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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Clive, Kathleen et le souvenir du danseur.

 

2. Se rapprocher de Kathleen tout en cherchant Erik.

Bien qu'entourant Kathleen, sa compagne, Clive continue de chercher Erik, le danseur qu'il a malmené.

Janvier et février sont passés et j’ai continué mes pérégrinations. Une à deux fois par semaine, les jours où la salle n’était pas comble pour les spectacles, je m’absentais et allais à Manhattan. Kathleen n’objectait rien, sachant que je rencontrais beaucoup de monde et étais toujours en quête de jeunes artistes.

Je marchais des heures entières, avec obstination. Il finirait par surgir alors, tenace, il fallait l’être i ! Parce que le danseur, même si j’avais la certitude qu’il venait à new York, je ne le rencontrais pas encore mais que je finirais par avoir raison.

Aujourd’hui, je quadrillerai encore cette partie de la ville que tu as habitée, près du Lincoln center. J’essaierai de repérer des danseurs. Peut-être que tu gardes des liens avec certains d’entre eux. Oh, Erik, Erik…Même si ce n’est pas encore le bon jour pour te voir, tu viendras. Il fait que tu saches, il faut que tu comprennes…A Toronto, tu as beaucoup de succès. Je le sais, parce que je lis la presse spécialisée américaine et canadienne. Tu as donné quelques interviews et il y a de belles photos de toi. Tu es dans les étoiles, mon beau, tu en es d’ailleurs une. Tu es la plus brillante…Allez, Erik, je t’en prie, je t’en supplie…ça fait des semaines et des semaines ! Je dors dans des hôtels où tu pourrais descendre parce qu’on ne sait jamais…Je vais voir des spectacles au New York city ballet parce que je sais quels rôles tu as tenus. Forcément, c’est moins bien…Je bois des cafés là où je suis sûr que tu aimerais en prendre un, je tourne autour de certaines boutiques car je sais que tu aimais superposer des pulls, porter un blouson en cuir…J’ai envie de crier ton nom, de le crier sans cesse quand j’arpente les rues de Manhattan et tu sais, ma salle de spectacle, elle s’appelle Entrechats 8, parce que tu le maitrises, toi. Je continuerai, je continuerai…Je t’attends.

Peut-être que si je n’avais pas eu de contretemps, la situation se serait dénouée plus vite mais ça n’a pas été le cas.

Le fils de Kathleen, cet adolescent qu’elle n’élevait pas, vivait désormais avec son père dans le Maine. Il a eu un accident de voiture et avant même de savoir ce qu’il en était, elle s’est complétement affolée. Elle est partie le voir et ça a duré quinze jours, à m’appeler tout le temps pour me tenir au courant. Il n’y avait pas grande casse. Son fils, on l’avait gardé en observation à l’hôpital avant de le renvoyer chez lui. Il avait surtout des contusions. Cet épisode a été révélateur. Je me rendu compte que je n’arrivais plus à vivre seul et qu’elle me convenait bien. Du reste, elle et moi, on avait emménagé ensemble depuis peu. C’était une femme très vivante et drôle. Elle avait une forte présence et emplissait l’espace. L’appartement, sans elle, était vide et sans âme. J’avais besoin d’elle. Là, je me suis vraiment avoué.

Du reste, dès qu’elle est rentrée, j’ai voulu lui faire plaisir. Je l’ai emmené à Las Vegas. Elle a tout de suite été ravie là-bas et, toute dépoitraillée, elle a écumé avec moi les casinos, les boites de nuit, la tour Trump et les galeries qui vous faisaient croire que c’était tout bon et que vous étiez à Rome ou à Venise à croiser des gladiateurs ou des Doges. Au retour, elle m’a quasiment asphyxié avec Céline Dion. Je l’ai gentiment tancée sans qu’elle en tienne compte. C’était vraiment une terrienne. Elle avait dû se dire qu’éviter de faire l’amour avec moi, comme ça, c’était quand même bizarre et que je finirais par regarder ailleurs…Alors, elle m’a de nouveau sollicité. Au début, ça m’a fait drôle puis j’ai accepté cette intimité régulière. Elle était affectueuse et même si, je dois l’avouer, j’avais beaucoup de plaisir avec un homme jeune qu’avec elle, j’ai trouvé important de la contenter et de m’occuper d’elle. Quand elle jouissait, elle poussait des drôles de petits « Ah » qui allaient crescendo. C’était vraiment touchant.

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16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Promesse tenue. Erik est là.

 

3.  Rendez-vous honoré.

A peine retrouvé, Erik échappe à Clive mais il réapparait. Il faut alors dire l'amour, les regrets et les attentes...

L’après-midi touchait à sa fin. J’étais repassé à mon hôtel où le temps s’était écoulé avec une lenteur désespérante et j’étais là. Malheureusement pour moi, le bar qu’on avait choisi, au demeurant très attractif était bondé et bruyant. Y avoir une discussion personnelle s’est vite avérée impossible. On a bien essayé mais il fallait hausser la voix et dans le cas présent, c’était peu indiqué. De plus, il faut bien le dire, Erik était joliment vêtu : manteau trois quarts bleu-marine, pulls superposés de belle qualité, pantalon de lainage resserré aux chevilles, chaussures de qualité. Il avait un style propre, sobre et raffiné qui n’appartenait pas à une quelconque revue de mode mais faisait de lui un bel homme encore jeune au charme singulier. Il attirait les regards et on avait d’entendre ce qu’il disait. Certains, je crois, le reconnaissaient ; d’autres avaient envie de le connaître et le détaillaient plus ou moins discrètement. Discuter n’était possible que si on échangeait des banalités. Mal à l’aise, je lui ai proposé de marcher le long de l’Hudson mais il faisait froid et ça l’a fait reculer. On pouvait bien sûr chercher un autre bar et j’en ai formulé l’hypothèse.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Café et hôtel à Manhattan. Erik et Clive veulent se parler.

 

Lui, il s’est montré très simple.

-Il y a peu de chance qu’il soit vide. On risque de nous écouter ou de nous déranger comme dans celui-là.

-Oui, peut-être mais…

-Tu as pris une chambre ici, Clive. Allons-y.

Franchement, ça m’a fait paniquer. Entre ce désir que j’avais de lui, cet amour qui m’animait et la lourdeur de ce que j’avais à lui dire, je me voyais mal garder mon sang froid. J’ai d’ailleurs, une fois dans la chambre (qui n’était pas une suite), j’ai accumulé les maladresses. Je me suis mis à parler vite et fort :

-Je regrette depuis des années. A commencer par ce pari stupide…Vraiment, je regrette. Avoir menti comme ça.

-On a tous menti.

-Mais on t’a atteint quand même !

-Ce n’est pas ce que tu penses…

-Ce mal que je t’ai fait…

-Calme-toi !

-Me calmer ?

-Oui, Clive. On va parler de toute manière.

Il avait beaucoup plus d’assurance, cela se sentait et en même temps, il avait gagné en envergure. Le bonheur et le malheur, il savait qu’on ne les contrôlait pas et il s’en arrangeait. Dans son regard, je captais toujours ce côté rêveur et en même temps très artiste qui faisait qu’en toutes circonstances, il verrait toujours « une pointe de beau ». A l’évidence, ça le sauvait ça car ça faisait de lui un bel être curieux, très créatif et ancré dans une dynamique qui n’était pas celle du commun des mortels.

Il a ouvert le minibar et s’est servi une eau gazeuze puis, il s’est assis sur un fauteuil qui jouxtait une fenêtre. Son regard est allé des encadrements quelconques sur les murs au grand lit tout en s’arrêtant aux rayonnages pour placer ses vêtements et à mon sac de voyage posé à terre. Il réfléchissait. Au bout d’un court silence, il a repris :

- Tu as l’air de penser vraiment souvent à ces années lointaines !

- Mais bien sûr !

- C’est clair, ton rôle était malsain mais Clive, écoute, écoute-moi : on s’est vus peu de temps. Cette histoire, elle n’a duré que quelques mois …

- C’était peu ? Non, non !

Il m’a fait un signe d’apaisement puis m’a souri, comme pour me rassurer :

-J’étais à moitié fou à cette période de ma vie. J’étais méchant avec moi-même, je cherchais des situations extrêmes…

-T’as été servi.

-Oui, ce n’était pas mal. J’étais dur avec lui-aussi, tu sais…

-Je ne sais pas, je ne sais pas.

-Il te manquait beaucoup d’éléments. Tu sais, je ne vous ai pas ménagés l’un et l’autre même si vous estimez, à juste titre, ne pas m’avoir bien traité.

-Tu as dit quoi ?

-Que j’étais difficile…

-« Dur », « A moitié fou » ? Non, non. Ou alors, des fous comme toi, on se précipite…Pour nous, je dirais, t’étais trop funambulesque ! Oui, ça rendait rageurs…

-Rageurs ?

-Ou vengeurs…Tu comprends ?

-Pas tellement. Mais continue…

-C’était impossible de te laisser filer…Tu étais tellement attirant…Lui, moi, on voulait te coincer.

-Oui, j’ai compris…Ça m’a mis hors de moi vos…bêtises…là mais ce n’était pas le plus important. Moi, j’avais le poids de cette mort. Je voulais expier…Et puis au Danemark, tout a fini par se dénouer. Le pianiste qui avait vu sa carrière se détruire, il n’est pas mort à cause de moi. Il était dans une situation difficile, je ne peux pas t’expliquer mais ce n’était pas ce qu’il a dit. Une histoire de dettes, de corruption. Il était au bout…Du coup, ça a tout relativisé…

-Mais qu’est-ce que tu dis ?

-Que c’était cette mort qui m’accablait. Vos simagrées à Julian et à toi, ce n’était pas le plus important. Et de toute façon, j’étais tout le temps sur la sellette au New York City ballet. J’avais une obligation de perfection : c’était pesant parfois. Je m’occupais beaucoup de ma carrière.

 

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Chercher et trouver.

 

 

Quelques jours plus tard, je suis reparti à New York. Le premier soir, je n’ai vu personne lui ressemblant mais le lendemain, c’était une belle après-midi de printemps et il est apparu. Il y avait une belle lumière printanière dans cette partie de la cinquième avenue que j’arpentais (la plus chic) pour la nième fois depuis des mois. Il sortait de chez Hugo Boss et il était seul. Moi, comme un imbécile, je regardais par terre et je pestais contre une mauvaise fortune qui me ferait rentrer chez moi bredouille, une fois de plus. Il devait être à vingt mètres de moi, se tenait très droit et il me regardait. Il calculait vite dans sa tête. Il me reconnaissait. Moi, j’ai juste senti que quelqu’un m’observait et tout d’un coup, il m’est venu une légèreté incroyable, comme si toute la culpabilité qui était en moi allait s’enfuyant. J’ai regardé plusieurs personnes dans la foule avant de croiser son regard et là, l’espace d’un instant, je n’ai plus respiré.

 Non de non ! Enfin, enfin ! Vraiment, c’était de haute lutte mais tu es là ! Erik ! Erik !

Il s’est approché de moi.

-Clive ? Clive Dorwell ?

 Il n’était pas très sûr encore. Beauté intacte.

-C’est bien vous, n’est-ce pas ?

J’ai commencé par balbutier avant de me reprendre.

-Oui, je…c’est moi. Eh bien, Erik, ça fait vraiment longtemps !

Il avait l’air très surpris mais il souriait légèrement comme si cette soudaine rencontre ne lui pesait pas.

-Oui, ça doit faire quatre ans. C’est curieux comme coïncidence !

-Ah oui ?

-Je pensais à vous, à toi ces derniers temps…

Tu pensais à moi ? C’était sans doute anecdotique tandis que moi, moi ! Eh ben dis donc, t’as pas enlaidi ! C’est même pire qu’avant, on dirait bien…

-Ah, ben, ça ne fait pas des très bons souvenirs, non ?

-Oui, c’est certain. En même temps, ce n’était pas une période très simple…Mais quelquefois, on se retourne et on fait ses comptes.

-Je ne sais pas trop…

-J’imagine…Est-ce que tu as envie de parler ?

Parler, c’est sûr mais euh, sous ton léger manteau, il y a ton beau corps nerveux, si bien entretenu par toute cette discipline que la danse t’impose et sans vouloir te manquer de respect, ça va être très difficile. Pardon, pardon, c’est toi tout entier que je retrouve et l’émotion qui me submerge, elle a bien un nom. Oh, Erik, encore une fois, pardon…Te voir comme ça, si bien vêtu, tout en gris et en bleu foncé…Tu te tiens bien droit ma petite sentinelle du passé…Ma belle enluminure.

-Eh bien, vu ce qu’il y a eu, je suis vraiment surpris que tu me le proposes et je t’avoue que ça me ferait un bien immense.

-A moi aussi. Là, je ne peux pas rester mais on peut échanger nos numéros de téléphone et convenir d’un rendez-vous…

-Crois moi, ça me touche beaucoup que tu me proposes ça mais tu sais, il ne faut surtout pas que ça t’oblige à quoi que ce soit.

Il a souri.

