsten Brewning, elle est venue plusieurs fois dîner ou prendre un verre avec des amies à elle. Elles étaient bien polies tous les trois ou toutes les quatre, des convives comme on a envie d’en recevoir. Elle, Kirsten, elle a commencé à me filer des indications sur des recettes « européennes » que je pourrais adapter pour mon restaurant et d’autres sur des cocktails plus originaux et légers que je proposais au bar, à l’habitude. Je ne devais pas oublier que ma clientèle s’était beaucoup diversifiée et qu’elle incluait un certain nombre de cadres : ceux de l’aéroport et de diverses entreprises voisines…Au début, elles m’ont fait rigoler, ces suggestions mais elle m’a pris au mot et invité à dîner chez elle. J’y ai retrouvé ces copines, toutes plus drôles les unes que les autres et j’ai été surpris. Ouah, le bœuf comme ça, avec des légumes, ça pouvait plaire et le bordeaux rouge français qu’elle m’avait servi, aussi…

Chez elle, c’était très joli. Des murs tendus de blanc, de jolis tableaux aux murs avec une insistance pour les nature-mortes avec des fruits ou des fleurs et de beaux objets : statuettes, bibelots exotiques. Aucune surcharge et toujours du meilleur goût. Il y avait des livres jusque dans sa chambre et tous étaient soigneusement rangés sur les étagères de bibliothèques aux lignes sobres. Elle écoutait manifestement beaucoup de musique, notamment de l’opéra, j’ai pu le constater en jetant un œil sur l’alignement de CD dont elle semblait faire une immodeste consommation. Pendant le dîner, j’ai senti que ses amies et elle essayaient de ne pas trop aborder certains sujets comme, par exemple, la littérature américaine ou les voix montantes de l’art lyrique. Je n’étais pas aussi cultivé qu’elle, loin s’en faut, mais elles étaient très éduquées et surtout bienveillantes. L’idée de m’en mettre plein la vue les mettait d’emblée mal à l’aise. Ce n’était pas le genre. La conversation a glissé sur les groupes que je pourrais engager pour se produire dans mon restaurant et aussi sur les expositions que je pourrais organiser. Elles avaient des idées là-dessus. J’ai retenu leurs suggestions.

Évidemment, ce soir-là, on a évoqué notre jeunesse et ce lointain Lac des cygnes…Elle comme moi avons fait de notre mieux : c’était le bon vieux temps. Elle avait l’air d’avoir complètement minimisé le fait que je lui avais tourné le dos des années durant. C’était juste la vie qui nous avait séparés…

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Chez Lopez. Violence et rupture.

 

Erik, par contre, ne m’a pas loupé :

-Alors, c’est vrai ! Tu t’es laissé utiliser pour de l’argent ?

Il m’attaquait dans le dos, le bel Erik.

-Et pourquoi je ne l’aurais pas fait ? C’était un pari avec un gain possible. Je ne savais pas qui tu étais ; c’était excitant. Ensuite, j’ai pensé à Carolyn, ma fille. Elle est dans une bonne école de danse grâce à toi, grâce à lui.

-Pourquoi refuser un dernier paiement ?

-Faut faire attention à ce qu’on dit !

Il venait de se placer devant moi.

-Ah et pourquoi ?

-Tu reconnais toi-même qu’il a une excellente position sociale. Son argent t’intéresse aussi…

-C’est vrai. Je ne suis pas un ange, tu vois ! D’ailleurs, il a bien dû te le dire, que j’étais difficile, emporté et que je lui en faisais baver…

-Il est en face de toi. Demande-lui.

-Je suis cruel. C’est toi qui ne vois rien !

-Mais oui, tu peux l’être, mon si bel Erik ! Mais en même temps, tu es bien l’ange que nous attendons : si parfait, si inaccessible sur scène et quand tu sur terre avec nous, si sensuel et si parfaitement humain ! Et tu es fort ! Regarde-toi, si beau, si fier, à peine atteint par toutes ces saletés…

Erik a paru impressionné par ce que je venais de dire. Je marquais un point.

-Et toi, Julian ?

-Tu me demandes ce que je pense ? Il semble bien que tu m’aies poussé suffisamment à bout pour que j’en arrive à cette extrémité.

-Aucune proposition de ta part, alors ?

-De quelle proposition veux-tu parler ?

-Clive ?

Le danseur, il lançait des regards durs à son amant mais celui-ci ne perdait pas de sa superbe. Ils se toisaient. Je ne voulais pas être en reste et j’ai aboyé :

  • Je fais une proposition ?

  • Oui, Clive.

Erik attendait.

-Bon, je prends mes cliques et mes claques et là, c’est comme si tu me crachais à la figure. Ceci dit, je le mérite.

-Oui, c’est juste. C’est tout ?

-Non, il y a une seconde proposition : je garde espoir parce que ton « compagnon » est en train de faire des tas de calculs dans sa tête. Et toi-aussi, peut être que t’en fais…

-Tu penses à quoi, me concernant ?

-A ce que tu me pourrais dire sur des vérités que tu as arrangées à ta façon, des paroles qu’en fait tu n’as pas prononcées, des actes que tu n’as pas commis…Peut-être que ton musicien n’est pas mort à cause de toi. Peut-être que tu voulais des aventures et que ton ami ici présent a seulement voulu t’empêcher de tomber sur des mecs louches en en choisissant de plus sains. Peut-être que cette ballerine qui t’intéressait t’a planté là parce qu’elle se sentait trop peu intéressé par les femmes…Il y a tant de façon de dire une chose et son contraire…Ton ami est peut-être très dominateur sauf s’il cache son côté maso. En tout cas, tu mords vite…

-Et où est l’ange que tu décris ?

-Il attend son heure.

Erik n’a pu s’empêcher de sourire.

- Donc, Julian a des idées en tête ? Lesquelles ?

J’ai fait un geste évasif de la main et j’ai soupiré. L’autre, le gros snob, il a vu que je perdais du terrain et il en a profité.

-Erik, monsieur Dorwell n’est peut-être pas à même d’être très clair aujourd’hui…

-Ah et il aura retrouvé ses esprits demain ? On déjeune ensemble et on met les choses à plat ? Tu dérailles, Julian. Il va dégager.

-Tu as raison, je pense.

Je me suis repris et tendu comme un arc, j’ai fait face.

-S’en aller ? Ah non, pas encore. Elle est tordue cette situation mais c’est sans compter…

Erik dressait l’oreille. Il ne voulait pas perdre une miette de ce que j’allais dire.

-Sans compter, Clive ?

-Je vais essayer d’expliquer ce que ton ami, monsieur Barney, a en tête et j’espère ne pas trahir sa pensée. Que tu as deux chasseurs aguerris face à toi. Il y aurait un autre plan possible, tu sais…, Je parle de ce qui peut se produire ici et maintenant….

-Et c’est quoi, selon toi ?

-Euh, je ne suis pas sûr que ma réponse…

Il me scrutait. Je ne l’avais jamais vu en colère comme ça. Il était vraiment superbe, bien raidi, les poings serrés…

-Donne-là.

-Bon, ben d’accord. Je dirais que le plan que ton compagnon avait en tête peut être mis à exécution. Ce ne devait pas exactement se dérouler sous cette forme mais pourquoi pas ?

Il attendait, glacial.

-Voilà, donc je suggère une partie carrée dans la chambre. Un homme chic, un jeune artiste, un mec de base, la quarantaine. Je ne détaille pas le programme…En tout cas, tu serais bien traité…

-Oh vraiment ?

-Je t’assure !

