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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Un ballet pour rire.

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10 Valeria. Roquebrune. Décembre 2015. Dans le sud de la France, un chanteur célèbre aux abois a été recueilli par une bande de jeunes artistes. Mais que veut-il exactement? Etre au secret ou reconnu. Valeria s'interroge...

Comment ont-ils pu faire ça ? Se promener dans un palace à Nice ? S’ils n’ont pas donné le change, on saura très vite que George Daniel est ici. J’enrage vraiment. Ils m’affirment qu’ils ont fait tout un détour pour rentrer et qu’absolument personne ne les suivait. Admettons. Mais c’est tout de même très bête !

Il y a des photos de George et de plusieurs d'entre nous sur le net. J’ai vu celles où il est à Nice avec Marjan, Nicholas, Joanna et Erik. On en fait bien sûr fait d’autres depuis mais elles n'apparaissent que sur nos blogs (pour ceux d'entre nous qui en ont un) ou sont sagement rangées sur nos ordinateurs ou nos téléphones. Tout ce qui vient de nous est privé et ne nous inquiète pas mais les autres, celles que les « admirateurs de George Daniel » ont prises devant le Negresco et sur la promenade des Anglais sont publiques, ce qui peut poser quelques problèmes pour lui comme pour nous. Par prudence, depuis que George est arrivé dans la villa, nous n’utilisons pas la ligne fixe. Les téléphones sont débranchés. Seuls les portables fonctionnent…

Voilà donc un paradoxe : cet homme a implicitement exigé de nous que nous soyons discrets pendant son séjour dans la villa et en ce sens, nous lui avons obéi. Rien n’a filtré. Nous sommes restés muets à son sujet et le personnel de maison a suivi. Aucune fuite et pour lui, une libération…

Seulement voilà, il a une relation ambiguë à la célébrité. Très jeune, il l'a voulue et certainement aimée avant qu'elle ne lui pèse et qu'il la subisse. De la même façon, s'il s'est mis à haïr la presse à scandales qui l'a traqué des années durant alors qu'au départ, il riait à gorge déployée de ce qu'on écrivait sur lui. Amour et désamour : il a parcouru une sorte de chemin de croix et ce qui l'a le plus accablé, je crois, est qu'on traite légèrement sa musique. Elle reflétait, pour les plus anciennes, des tendances musicales passées de mode (il avait plus de trente ans de carrière) mais elle était profonde, sophistiquée et souvent brillante. Le reste : ses multiples amours et aventures et son goût pour les états éthyliques et les paradis artificiels, il s'était habitué à ce qu'on en parle souvent et en mal. C'était du moins ce qu'il prétendait.

Sur la Côte d'azur, il est arrivé secrètement et il nous est apparu qu'il voulait rester anonyme. Pourtant, être pris en photo par des fans en compagnie « de jeunes gens en vacances » ne l'a pas gêné. Il savait pourtant que ces photos circuleraient sur les réseaux sociaux. J'ai même entraperçu un premier montage avec fond sonore sur You tube. C'est bizarre. Pourquoi changeait-il ainsi son fusil d'épaules ? Que cherchait-il ?

Nicholas, radieux, est venu me voir dans ma chambre tandis que je laquais de rouge-foncé mes ongles de pied. J'ai abordé le sujet mais il a haussé les épaules. Il ne voyait là qu'une anecdote banale sur laquelle il n'y avait pas à s'appesantir et de toute façon, excité comme il était, je voyais bien qu'il avait la tête ailleurs...

Il a passé des coups de fil pour que j’aie des engagements importants. Il faudra des auditions mais il se porte garant. Je peux, après tout, jouer dans des styles très différents. Les rendez-vous sont déjà fixés !

-J’étais perplexe.

-Je sais que tu es brillant. En lui, tu as confiance ?

-Oui.

-Tu as raison, je pense. En tout cas, ça peut sérieusement infléchir ta carrière…

-Je sais, je pourrais jouer sur le fait que je lui ai sauvé la vie mais je t’assure, c’est lui qui a démarché. Je ne lui ai rien demandé.

Dire à Nicholas qu’il pouvait à ses heures être très opportuniste n’était pas du meilleur goût à cet instant. J’étais en effet certaine que le paramètre « vous alliez vous noyer mais j'étais là » n'avait pas été écarté même si amené dans la conversation avec beaucoup plus de finesse mais devant son aveuglement forcené, je me suis tue. Après tout, je n’avais aucune idée de ce que George Daniel avait pu lui dire. Ce que je pressentais, c'est qu’à condition de bien se tenir lors des auditions, Nicholas pouvait voir la vie en « plus rose ». Dans la foulée, il m’a annoncé que Joanna et lui repartaient le 28 décembre. Chacun étant libre, je lui ai dit que tout était très bien.