-Pourquoi est-ce que ça m’obligerait ? Je pouvais t’éviter…

Je ne suis plus contrôlé et j’ai dit vite et mal :

-Il y a des mois et des mois que je te cherche partout où tu pourrais aller…Je suis aux aguets. Je viens souvent à Manhattan. Je change de quartier. Je dors sur place. Des heures durant, je marche et je guette …Je ne peux pas m’arrêter de le faire. Si aujourd’hui, je ne m’étais pas trouvé face à toi, j’aurais recommencé encore et encore…

Il a paru stupéfait :

-Tu parcours la ville…pour me voir…

-Oui.

-Chez moi, c’est à Montréal.

-Je sais.

-Et tu marches quand même ?

-Oui.

-Mais pourquoi, Clive ?

-Parce qu’il fallait que je te retrouve. Je n’aurais jamais plus eu de repos si je ne l’avais pas fait.

De nouveau, il a paru impressionné.

-Je suis ici pour quelques jours et il y a longtemps que je ne suis pas venu. Je voulais revoir des amis et renouer avec cette ville que j’ai aimée. Je suis également sur un projet de film documentaire sur la danse classique et j’ai des rendez-vous. Mais, et toi ?

-Je vis à Newark maintenant. C’est là d’où je viens. J’y suis retourné.

Il a froncé les sourcils :

-Ah ? Tu n’es plus dans le Bronx ? Dis donc, Newark, c’est loin d’ici.

-Je te l’ai dit, je dors sur place.

-Ce soir ?

-Oui. Un hôtel près de l’embarcadère pour la statue de la liberté. C’est confortable. Il y a un bar.

Il a hoché la tête. Je le sentais à la fois flatté et incrédule mais je ne voyais en lui aucune agressivité. Le passage du temps avait-il à ce point atténué sa rancune et sa souffrance où m’étais-je illusionné sur celles-ci ?

-Moi aussi, je suis dans un hôtel ce soir…Mais pas le même.

-Ça fait quatre ans, comme tu l’as dit. Je peux encore t’attendre. Je ne fais plus trop mes comptes, les semaines filent…

Il est revenu sur ce que j’avais dit.

-Tu continuerais de m’attendre…

-Oui. Peut-être que là, tu veux juste me parler comme ça, parce que tu es surpris. Ça te remue juste un peu mais tu vas filer. Si tu ne réapparaissais pas tout à l’heure, je t’attendrais de nouveau, je marcherais. Tu finirais par te retrouver face à moi. Il le faut.

Il a soupiré et j’ai senti que le touchais. J’étais grave et mélancolique. Il m’a demandé le nom de mon hôtel et a dit qu’il m’attendrait au bar en fin d’après-midi. Il avait un diner de prévu mais il irait plus tard ou le reporterait.

Quand il est parti, j’ai eu peur un moment. Pourquoi viendrait-il ? Puis, j’ai compris qu’il le ferait et il l’a fait.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Manhattan. Erik retrouvé.

 

 

4. Manhattan. Erik et Clive. Retrouver les jeux anciens.

Je l’ai poussé sèchement sur le lit et je me suis désapé. Il a placé ses bras au-dessus de sa tête et m’a laissé le regarder. Il avait un corps fort et entraîné mais mince et pour moi, bouleversant. J’ai regardé son torse, son ventre et son bas-ventre, l’arrondi de ses épaules…

Je me suis allongé à côté de lui.

-Garde tes bras en arrière, écarte tes jambes et n’essaie pas de me résister.

J’ai caressé son buste avant de refermer ma main sur son membre encore alangui puis j’ai commencé à le caresser.

-Ne ferme pas les yeux. Regarde-moi.

Le silence s’est installé entre nous et il n’est bientôt plus resté que le bruit ténu que faisait ma main en allant et venant. Je ne le quittais pas des yeux et il me regardait, conscient que je guettais les effets du plaisir et leur lente gradation. Il n’avait pas le droit de bouger ni de m’interrompre et il dépendait donc entièrement de moi. C’était exquis d’autant que toute parole étant suspendu, il ne restait que le désir : celui que j’avais de le contraindre à jouir pour moi et celui de lui démontrer qu’il n’avait aucune alternative. Il a fini par s’abandonner et sa jouissance a été belle. Ma main experte a fini son travail de caresses. Il m’a laissé étaler sa semence sur son ventre. Je la lui ai fait gouter avant de lécher lentement et délicatement sur son ventre et entre ses cuisses. Il était totalement passif, très donné et j’agissais avec soin, tout à l’empreinte que je souhaitais mettre en lui. Quand j’en ai eu terminé avec cette douce absorption, je l’ai embrassé sur la bouche. Mon cœur s’ouvrait et en même temps se serrait, sans que je sois capable de contrôler quoi que ce fût. Il me répondait et, continuant de respecter la règle du silence, il se tendait vers moi, tout actif et concerné qu’il était par ce baiser. On est restés longtemps ainsi puis on a pris nos marques.

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17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Expo new yorkaise. Tenter sa chance.

 

 

J’ai commencé à regarder les œuvres exposées en jetant des regards à droite et à gauche. En bas, je ne l’ai pas vu. Alors, je suis monté à l’étage parce qu’il y avait la suite de l’exposition. Deux pièces en enfilade présentaient les œuvres variées du « maître » et franchement pour moi, tout se ressemblait. Il adorait les magmas, ce type et d’une masse informe sortaient des bras, des jambes, des parapluies, des antennes, des cannes à pêche. Bon, j’exagère quand même mais c’était du niveau. Chaque pièce avait un titre ronflant du type « Apocalypse précoce », « Bonheur éjaculatoire », « Trident mordoré », ou encore « futur divinatoire ». J'ai failli pouffer de rire mais il n’y avait toujours pas d’Erik à l’étage et j'ai commencé à avoir les nerfs en pelote. Il était peut-être en bas, en fin de compte ; je devais avoir mal regardé. J’essayais de me distraire en inventant pour ces productions bizarres des noms encore plus ridicules que celles qu’elles portaient et j’en étais à « Chorizo intégral » et « Doux maïs futuriste » quand j’ai compris qu’il venait d’arriver dans la même salle que moi. Lui, Erik…

Ne pas le regarder, l’observer discrètement, trouver comment lui parler…

Il s’est approché de « Apocalypse précoce » et j’ai fait de même. Il était de taille moyenne et il était à la fois mince et fort. Je le voyais de profil et je retenais mon souffle. Il n’y avait rien de veule chez lui, je sais sentir ça moi, c’était vraiment quelqu’un de beau dans tous les sens du terme. J’étais intimidé et du coup, je ne savais que faire. Lui, il a regardé un moment « la création » du dénommé Arno Guthrie et il poussé un léger soupir ; après quoi, il a changé de statut. Il avait soupiré : ça ne lui plaisait pas. Du coup, le rejoignant pour observer une nouvelle pièce de l’exposition, je l’ai imité, histoire d’attirer son attention et là, devinez quoi, il m’a regardé brièvement. J’ai buté sur son visage ! Ah non, non ! Ce n’était pas possible ! J’ai convoqué mentalement tous les poncifs, toutes les tartes à la crème sur le choc que provoque la beauté, eh bien, ça n’a pas suffi…Cet ovale pur, cette ligne de sourcils légèrement ascendante, ces yeux clairs…C’était invraisemblable ! Quelqu’un comme lui avec quelqu’un comme moi ? On était dans un comics ! Vous savez quand quelqu’un s’énerve et devient tout rouge, il y une bulle avec « non, non, non » en caractères géants et des onomatopées pour imiter tout un tas de bruits bizarres ! J’en étais là. Je m’entendais émettre des sons inarticulés.  Impossible. Barney marchait sur la tête…Pas quelqu’un de ce calibre, quand même !

Il ne me regardait déjà plus que j’avais son visage ancré en moi. C’est drôle : tout était spiritualisé dans ses traits sauf sa bouche. Une belle bouche enfantine, avec de belles lèvres charnues. Une bouche gourmande comme celle d’un enfant qui mord avec bonheur dans une tartine de confiture. Enfin, avec un regard d’adulte dessalé, on pouvait lui attribuer bien d’autres qualités, à cette bouche généreuse, surtout quand on était gay.

Mais voilà, cet Erik-là, pour moi du moins, il écartait de lui-même la vulgarité.  Être salace avec quelqu’un comme lui ça ne cadrait pas. En tout cas, moi, je ne m’en sentais pas capable, quelle que soit l’issue de notre relation.

Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, j’ai voulu tout lâcher. Bien sûr, je suis resté à l’étage et j’ai regardé l’une après l’autre les « créations exposées ». Il est descendu avant moi et, je vous jure, j’ai prié le dieu le plus disponible ce jour-là de faire en sorte qu’il soit reparti. Mais il était en bas et de nouveau, son regard m’a traversé l’espace d’un instant. Le choc a été le même et j’ai baissé la tête. Finalement, il est sorti après avoir salué « l’artiste » et s’est dirigé vers le restaurant où je comptais le trouver au départ. J’ai décidé de partir mais je l’ai suivi. On s’est retrouvé tous les deux dans une salle bondée où il ne restait qu’une seule table. Le gérant l’a reconnu, l’a salué et l’a installé puis, il s’est tourné vers moi. C’était un bistrot, pas un beau restaurant et il était possible de compléter une table. Je me suis retrouvé assis en face de lui en un rien de temps et je me suis demandé s’il m’était un jour arrivé d’avoir un cœur qui batte normalement. Là, c’était tellement désordonné que je me suis senti devenir écarlate. Il n’y avait pas que ça bien sûr. Une partie de mon anatomie menaçait de se raidir. On ne se refait pas. Bon, je me suis servi un verre d’eau. Je n’osais pas le regarder. Heureusement, il parlait avec le patron. Il avait un anglais fluide mais c’était l’anglais d’un étranger. Attention, hein, il parlait bien mais il y avait des mots qu’il accentuait d’une drôle de façon, enfin, ça devait venir de sa langue d’origine. Bref. Il a commandé de la viande rouge et des pommes de terre. J’ai fait bêtement pareil et j’ai pris une bière.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Barney et Clive. Tractations.

 

 

J’ai pensé que vu ses largesses financières, il pourrait peut-être nous allonger cinq billets au premier rang pour Casse-Noisette le 25 décembre. Comme ça, on verrait Erik et j’ai commencé à en parler mais là, vu la façon dont il m’a toisé…

- Je vous demande pardon ?

- Mais c’était jusque…

J’ai arrêté tout de suite.

Contente-toi d’en avoir dans le pantalon une fois que tu auras ferré Erik, d’accord ? Et pour le reste, ne m’oblige pas à devenir désagréable…

Il y a des gens comme ça, qui n’ont pas besoin de parler. Bon, le repas a pris fin et on s’est apprêté à sortir de ce restaurant ultra-chic. Au moment de l’addition, j’ai vraiment adoré la façon dont il sorti de son portefeuille en peau de quelque chose sa carte « archi gold ».

Pour signer, il avait un de ses gros stylos phalliques qu’on trouve en photo dans certains magazines.

-Erik aime ce genre d’endroit ?

-Bien sûr…

-Mais là où je risque de l’emmener, ce n’est pas le même niveau…

-Il aimera aussi.

-Ah oui, il vient d’un milieu simple.

-Voilà. Par le fait, j’ai un document, enfin plutôt un livre à vous remettre.

-Ah bon, un album photo ?

-Non, un livre sur la danse. Beaucoup de ballets y sont évoqués. Là, où il y a une croix, c’est qu’il les a dansés.

-Je regarde de quoi ça parle.

-Merci de le faire, Clive.

Clive ! Ce mec, rien que la façon dont il prononçait mon prénom ! Je ne lui pas serré la main et je suis parti avec le livre sous le bras. Il allait m’appeler. J’ai scruté le ciel les premiers jours de décembre. De la neige, vite. Pour Noël, il n’était encore rien tombé.

Début janvier, il a téléphoné. Les fêtes étaient passées. Le 24 décembre, on avait vu un spectacle de chansons traditionnelles, un truc dans notre quartier. C’était plutôt amusant mais loin des splendeurs du New York City ballet. J’avais lu discrètement ce qui avait été écrit sur le spectacle. La critique ne l’avait pas beaucoup aimé mais lui, par contre, recueillait tous les suffrages. J’ai pensé à lui, j’ai revu son beau visage…Comme ça déclenchait en moi une violente tension intérieure, j’ai préféré recommencer à m’interroger sur la ou le psy de Barney. Un coup la jolie thérapeute arrêtait de parler éthéré parce ce que ce beau mâle qui n’aimait que les hommes jeunes lui faisait sacrément de l’effet et elle devenait directe. Il la plantait là, outré. Un autre, le jeune et beau psy finissait par rougir quand Barney lui racontait en détails sa trépidante vie sexuelle. Il n’allait pas tarder à faire son coming-out et Barney, nonobstant l’avocate qui était l’épouse du beau psy et leurs deux enfants, saurait quoi faire…C’était quoi le plus probable ? Malheureusement, j’ai dû abandonner mes divagations.  Julian B. a accéléré les choses en m’appelant de façon complètement impromptue. C’était un matin et j’étais à mon bureau. J’ai dû faire sortir un collègue avec qui je blaguais pour être tranquille.