-Et tu ferais ça gratuitement ?

-Sûr !

-Tu es généreux ! Et toi, Julian, tu en penses quoi ? Ne me dis pas que tu es sans opinion…

J’ai regardé Barney qui restait sur son quant à soi mais dont le regard était plein de dureté. J’étais sûr qu’il n’était pas contre mais il ne savait pas encore comment ça allait tourner…C’est qu’il était sacrément résistant, le danseur classique…

J’ai attendu, histoire de ne pas le brusquer et mon regard est allé de l’un à l’autre. Le souci, c’est que je n’ai rien vu venir parce que, justement, je sollicitais de nouveau Julian B. pour qu’il sorte de son mutisme et m’appuie.

-Bon alors ? Personne ne se décide ?

-Si, je pense que…

Je n’ai pas fini ma phrase. Erik est devenu écarlate. Soudainement, il m’a balancé un coup dans la figure, si violent qu’il m’a ouvert la lèvre. La blessure était superficielle mais il m’avait eu par surprise. J’ai reculé et étouffé un gémissement. Voyant que le sang coulait et que je l’essuyais du revers de la main, Barney a hurlé :

-Tu arrêtes ça, Erik !

-Ah bon, pourquoi ? C’est quoi ta réponse à toi ? La même que la sienne ? Vous n’allez pas tarder à vous échauffer ?

Le décorateur, ça l’a vraiment défrisé que son chéri le provoque comme ça. Il s’est approché vivement et il te l’a torgnolé, son danseur, que l’autre, il a dû se sentir tout hagard et ébloui en même temps, comme quand la nuit, il allait en cachette voir ce qu’il y avait sous le sapin de Noël et que son père le prenait sur le fait et l’engueulait avant de lui foutre une tarte.

Bon, au moins, Barney, c’était un dominateur par moments. Il n’aurait pas réagi si vite, sinon. Au moins, une certitude. L’autre, le beau jeune homme, il avait de la haine dans son regard et il a reculé pour s’appuyer contre le mur. Personne n’a rien dit jusqu’à ce qu’il prenne de nouveau la parole.

-Tu es content de ce que tu as fait ?

Julian B. paniquait :

-Erik, je me suis emporté mais tu pousses à bout !

-Toi, tu recules ! Et si tu ne le fais pas, c’est moi qui te frappe !

Le décorateur, il commençait à mesurer l’ampleur des dégâts dont il était le seul responsable. Parce que claquer les fesses de son joli amant pendant des rapports sexuels épicés, c’était une chose mais le gifler comme ça devant témoin, ça avait une tout autre portée. En quelques secondes, il a pris la mesure du désastre. Jamais le danseur ne lui pardonnerait ça. Du reste, Erik, hors de lui, nous toisait :

-Vous êtes aussi vils l’un que l’autre. Sortez de ma vie !

Ma lèvre ne me faisait pas si mal que cela, c’est pourquoi j’ai parlé pour la dernière fois avant de partir.

-Bon, je vais te dire que je suis content car je ne le suis pas mais on va passer par-dessus tout ça, si tu veux bien. Je vais commencer par une boutade même si l’ambiance, elle n’y prête pas trop. Tu dois me promettre un truc : désabonne-toi, si ce n’est déjà fait, des revues d’art avant-gardistes qui te font perdre ton temps dans des expos nazes où tu cours le risque de tomber sur des mecs faussement sympas…Et pour le reste, voilà ce que je dis : ce que tu fais, ton art, c’est beau et la façon dont tu en parles et ces échanges avec ceux qui aiment la danse…Garde-ça. Et puis, garde tout ce qui t’est cher : ceux qui t’aiment dans ta famille, tes bons amis, les artistes que t’apportent beaucoup et ne lâche jamais tes projets les plus fous…Le reste, si j’ai un conseil à te donner, économise-toi. Fais-toi rare…

Comme il ne disait rien et gardait son visage fermé, j’ai terminé.

-Quand on est jeune comme ça, la sexualité, c’est fort, ça vous mène. On ne sait pas comment la contrôler et pour l’amour, c’est assez pareil. Dans ton cas, c’est d’autant plus dur que tu attires beaucoup… Ne pense plus à ce qu’il y a eu. Pense plus en termes de culpabilité ou de réparation et encore moins en termes de protection ou d’allégeance. Ne t’appesantis plus sur quelqu’un comme lui et plus et encore moins sur quelqu’un comme moi ! Lui, je ne sais pas trop qui il est, mais moi, tu l'as bien vu, je suis un naze. Toi, t’es un faune, t’es l’esprit d’une rose, t’es un Arlequin ! Et t’es aussi un prince, plein de princes ! T’es fort, t’es jeune, tu as le pouvoir d’éblouir les spectateurs, de les faire non seulement rêver mais de les aider à se balader dans les belles allées de l’art et de la création. Alors, fais les bons choix et vas-y !

Il n’a rien répondu. Il avait toujours le regard dur. Mais comme je mettais un peu de temps à sortir de la pièce, il a quand même condescendu à m’adresser la parole :

-Clive, il y a vraiment des moments où tu ne vaux pas grand-chose. Dégage.

J’ai bien failli obéir à la demande du joli prince bafoué, à savoir fermer ma gueule mais j'ai changé d’avis.

-Pour ce qui est de sortir de ta vie, n'aie aucune inquiétude, je vais disparaître ; mais sache que je regrette, je regrette vraiment. La suite de ma vie, ça ne sera pas comme ça. Tu n’en sauras rien et ton grand ami non plus, mais de cela, je suis sûr.

A Barney, j’ai balancé :

-Il est fini mon rôle. La beigne reçue, j’assume. Ce n’est rien. Après tout, des mois durant, j’ai vécu une aventure très surprenante… Par contre, comme vous venez d’agir là avec lui…Je ne sais pas… Je pensais que vous faisiez dans le self contrôle. Enfin, bon courage ou peut-être sincères condoléances…

Et comme il allait ouvrir son bec, l’autre grand pingouin tout de noir et blanc vêtu, j’ai lâché :

-Et merci pour tout.

J’ai fermé la porte. Pis c’était fini et j’étais dans la rue…En fait comme ça, j’ai pensé que tout était très bien. C’étaient des gens de théâtre, des artistes, eux, et moi, non…

Ils restaient sur scène et moi, je la quittais. De toute façon, ça virait trop au drame. J’avais merdé mais pas Erik. Lui, loin de nous, il s’en tirerait bien !

Ben, tant pis.

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Ruptures et changement de vie.

3. Rupture, divorce et vie nouvelle.

La conséquence immédiate de ma folie, ça a été le divorce. Ce n'était plus possible pour Kristin. Mon désespoir, je ne le cachais même pas et ça l'a horrifiée. Jusque-là, elle avait cru à une violente crise conjugale mais quand elle a eu découvert la passion que j'éprouvais pour un homme plus jeune que moi, franchement ça l'a laminée. Et on en est arrivé à cette issue fatale : négocier notre séparation. Période abrupte. Elle avait cru me changer et quand on croit ça et qu’on aime, ça peut être terrible. Tout de même, je dois quand même dire à ma décharge que mes délires avaient été tardifs. Des années durant, je lui avais, malgré quelques à-côtés, été fidèle.