J’ai tout de même été troublée quand Jonathan m’a fait lui-aussi des confidences. J'ai tenté de les retarder en reprenant le thème des photos à Nice mais lui-aussi s'en moquait. Après tout, il pouvait y avoir de jeunes fans posant avec l'objet de leur vénération. Là n'était pas ce que le concernait ! Monsieur Daniel souhaitait lui acheter deux bronzes pour son domicile londonien. Tout d’abord un jeune homme qui s’étirait, un danseur probablement. Sur la pointe des pieds, il jetait ses bras en arrière. Ensuite une femme assise sur une chaise, se tenant le dos très droit, en combinaison, ses cheveux longs mal retenus par une grosse barrette. En outre, il lui faisait une grosse commande : il voulait plusieurs visages d’enfants avec des expressions diverses, de l’incompréhension au désarroi pour aller à la souffrance totale et à la joie. Il avait discuté très précisément de ce qu’il voulait et il souhaitait recevoir des esquisses. Les deux premières œuvres étaient déjà acquises et payées. Elles partaient à Londres. La troisième œuvre serait décisive. Jonathan sculpterait en Australie. Entre temps, à Paris et à Londres, George Daniel avait contacté des galeristes. Ils recevraient le jeune sculpteur. Pour Sydney, il ne pouvait rien faire. Comme Nicholas, Jonathan nous faussait compagnie. Il irait à Paris avec sa femme et lui, ferait un saut à Londres, après quoi, ils retourneraient en Australie.

Je me suis demandé si notre élégant monsieur Daniel n’allait pas commencer à démarcher les autres. Tant qu’à faire…

Il nous restait Guillaume dont la fiancée, Élise, était arrivée le 29, juste après le départ des autres. Elle emmenait avec elle Pierre, son jeune frère âgé de dix-sept ans. Personne n’était au courant mais tout le monde a été ravi. Ça a fait monter les enchères à trois hommes faits (George, Guillaume, Erik) et trois femmes (Marjan, Carolyn et moi-même). Restaient deux outsiders : Pierre et Elise. Ah, pardon, j’oubliais mon petit ami, Michele.

Honnêtement, les premiers jours n’ont pas été évidents. Pour commencer, j’aimerais parler de moi. Je venais de recevoir un courrier électronique de Dolce et Gabbana qui augurait la donne. Si je ne passais pas la barre des trois mois, ce n’était même plus la peine…Je continue avec Carolyn. Elle faisait une pause suite à de nombreuses désillusions. Elle s’accrochait à une comédie musicale dans laquelle elle aurait un rôle « chantant » en février. Je croyais fort en elle mais je commençais à espérer que monsieur Daniel ne l’auditionne pas. Qui sait ce qu’il lui dirait ? Du bien après tout, s’il la pensait douée mais si c’était le contraire ? Il n’était pas du genre à mâcher ses mots.

Et puis, à Marjan, à Carolyn, à moi, il prodiguait des encouragements qui n’étaient suivis de rien d’autre… Fallait être un homme, gay ou non, pour qu’il aille au-delà ?

Bref, j’étais énervée d’autant qu’avec Erik, le plus beau, le plus doué de nous tous (c’est ce que j’avais toujours pensé), il devenait franchement pénible. Les photos qui circulaient sur le net l’avaient au bout de compte mis mal à l'aise. Certaines étaient recadrées... Il venait d'avoir un échange froid avec Julian : Bravo Erik ! Tu te promènes à Nice avec une pop star anglaise plus très fraîche et il faut que ce soit un serveur de restaurant New -yorkais qui m'apprenne que vous êtes tous deux très souriants sur le net. Je peux savoir quelle est la prochaine étape ? Méfie-toi. Il a une tête à abuser du viagra, entre autres...Il n'avait pas pensé à mal et se trouvait d'autant plus dans l'embarras que George s’amusait beaucoup de ces photos « où ils avaient l'air complices » ...Son ami l'attendrait à l'aéroport au Canada et il pressentait déjà un échange houleux.

Pour ne rien arranger, Guillaume lui en voulait de lâcher Toronto et de céder aux exhortations de son « compagnon » américain qu'il considérait comme omniprésent et peu commode. Il avait signé pour le New York City ballet, ce qui avait de quoi adoucir l'amant retors mais n'avait pas lâché pour ce tournage de quatre semaines au Danemark ce qui obligeait l'Américain à le suivre...Sans compter qu'il négociait déjà pour un autre tournage ! Tenace, le bel Erik pour ce qui était de sa carrière mais tout de même très doué pour faire naître la discorde. Ne connaissant pas son compagnon, je le jugeais en mauvaise posture mais ni Guillaume ni Élise ne me donnaient raison. C'était un homme fort et Erik tenant à lui était malgré tout obligé de composer...