-Bonjour, Erik se rend samedi matin au vernissage d’une exposition à Brooklyn. Vous avez de quoi noter ?

-Oui.

 Il m’a indiqué l’adresse d’une galerie et a ajouté celle d’un restaurant très simple.

-Il sera seul. C’est ce qu’il aime : voir seul des expositions. Je pense qu’arrivant en fin de matinée, il ira d’abord déjeuner. Soyez vigilant.

-Oui, je le serai...

-Ce sont des sculptures. Arno Guthrie.

-Qui est-ce ?

-Un sculpteur qui n’arrive pas à percer.

-Erik l’apprécie ?

-Peut-être. Il y va sans doute par curiosité. Ah, autre chose !

-Je vous écoute.

-Portez des vêtements simples : jeans, t-shirt à capuche, anorak.

-Je mettrai aussi un bonnet si vous voulez : ne paniquez pas…

En réalité, c’est moi qui paniquais. Ça y est, j’y étais. Le samedi, je suis parti en avance. Je ne savais pas bien où c’était et Barney ne risquerait pas de m’aiguiller si jamais je l'appelais. Il serait railleur…J’ai trouvé plus vite que prévu et j’ai tourné en rond. Il devait d’abord déjeuner. J’ai attendu, l’air de rien devant le restaurant jusqu’au moment où ‘ai pigé qu’il avait changé d’idée. J’ai sorti mon carton d’invitation pour le vernissage (merci, Julian) et je suis entrée dans le hall. Guthrie était un type d’une trentaine d’années, petit, pas beau du tout et plutôt maigre. Il y avait plein de gens autour de lui et je ne suis pas joint au groupe vu que, de toute évidence, Erik n’en faisait pas parti.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Je sais qui j'ai recruté !

 

3. Mise en œuvre.

Julian Barney compte bien récupérer son compagnon récalcitrant par l'entremise de Clive, qu'il manœuvre ; Mais Clive est malin.

-Clive, je sais qui j’ai recruté : vous êtes intelligent, vif et adroit. Vous dévaloriser est un jeu pour vous. Je suggère que n’insistiez plus.

-D’accord, continuez.

-Il est très bien formé et c’est un danseur d’exception, comme vous l’avez remarqué. Il est très applaudi, ici et il l’a été ailleurs. Pour lui, un homme qui s’intéresse aux arts est digne d’intérêt, quel que soit son origine et son savoir. Il apprécie que quelqu’un soit cultivé mais il comprend qu’on puisse avoir des manques que compensent un sens artistique fort, une sensibilité…En ce sens, vous pouvez faire en sorte qu’il s’intéresse à vous. Vous jouez à être stupide mais vous êtes loin de l’être….

-Merci.

-Vous ne le toucherez que si vous prenez le biais de l’art et si possible, de la danse. Vous vous côtoierez et si vous vous y prenez bien, il vous fera lui-même des propositions claires.

-Si vous le dites…

Il avait décidé de dîner, ce qui signifiait que je dînais aussi. Le serveur nous avait remis les menus. Chaque plat, si modeste fut-il, avait un prix astronomique pour moi. Comment « Erik le simple » s’était-il accommodé d’un snob pareil ?

-Conseillez-moi, monsieur Barney.

-Avec plaisir. Les viandes sont exquises. Prenez le tournedos.

-Je prends le tournedos.

A nouveau, son regard était sur moi. Il n’était pas dur cette fois mais appréciateur. Il m’évaluait et ça collait avec ce qu’il voulait. J’ai attaqué.

-Vous semblez dire que j’aurai bientôt une liaison avec ce danseur mais qui vous dit qu’il n’en a pas déjà une.

-Il n’en a pas.

-De régulière peut-être mais il y a les bars, les cafés…Je ne sais pas. Ça peut être épisodique.

-Il ne vit rien de tel en ce moment.

-Vous le faites suivre ou quoi ?

-Non. Il travaille énormément d’une part et il est très attentif à sa réputation de l’autre. Il est suffisamment intelligent pour ne pas répéter certaines erreurs. Ça pourrait nuire à sa carrière d’être trop dissolu et de le mettre en avant.

-Donc, il n’a aucune vie sexuelle. Un ermite, en somme. C’est dommage…

-N’est-ce pas!

-Je vais devoir lui faire rattraper le temps perdu, c’est bien cela ?

-Oui, je le crois.

Il a passé commande et a repris du vin. Manifestement, il ne m’en offrait plus. T’as raison. Je pourrais devenir grivois…Par exemple, évoquer le costume moulant de ton chéri dans le Spectre la rose…Il a continué sur les angles d’attaque. Ce n’était pas idiot du tout car ce danseur devenait vivant pour moi.  L’ennui, c’est qu’il avait l’air d’être quelqu’un de bien. Professionnellement, humainement, affectivement. C’était son droit d’avoir rejeté un amant avec qui il ne s’entendait plus…J’ai fait des remarques en ce sens et là, Barney me l’a joué fine.

-Je me venge de quelqu’un qui mérite que je le fasse.

-Vous décrivez un artiste très au fait de son art et vous dites qu’il est très sage.

-Le lien que j’ai avec Erik est très fort pour lui comme pour moi. Il le sait même si, actuellement, il se persuade du contraire. Il m’a traité durement. Il m’a mis à mal et il est naturel que, refusant des façons plus attendues, d’aborder le sujet, il s’expose à une vengeance dure mais salutaire. En outre, personne ne mourra. Vous en tirerez fierté et plaisir. Je me sentirai soulagé …

-Et lui, si je puis me permettre ?-Il comprendra. Je vous assure qu’il comprendra.

-Je me demande bien quoi…

-Je n’ai rien de plus à ajouter.

Les plats sont arrivés. Rien à dire : la vraie classe ! C’était goûteux et tout. Pour le coup, il a commandé une bouteille entière de vin français à un prix…Bref, tout me rappeler que lui et moi, on n’était né de la même mère…Sûr que la sienne, elle ne devait pas trop se farcir de feuilletons télé et d’émissions où on caressait le rêve de gagner des millions. Bref, on a mangé. Moi, tout. Lui, il en a laissé. Il y avait des desserts après. Ce que je voyais passer sur de belles petites assiettes, là, ça me paraissait vraiment sympathique mais lui, grand seigneur, non ça allait, il était repu. Et merde ! Quand même, il m’a dit que je pouvais me laisser tenter. J’ai préféré me passer de crème au beurre et tout ce tintouin avec des noms français pour ne pas subir son regard assassin à chaque bouchée que j’aurais avalée mais j’ai repris du vin. Fallait occuper le terrain : il ne parlait plus beaucoup. J’ai fini par dire :

-Ça ne sera pas avant les fêtes ?

-Non, je ne pense pas. Ce serait difficile pour chacun d’entre nous, n’est-ce pas ?

-Sûr. Mes vieux arrivent de Newark….

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Barney et Clive dans un bar. Confidences.

 

 

-Erik doit adorer vous écouter.

-Sur ce sujet, il en sait plus que moi. Heureusement, il y en d’autres…

-Plus que vous ?  Ah non, là, j’ai des doutes ou alors il ne raconte pas pareil !

-On parlera de lui plus tard. Je termine. Balanchine continue de beaucoup bouger. Il est en Californie puis revient à New York. En 1948, sa compagnie, qui a connu des hauts et des bas, reçoit une offre de choix. Le New York city center lui offre de devenir la compagnie résidente de l’établissement sous le nom de New York City ballet. Dès lors, Balanchine crée encore et encore. Marié de très nombreuses fois, il meurt sans postérité en 1983. Agé de soixante- dix-neuf ans, il est atteint d’une maladie incurable. Les derniers temps, il est grabataire. Il est l’héritier de Marius Petipa. Son œuvre est énorme.

-J’adore comme vous parlez ! Vous ne pouvez pas avoir terminé.

-Oui et non.

-Je prends l’option « non ». Balanchine, pourquoi ?

-Il est passé par le Danemark et Erik est danois. Il a travaillé pour les ballets russes, il est venu à New York…Un danseur de haut niveau se doit d’avoir intégré tout cela. Il est tenu de connaître l’histoire de la danse, les écoles et les sensibilités ainsi que les grandes figures qui marquent cet art si particulier. Il lui est essentiel en tant qu’étoile de montrer qu’il est dans la lignée la plus noble. De ce fait, tout ce qu’il fait doit être parfait sans que sa personnalité ne soit jamais mise de côté.  Si vous ignorez cela, vous allez passer à côté de lui…

-D’autant qu’il danse dans la maison de Balanchine et qu’il est « parfait » …

-Bien observé.

-Ça s’appelait Sérénade, Quadrille et Méditation, ce qu’ils ont dansé et il y avait un autre truc…

-Je sais, j’étais à la première.

-Ah bon. Il y avait un cocktail après, je parie et vous avez vu Erik.

-Non, il savait que j’y serais. Il ne s’est donc pas montré.

-Vous me racontez les ballets ?

-Non. Vous vous déplacé avec votre fille. Je suis sûr que vous avez voulu lui montrer votre savoir. Par contre, si vous avez faim, on peut dîner.

-Oui, mais vous me direz ce qu’il vous a fait…

-Qui ?

-Mais cet Erik !

-D’accord. Venez, je préfère l’autre restaurant.

Ah oui, sûr, il avait raison. C’était supposé être élégant et chaleureux ce truc un peu monumental avec des belles tables et des jolies nappes. Il y avait des « décorations florales » sur les tables et tout un tas de bibelots partout. C’était tout de même…glacial.

-Je n’ai pas fait d’effort pour m’habiller…

-C’est un style qu’il aime…

-Quoi ? Qui ? Relâché comme ça, ça lui plaît ? Pas possible, ça. Vous, vous êtes un manifeste de raffinement à vous tout seul. Comment que vous êtes élégant ! C’est ça qu’il aime, non ?

-Je n’ai pas dit qu’il n’aimait qu’un seul style.

-Pour Serenade, vous êtes sûr que vous ne voulez pas m’expliquer ? Il était magnifique dans celui-là…

-Je vous raconterai, mais pas maintenant.

Au cours de l’exquis repas qui nous a été servi, Barney, que je ne trouvais plus arrogant du tout, m’a surpris plusieurs fois.

Pour l’école de danse où devait se transférer Carolyn, il a carrément proposé de payer. Je m’en suis presque étranglé…

-Hein ? Financer ma fille ? Mais pourquoi ?

-Si Erik lui a dit qu’elle devait fréquenter un centre chorégraphique de haut niveau, c’est qu’il est sûr de lui. Ils se sont vus tous les deux. Il a dû mesurer ce qu’elle sait faire. Acceptez mon offre ou considérez qu’elle est un prêt. Votre fille sera bien plus sûre de faire une carrière…

-Ben, en quoi ça doit avoir un rapport avec vous ? Dites, c’est quoi votre truc…Il ne veut pas vous voir et en même temps, vous êtes toujours liés, c’est ça ?

-Oui. Il est obstiné par moments.

-C’est quoi le motif ?

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 3. Clive se met à lire.

 

Elle les a trouvés et je les ai lus. Mais la trahison sous un angle gay, ce n’était pas une bonne idée. Il me regardait de nouveau, l’autre, le danseur au beau visage. Il était dans la rue après l’expo naze et il m’écoutait parler en restant sur ses gardes et il avait ce mélange de retenue et d’amusement qui m’était allé droit au cœur. Il ne savait rien encore. Tout pouvait arriver…

Je suis revenu à la littérature générale, avec des thèmes élargis et, en quelques moi, je suis devenu un lecteur correct. Je m’étais ingénié à tout oublier de mes années de lycée où j’étais loin d’être ignare et de refuser de lire. C’était juste cela, suivant Kirsten. Elle avait un peu raison.

Bon, fort de Philip Roth, d’Updike, de John Irving, de Paul Auster, j’ai enchaîné sur les femmes « brillantes » dont mon amie me conseillait les écrits : Joyce Caroll Oates entre autre. Et bien sûr, je n’égrène pas la liste. Elle, elle lisait depuis des années et des années et elle en avait fait sa profession. Moi, tout d’un coup, j’acceptais…

Elle ne faisait aucun commentaire négatif mais m’encourageait. Notre connivence a commencé comme ça, puis elle s’est poursuivie.

Un jour, elle m’a surpris en me disant qu’elle m’avait toujours considéré comme quelqu’un de bien et que le fait que nous ne nous soyons pas vus des années durant lui avait paru tout à fait judicieux. Après tout, elle n’était qu’une jeune fille de dix-huit ans éprise d’un garçon de son âge qui ne lui mentait pas sur ses tendances. Il était droit avec elle, ce jeune homme-la. Une fois sa déception surmontée, elle avait pu se tourner vers un autre jeune homme avec qui l’amour était possible. Elle ne regrettait rien. Du reste, Brad était quelqu’un de très compréhensif. Ils s’appelaient souvent et il quand quittait le Texas pour venir voir ses enfants, il venait lui dire un petit bonjour. Il dormait sur le canapé.