Il y a eu une autre conséquence, à long terme celle-ci. Les assurances, ça avait assez duré, même si on m'avait réussi à me persuader que j'étais franchement doué pour les négociations...Non, je me suis revu jeune homme et j'ai retrouvé cette envie que j'avais eue d'être proche des artistes. Je n'en étais pas un mais j'ai concocté un projet qui m'a permis d'en faire travailler certains : oh, pas des plus connus ni des plus solides, mais tout de même. Un an après avoir quitté ma boite, j’ai repéré à Newark, un café-restaurant qui périclitait près de l’aéroport et je l’ai racheté. Mon idée, c’était de l’ouvrir le soir avec, trois fois par semaine, des spectacles : de la musique ou de la danse ou encore des sketches comiques. Les gens viendraient pour manger des choses simples et pour se divertir. Mais attention, je voulais que ce soit de qualité. Je n’engagerais pas le premier guitariste venu ! L’autre idée, c’était les auréoles de lumière autour des artistes. Les éclairages en somme. Je veillerais à ce que soit très bien fait…

Pour racheter ce commerce, il me fallait de l'argent. Curieusement et malgré le divorce, j'ai découvert que je m'étais très bien débrouillé. Au fil du temps, j'avais mis de l’argent de côté : pour les placements, je savais y faire. Et puis, Barney, à qui j’avais renvoyé son dernier chèque, me l’a fait de nouveau parvenir. C’était une assez jolie somme et, ça m’a étonné qu’il me congratule ainsi alors que l’objet de son amour lui avait cette fois définitivement échappé. Et plus curieux encore, j’ai reçu de l’argent d’Erik. Bon, je vous vois venir. « Mais Clive, tu les as gardées ces sommes ? C'était de l'argent sale ! Et puis qu’est-ce que ça voulait dire que ce jeune homme que tu n'avais pas bien traité t'ait arrosé, lui-aussi ? Peut-être qu’en fin de compte, je les avais aidé à se séparer vraiment ! Sinon, leur couple infernal aurait fini par faire les gros titres ! « Un danseur classique étrangle son amant avec son collant de danse ! » Oui, bon, je sais, ce n’est pas crédible. Toujours est-il que ces deux sommes se sont ajoutées aux autres. Bref, j'ai eu une bonne mise de base et j'ai complété par un emprunt.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Chercher la victoire...

 

En fin de compte, grâce à mes coups de pub (payants) et aux bouches à oreille (gratuit), j'ai vite refusé du monde le week-end et j’étais cité comme un bon plan dans divers guides. Je suis assez vite arrivé à ce que je voulais : créer un lieu de rendez-vous différent des autres, inventif, chaleureux et créatif. Mes anciens collègues de boulot, du moins certains d'entre eux, et même mon dernier boss sont venus. Et mes vieux bien sûr, qui ont regardé la carte des boissons dans tous les sens avant de s'attaquer à celle des plats. Et puis Kristin est venue jeter un œil. Je dois reconnaître qu’elle avait de la classe. On avait divorcé rapidement et sans casse, ce qui ne signifie pas qu’elle était naïve. Elle savait compter et j’avais été réglo. Elle m’a félicité. Bien sûr, elle morflait quand même mais elle avait le cœur à me revoir. Ce qui l’a vraiment surprise, c’est quand elle s’est rendu compte que je menais ma barque tout seul. Sûr, j’avais un comptable en béton et une serveuse en chef qui était une machine de guerre mais elle avait pensé à autre chose. Elle croyait que le petit jeune qui m’avait arraché à elle avait laissé des traces. Je l'avais déjà remplacé et le nouveau-venu plastronnait. Voir que personne ne jouait ce rôle-là, auprès de moi, ça l’a en quelque sorte apaisée. Elle était laissée mais pas supplantée…Bon, c’est la psychologie féminine.

Il restait Carolyn. Elle en avait pris un coup elle-aussi et elle essayait de me voir avec d’autres yeux. Son père qui levait de jeunes mecs…Évidemment…Elle aussi, je crois que le fait de me découvrir au four et au moulin entouré d’un paquet de gens mais seul affectivement, ça lui a fait du bien. Pour elle–aussi, c’était mieux que de lui asséner un jeune et fringant compagnon.

-Bud est un barman magique et tous les deux, on fait la paire…

-Je te présente Andy…

-Bob a cinq ans de moins que moi, pardon, dix mais…

Euh, non. Pour elle, tout du moins…

Donc, disons que pour moi, c’est une belle période qui s'est annoncé. J'ai commencé à me sentir propre. Je continuais de n'avoir aucune aventure car il n'y avait que le taf. Quant aux sollicitations discrètes que m’adressait Kathleen, une de mes serveuses, je faisais comme si je ne me rendais pas compte. C’était une femme très bien, mère d’un petit garçon de douze ans qui vivait plutôt avec son père, et je préférais jouer à l’aveugle, ne voulant pas heurter une employée d'aussi efficace.

Bon, tout ça pour dire que mes tractations avec Barney et mes divagations hautement sexuelles avec ce danseur au corps d’éphèbe, ça a commencé à devenir plus diffus sans que je m’en plaigne. Cette affaire-là, ça m’avait flanqué un sacré blues les premiers temps. Heureusement que je m’étais accroché à ce projet. Sinon, il m’aurait poursuivi, le regard chargé de reproches qu’il m’avait lancé avant de me balancer une gifle, le chéri à Barney…Parce qu’il avait eu beau faire son fier et rester digne, il s’était quand même pris une sacrée humiliation dans la figure. On l’avait manipulé, l’un et l’autre, l’homme de la haute et moi…Mais, je n’en rêvais plus la nuit, des soupirs et des sourires du beau jeune homme et de son déchirement final, c’était déjà ça. Au début, je ne m’étais pas demandé pourquoi je dormais seul. Il le fallait. Je continuais de crier de temps à autre ou à, dans un état de semi-éveil, à me livrer à des monologues nocturnes incontrôlés. Donc, c'était bien comme ça.

Le temps filait, c’est sûr et j’étais moins obsessionnel mais croire à une victoire facile, hein…Ben non !

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Kirsten et Clive. Parler pour se libérer.

 

 

Kirsten, devinant que la discussion allait durer, est allée me chercher un verre de vin supplémentaire et elle, elle s’est mise à boire de l’eau. Puis, elle a repris.

-Tu sais, j’ai deux enfants. Mon fils aîné à vingt-deux ans et ma fille vingt. Si, par hasard, nous apprenions, mon ex-mari et moi, que l’un des deux est attiré par quelqu’un de son sexe, je ne te cache pas que la pilule aurait du mal à passer. Je l’accepterais néanmoins avec une appréhension : que le choix fait par mon fils par exemple ne le mette pas en face d’un adulte manipulateur mais d’un compagnon sain et de son âge.

-Je peux comprendre. J’ai été odieux, horrible, je le reconnais. Mais il avait un plan, lui, l’homme d’argent. C’était sûr et ce devait être terrible …

-Il en avait un, tu es sûr ? A ce que je comprends, rien n’était programmé. Cet homme malheureux à voulu vérifier une hypothèse. Ce jeune homme avec qui il s’était réconcilié devait accepter en douceur une version des faits qui ne soit pas trop blessante. Tu étais une aventure. Il n’avait pas à te revoir, en tout cas pas comme ça. Seulement, il lui a fait faux bond d’emblée…Il est donc resté un homme bafoué. S’en rendant compte, il a voulu vérifier une piste et en effet, vous étiez là. A partir de cet instant, tout a dû être terriblement tendu…

-Non, il avait un plan. Il aurait continué de le manipuler…Je n’aurais pas été écarté. C’est pour ça que je me suis taillé…

-Un plan mais quel plan !  Quant à toi, « tu t’es taillé » pour reprendre tes termes parce que tu n’avais plus d’argument. Il te rendait fou ce jeune homme mais tu étais coincé. Tu l’as provoqué jusqu’au dernier moment ! Imagine qu’il ait été plus faible de caractère ! Vous l’auriez avalé tout cru…

-Tu lis trop de contes de fées !