La sexualité pour elle était liée à la maternité. Elle avait trouvé très beau de faire, des années durant, l’amour avec un homme qui lui avait donné un garçon et une fille adorables mais maintenant qu’elle était seule, elle ne ressentait aucun manque de ce côté-là. Elle se posait bien sûr la question d’un nouvel amour mais elle ressentait une grande plénitude et n’était pas aux aguets, ce qui, selon elle, était son atout le plus fort. Elle croyait en Dieu depuis toujours et avait acquis la certitude qu’Il nous veut heureux, là où nous en sommes dans notre vie. Et elle, elle était à sa place, à cet instant et à cet endroit.

Fort bien…

Heureusement pour elle plutôt que pour moi, il y a des questions qu’elle ne posait pas ou évitait de retourner. Sous mon optimisme de surface, elle flairait de temps en temps ma mélancolie mais elle ne cherchait pas à en savoir trop. Mon mariage avait sauté à cause de ce goût que j’avais pour les hommes jeunes. Kristin, sentant que je l’aimais moins, n’avait plus supporté mon manège. Elle s'en tirait plutôt bien. Elle avait son travail et elle voyait un homme à ce que j'avais compris. Je l'avais délaissée ; s'il s'occupait bien d'elle, j’étais content. Quant à ma fille, elle continuait une formation assez infernale dans une école de danse haut de gamme mais aurait bientôt terminé. Elle allait présenter des concours et travailler pour une compagnie de danse. Bientôt, elle saurait ce qu'elle valait.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Clive et ses errances. Rêve et réalité.

 

1. Ne rien lâcher.

Parce que le danseur Erik Anderson, qui pourtant ne vit plus à new York, pourrait s'y trouver, Clive ne cesse d'arpenter Manhattan dans l'espoir d'une rencontre.

Bientôt, j’ai repris mes tours à pied dans Manhattan. Les fêtes sont arrivées et avec Kathleen, on a dîné dans des endroits chics. Elle n’était vraiment pas compliquée, elle. Sexuellement, ce n’était vraiment pas une gourmande, encore moins une vorace. Je ne sais ce qui s’était passé pour elle, elle ne m’en a jamais parlé mais le fait est qu’elle me demandait de moins en moins de lui faire l’amour. On aurait dit qu’il lui suffisait de recevoir des cadeaux pour être comblée. Je lui achetais des robes bling bling car lui plaisait et avec cela, des parfums français très épicés. Et elle aimait les grands bouquets de fleurs multicolores, alors, pour oui pour un non, je lui en rapportais à la maison. Je dis « la maison » car j’étais toujours fourrée chez elle. Je reconnais qu’une femme comme ça, c’est bizarre. Que je ne la touche pas beaucoup, elle trouvait ça très bien et si je ne l’avais plus abordée du tout, elle ne serait pas plainte. Moi, je ne voulais pas tout abandonner. On ne sait jamais ! Je voyais bien quand même que me faire dire oui pour une virée à Las Vegas, c’était pour elle très motivant. Mais attention, hein, n’allez pas croire qu’avec tout ce que je raconte, je ne sais pas faire jouir une femme ! Kathleen, avec moi, elle en avait eu des orgasmes !

Bon, sûr que ça m’arrangeait bien. Kristin, elle, ne serait jamais devenue si peu motivée ; la sexualité était une dimension importante de la vie pour elle et je devinais bien qu’avec son nouveau compagnon, elle s’épanouissait de ce côté-là. La prude Kathleen, à une époque où son mari texan et elle se livraient encore à des boum-boum très bibliques, ne s’était peut-être pas doutée que son manque d’enthousiasme et ses peurs qu’elle trimballait avaient eu un effet anesthésiant sur un homme encore qui avait, je l’espère pour lui, trouvé plus de compréhension dans son second mariage.

Que Kathleen se restreigne comme ça, ça m’avait étonné mais on s’entendait bien. Que je disparaisse un jour ou deux pour déambuler dans Manhattan, elle s’en fichait. Si je lui disais que New York recelait des trésors architecturaux et que, tant qu’à marcher, je préférais autant le faire en découvrant ou redécouvrant des merveilles, elle allait dans mon sens. Pas l’ombre d’une question montrant qu’elle avait des doutes…Je m’en allais, elle était contente ; je revenais, elle était radieuse. Elle était pomponnée, parfumée. Elle avait fait la cuisine. Ses tartes aux pécans étaient délicieuses…

Un qui n’était pas dupe, c’était Barney. Après sa belle conférence, je ne l’ai lâché pas sur internet et lui a fait de même. Il voulait savoir quel virage j’avais opéré. Je lui ai dit que j’avais des objectifs clairs. On venait chez moi pour consommer puis on assistait à un spectacle. Si on faisait les deux en même temps, on ne retenait rien car le spectacle n’était pas un accompagnement. Cette erreur-là, je l’avais commise au début mais j’avais compris. Et puis,  je tenais à donner sa chance à des étudiants d’école d’art dramatique, de danse ou de chant qui devaient financer leurs études, ça me semblait important. Ces jeunes-là, personne ne serait venu les voir si je les avais programmés. Je leur demandais donc, deux fois par semaine, d’assurer le service en chantant, dansant où se renvoyant un texte. J’étais sûr que ça marcherait. On les écouterait, on les regarderait. Bon et au moins, ils seraient plus payés que de simples serveurs. Après, si je pouvais leur faire monter un spectacle ensemble, pour mon restaurant, ben, je le ferais et ce serait super ! Il a trouvé ça très bien. Une nouvelle année s’ouvrait. Il me la souhaitait bonne et heureuse. J’ai dit que moi, pareillement. Mais on est resté prudent. La page de présentation des Grands Ballets canadiens de Montréal, il la regardait aussi souvent que moi. Dans la liste des danseurs, le nom d’Erik Anderson arrivait avec celui des autres danseurs étoiles. Il y avait des photos aussi, d’eux et donc de lui. Bon, c’était clair ce qu’on voulait Barney et moi mais on ne pouvait pas se le dire.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Clive et Kirsten. Se rassurer.

 

Bien sûr, au fond de moi, ça me tenait cette envie de reprendre mes déambulations solitaires en me disant qu’Erik se trouverait face à moi, un de ces jours puisque c’était inéluctable. Mais il m’est tombé une seconde tuile sur la tête et, à peine avais-je repris mes errances que j’ai dû, de nouveau les interrompre. Carolyn s’est blessée à une cheville lors d’une répétition et elle m’a littéralement appelé au secours. J’ai compris assez vite que sa carrière n’était pas menacée mais que, vivant une rupture douloureuse avec un danseur qu’elle aimait toujours, elle avait besoin de réconfort. Du coup, j’ai retrouvé cette connivence pleine de tendresse que j’avais avec elle quand elle vivait avec Kristin et moi et que j’avais, je dois le dire, un peu perdu de vue.

De retour de ce nouveau voyage, j’ai repris en main Newark Follies puis, j’ai cédé à mon lancinant désir de marcher dans la ville et je me suis échappé. J’ai repris les longues marches et dormi dans des hôtels. De nouveau, j’ai vu filer des journées vides où il ne se montrait pas, celui que j’attendais mais je n’ai pas perdu espoir.

L’avant-veille du jour où tout a changé, j’ai reçu un appel affolé de Kirsten. Elle était en larmes. C’était le matin et j’étais chez Kathleen. J’ai aussitôt pris ma voiture. Dans sa cuisine, mon amie avait posé un grand carton avec deux chatons. Je lui ai demandé si c’était eux qui la mettaient dans cet état. Elle se tamponnait les yeux avec un mouchoir en papier et s’est écriée.

-  Des rustres les ont abandonnés devant chez moi !

-  Oh ! Tu vas les garder ?

-  Ils sont mignons.

-  Je suis d’accord !

-  Les Noms ? Tom et Jerry, ça va ?

Elle a quand même souri.

- Non, je chercherai.

-Tu étais triste à cause d’eux ?

-Non, Clive.

-Bon alors, c’est quoi ?

Elle a hésité à parler.

-J’ai reçu un homme chez moi. Il est parti ce matin.

-Quelle nouvelle !

C’était un nouvel habitué de la librairie, quelqu’un de poli et de cultivé qui lui comptait fleurette. Céder l’avait surprise. Evidemment, quelqu’un qui se baladait en slip ou en pyjama dans l’univers douillet de cette femme si virginale !

-J’ai un peu honte. Je m’étais jurée de ne pas faillir.

-Il a été gentil ?

-Très.-

-Eh bien, tu peux le revoir.

-Je dois prier.

-Tu peux réfléchir aussi et faire preuve de bon sens…Il est peut-être très bien pour toi.

-Oui, je te promets de repenser à ça plus tard.

Je pendais l’avoir rassurée mais elle s’est remise à pleurer. Quoi ? Que se passait-il encore ?

-Mais qu’est-ce que tu as ? Tout ce bruit que tu fais ! Tu vas faire peur à Tom et Jerry ! Ils ont déjà perdu leur papa et leur maman.

Elle a hoqueté.

- C’est toi. Je sais ce qu’il se passe. Tu le cherches toujours, c’est mal. Tu ne peux pas savoir comme je m’inquiète !

- Mal ? C’est toi qui dis ça ; c’est ma vie.

- Mais  si tu venais à le rencontrer ?

- C’est ça que je veux. Le reste, ça me regarde.

- Mais je t’assure…

- Arrête sur ce sujet. Je ne vais pas faire une rencontre du troisième type qui va me détruire, d’accord ?

Décidemment, cet amour que j’avais eu et de manière générale, cette attirance pour les hommes, ça ne passait pas. Elle était restée très attachée à moi, la pauvrette, et vite effrayée de ce que mes démons pouvaient me faire faire. Mes démons…

Elle s’est apaisée après un ou deux cafés et je l’ai laissée plus sereine.

 

 

 

 

 

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Tu es séduisant, Clive.

 

J’ai passé commande et on a attendu. Il n’avait pas l’air pressé du tout, ce qui me stupéfiait. Il était supposé aller à un dîner avant de rejoindre son hôtel.

-Comment est Kathleen ?

-Gourmande. Elle adore la tarte aux pécans.

-Et sinon ?

-Affectueuse. Elle est comme une petite fille rieuse, contente de vivre. J’aime sa vitalité. Kristin, mon ex-femme, n’était pas naïve du tout. On s’était connus jeunes. Pour les mecs, elle savait et ça lui faisait peur. J’avais des aventures et je pensais que je contrôlais bien. Mais il y a eu cette maudite annonce et…Toi. Ça lui en foutu un coup. Je ne voudrais jamais refaire un truc pareil. Et Kathleen, elle n’est pas tellement armée, tu vois…

-Contre quoi ?

-Ben, Erik, elle n’a vraiment aucune idée de…En fin qu’il m’arrive de…

Ça a eu l’air de l’amuser et il m’a lancé un regard malicieux.

-De ?

-Les jeunes mecs…Tu vois ?

-Très bien.

-Euh et toi ?

-J’aime le Canada. Le corps de ballet, c’est une ambiance très différente. Je supporte encore parfois les caprices de chorégraphes à la mode mais je travaille avec d’autres, qui sont solides.  Sinon, j’ai toujours peur de ne pas être assez adroit, assez doué, assez aérien comme danseur et je sais qu’on fronce les sourcils quand je dis ça. Je vais certainement monter mes propres créations. J’ai des idées mais je les laisse mûrir. A Hambourg, John Neumeier, l’Américain du Milwaukee m’a dit que j’étais précieux pour la danse. Alors, je l’écoute et j’ai des projets plein la tête.

-D’accord. Et cette femme ?

-Je te l’ai dit. Je m’appuie sur elle. Et comme je te connais bien, je m’appuie aussi sur un canadien qui s’appelle Simon Leforestier ; ça t’ira ? Je précise qu’il n’est pas bucheron.

-Ah, tu me rassures !

Cette fois, on a ri tous les deux.

- Il est quoi ?

-Journaliste, homme de théâtre…

- Une relation qui…

- J’ai terminé, Clive.

 Le vin est arrivé mais j’ai décliné. Il m’a coincé.

-Tu n’en veux pas ?

-Je ne préfère pas.

Son regard en disait long. Je le désirais physiquement et ne voulais pas perdre mes moyens, il l’avait deviné.

-Ça ira, Clive, tu sais.

J’ai soutenu son regard. Hum… Ça irait forcement.

-Tu vas tourner dans un film ?

-Oui. Le tournage durera six semaines. Il commencera début mai. Dans deux mois, à peu près.

-Un film sur les danseurs. Nous serons plusieurs. Mon rôle n’est pas énorme.

Le vin qu’il ingurgitait faisait son effet. Il me paraissait plus alangui et lentement mais sûrement, il a commencé à me provoquer…

-Tu t’habilles bien…

-Tu veux dire, mieux qu’avant…

-Oui et tu présentes mieux…

Moi, depuis mon régime et mon virage vers le sport, je faisais beaucoup plus attention à ma mise. Pendant des années, j’avais tapé dans le costume basique de l’assureur qui veut paraitre de confiance mais désormais, je possédais une salle de spectacle qui offrait aussi des repas. Je présentais donc bien. Là, j’avais un pull noir ras du cou assez ajusté avec un jeans de marque, de belles chaussures italiennes et un blouson en cuir comme je n’aurais pas osé en acheter avant. J’étais bien mieux foutu qu’avant et j’avais appris à respecter certaines règles : une bonne coupe de cheveux, des dents saines, une hygiène impeccable et pas de verre dans le nez. Je me tenais beaucoup plus droit. Je parlais mieux aussi et je n’avais plus jamais le sentiment que je déparais dans un endroit nouveau ou trop élégant. J’avais désormais beaucoup d’assurance.

-Content que tu l’aies remarqué. Mais, tu veux en venir où ?

-A la même chose que toi. Tu es séduisant, Clive.

J’ai regretté d’avoir été si transparent. Je me suis raidi et mon visage s’est fermé. L’avoir attendu si longtemps pour constater qu’il envisageait nos retrouvailles sur un angle aussi sexuel, ça m’a énervé. Merde, je ne voulais pas me heurter à une telle déconvenue.

-Ton hôtel est loin d’ici ?

-Times Square.

-Tu vas prendre un taxi pour rentrer. Je t’en appelle un.

-Tu veux que je parte ?

-C’est préférable.

On s’est levé l’un et l’autre et on s’est regardés. Il était subjuguant.

-Déçu…

-Oui.

-Tu ne devrais pas. Souviens-toi, la dernière fois…tout ce que tu m’as dit. Que je devais vivre bien au-delà de mes peurs, de toute médiocrité…Que je devais m’écarter de toute captation et tracer ma route…

-Je voulais que tu sois libre.

-Oui, c’est bien cela que j’ai compris.

-Et tu es là parce que tu es libre ? Non, tu es flatté, je t’ai attendu, je t’aime toujours. C’est exaltant ! Tu veux juste t’amuser comme tu le faisais au Bella Vista et chez Lopez.

Il a fait front et s’est approché de moi.

-Pourquoi veux-tu absolument que je n’ai jamais rien ressenti pour toi ? Ce n’est pas vrai. C’était très sexuel, et après ? Tu as vu comme nos corps se parlaient ? Ce qui a tout faussé, c’est ce lien que tu avais avec Barney ; pour le reste, j’avais de l’affection pour toi, de la tendresse. Je te trouvais fort. Et tu l’es resté ; regarde ce que tu as fait. Tu as défié la logique. On ne devait pas se revoir. Et on est là, face à face. Tu es aussi libre que moi, Clive.

Je n’ai rien trouvé à dire. Il a ajouté :

-Pose ce téléphone.

Et je l’ai fait.

Il s’est écarté de moi et il a retiré les pulls qu’il portait avec lenteur puis, avec la même nonchalance, il a enlevé son pantalon, ses chaussures, ses sous-vêtements. C’était drôle et âpre en même temps. Le danseur, il redonnait vie au passé d’une façon habile qui jetait sur notre liaison un éclairage plutôt juste. Sa nudité était tout aussi princière qu’avant.

-Tu es bien sûr de ce que tu fais, là ?

-Oui, Clive.

-Je risque de ne pas être très doux…

-Oui, je me doute bien ; mais c’est aussi bien, tu sais.

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Clive fantasme ses retrouvailles avec Barney et Erik.

 

Fidèle à ma façon de mettre en scène des fantasmes très parlants, voilà ce que j’ai imaginé :

Julian aurait réservé une des suites Central Park du Four Seasons et il n’en aurait pas démordu, écartant ma proposition d’hôtel tapageur avec vue sur Times Square. On aurait vu à l’infini des néons et des publicités murales, immenses et changeantes, des happenings, des gens qui déambulaient un hotdog à la main et on aurait été totalement anodins, tous les trois, face à ces foules rieuses sans cesse renouvelées et sans cesse en quête d’artifices…Mais non, il aurait de nouveau choisi cet hôtel chic où je l’imaginais déjà m’offrant un verre de vin à vingt-quatre dollars que l’on boirait « entre mecs matures » avant de rejoindre notre délicieuse proie. La suite serait au vingt-neuvième étage et de là, la vue sur le parc serait somptueuse. Il y aurait juste à regretter qu’étant en mars, la timidité du printemps ne permette pas à la végétation de donner libre cours à un vrai festival de couleurs mais, ce serait très beau. De toute façon, je ne perdrais pas au change en me rapprochant d’une autre fenêtre, orientée non plus au nord mais à l’ouest car elle permettait de suivre le cours de l’Hudson. Au loin, on apercevrait l’océan Atlantique. Et puis, j’aimerais l’aspect à la fois luxueux et chaleureux du salon. Du bois clair, des couleurs vives et chaleureuses, des meubles d’un goût très sûr et des objets de décorations choisis avec soin. Rien ne serait lourd dans ce bel espace aux proportions soigneusement calculées où la lumière entrait à flots.

Evidemment, en me recevant dans un univers aussi apprêté, il serait sûr d’emporter la mise. Erik, isolé dans la chambre, il nous attendrait. On commencerait, tout en devisant, à mettre en condition notre jeune partenaire qu’on finirait, de toute façon, par déshabiller avant de le faire nous-mêmes. Et bien sûr, allongés à ses côtés sur un lit King size, on le préparerait à l’amour…

Je me représentais très cela, moi et quand même, ça m’excitait. Alors, j’imagine que Julian B., lui, il devait la fantasmer sans cesse cette scène du bel hôtel. Dans une vaste chambre envahie par une lumière un peu froide, on en apprendrait un peu plus sur la vie…

Bien entendu, on aurait nos angoisses de mec, la peur s’insinuerait en nous. Ah, toujours la performance et la hauteur ! Les hommes enragent avec cela ! Je ne tarderais pas à découvrir bien sûr que mes craintes étaient sans fondement et, retrouvant ma gouaille naturelle, je fignolerais le monologue intérieur qui suit :

« Bon, autant le dire, la nature m’a mieux doté que Barney et là, je n’y suis pour rien. Disons que je suis plus fortement membré et qu’en termes de centimètres, j’ai un léger avantage. Lui, attention, il n’est pas du tout mal loti mais c’est quand même moins bien. Bien sûr, il aura sa façon de te toucher Erik, de te caresser et de s’installer en toi mais quand même …Tu verras la différence, mon beau prince ! Je ne dis pas que cet homme ne peut te satisfaire mais tu es jeune et ardent !  Il a tout de même des failles dans sa virilité, liées sûrement au fait que la maladie l’a frappée. Pour y arriver, il prend des médicaments ! M’est avis qu’il est loin le temps où il larguait sa psy quinquagénaire raide dingue de lui pour un psy plus jeune et résolument hétéro, histoire de voir comment il allait le retourner. Ce n’est plus ça, son cheval de bataille, non, maintenant, c’est la virilité ! A lui, le praticien qui lui prescrit des pilules bienfaisantes ! A lui les achats de cet acabit sur internet. En attendant l’implant !  Enfin, excuse-moi d’être aussi direct, Erik, mais au lit, je suis le meilleur !»

Naturellement, pour ne pas bloquer le distingué décorateur, je tairais mes pensées moqueuses et ignorerais, dans le feu de l’action, les quelques regards obliques qu’il me lancerait. Il ne pourrait s’empêcher de prendre discrètement des mesures et ça lui ferait quelque chose…Pour ce qui concerne les baisers, on serait à égalité et pour exciter au plus haut point notre jeune amant commun et le faire attendre, également. Mais il y aurait le passage à l’acte et là, j’aurais l’avantage…

16 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 4. Manhattan. Erik retrouvé. Regrets de Clive.

 

-Tu as souffert de ce qu’il y a eu. Dis-moi cela.

-J’étais marié et j’avais mes à-côtés et puis tout s’est cassé la gueule. Te dire quoi ? J’avais pris l’argent de cet homme pour payer, entre autres, l’école de danse de Carolyn mais le tien, je ne l’aurais pris tant que notre liaison durait. Rien que l’idée de t’en demander ! Quand tout a tourné court, tu m’en as envoyé et je l’ai accepté aussi. Lui encore, dans le cadre d’un jeu malsain, ça se comprenait. Toi, je n’ai jamais compris pourquoi tu me l’avais donné.

-Tu aurais pu me poser la question.

-Mais après cette scène, t’écrire…

-Il y en a que ça n’aurait pas dérangés…

-Je l’aurais fait pour te plaindre ou me plaindre et ça aurait quoi de plus ? 

-Rien. Et tu as fait quoi alors ?

-Quelque chose de mieux que de brailler pour t’apitoyer ou d’attendre ton sosie, pieds nus, la chemise ouverte, le haut du pantalon défait et une ceinture à la main. Du sexe et des fesses toutes rouges : le plaisir de l’alternance…

Il n’a pu s’empêcher de sourire et de me lancer un regard bienveillant. J’ai repris :

-J’ai monté cette affaire et elle tourne bien. Je fais venir des groupes ou des gens en solo. Certains jouent de la musique, d’autres chantent, d’autres récitent des textes drôles ou non…Je fais très attention aux éclairages…

-Tu es revenu au spectacle…

-Oui et de façon radicale. J’ai cessé de vendre des polices d’assurance et me forçant à trouver ça génial.

-C’est incroyable. Tu sais, je suis vraiment content.  Ça te prend tout ton temps, alors ?

-Oui, c’est chronophage…

-Mais quand même, c’est bien.

-Oui, je gagne bien. Du reste, je peux te retourner ton argent.

-Non. Tu lui as demandé la même chose ?

-Oui et il a décliné. Je pense que vous avez tort. Ce serait plus net entre nous.

-Ça le serait sans doute avec lui mais je n’en sais rien. Moi, je ne veux pas.

-Pourquoi ?

-Tu n’as pas à me dédommager. Ça ne simplifierait ni ne clarifierait rien et tu le sais.

-On appelle ça un point de vue.

Il a souri, hoché la tête et poursuivi :

-Et sur un plan personnel ?

-J’ai divorcé comme je te l’ai dit mais bon, ça s’est tassé. Carolyn danse à Washington et on la voit autant qu’on peut, Kathleen et moi. Elle, c’est ma compagne. Elle aime qu’on parte en voyage, alors, on fait des virées pas trop loin ; assez souvent. Sinon, je monte de petites conférences avec une libraire vertueuse. Tu sais, c’est une amie de jeunesse. C’est à cause d’elle que j’ai vu mon premier spectacle de danse classique : Le Lac des cygnes…On s’était perdu de vue.

-Le Lac des cygnes. J’ai retravaillé un des solos du prince il y a peu de temps. Tu sais, je crois que ça fait partie des rôles qui m’accompagneront toute ma vie…

Il avait fini un nouveau verre de vin. Il avait une belle expression rêveuse, un peu lointaine. Ses traits avaient gardé leur régularité. Seule sa bouche avait changé. Sa lèvre inférieure était auparavant plus enfantine et renflée. Elle ne l’était plus autant. J’ai regretté. Ça le rattachait à l’enfance. Son corps était différent, plus masculin mais toujours fin et beau.

-Tu as vraiment envie que j’évoque le passé, ce qui nous a liés, n’est-ce pas ? Tu sais, je me demandais souvent de qui tu voulais te venger exactement. De quelqu’un comme Julian ou de quelqu’un comme moi ? Là, je ne parle pas de ce que vous aviez combiné tous les deux mais du fait que je t’avais parlé d’un décorateur très côté dont j’avais été proche et auquel je pensais de nouveau. Tu ne pouvais que le jalouser pour sa prestance et son rang social. Quant à moi, tu me faisais parfois l’amour de façon très…radicale…et j’avais idée que tu te vengeais de l’artiste que j’étais et suis encore. La fois d’après, tu étais drôle et tendre…Qui peut comprendre une bizarrerie pareille ?

-Tu me rendais comme ça. J’étais contradictoire.

-Tu es sûr ? C’était quoi le nom déjà, Bella Vista, c’est ça ? Oui, c’était ça. Marrant cet hôtel. Et celui qui te filait cet appartement où tu m’as fait venir ! Attends…Ah oui ! Riccardo Lopez ! L’homme invisible en personne ! A croire qu’il avait eu un rabais sur de la peinture rouge et verte… Vivre une relation aussi érotique et dense dans des lieux aussi quelconques et avec une base aussi étrange, c’était incroyable, tu ne penses pas ?

-Ecoute, je t’ai regretté, tellement regretté. C’était moche…

-Parce que tu ne faisais que ce que Julian te disait de faire ? Tu n’es pas très obéissant, quand même.

-Oui, il me l’a fait remarquer.

-Ah, tu vois !

-C’était paradoxal : ce qu’il voulait que je fasse, ça me passionnait et ça me révulsait en même temps. Je suis quand même content que tu n’aies cédé pour ce truc à trois. Cette caricature du ballet que tu avais dansé…

De nouveau, il a fait peser sur moi son regard clair. J’y lisais cette absence de jugement qui m’avait tant troublé au départ et cet amusement tendre que je ne cessais d’éveiller en lui.

-On devrait recommander du vin.

-Non. Je ne vois pas pourquoi.

-Mais si.

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Une exposition décevante. Clive attaque.

Il ne me regardait pas, il baissait les yeux. Il était dans ses pensées. J’ai commencé à jouer mon rôle. J’étais là, après tout, je n’étais pas parti.