-Mais non ! Du reste, il n’a pas fait preuve d’une grande mansuétude en piégeant ainsi son compagnon.

-Mais de là à lui asséner un tel coup !

-Oh mais tu es naïve ! Il lui avait tout le temps menti !

-Et toi-aussi ! Tu as perdu toute crédibilité. Il n’a pu que te détester ! Je plains ce jeune homme, tu sais !

-Barney est haïssable.

-Et toi, méprisable ? On lance un concours ?

-Non.

-En tout cas, tu as choisi de t’en aller…Excuse-moi mais c’était facile.

-Il fallait que je lui demande pardon ? Quel pardon ce jeune homme pouvait-il m’accorder ? Aucun

-Si tu lui avais dit que tu t’étais livré à la prestation la plus vile de ta vie et que jamais, jamais plus tu ne tomberais dans de tels travers, ça l’aurait sans doute atteint. Sur le moment, je reconnais que c’était difficile de lui parler, impossible même mais tu aurais pu lui écrire. Tu t’es vengé de toi-même…

-De moi-même ?

-Oui, de tes origines, de tes études avortées, de ta profession qui, contrairement à ce que tu devais affirmer, n’était pas valorisante pour toi. Tu t’es vengé de tromper ta femme avec des petits mecs et de n’avoir jamais accès à quelqu’un de brillant. Tu as pris ça pour une affirmation de toi-même, le fait qu’on te livre ainsi un être qui avait un don aussi manifeste et une beauté radieuse…Mais tu l’as avili pour te venger de tes origines, de ta petite vie…

Elle avait un ton un sec qui m’a glacé.

-Mais, je ne te permets pas !

-Ça ne m’empêchera pas de poursuivre. Ce que je dis est vrai.  Clive, c’est mal, vraiment mal.

-D’autant que je n’ai pas été puni ?

-Et qu’il l’a été, lui, ton rival, car il est tombé malade ? Certainement, il y a un lien entre le départ de ce jeune homme et sa maladie…Mais ce départ ? Il n’est plus au New York City ballet, n’est-ce pas ?

-Je…Je ne sais pas.

-Dis-moi, son nom, je vais vérifier.

-Erik Anderson.

Elle est allée allumer son ordinateur puis est revenue.

-Non, il a quitté la troupe et de toute évidence New York.

-Tu sais ça comment ?

Elle a ouvert de grands yeux.

-Facebook ? Entendu parler ?

-Il a une page Facebook ?

-Très sage et récente. Il est signalé en Allemagne.

-Il y a…il y a…des photos de…

-Lui, oui. Beauté racée. Va voir…

-Non, je me souviens…

Elle a soupiré puis m’a regardé avec curiosité et sympathie, comprenant que malgré tout ce que j’avais pu lui faire, ce danseur, je continuais de l’aimer.

-Tu regrettes, n’est-ce pas ?

-Oui, tout.

-Qu’est-ce qui est le plus lourd ?

-L’expo au début et les conneries que je lui ai dites. Ma fausse gentillesse. Son visage la première fois, c’était…tellement de lumière…

-Et qu’est-ce qui est le plus léger ?

-Son abandon après les…rapports physiques…Ces gestes tellement gracieux, ses sourires, sa façon de soupirer d’aise, ses paroles aussi…

-Il t’a parlé d’amour ?

-Non

-Même concernant l’autre ?

-Il a dit que l’autre l’intéressait mais qu’il était compliqué. Il ne m’a pas dit qu’il l’aimait. Et bien sûr, il ne m’a pas fait de déclaration à moi non plus.

 

 

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Première fois chez Lopez.

 

Quelques jours plus tard, j’ai attendu Erik en bas du petit immeuble. Quand il est entré dans l’appartement, j’ai eu très peur de sa réaction mais il s’est contenté de rire.

-Il aime les couleurs, dis-donc, ton copain !

-Euh, oui.

J’étais mal à l’aise et on a bu un café. J’ai raconté l’opéra et la Traviata, enfin comme j’aime à raconter les choses. A aucun moment, Erik, qui était beau comme le jour, ne m’a interrompu. A la fin, j’ai dit :

-Sur le programme, c’était plus formel…

Il a eu un rire très frais.

-J’adore comme tu racontes et les avis que tu donnes. Tu sais, les intellectuels et l’opéra c’est souvent pesant. C’est la même chose pour la danse. Ça m’insupporte quelquefois. Toutes ces paroles alambiquées et ces poncifs, de la part de gens qui, en plus, pensent qu’ils te comprennent parce qu'on tu as un peu de succès. Ils te flattent mais c’est superficiel. Toi, c’est vraiment ressenti. Mais dis-moi…

-Oui

-Tu m’as dit que tu étais au quatrième rang, à l’orchestre…

-Ah oui, c’était une place chère. Ça te surprend ?

-Oui, un peu, je dois dire.

-Je n’ai pas les moyens, c’est ce que tu penses ?

-Quoi ?

-Je ne peux pas me payer ça ?

-Qu’est-ce qui t’arrive !

Parce que toi, tu ne paies pas, il a ses entrés et c’est normal et t’es son amant…

-On n’est pas dans le même monde, Erik, pis, tu te rappelles ce que j’ai dit, que dans le temps, je voulais éclairer des acteurs et des danseurs. J’y allé pour ça, voir La Traviata, pour me rappeler que j’aurais pu vivre dans ce qui est beau ! Alors, j’ai payé cher, oui !

Il a paru sincèrement ennuyé.

-J’ai été maladroit.

-Tu dis ça mais tu t’adresses à un petit mec qui adore vendre des polices d’assurance et s’illusionne…Il se dit que, comme ça, il aura appris de belles choses en les écoutant entonner de beaux airs comme ils ont faits, les grands chanteurs, mais on fond, sa condition, elle ne change pas ! Et toi, qu’est-ce que ça peut te faire, hein ? C’est comme quand je t’ai vu l’autre fois, quand t’étais si parfait en prince Siegfried …Qu’est-ce qu’un type comme moi peut en tirer ?

-Oh ! Clive !

-« Clive », il est excellent dans un seul rôle ! il est là, dans ce truc de merde, parce qu’il va te faire l’amour. T’es venu pour ça. On mélange un peu les genres comme on a fait : sucré-salé ? On y va ?

Il s’est levé et il m’a regardé avec intérêt. Tout d’un coup, je montrais une faille, un regret violent et je lui faisais comprendre que je souffrais de ma culture plutôt sporadique…

-Oui, je suis venu pour ça, et alors ? C’est mal ? On se voit depuis un moment et ça me plaît. Je vis seul, moi, je n’ai pas de compte à rendre…

Je n’ai pas compris ça…

-Et ton « niveau culturel », tu penses que je vais le mesurer ? Tu sais, je m’en fous de ça ! Tu t’intéresses aux arts, tu n’es pas ignorant ! Il y a combien de new-yorkais qui ne mettent jamais les pieds au Met ou au New York City ballet parce que c’est cher ? Et il y en a combien d’autres qui ont des moyens financiers mais se fichent de l’opéra et de la danse ! Enfin, quoi, Clive ! Lire des livres, entendre des airs d’opéra magnifiques ou voir un extrait de ballet, qu’il soit classique ou contemporain, il y a toujours un moyen. Tu te bouges, c’est tout…

-Je peux rigoler ?