-Vous avez aimé cette exposition ?

Il a souri légèrement.

-Non. Je suis trop naïf. Je suis abonné à une revue d’avant-garde et chaque mois, ils mettent en avant un artiste qui mérite d’être reconnu. Quelquefois, je les trouve judicieux mais là, non. Je me suis fait avoir.

-Ah…

-Et vous, vous avez aimé ?

-Je n’ai rien compris. J’aime quand c’est figuratif…Enfin, ça me parle plus.

-Pourquoi êtes-vous venu ?

J’ai failli m’étrangler.

-C’est ma fille. Elle trouve que je dois m’intéresser à l’art contemporain ! Elle a entendu parler de cette expo et m’a conseillé d’y aller.

-Elle n’est pas avec vous ?

-Non, c’est sa tactique. Elle m’envoie en avant-garde et elle y va après. On compare nos points de vue ensuite et bien sûr, elle se fiche de moi !

-Pourquoi ? Elle va trouver ça bien ?

-Elle a quinze ans, c’est bien possible !

Il m’a adressé un sourire plutôt courtois puis il est reparti dans ses pensées et ne m’a plus rien dit. Seulement, elle était là, ma chance. J’étais assis en face de lui et ça n’allait pas durer. Je l’ai regardé porter à ses lèvres son verre d’eau plate et j’ai attaqué de nouveau :

-Bon, en fait, ça m’intrigue…votre anglais. Remarquez, vous parlez très bien mais…

-J’ai un accent.

-Euh, oui. Et, sans indiscrétion, vous êtes originaire de…

-Du Danemark. J’ai une carte verte.

Il s’était remis à me regarder. Il ne mangeait plus. Son visage, de nouveau, m’a suffoqué et j’ai enfourné un gros morceau de steak auquel j’avais aggloméré trois frittes. La charge émotionnelle était aussi forte que la charge érotique…Non, est-ce qu’il avait idée de ce qui se dégageait de lui…Cette bouche et ces yeux clairs…

-Une carte verte…Oui…Vous travaillez ici, alors…

-On peut dire ça.

-Ah et vous êtes un peu comme moi, enfin pas trop artiste…Je veux dire n’aimant pas ce genre de…de….

-Il n’est pas un artiste pour moi. J’en côtoie, alors ça me permet de faire la différence.

-Ah bon…C’est intéressant, remarquez ! Vous savez, quand j’étais jeune, c’est ça que je voulais faire, être près des artistes, enfin certains d’entre eux : des acteurs ou des danseurs. Les rendre beaux en les éclairant…

Il n’a rien dit sur le moment et j’ai pensé qu’il s’en fichait que j’aie été éclairagiste, mais pas du tout. J’ai vu paraître sur son visage un léger sourire et il m’a considéré avec intérêt.

-Vous avez éclairé des danseurs ?

-Oui. Ça a été mon travail pendant quelques temps.

-Et maintenant, vous ne le faites plus ?

-Non, non. C’était il y a longtemps : un petit théâtre dans le Manhattan. Il n’a pas tenu ses promesses et chacun s’est perdu en route. Vous voyez, il n’en est pas un qui soit devenu vraiment comédien ou danseur ; et pas un non plus qui ait continué à bosser dans ce domaine. Je vends des polices d’assurance à des entreprises, maintenant.

-C’est bizarre, je ne vous image pas du tout faire ça…

-A nouveau, ces yeux clairs…

-Peut-être parce que vous ne vivez pas dans le même monde que moi ; un monde où on doit lâcher ses rêves pour affronter la réalité. Je fais bien mon job. Je suis un as du baratin et je sais emporter des marchés. C’est ça qui compte. Ça me rapporte des primes.  Je ne regrette rien. De toute façon, c’était barré.

-Quoi?

-Une profession de ce type « artistique », si vous voulez.

Il a paru perplexe et il s’est penché vers moi. Je crois que c’était comme ça, juste pour parler mais j’ai eu une bouffée de désir physique plus violente que la première. A rêver que j’avançais les mains pour emprisonner son beau visage et de regarder de plus près cette bouche généreuse avant de l’investir…Évidemment, je n’ai rien fait.

-Moi, je n’aurais jamais pu faire ça, renoncer à ce que je voulais faire dès le départ. Jamais, je ne l’ai envisagé. C’est bizarre, hein ?

-Vous n’en êtes pas arrivé à vendre des vêtements ou…des polices d’assurance, c’est ça ?

-Oui mais je n’ai aucun jugement ; vous ne devez pas vous vous sentir visé.

-Je ne le suis pas. J’adore ce que je fais. Au début, je devais faire des efforts pour m’en persuader, du style réciter un mantra chaque matin. Des polices d’assurances toute ta vie tu vendras et dès le saut du lit tu y penseras …Mais maintenant, je n’en ai plus besoin. Je suis un homme de la classe moyenne et je fais partie du rêve américain, moi-aussi. Appart sympa, famille sympa, prime de fin d’année. Disneyland de temps en temps….

Il a souri mais il n’a pas ri. J’ai enfoncé le clou.

-A quoi n’avez-vous jamais renoncé ?

-A danser.

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Clive en tension.

Quand même, il me faut dire un truc : avant le spectacle, on était tous les trois euphoriques. Après, il restait notre fille car nous deux, pour des raisons diverses, ça n’allait pas trop. 

Je m’explique, pour ma femme d’abord. Pendant la représentation, elle a ressenti un malaise. Elle me connaît quand même. Ce jeune homme si beau qui illuminait la scène, il n’y a pas à dire, je le regardais avec les yeux d’un spectateur émerveillé certes mais je l’avais approché, j’avais parlé avec lui puis j’avais dîné en sa compagnie. Ce n’est pas qu’elle avait en tête que je puisse l’approcher de façon plus intime, mais elle s’est sentie jalouse. Il était jeune, il était brillant et il était difficile de ne pas le désirer. J’allais penser à lui, fantasmer sur lui, je le faisais déjà et ça lui faisait de la peine. Elle me l’a fait sentir les jours qui ont suivi le spectacle. Faut dire qu’elle avait raison. Cet Erik aérien ! J’oubliais toujours de penser que ça pouvait être dur pour elle. A un moment ou à un autre, je pouvais flasher sur un homme plus jeune que moi. Que je couche, elle le savait mais ça ne se passait qu’une fois pas et elle le supportait. Mais que je sois fasciné, c’était raide. Ça pouvait se mettre à durer et même si de l’autre côté, ça ne répondrait jamais, c’était minimisant pour sa féminité. Elle avait peur de ça parce qu’elle ne pouvait pas lutter. Crier ou pleurer, ce n’est pas lutter. Elle était intelligente : elle le savait. Alors, ce danseur à l’art totalement maîtrisé, ça la rendait fébrile. J’allais garder une image de lui en moi et elle ne pourrait jamais trouver où je l’avais mise. La pauvre, ça la faisait enrager ! Si elle me questionnait, j’éluderais. Elle en serait humiliée : c'était clair.

Et puis, il y avait moi. Me subjuguer quand il était sur scène, il l’avait déjà fait, Erik, et là encore, ça fonctionnait totalement. C’était de l’émotion artistique mais il faudrait bien qu'il y ait une suite. Sinon, l'annonce...Ce qui m’embêtait, c’était comment j’allais faire. Ok, il me percevait comme « éventuel » mais il devait « mordre la poussière » suivant l’expression du Bostonien pète-sec.  Fallait que ça le blesse de découvrir un autre visage de moi. Et donc, il fallait qu’un lien se soit créé, même si le motif de nos rencontres était anecdotique au départ. Et le lien, on ferait comment ? Parce qu’à y bien regarder, il n’était pas du genre très abordable, le joli garçon…

Et pour finir, je l’ai eu, mon revers de bâton. La scène, il y avait des gars qui l’éclairaient…Qu’est-ce que j’avais foutu ? J’aurais pu être un des techniciens ! C’était bien vrai que je ne regrettais rien ? Est-ce que ça ne m’aurait vraiment pas passionné de cadrer les évolutions de cet Erik aérien, histoire que tout le monde soit émerveillé ? Et le corps de ballet, avec ses entrées et ses sorties, ça n’aurait pas été génial de le parer de couleurs merveilleuses, au gré des scènes et des directives ? Si, quand même. J’aurais dû m’obstiner.

Tout ça pour dire qu’une période orageuse s’est annoncée et qu’elle a duré quelques semaines. Bon, et puis, ça s’est dénoué.

Lui, le beau danseur, il a appelé ma fille (mais pas moi), histoire de savoir comment elle dansait. Ils se sont vus. Il ne l’a pas ménagée. Réussir à se faire engager par une bonne compagnie de danse, elle le pouvait mais il y avait une condition à remplir : suivre un cours sérieux…Le sien, apparemment ne tenait pas la route. Carolyn, elle avait l’habitude des compliments. Elle en a donc pris pour son grade. En même temps, il ne lui fermait aucune porte. Il lui a donné une liste d’écoles. Moi, j’ai regardé les prix…Bon, c’était loin et c’était cher. Kristin et moi, on s’est regardés, indécis…

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Carolyn, l'alibi plausible.

 

 

C’était dit et tout se nouait. Je ferais ce que Barney avait dit. Je coucherais avec lui encore et encore parce que je ne pouvais pas résister à tant de lumière.

-Danser ? Euh, quel style ?

-Je suis danseur classique.

-A New York ?

-Au New York City ballet. Vous y allez de temps à autre ?

-Non. Pourtant, je devrais. En fait, ma fille de quinze ans est encore au lycée mais elle fait de la danse classique depuis des années. Dans le Bronx, là où on habite. Ce n’est sans doute pas une super-école mais elle n’en démord pas. Elle adore vraiment, elle adore. Elle voudrait être prof de danse, un genre comme ça.

Il a paru amusé puis il a fait signe au patron de lui faire l’addition.

Elle y arrivera sûrement.

Je l’observais et je me demandais ce que je devais faire. Il allait partir et je n’en savais pas assez. En tout cas, je n’arrivais pas à le ferrer.

-Je dois partir, j’ai des rendez-vous. Au plaisir d’un prochain vernissage.

Il avait posé quelques dollars sur la table et il se levait. J’en ai profité pour voir qu’il était mince mais fort et bien découplé. Une fois dehors, il a enfilé son blouson de cuir. Dessous, il portait un jeans avec des bottes d’hiver et de grands pulls superposés. C’était des vêtements de belle tenue mais qui n’étaient pas luxueux. Toutefois, il était discrètement élégant dans la simplicité de sa mise…

A travers la grande vitre qui ouvrait sur la rue, je l’ai vu qui se mettait à marcher droit devant lui. Il a dû sortir un téléphone portable de sa poche et il s’est mis à parler à quelqu’un tout en continuant à tracer sa route.

J’ai payé et je suis sorti à toute vitesse du restaurant. J’ai hâté le pas et je l’ai rattrapé. Je n’avais pas d’autre choix.

-Écoute…pardon, écoutez…

Il m’a de nouveau regardé après s’être arrêté et l’espace d’un instant, il a laissé paraître un tout autre lui-même. Il détectait un chasseur mais il n’était pas motivé et surtout très prudent.

-Je m’appelle Clive, Clive Dorwell. J’ai quarante et un ans.

Il attendait, m’offrant ce regard aux aguets qui le rendait plus dur.

-Qu’est-ce que je comprends ?

Il avait donc flairé une approche.

-Eh bien, si je savais qui vous étiez, ce serait bien…Parce qu’un danseur d’une compagnie de danse comme ça, ma fille, ça la passionnerait de parler avec lui…Vous pourriez me dire au moins votre prénom ?

-Je m’appelle Erik.

-Il y a des niveaux dans les danseurs et je…

-Je suis étoile.

-Étoile ! Si je vous donne un numéro de téléphone, vous ferez quelque chose pour elle, pour ma Carolyn ? Ce serait génial !

L’espace d’un instant, il m’a détaillé puis il a paru peser le pour et le contre. Mon cœur battait la chamade et l’attente m’a paru interminable.

-En fait, vous voulez que je parle avec elle de la danse…Et vous, vous serez là…

-Ben oui…

Je lui ai tendu ma carte. Il y avait les deux numéros : le travail et la maison.

Il est resté sibyllin, la tête baissée, continuant d’hésiter. Il fallait insister, en remettre une couche : je l’ai fait.

-Allez, ce n’est pas rien quand même de vous rencontrer ! Ma fille, c’est une gamine qui vit pour la danse ! Et moi qui me butte sur vous !

Il n’était pas si sûr que je ne le mène pas en bateau mais il a quand même fini par dire :

-Je suis très pris toute la semaine prochaine mais après, oui. J’appellerai.

-Elle sera émerveillée.

Ce n’était pas grand-chose, c’était ténu mais j’avais quand même obtenu ça et je ne savais pourquoi, j’étais sûr qu’il tiendrait parole.

Trois ou quatre jours durant, je me suis demandé si oui ou non je m’y étais bien pris d’autant que je m’attendais à un appel péremptoire de super Barney. Curieusement, il est resté muet, le gros snob et ça m’a paru bizarre.

Au bout de dix jours, le danseur est apparu. Une fin d’après-midi où j’allais quitter le bureau, il m’a stupéfait. Sa voix, au téléphone, était presque timide. Ça m’a permis d’être offensif.

-Carolyn est enthousiaste. Elle ne change plus de sujet de conversation. Vous occupez toutes ses pensées !  Faites quelque chose !

-Après-demain, fin de journée.

-Magnifique ! On dîne tous les trois ? Quelque chose de simple…

-Oui

Ça a été une très bonne idée. Ma fille l’a bombardé de questions. Évidemment, elle le dévorait des yeux et se mettait en avant mais au fond, ça m’arrangeait. Ça ne sentait pas trop le coup fourré. Il a parlé de sa formation au Danemark, lui et de son passage par l’Opéra de Paris et celui de Londres. Elle avait un peu de mal à suivre et moi encore plus, parce ce que c’était évident que lui, c’était une pointure mais l’écouter, c’était génial.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Nouveaux échanges dans un bar chic. Barney et Clive.

 

On en était à se demander si on allait dépenser tout ça parce que ça allait sérieusement nous grever le budget quand Barney m’a joint au boulot. Il souhaitait me voir dans l’un des bars du Four Seasons. Sans doute s’attendait-il à ce qu’un rendez-vous dans un palace de la cinquante-septième rue, la proximité de Central Park et des beaux quartiers fassent jaillir mon humour réjouissant mais ça n’a pas été le cas. J’ai juste dit que j’étais d’accord.

-Tout va bien, Clive, vous êtes sûr.

-Je vais très bien, monsieur Barney.

-Vous n'avez pas perdu le sourire, quand même ?

-Il faut me voir dans mon intérieur, monsieur Barney, un vrai boute en train !

-A la bonne heure !

Il ne me croyait pas, c'était limpide...

Au jour dit, je l’ai rejoint dans le bar qu’il avait choisi. Il y avait une vue superbe sur Central Park. Comme entrée en matière, il a dit qu’étant légèrement souffrant, il avait choisi un endroit très proche de chez lui. Il était venu à pied. Je n’ai pas bronché. Il a fait mine de ne pas remarquer que je n’avais pas fait beaucoup d’efforts vestimentaires. Je portais un jean, des chaussures de sport et sous une veste marron, un gros pull beige. C’est sûr, par rapport à lui…il fallait reconnaître qu’il s’habillait superbement et là, je ne parle pas de fric uniquement. Croiser les matières, les imprimés et les couleurs comme ça, franchement, ça dénotait un sacré sens de l’esthétique. En tout cas, ça faisait de lui un personnage fort, une figure…Il en imposait et ceci, malgré son rhume. Car c’était ça son indisposition.

-Qu’est-ce qui vous arrive, Clive ?

-Rien, rien.

-Allez, dites-moi.

-Rien…

-Un coup de blues ? Des hésitations ?

-Rien mais….

-« La barre est trop haute ! » C’est ce que vous venez de murmurer, non ?

 Il m’a regardé avec l’air de quelqu’un qui a tout compris puis il m’a bluffé.

-Je vais vous raconter la vie de Georges Balanchine.

-De…de quoi ?

-On va prendre un whisky avant, d’accord ?

-Ben…

L’instant d’après, il s’attaquait déjà à son sujet.

-George Balanchine est un chorégraphe de premier plan. Il a également été danseuracteur et réalisateur. C’était un russe d'origine géorgienne. Il est  né à Saint-Pétersbourg en 1904 et il est mort à New York eu 1983. Chorégraphe majeur au vingtième siècle, il a été un pionnier du ballet aux États-Unis. Cofondateur et maître de ballet du New York City Ballet, il a jeté les bases du ballet néo-classique fondé. Vous allez me dire que pour vous, ça n’a pas d’importance mais vous avez aimé Le Lac des cygnes et votre fille veut devenir danseuse professionnelle ; et puis, vous avez rencontré Erik. Mais je reprends : Balanchine sur la profonde connaissance qu'il avait du ballet romantique. Il était réputé pour son oreille musicale. Il n'a pas écrit de partition mais a exprimé la musique par la danse et a principalement œuvré avec Igor Stravinsky, de 22 ans son aîné.

-D’accord…

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Barney et Clive se découvrent davantage.

 

 

-Je le connais depuis plusieurs années. On partageait un immense appartement à Londres. Il a succédé à une journaliste américaine avec qui j’étais très ami. Il est arrivé un peu comme ça et on s’est très bien entendu. Il n’y avait rien de plus qu’une forte sympathie réciproque. Ensuite, je suis allé le voir au Danemark et là, notre relation a changé et puis il s’est fait engager ici. Je vous l’ai dit, j’habite très près d’ici. Il était avec moi un temps et puis il a trouvé un loft, près du Lincoln Center. C’est très beau d’ailleurs. On s’est mis d’accord sur certaines choses mais il s’est écarté de ses promesses.

-Ah bon ?

-Il est naturel qu’ayant vingt-sept ans alors que j’en ai quarante-cinq, il ait quelques à-côtés. Après tout, il n’y a rien de mal, n’est-ce pas, d’autant que j’ai mes zones d’ombre. Vous me suivez ?

-J’essaie.

-C’est à moi de décider qui lui convient.

-Pas à lui ? Il n’a pas l’air idiot.

-Il me doit respect et obéissance. Je sais qui il est, je comprends son art. Je suis son garant. Actuellement, il essaie bien de se protéger de lui-même en menant cette étrange vie ascétique mais ça ne pourra pas durer. Il est à même de se faire du mal. Il ne l’a que trop montré.

-Alors, vous lui dites avec qui il peut aller en dehors de vous et comme ça, il ne s’en fait pas. C’est ça ?

-C’est l’idée.

-C’est drôle. Il a l’air tellement pur de ce côté-là. Non, il ne l’est pas ?

-Il l’est.

-C’est compromis, je vous l’ai dit.

-Il va vous appeler. C’est une certitude.

-Il y a des trucs que vous ne me dites pas, ce que vous ressentez pour lui, par exemple.

-Je vous raconte Serenade ? Balanchine l’a chorégraphié en 1934 pour les élèves de son école de danse. La musique est de Tchaïkovski. L’argument, c’est…

-Non, c’est quoi, avec lui ?

-Mais je vous l’ai dit : il est à moi.

Il ne voulait pas lâcher ce qu’il y avait vraiment. Il avait ses raisons, après tout. C’était la première fois en tout cas que je commençais à ressentir pour lui une sorte d’estime. Sur le plan professionnel, il devait être très reconnu.

-Vous travaillez pour l’opéra, c’est ça.

-Oui.

-Actuellement, vous êtes sur un truc ?

-Je ne sais pas si Rigoletto est un « truc » …

-Je ne parle pas aussi bien que vous. Les décors et les costumes ?

-Oui.

Et pour la danse, vous en avez fait des décors et des costumes ?

-Phrase parfaite. Vous voyez, quand vous voulez…La réponse est oui. Par contre, je ne travaille pas pour le New York City ballet.

-Vous ne lui avez pas fait de beaux habits, à Erik ?

-Si. Il a de quoi rêver. Ce sont des créations privées. Tout est chez lui, dans son loft.

-Le genre « L’Oiseau bleu », ce serait magnifique. Sans blague, ça lui irait bien !

Il s’est mis à rire.

-C’est une très belle idée ! J’y songerai. Je lui ai reproduit à l’identique des costumes portés par Jean Babilée…

-Jean…Sais pas qui c’est.

-Un danseur français très beau et très brillant que la guerre a malmené car il était Juif…Il était tout jeune, passionné et touche à tout…Une merveille et vous savez quoi ? L’âge ne l’a pas abîmé. Il est toujours là, aussi créatif et singulier qu’il l’était il y a bien longtemps. J’aimerais qu’Erik suive une semblable voix et, une fois chorégraphe, garde sa singularité…

 En partant, je ne savais pas trop quoi penser.

 

 

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Présenter Balanchine.

 

 

5. Clive, Barney et le monde de la danse.

Il ne suffit pas de rappeler à Clive ce pour quoi il a été engagé. Il faut aussi lui parler de l'univers de la danse classique dans lequel Erik est inclus.

J’avais mon whisky et il m’en avait commandé un autre. Lui, il sirotait le sien. Il parlait très bien et je commençais à comprendre qu’il était très cultivé. Pas un truc plaqué, non mais une vraie culture. En plus, il adorait son sujet ! Ceci dit, je ne voyais pas vraiment où il voulait en venir. C’était quoi l’idée ?

-En 1922, Balanchine a dix-huit ans. Il veut se marier. Elle a quinze ans et s’appelle Tamara Geva. Il en divorcera en 1926. Au conservatoire, il fait des études avancées de pianomusicologiecompositionharmonie et contrepoint. Il est diplômé du Conservatoire en 1923, il en restera membre jusqu'en 1924. En même temps, il crée une troupe avec des amis danseurs comme lui. Ça s’appelle « Le Jeune ballet ». Les autorités n’aiment pas du tout. C’est trop expérimental. Bon, il est en Allemagne en 1924 et là, il se passe quelque chose. Avec sa nouvelle femme, Tamara Geya et deux autres danseurs, ils s’enfuient. Les voilà à Paris. Diaghilev engage Balanchine. Les Ballets russes…

-Monsieur Barney, pardon de vous interrompre mais vous estimez mal ma capacité à digérer tout ce que vous dites sur ce grand personnage. Vous savez que moi, j’aime bien Wikipédia Junior.

-Ah, tout de même, votre humour…Pour vous répondre, je ne pense pas que je vous ennuie. Je vous ai mis face à un être pour qui des personnages comme celui de Balanchine sont fondamentaux. C’est parce qu’ils existent qu’il a eu le désir de danser et de monter très haut. Erik est un artiste et en un sens, en vous présentant un des maîtres de la danse, je vous rapproche de lui. Répondez-moi, Clive, mais pas en me disant que vous êtes d’accord…

-Pourtant je le suis ! Poursuivez, monsieur Barney.

-Promu maître de ballet de la compagnie par Diaghilev, il est autorisé par celui-ci à développer sa propre chorégraphie. Il entame une étroite collaboration avec Igor Stravinski avec lequel il créera plus de trente ballets. Entre 1924 et le décès de Diaghilev survenu le 19 août 1929, le chorégraphe produit neuf ballets ainsi que quelques autres chorégraphies mineures. Une importante blessure au genou le fait se résoudre à mettre un terme à sa carrière de danseur et les ennuis s’accumulent. De 1929 à 1933, Balanchine travaille à Londres puis à Copenhague et enfin à Paris. Les Ballets russes revivent sous le nom de Ballets russes de Monte Carlo mais c’est compliqué. En fin de compte, en 1933, il émigre aux Etats-Unis et sa première idée est de créer une école de ballet. Il y parvient, pas tout seul bien sûr. C’est une vraie réussite. Cette école forme de brillants danseurs.  Quelques temps plus tard, Il crée une compagnie de danse, l’American Ballet. Elle commence à se produire au Metropolitan, l’opéra de New York.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 1. Ai-je réussi ?

 

Le lendemain, le danseur a appelé. Il était surpris que je ne lui aie rien dit sur la soirée où il nous avait invités tous les trois. J’ai rétorqué que n’ayant aucun moyen de le joindre, je voyais mal comment le remercier. Mais sentant qu’il était froissé, je l’ai fait en m’excusant avec une telle insistance et une telle maladresse qu’il a fini par se radoucir…

-Ta fille a mon numéro de portable. Tu pouvais le lui demander, Clive.

-Comme je ne disais rien parce que je sentais qu’il se passait vraiment quelque chose, il a insisté.

-Je te le donne à toi, alors…

-Donne.

Je l’ai enregistré sur mon propre appareil, son numéro et de nouveau j’ai eu une drôle d’impression. Il insistait…

-Tu pourras m’appeler comme ça.

-Tu sais, Erik, si c’est pour l’école à venir de Carolyn…

-Ah, ça ? Tu es une grande personne. Tu sais ce qu’il faut faire. Non, c’est pour autre chose. Tu as remarqué, c’est le printemps ?

-J’ai remarqué.

-Tu aimes courir quand il commence à faire beau et que les jours s’allongent ? Moi, je le faisais souvent à mon arrivée à New York. J’allais à Central Park. J’adorais ça. Pour toi, ça fait loin. Mais tu retiens l’idée ?

-Je la retiens.

Je n’étais plus mélancolique du tout. J’avais son numéro personnel.

 

 

 

 

 

 

 

9 janvier 2025

Battles. Partie 2. Angleterre. Paul et son fils Colin.

 

Ce n'était pas le moment de dire à Colin qu'il n'était pas sûr de vouloir rentrer un jour...Son garçon était pudique. Il ne prenait pas certains sujets de front, la prison par exemple et la détention pour motifs politiques. Son père devait avoir des séquelles de son passage à Étoile. Les services secrets américains étaient de mieux en mieux renseignés sur ce qu'on y faisait subir aux détenus et il avait eu accès à quelques dossiers. Mon Dieu...Comment avait-on traité son père ! 

-Tu te sens en sécurité à Londres ?

-J'ai une belle petite amie...

-Père, je ne plaisante pas.