-Il n’y a pas d’interdiction.

-Je parie que ta famille, toi…

Il a secoué la tête et cette fois il a eu une expression à la fois tendre et amusée.

-Loupé ! Mon père est coiffeur. Il a trois salons de coiffure à Copenhague et il a ramé dur pour en arriver là. Ma mère est maquilleuse pour la télévision danoise. On n’a jamais eu tellement d’argent. J’ai trois sœurs. Tu vois, on était nombreux. C’était clair qu’on vivait correctement mais sans plus, au départ. On a dû y mettre beaucoup du nôtre pour avoir une situation satisfaisante et faire honneur à Svend et Claire, nos géniteurs, je dois le dire. Deux de mes sœurs s’en tirent bien, l’autre rame. J’aurais dû, selon mes parents, être, je ne sais pas, animateur sportif mais à sept ans, j’ai décidé que je serais danseur classique et ça a été inamovible. Ils ont pourtant bien essayé de me dissuader, mon père et ma mère, parce que j’étais tout petit et qu’ils ne comprenaient pas. J’avais un don, un vrai don. Dès que j’ai compris que je l’avais, je n’ai rien lâché et pendant longtemps, ils ont été désorientés parce qu’ils ne le savaient pas. Puis, ils ont cru ce que leur disaient deux de mes formateurs qui continuent de m’influencer beaucoup. Quand on reçoit un cadeau pareil, on doit aller tout en haut. De l’extérieur, on pense que c’est génial ! Et c’est vrai, ça l’est mais le travail et les privations que ça représente, ça, personne ne le voit sauf ceux qui te forment, qui t’entraînent, qui te dirigent. En ce sens, j’ai eu une enfance et une adolescence assez particulières et même maintenant, par beaucoup de côtés, mon quotidien reste drastique. Mais c’est comme ça. Le don, il te donne le devoir d’être parfait et tu ne peux pas déroger. C’est à moi que c’est échu et je n’irais jamais critiquer ou juger ceux qui n’ont pas reçu ce qui m’a été donné.

Bon, il parlait si bien que ça m’a détendu. Mais il y avait cet horrible appartement et cette menace qu’il faisait peser, l’autre, le décorateur givré…Et puis, il compliquait tout à me regarder comme ça…

-D’accord, Erik, d’accord. Dès fois, je m’en veux tellement. Alors, t’es allé au sommet ! On t’applaudit, on te respecte…Pis, tu connais plein de gens qui créent, qui s’occupent des arts…

-Je travaille avec des chorégraphes, oui, des répétiteurs et je connais forcément des décorateurs, des costumiers, des compositeurs. Des musiciens, des chanteurs, des chefs d’orchestre. Ah oui, c’était Davidson qui dirigeait quand tu as vu La Traviata ?

-Je ne sais pas.

-C’est une question bête, désolé.

-Tu connais tous ceux qui travaillaient sur cette production-là ?

-Non, pas tous. Certains chanteurs dont ceux qui avaient les seconds rôles et celui qui a fait la mise en scène aussi. Et le décorateur. Tu vois, il en manque.

-Les décors étaient superbes…

Là, il m’a cloué sur place.

-Certainement. En fait, je n’y suis pas allé…Mais Julian Barney est très créatif. En général, c’est très pensé, très beau.

Il venait de le nommer, comme ça, l’air de rien.

-Comment tu veux que je le sache ? J’ai aucune idée de ce qu’il fait. Mais toi, t’as l’air de…

-De le connaître ? Oui, ça, je le connais.

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Clive et Kirsten. Conseils de lectures.

 

J’aurais pu en rester là et me contenter d’être aimable avec elle quand elle venait au restaurant avec l’une ou l’autre de ses amies mais je l’avais trouvée charmante et j’ai voulu voir sa librairie. Elle l’avait vraiment bien arrangée et elle y attirait du monde. L’endroit, très clair et lumineux, avec ses murs jaune pâle et ses étagères blanches, m’a plu tout de suite. Il y avait deux ou trois endroits pour s’asseoir et lire et un petit escalier en fer tout tournoyant qui menait à une petite salle à l’étage. Là, elle m’a dit qu’elle organisait des causeries et des lectures. De fait, la salle n’était pas tout le temps ouvert. Il y avait des fleurs fraîches dans un gros vase rond sur une petite table près de la caisse où étaient également posées les dernières parutions qu’il lui semblait importantes de mettre en avant et une avalanche de mini-cactus dans la vitrine, à côté de portrait d’écrivains, d’affiches pour des livres à repérer et d’une chaise de jardin sur laquelle elle avait posé une grande ardoise indiquant les heures d’ouvertures de son magasin. Son idée, c’était d’acheter la boutique attenante et d’y faire une salle « à lire » avec des thés variés, de bonnes pâtisseries et un joli mobilier en bois…Pour l’instant, elle n’avait pas les fonds mais elle ne lâchait pas l’idée.

Bien sûr, la première fois, comme ça, je ne lui ai acheté qu’un roman policier que j’ai foutu dans un coin. Depuis longtemps, qu’est-ce que je lisais ? Rien. Mes dernières découvertes avaient été utiles. Elles m'avaient servi à avoir l’air un peu moins naze devant…devant eux…les deux nantis, là…Mais, je voulais ne pas me rappeler de ça.

Comme j’y retournais à la librairie, j’ai dit à Kristen de m’aider à me cultiver un peu…Toujours pleine de tact, elle a fait mine de chercher tandis que je me ruais au rayon enfant. Elle a eu un sourire indulgent et a remis en place un livre de comptines que je brandissais. Elle m’a guidé vers un autre rayon.

-Le monde selon Garp ou Hotel New Hampshire…Tiens, prends le second…

-C’est énorme. Tu me donnes à lire un vrai pavé !

-Oui et non. Si tu arrêtes de jouer au jeu auquel tu joues tout le temps, tu peux le lire…Irving est un vrai monument, tu sais…

-Fais-moi le résumé…

-Ne compte pas sur moi.

-D’accord, vends-moi les deux.

-Donne-moi un thème qui te tient à cœur, comme ça, sans réfléchir…

-Ben, les amours gays…

Elle m’a drôlement regardé. Elle savait que j’avais été marié et elle pensait que j’avais distancé « mes fâcheuses orientations ». Ce n’était pas le cas, alors ?

-Bon, je te trouverai ce qu’il faut mais attention, ce sera bien écrit…Je suis une libraire, je te le rappelle.

-Ah mais bien sûr !

-Tu es blagueur, hein ? Tu l’étais déjà, remarque. Bon et l’autre thème ?

-La trahison

-A quel niveau ? Dans quel registre ? Privé ou public ? En lien avec l’histoire ?

-Quand tu mens tout le temps…

-C’est vague. Il peut y avoir bien des contextes. De Sang-froid, Truman Capote…

-Je ne sais pas qui c’est…

-Clive ! C’est faux…

-En fait, je voudrais des livres qui mélangent les deux thèmes.

 

 

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Kirsten et le livre de Julian Barney.

 

Quand même, j’ai embarqué le livre et l’ai lu en entier. C’était superbe. Il m’était impossible de pérorer ou de tenir le moindre propos moqueur sur lui. Je suis revenu à sa photo. Il portait encore beau mais les paroles de Kirsten volaient dans ma tête : malade, cancer, difficultés, déléguer, revenir enfin, vrai artiste, humilité, valeur…

Je me suis pris à avoir mal pour lui. Cette gifle donnée à l’être aimé…Il avait dû être quitté très rapidement. Et lui, il avait trinqué.