-Il n'y a que quelques mois que je suis ici et tu l'as dit, je suis un exilé. Je fais attention à qui je vois et je n'accorde d'interviews qu'à certains magazines. Pour le reste, je vis dans un immeuble sécurisé, mon appartement est sous alarme et j'ai une arme. J'ai appris à tirer.

-Tu n'es pas inquiet ?

-Non. Je devrais l'être sans doute.

-L'Ambranie a une représentation diplomatique en Angleterre, n'est-ce pas...

-Oui. Je crois comprendre ce que tu essaies de me dire.

-Jamais de courrier bizarre, de rencontre ?

-J'ai été abordé à mon arrivée par d'autres ressortissants ambraniens qui voulaient frayer avec moi, me convoquer à leurs dîners et me faire adhérer à ce je sais quelles associations...Mais j'ai fui. Une sorte de prémonition...A cause de mon arrivée peu classique en Grande Bretagne, j'ai pensé qu'il ne fallait pas rejoindre un groupe de ce type ou un autre. Je reconnais que pour eux, ça a dû être vexant...

-Peut-être mais c'est sage.

Paul n'épilogua pas mais il rassura son fils :

-Je sais ce qui m'est arrivé. Si je dois me défendre, je le ferai. Mais changeons de sujet, veux-tu ? Parle-moi de Lisa.

-Elle est restée à Boston, je la vois beaucoup moins. Je sais que vous êtes contactés plusieurs fois et qu'elle projette de venir te voir. Elle a vingt-trois ans, tu vois, et a n'a pas encore terminé son cursus en médecine mais elle est amoureuse et veut se marier. Elle devait venir en même temps que moi mais a différé...

-Qui est l'heureux élu ?

-Un médecin chef d'un hôpital où elle a fait un stage. Je l'ai vu plusieurs fois.

-Et ?

-J'ai du mal à en parler. Un quadragénaire un peu bourru, à cheval sur son boulot...

-Bon mais il y a autre chose : Lisa est fâchée contre moi.

-Elle avait à peine quinze ans quand on est arrivé en Amérique. Elle t'adorait et elle a mal vécu que tu la fasses partir. Elle ne voulait pas être séparée de toi et elle l'est depuis des années. Maintenant, elle se demande qui tu es.

Paul soupira.

-Et elle se sent très américaine...

-C'est clair. Mais elle viendra.

-Vraiment ?

-Oui, père et moi aussi, je reviendrai.

Cette conversation était lourde mais elle lui donnait de l'espoir. Il avait retrouvé Lisbeth et Colin. Il retrouverait Lisa.

Et en effet, elle vint. Son frère l'accompagnant, elle tenta de faire bonne figure. Paul avait laissé derrière lui une adolescente mince aux cheveux blond-roux ; il retrouva une jeune femme aux formes pleines et aux cheveux courts. Elle avait les mêmes yeux que Lisbeth et bien des traits de son caractère dont l'irritabilité. Ses débuts aux États-Unis avaient été difficiles mais comme elle aimait les études, elle s'était posée des défis et s'en était bien sortie. Cependant, dès qu'il s'agissait de ses parents biologiques, elle restait farouche, leur préférant John et Mary Frankenheimer, ceux qui les avait accueillis au départ, Colin et elle.

-Tu vas bien ?

-Oui, père.

-C'est difficile pour moi-aussi, tu sais. Tu as tellement changé !

-Au point que tu ne peux pas me reconnaître, n'est-ce pas ?

-Mais Lisa, si je te reconnais. Il y a une distance entre nous...

-Une grande distance.

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Ne tombe pas amoureux de moi.

Et il s’est mis à rire ; le même joli rire frais que tout à l’heure. Moi, j’étais prêt à insister tant ça me mettait mal à l’aise ce qui se tramait mais lui, il s’est agenouillé devant moi et il m’a embrassé sur les lèvres.

-On commence par sucré ?

Vu la façon dont j’ai glissé ma langue dans sa bouche, il a pigé que ça serait assez vite salé. On est allés dans la chambre. Il y avait des draps orange, des vrais tue-l’amour mais ça n’a rien tué du tout parce que j’ai pris les choses en main. Bientôt, on ne s’est pas fait de cadeaux. Il en demandait beaucoup et je n’ai pas été en reste. Je te l’ai tourné, retourné, pris, repris de nouveau et fait crier de plaisir. Sa beauté était vraiment envoûtante. Je n’arrivais pas à le laisser tranquille. Je l’ai même mordu à l’épaule. Il m’a rendu la pareille. C’était vraiment dingue : ça tenait du pugilat notre truc mais c’était incroyablement et délicieusement sexuel. Il y a eu trois épisodes après quoi, on a déclaré forfait et on est restés l’un à côté de l’autre à essayer de reprendre nos esprits.

Quand même, avant qu’il parte, j’ai balbutié :

-Dis, Erik, si je n’étais pas comme tu penses ?

-Tu es comme je pense. Si c’était juste pour satisfaire mes besoins, je ne passerais pas tout ce temps avec toi. Mais attention, tu ne dois pas prendre mon intérêt pour autre chose que de la gentillesse. Ne tombe pas amoureux de moi.

Je suis resté muet et j'ai détourné la tête. Il a insisté :

-Je sais que tu as compris que ce serait une erreur.

-Oui.

-Sûr et certain ?

-Catégorique.

Il fallait bien le rassurer. Il a souri.

-Donc, tout est bien 

-Mais dans le monde où tu vis, il y a des gens qui doivent t’envier, te jalouser et ceux-là, peut-être qu’ils te veulent du mal…

-Tu penses à quoi, à une rivalité professionnelle ? Alors ça, ça fait si longtemps que ça a commencé… Je ne me laisse pas faire. Et pour les relations amoureuses, pour moi, ça a toujours été compliqué d’abord parce que je n’avais pas beaucoup de latitude. On me disait tout le temps ce que je devais faire et j’étais toujours à la tête d’un emploi du temps de ministre ! Et puis, j’étais incertain de ce que je voulais ou plutôt de qui…J’ai dû me bagarrer aussi avec le fait d’être « choisi ». Plusieurs fois, ça m’est arrivé et j’ai dû expliquer au bout d’un moment que désolé, moi, non…

-Ce n’était jamais réciproque ?

-Si. Bien sûr que si, ça m’est arrivé…Enfin, tu sais, ma vie est encore jeune !

-Parce que, quand ce n’est pas le cas et qu’on lâche quelqu’un qui vous aime, ça peut être compliqué. Tu vois, l’autre, il ne supporte pas, il veut se venger.

-Tu as vécu cela, alors ?

-Ouais, un mec, je n’étais pas marié. On s’est tapés dessus mais il n’a pas gagné. Du coup, il a décidé d’être juste déçu.

De nouveau, il a ri.

-Et toi ?

-Pour être franc, ça m’arrive en ce moment.

Et de nouveau, il m’a scotché.

-Celui qui fait les beaux décors d’opéra.

Merde, merde, merde…Il était en train de rendre tout bonnement infaisable.

-Ah, dont le dernier ?

-La Traviata, oui. Tu viens de voir ce spectacle.

-Ah, bien sûr ! Julian...Comment déjà ?

-Julian Barney.

-Donc c'est lui et c'est difficile ? Quoi ? Ce n’est pas réciproque ?

-A un moment, ça l’était ; mais c’est compliqué. Il est compliqué.

-Ah bon, et donc...

Il a fait un signe de tête, comme pour dire qu’il ne répondrait plus à aucune question et il a commencé à s’en aller. Dans l’escalier, je l’ai rattrapé et j’ai demandé pour se voir deux fois. Il a tiqué un peu mais il n’a pas trouvé de raisons sérieuses pour refuser.

- C'est possible, alors ?

- Oui mais écoute-moi bien...

Préférant faire de l’humour, il m’a fait remarquer que nos ébats étaient quand même plutôt offensifs. Alors, deux fois…

- Faut que tu assures sur scène alors avec un mal aux fesses trop violent…

-Mais qu’est-ce que tu dis !

Il ne s’attendait pas à une remarque aussi triviale et il a eu comme un haut le corps. Je me suis senti si stupide que j’en ai perdu mes moyens.

- Je comprends Erik, je me modérerai !

Il a ri de nouveau

- J'aime beaucoup en même temps. Ne te censure pas trop.

- Il y a un équilibre à trouver...

- Tu le trouveras, Clive.

J'ai acquiescé. J'étais content ; il viendrait deux fois ! J’ai bien compris qu’il ne disait pas ce qu’il pensait vraiment ; ce n'était peut-être pas plus mal parce qu’au fond, il avait acquis tout pouvoir sur moi. J’essayais juste de ne pas trop le savoir.

Je suis resté quelques minutes tout seul dans ce studio affreux et ça m’est tombé dessus. L’évidence quoi. Si je continuais à être aimanté comme ça, avec Barney, ça sentirait le roussi ; et pas qu’avec lui.

 

17 octobre 2024

Clive le Vengeur. Partie 2. Erik et Clive. Ecoute et tendresse.

 

Relax, il avait l’air de l’être et il rigolait de plus en plus quand il me voyait. Il me parlait français et évoquait sa mère et puis danois et il imitait son père. Pour son père, je sentais que ça coinçait un peu. Il lui en voulait de ne pas suivre sa carrière, de ne pas prendre des avions pour venir l’applaudir…Sa mère, au contraire, c’était l’adoration. Elle, était déjà venue le voir à New York (Barney l’avait invité à bouffer au Four Seasons, j’en aurais donné ma main à couper, et il avait sorti pour l’occasion son français approximatif et lui, mon danseur joli-joli, il avait ri de ses tentatives…) et tout s’était très bien passé.

Quand même son père, il n’avait jamais rechigné à payer les cours de ce fils surprenant et ses stages. Je lui ai fait remarquer, à Erik. Peut-être qu’il avait le droit d’être un peu décontenancé…Ce n’était pas toujours facile. Moi quand, ado, je sortais sans arrêt en douce et que mes parents « super ouverts » en avaient eu l’intuition, ça leur en avait foutu un coup. L’éducation rigoriste que j’étais supposé recevoir, elle en prenait un coup. Ben, pour son père, c’était peut-être un genre comme ça. C’était un mec qui venait d’un milieu très simple ; alors un fils danseur classique (et d’une), très doué et promis à une carrière internationale (et de deux) et bisexuel (et de trois), ne fallait pas non plus…

Il a acquiescé, mon superbe danseur, pis comme je voyais que ça le chavirait un peu, j’ai arrêté tout de suite.

Je l’ai pris dans mes bras et pour atténuer ce que je lui avais dit ce jour-là, je lui ai parlé de son teint. Oui, son teint clair. Le changement était très perceptible : il était beaucoup lumineux. C’était mon foutre et ses propriétés spécifiques…Comme il en avalait régulièrement, il en voyait les bienfaits…

Il a pouffé de rire.

Quand on est arrivé en décembre, il m’avait dit plein de trucs. Je pouvais reconstituer sa carrière ! Il se souciait de Carolyn qui bouffait des ronds de chapeau dans son école de danse au niveau élevé. De temps en temps, il l’appelait. Il ne fallait pas qu’elle lâche. La danse classique, ça ne fait pas de cadeau. Il était bien placé pour le dire.

Entre deux séances de voltige aérienne dans des draps aux couleurs désormais normales (j’avais fini par aller en acheter), il m’a parlé du spectacle dans lequel il allait paraître. C’était un hommage au ballet russe et il y danserait, Le Spectre de la rose, l’Après-midi d’un faune et Jeux. Pour ce dernier ballet, il avait dû insister mais insister…On considérait que Nijinsky l’avait chorégraphié trop vite, ce qui, de son point de vue, était une aberration. En tout cas, il était fier de le danser. Il y aurait, pour finir la soirée, un ballet de Fokine où ce même Nijinsky, cette fois danseur, avait, en son temps, particulièrement brillé mais j’en ai tout de suite oublié le nom.

Il travaillait comme un dingue et ce spectacle le rendait fébrile. Tout y serait magnifique. Bien sûr, je viendrais.

Et Barney aussi…Il avait peut-être fait les décors et les costumes va savoir. Et pour les costumes, il avait en personne supervisé les essayages du beau danseur qui avait les premiers rôles…Quand même, fallait vérifier que le maillot moulant du jeune spectre tout rose et enturbanné serrait pas trop à l’entrejambe…Hélas, si, ne bouge pas Erik, j’arrange ça tout de suite…je lâche une couture…Tu te sens mieux chéri ? Je reste à genoux ou je me relève…

Oui, j’irais le voir mais il ne fallait pas qu’il donne aussi des billets pour ma femme et ma fille. De telles libéralités leur paraitraient bizarres. Juste comme je lui rappelais un peu l’existence de ce décorateur pour savoir où ça en était et qu’il demeurait évasif, le voilà qui a réoccupé le devant de la scène, l’incomparable Julian B.

Lui et moi, on « textotait » depuis quelques temps, pardon, on s’envoyait des texto…. Ben oui, les temps changent…Il vérifiait que ça suivait son cours et se montrait ravi de la façon dont Erik me faisait confiance. Ça roulait, en somme, mais jusqu’à quand ?

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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