Bonjour, je suis ton cancer, je peux m’installer, faire comme chez moi ? Du reste, j’y suis chez moi alors ne me la fais pas avec tes médecins, des couloirs d’hôpital, ta chimio, ta salle d’opération ! Allez Barney, six mois ou un an…T’as bien vécu. Tu peux me laisser faire puisque de toute façon, il s’est barré celui que tu aimes. Ah, ah, ah ! Fallait prendre garde à toi ! A toi et à lui parce que lui, ce n’était pas un cadeau. Ou plutôt si, c’en était un ! Et tu sais quoi ? Il était empoisonné…

Tout de même, il s’en était tiré. Je me suis surpris à penser que dans le cas contraire, j’aurais été sacrément affecté. Bon, au moins…Peut être quand même que quelqu’un l’avait aidé dans cette épreuve. J’avais cru comprendre que sa famille était difficile. Il avait dû quand même avoir des amants un peu plus malléables que ce danseur, des gens de son milieu, et parmi eux, quelqu’un qui était capable de passer outre sa rancœur…Fallait vraiment espérer parce qu’une saloperie comme ça, tout seul…

Quand j’ai rendu le livre à Kirsten, elle m’a dit que la causerie avait été très belle. L’assistante de Barney avait présenté tout le travail de fond qui prélude à la mise en scène d’un opéra. Dans son cas, il s’agissait des costumes. Pour bien présenter les étapes d’un tel travail, elle avait apporté les croquis faits par le maître et comme il y avait du monde à cette soirée, on les avait pris en photo et projetés. Sous la plume du décorateur, naissaient et mourraient robes du soir et tenues de jour, vêtements de nuit et déshabillés élégants avant que ne s’imposent les vrais vêtements, ceux qui devaient absolument aller avec la personne et le rôle.

Tout le monde avait été impressionné. L’assistante ne s’était jamais mise en avant car elle n’était qu’une porte–parole mais à l’évidence, elle avait ébloui tout le monde. Ça avait été encore plus fort quand elle avait sorti des cartons des costumes de scène entièrement réalisés mais jugés non recevables. Ils avaient été placés sur des mannequins et elle avait de nouveau parlé des étapes de la création de telles pièces. Elle connaissait, comme lui bien sûr, la nature des tissus à utiliser, leur texture, les mariages à faire et ceux qui étaient à éviter. Elle citait toutes les contraintes qui devaient être respectées pour que, portés par les chanteurs de premier plan ou les autres, ces vêtements remplissent leur rôle.

Naturellement, tout le monde s’était demandé pour quelles raisons, ces robes et ces manteaux superbes n’avaient pas été retenus. Elle avait alors montré les photos des pièces qui avaient, en fin de compte, emporté l’adhésion de tous et là, ça avait été l’extase.

Je ne pouvais les voir car elle était repartie avec l’ensemble par contre, si je le souhaitais, je pouvais visionner le montage qu’elle avait réalisé et voir les costumes rejetés. Ils étaient au nombre de quatre. Je suis monté à l’étage et j’ai respecté sa demande concernant le montage. Il était très adroit. Puis, j’ai observé les photos de divers opéras au mur ainsi que les articles de presse agrandis ainsi que les affiches et les portraits des auteurs dont elle vendait les livres. Tout avait une valeur mais ces créations que je voyais là, sur des portants, battaient tous les records. La beauté était là, confondante et totale.

J’aurais voulu que mon cœur s’arrête de battre.

Ne me voyant pas redescendre, Kirsten est brièvement venue me rejoindre. J’ai été concis.

-Lui, Julian Barney, je l’ai vu à New York à plusieurs reprises. Nous avons conclu un marché. L’enjeu était un danseur, un homme encore très jeune et beau comme le jour. Si tu acceptes de m’entendre et de savoir que je ne ressemble pas à tes souvenirs de jeunesse…

Elle a dit qu’elle était d’accord.

Elle avait raison de l’être.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Kirsten et Clive. Confidences douloureuses.

5. Entretien avec Kirsten.

Clive, qui a retrouvé à Newark son ami Kirsten, lui fait soudain d'étranges confidences. Son histoire avec Barney et le danseur est dite.

Elle m’a invité à dîner. Nous étions seuls cette fois. Elle avait fait de la viande rouge, car je l’adore et avec cela, des pommes de terre au four et des légumes craquants. Il y avait du vin et même si elle en buvait peu, elle avait posé une bouteille sur la table pour moi parce que c’était plus stylé que la bière pour un repas. J’ai attendu, pour parler, que nous nous soyons installés face à face dans des fauteuils. Son appartement respirait la propreté et la paix. Elle était vraiment quelqu’un de sain. Elle m’avait servi un café long, sachant que je supportais bien d’en boire le soir et elle a pris pour elle-même une infusion aux odeurs parfumées qui évoquaient, à ses dire, le sud de la France.

J’ai parlé.

Elle ne m’a jamais coupé la parole.

Je croyais la regarder mais je ne le faisais pas vraiment car à la fin de ma longue prise de parole, j’ai vu qu’elle retenait ses larmes.

Elle avait fini sa tisane et elle regardait ses mains très blanches posées sur ses genoux, maintenant que j’avais pris conscience de son émotion.

-As-tu conscience de la cruauté dont vous avez usé avec ce jeune homme ?

-Le décorateur était cruel…

-Et toi, non ? Tout de même, il y a pari et pari.  Enfin, Clive…

-Il ne s’est jamais dérobé. Lui, le jeune danseur !

-Pourquoi l’aurait-il fait au départ ? C’était des moments volés à un présent difficile pour lui.

-Il lui en faisait voir de toutes les couleurs à …à lui…

-Ce devait être réciproque. Les Heureux et les Damnés…Les cercles de la passion si souvent décrits…Tu n’avais pas à t’en mêler.

-Cette annonce…J’ai réussi à attirer l’attention de qui l’avait rédigée.

-Et ça t’a suffi?

-Je suis un peu tordu. Oui.

-Admettons.  Donc, il t’a montré une photo de lui ?

-Non, il m’a dit d’aller le voir danser. Il m’a procuré une place. C’était plus efficace…

-Oui, c’était très astucieux.

-Barney s’est montré très habile. Je ne pouvais pas vérifier si ce qu’il me disait était vrai ou faux mais j’ai gagné de temps. Ce jeune homme était une proie si belle ; c’était si bon de jouer encore et encore avec elle. Le fait qu’il ne sache rien, qu’il vienne me voir en toute naïveté…

-Donc tu n’as rien dit…

-Non.

-L’argent, c’était vraiment un mobile ?

-Je dois reconnaître qu’il est tombé à point nommé.

-Y compris de sa part à lui, lui que tu avais si mal traité…

-Oui.

-L’argent l’emportait sur le sexe ?

-Non. Ce qui me reste, c’est le sexe : le dominer comme ça, m’emparer de lui, lui faire faire tous ces parcours de plaisir…

-Quelle relation véritable avais-tu avec lui ?

-Celle-là.

-Mais les endroits où tu le voyais étaient si anonymes ! Il s’agissait d’un hôtel où on pouvait louer une chambre à l’heure. On n’y vérifie pas vraiment l’identité de ceux qui y viennent du moment qu’ils paient d’avance ; et ensuite d’un appartement au propriétaire fictif dont le nom n’était pas sur la boite aux lettres. C’est comme si vous n’existiez pas !

-Les lieux ne comptent pas.

-Ni le nom des gens ? Ou leurs surnoms ?

-Quoi?

-Pour lui, tu étais un Clive Dorwell à la conjugalité un peu hasardeuse mais tu étais un homme simple et droit. Ton nom n’avait aucune relation avec celui de Barney et il n’a sans doute jamais imaginé que ça puisse être le cas. Pour cet homme avec qui il avait une relation compliquée, tu n’étais personne. Or, vous lui avez montré qu’il se trompait. Tu voulais être le champion d’un « Offensé » et tu t’es transformé en « Offenseur ».

-C’était un jeu…

-Dans lequel tu es devenu « Clive le Vengeur » avec tout ce que ça comportait : le mensonge, le rejet de ce que tu es au fond de toi-même et la domination sexuelle…

Je me suis tu. Erik venait de m’apparaître comme il était la dernière fois : appuyé contre un mur, le regard perdu, dur et froid.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Manhattan. Retrouvailles Clive et Erik. Evoquer Barney.

-Mais quand même, Barney, il était tordu !

Il a eu l’air tout d’un coup de trouver incongru que je parle ainsi d’un homme qui comptait encore pour lui à cette époque. Me trouvant trop tendu à son goût, il m’a proposé un whiskey et me l’a servi. J’en avais déjà pris un en bas et je n’étais pas bien sûr que ça me rendrait plus serein. Il m’a fait signe de m’assoir car j’allais et venais sans cesse, montrant une grande nervosité. Il y avait une chaise et le lit. J’avais peur du lit, à cause de ce désir qui me tenaillait et je me suis assis, de façon un peu ridicule, sur la chaise.

-Julian et ses scénarios, ses divagations…Tu n’as vu de lui que cela. Tu juges vite.

-Et je dois voir quoi d’autre ?

-Il avait son importance et j’avais une relation forte avec lui. Je l’ai connu en Angleterre et là, il n’y avait rien entre nous. Il m’impressionnait. On est devenus amants au Danemark mais ça n’a pas duré. Ici, à New York, on a remis ça et ça a été une très mauvaise idée. Avoir une relation avec quelqu’un comme lui, pour moi, c’était l’épuisement assuré. Et il en était de même pour lui.  Il voulait me contrôler, ce n’était pas recevable. Il l’a tout de même compris. Se poursuivre, se retrouver pour mieux s’écarter l’un de l’autre, se jouer des tours comme on le faisait, s’apitoyer l’un sur l’autre pour se bagarrer ensuite, non…non…Il fallait que ça s’arrête. C’était positivement infernal. Il vit avec un de ses assistants maintenant et c’est très bien.

-Il a été malade.

-De moi ?

-Je n’ai pas dit ça.

Là, il a changé de ton et s’est montré bien plus froid qu’auparavant.

-Mais moi, je le dis. Je l’ai mis à terre : je le reconnais.

C’était si direct que j’ai pâli.

-Ah, ah d’accord…Et tu le revois ?

-Oui.

-Et c’est important pour toi ?

-Oui d’autant que notre relation évolue. Ne te méprends pas. Il sera conseiller technique sur le film que je vais tourner. C’est donc un moyen de reprendre contact avec des garde-fous sûrs.

-Mais quand même…

-Ne me fais répéter ce que je viens de te dire.

-Pas la peine. Je préfère être à ma place. Tu sais, moi aussi, je le vois, je lui parle, je sais qu’il ressent.

-Et ?

-Bon, il doit savoir ce qu’il fait en acceptant de travailler avec toi.

-Il ne travaille pas avec moi, il travaille pour moi.

Eh bien, qu’est-ce que je venais de dire ; c’était clair. Comment ferait Barney pour échapper à l’essorage final ?

-Tu as encore des questions ?

- Sur lui, non.

C’était difficile de beaucoup insister d’autant que lui se contrôlait très bien. Sa beauté me faisait chavirer. S’en rendait-il compte ? Oui mais comme je l’ai dit, il avait changé. J’avais le sentiment que ces regards masculins et féminins pleins d’hommage et d’attente, il ne les vivait ni comme une satisfaction narcissique ni comme un embarras peut-être parce que l’ancrage qui lui manquait existait désormais, sous quelque forme que ce soit.

Il était assis sur un fauteuil et il s’est levé.

-Tu ne veux pas du vin ?

-Euh, si…

-Il n’y en peut-être pas dans cet hôtel ?

-Si. On peut commander.

-Faisons-le.

-Rouge ? Blanc ?

-Passe-moi la carte.

Il a choisi et commandé.

-On devrait manger en même temps. Tout cet alcool…

-Ah si tu veux !

En attendant que tout arrive, j’ai occupé le terrain. J’ai dit mon restaurant, l’idée que j’avais eu d’en faire une salle de spectacles et mes efforts pour proposer une programmation de qualité. J’ai évoqué Kathleen et Kirsten et j’ai fait allusion à cette conférence que Barney était venu donner à Newark. Il a trouvé ça bien sans faire de grands commentaires. J’ai cru que ça ne l’intéressait pas beaucoup avant de soupçonner qu’il restait volontairement discret.

Les plats et le vin étant arrivé, c’est lui qui a parlé. En Allemagne, il avait travaillé pour un chorégraphe américain, originaire du Milwaukee, qui vivait à Hambourg depuis des années et avait montré une compagnie de danse. A son contact, il avait mûri et s’était apaisé. Montréal, c’était un coup de poker. Il avait été heureux que ça marche.  Et puis, il avait rencontré une canadienne de quarante ans. Elle lui plaisait beaucoup. Elle était son amie et sa conseillère. Je n’ai pas relevé. On a mangé et bu. Après le dîner, e suis resté silencieux tout d’un coup et cette fois, il est devenu plus précis et plus grave.

  • L’argent que je t’ai envoyé, il t’a servi pour ta salle de spectacle, c’est bien cela…
  • Oui.
  • Je suis content de l’apprendre. Pourquoi Newark ?
  • Ma jeunesse.
16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Barney et Clive se retrouvent. Erik recréé.

Soigneusement préparé, je l’allongerais sur le ventre, mon Erik, et, sur ce grand lit propice à tous les dérèglements, je poserai, avant de le prendre, une main sur son épaule et une autre sur ses reins, pour être sûr qu’il soit incapable de faire un mouvement de retrait. Après quoi, je m’enfoncerais en lui et le gémissement qu’il pousserait en dirait long sur son contentement. Je commencerais à aller et venir en lui posément, en jouant sur une pénétration de plus en plus persuasive et bienfaisante.

Rapidement, je devrais me faire une raison et respecter l’alternance qui s’imposait. Il me succéderait donc, l’incomparable décorateur…Je resterais rieur un moment avant de m’avouer vaincu : il ne s’y prenait pas si mal que cela, celui qu’à l’instant je tournais en ridicule dans ma tête…

Bon, voilà…

En réalité, Julian, lui, il ne fantasmait pas comme moi. C’est à ça qu’il pensait au plus profond de lui, cet homme quitté et en ce sens, il restait dans le domaine de la danse. Il pensait à Jeux, ce ballet oublié de Nijinsky où un jeune joueur de tennis rejoint dans l’intimité nocturne d’un parc anglais, deux jeunes filles plutôt émancipées. La transposition faite, on courtiserait Erik avant de lui faire l’amour à tour de rôle. Je ne sais pas, peut-être qu’on lui demanderait de s’habiller en blanc comme les tennismen d’avant la première guerre. Ensuite, on se séparerait comme le font les protagonistes du ballet puis on s’aimanterait de nouveau. Il en va bien ainsi dans la chorégraphie du jeune Russe puisque la même balle de tennis qui a rapproché trois jeunes êtres, réapparait au centre d’un cercle, appelant à des retrouvailles…

Il restait évasif dans ses messages, alors, je l’ai provoqué. On pouvait prendre un verre. On s’est retrouvés dans un bar très chic, comme aux premiers temps.

- Il est au Canada.

- Je sais, Clive.

Je pensais qu’il allait enchaîner sur un contact qu’il aurait repris avec lui mais il a embrayé sur un hommage à Balanchine qui lui avait singulièrement déplu au New York City ballet. Le danseur étoile qui était mis en avant n’égalait pas Erik ! J’ai soupiré.

-Dites ! Vous pourriez être plus concret ?

Il m’a regardé. Dans son visage noble, se lisaient le sérieux et l’opiniâtreté de l’amour qui ne faiblit jamais sur ces traits. Cette bouche un peu dure, ce front haut, ces sourcils un peu trop drus, ces yeux à l’éclat brun-doré disaient la force d’un sentiment que rien ne peut contrecarrer. Il continuait de souffrir et il le faisait avec dignité.

-Concret ? Oui, je vais l’être. Je suis resté sans nouvelles pendant longtemps puis il m’en a données. Je ne peux pas dire qu’il soit très expansif mais il me tient au courant de ses projets. Il a une carrière solide, du reste, il va à droite et à gauche…A New York, quelquefois…

De nouveau, il a fait silence et de nouveau, j’ai eu une image de lui. Il m’avait donné rendez-vous dans ce premier hôtel luxueux en évoquant Chanel et il y était toujours, figé dans ma mémoire, superbement vêtu, se tenant droit, l’œil aiguisé, me mettant en main ce marché de dupes. Il aurait pu réussir dans son projet mais il y avait eu mon insistance finale, l’orgueil d’Erik et cette gifle malencontreuse…Quand même, c’était raide.

-Et vous, Clive, des nouvelles ?

-Non.

-Oh !

-Je marche dans New York.

-Pourquoi ? Vous pensez qu’il pourrait s’y trouver ?

-Oui.

-Et vous lui parleriez ?

-S’il l’acceptait. Et à condition que je tombe sur lui !

-Ah ! La situation a changé. Je ne suis plus un passeur qui vous conduit vers lui. Vous le cherchez tout seul !

-Oui. Remarquez, ça vous froisse peut-être.

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Retrouver Julian Barney. Confidences et nostalgie.

 

-Froisser ? Ce n’est pas le mot…Vous savez très bien ce que vous faites. Je vous ai toujours trouvé surprenant. Votre énergie et votre à-propos vous servent, sinon, vous ne vous seriez jamais reconverti comme vous avez su le faire. Vous m’intriguez car vous montrez de vous un autre visage que celui du départ. En règle générale, il est rare qu’une personne sur laquelle vous avez un ressenti négatif vous impressionne favorablement par la suite. C’est votre cas. J’avais avec lui une liaison qui s’est éteinte et je me suis redressé. Paul est très bien. Votre mariage a périclité et vous avez retrouvé une femme.

-Elles me plaisent !

-Oui et ça me surprend. En même, vous le voulez, lui, comme moi, je le veux.

-C’est un fait.

J’ai appelé le garçon pour reprendre un verre de ces excellents vins que, désormais, je pouvais m’offrir. Il a passé commande lui-aussi.

-Vous voudriez peut-être que je m’excuse pour cette annonce, ce rébus.

-Ne faites pas ça. J’avais accepté les règles.

On risquait de tourner en rond et j’ai changé de cap.

-J’ai une question le concernant. Répondez-moi franchement, sans tergiverser. Si vous aviez à l’associer, vous, à un rôle, lequel choisiriez-vous ?

Il a paru charmé.

-Il en a beaucoup interprété mais sans aucune hésitation, je le relierai au prince Siegfried, dans le Lac des cygnes. Il l’a dansé dans différentes versions et chaque fois, il a changé sa façon d’aborder le rôle. Vous savez que celui-ci est très exigeant et comporte des solos très difficiles. J’ai toujours été ébloui par la façon dont il les danse. Vous savez, ce mélange de technique très sûre, de grâce et de mélancolie. A chaque fois, j’ai été saisi…

-Mais là, c’est l’art du danseur pas le personnage.

-Je vous renverrai à ce que Rudolph Noureev a écrit sur cette œuvre qu’il a mis en scène à plusieurs reprises et plus particulièrement à ce qu’il a écrit sur le prince. « Le Lac des Cygnes est pour moi une longue rêverie du prince Siegfried. Celui-ci, nourri de lectures romantiques qui ont exalté son désir d’infini, refuse la réalité du pouvoir et du mariage que lui imposent son précepteur et sa mère. C’est lui qui, pour échapper au morne destin qu’on lui prépare, fait entrer dans sa vie la vision du Lac, cet ailleurs auquel il aspire. Un amour idéalisé naît dans sa tête, avec l’interdit qu’il représente. (Le cygne blanc est la femme intouchable. Le cygne noir en est le miroir inversé, tout comme le maléfique Rothbart est la transposition pervertie de Wolfgang, le précepteur). Aussi quand le rêve s’évanouit, la raison du prince ne saurait y survivre. »

-Sa vie est intimement liée à ce personnage ?

-Le refus d’un morne destin, le désir de l’infini, l’amour idéalisé et son pendant négatif…Oui, je crois qu’on s’approche de sa vie si ce n’est qu’au fil du temps, il a dû composer avec la réalité. Il ne refuse pas le pouvoir et il ne peut se passer d’un amour ancré dans la réalité. Il a développé une force intérieure qui lui permet de s’ancrer davantage dans le quotidien de la vie, qui est, pour lui plus que pour nous, difficile et répétitif.

-Si le rêve s’évanouit, il peut y survivre, c’est cela ?

-Oui. Donc, pour conclure, je trouve que ce personnage est proche de lui…

-Merci. Je ne vous poserai plus de question directe sur lui.

-Mais si voyons, vous l’avez toujours fait : la danse, la musique, l’opéra, le rêve…

-Non, c’était juste terre à terre.

-Pas seulement Clive.

On était loin de mes délires personnels sur cet hôtel chic où, dans le secret d’une vaste chambre, on se partagerait les faveurs du beau danseur…

On s’est quittés plutôt émus.

Les travaux étaient finis. Newark Follies avait une autre allure. En consultant les réservations, j’ai constaté que Barney en avait effectuées pour deux soirées distinctes. La première, ils sont venus à six écouter un pianiste de jazz vraiment doué et la seconde, il n’était qu’avec son compagnon. Deux filles, qui m’avaient tapé dans l’œil, chantaient ces emballantes mélodies qui avaient fait le succès des comédies musicales des années quarante. Dans les deux cas, c’était bondé. A la fin de la première soirée, on a parlé très brièvement, La seconde, il a été un peu plus bavard. Ce que j’avais naître dans ces lieux lui plaisait beaucoup. Il m’a félicité. Son « Paul » était à la fois craintif et tenace. Il devait beaucoup tenir à lui. Je me suis abstenu de tout jugement. Je n’étais pas, à proprement parler, un modèle. Tout de même, ce beau lieu, j’avais pu le faire naître en utilisant mon argent mais aussi le sien et celui d’Erik. C’est moi qui avais financé le plus mais être en compte avec Barney me gênait. Je le lui ai écrit. Il m’a répondu qu’il n’avait aucun besoin financier. Il ne voulait pas que j’insiste. Dont acte.

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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