Un matin dans l’annexe, je suis allée le voir. Une des salles pouvait convenir à un danseur qui voulait s’entraîner. Il y avait quelques miroirs et des barres. Il avait mis une bande son et il dansait. Je suis restée là, à le regarder, dans la plénitude de ses vingt-cinq ans. Il virevoltait avec une grâce infinie…

-C’est le Spectre de la rose ?

-C’est le Spectre de la rose !

-La salle s’y prête ?

-Ce n’est pas une salle !

-Ne tombe pas !

-Tu es maligne, toi.

Soudain, il était là, l’autre, avec un air de reproche. Il n’était pas vraiment entré dans la salle mais se tenait à l’entrée, les bras croisés et le visage fermé. Il avait dû voir des vidéos d’Erik et il était tombé sous le charme…Ah mais !

Il ne savait rien de rien. Le petit Erik de dix ans, moi, je le voyais clairement. Le chagrin lié à la mort du père, l’école, les cours de danse, les concours, le fait qu’il était très doué…Il avait été brave, très brave. Des concours difficiles. Étoile à dix-neuf ans. Apte à endosser un répertoire redoutable. Quelques tournées. Londres et Paris. Toronto par culot et New York. Il ne lésinait pas. Fort, très fort. Il convainquait les critiques retors. Tu m’étonnes qu’on le jalouse…

Il ne l’avait pas vu, l’autre, mon jeune danseur et pour lui, on était tous les deux et on pouvait rire.

-Tu ne veux pas que je fasse la jeune fille endormie ? Je me mets sur ce fauteuil !

Fais !

-Allez, ces beaux ports de bras, tu me les feras ? 

-Si tu es sage !

Il venait de remettre la musique en marche et je l’entendais presque compter. Un danseur compte. Et il tournait autour du fauteuil et il avait ces mouvements d’une grâce infinie….

-Et le saut final ?

-Je ne peux pas !

-Tu es sûr ?

-Je ne peux pas ! L’espace manque.

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13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Les observer, eux...

 

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Sur la Côte d'azur, de jeunes artistes ont recueilli un chanteur dépressif et suicidaire, qui n'est autre que George Daniel. Celui-ci tourne autour d'eux...Ici, il est avec Valeria, et Erik, le danseur classique.

On s’est arrêtés, très rieurs et très complices avant de découvrir George D. Il ne devait pas être arrivé depuis longtemps et, dans l’ombre, il dévorait Erik des yeux. Franchement, j’ai été jalouse. Pourquoi lui ? Oui, il était charmant mais quoi, ce n’était qu’un beau danseur classique alors que l’autre, c’était une célébrité. Je me suis rabattu sur l’amant américain qui, devait s’agiter beaucoup et employer au téléphone un ton tantôt gentil, tantôt cinglant. Bon, tu viens ? Il voulait récupérer son joli amant. Mais pars, Erik, pars et ne fais pas croire que quelqu’un comme George D. peut vraiment entrer dans ta vie…Je sais, je suis cassante.

Lui, le danseur, il était au-dessus de tout cela et riait.

-Il y a un rôle féminin, tu le sais, mais cette femme danse aussi !

-Non, tu plaisantes ?

-Valeria…

-Tu rigoles ?

-Valeria…

Il était incroyablement jeune et souple et drôle. J’ai failli tomber dès les premières mesures. Voilà qu’il me guidait pour le pas de deux immortalisé par Karsavina et Nijinsky. Combien de jeunes danseurs devaient-ils se casser la binette sur une pièce aussi difficile ?

-Tu me vois ? Erik, je suis ridicule !

-Pas du tout. Essaie. Tu es une belle jeune fille et tu es face à l’esprit d’une rose qui veut danser avec toi, oh oui !

-Il te faut une danseuse.

-Tu n’es pas une danseuse ?

-Mais non ! Arrête tes fantaisies. Je ne peux pas danser un pas de deux avec toi !

-On reprend ? Je vais aller plus lentement. Il faut compter. Tu sais compter ?

Facétieux Erik. Il savait où il allait. Comme quoi, la fragilité…Il a continué seul, bien sûr à virevolter. Il s’arrêtait, comptait et s’élancer. A chaque manquement, il s’arrêtait. Ne rien laisser au hasard. Être parfait. Il me l’avait dit. Je le comprenais maintenant. Tout de même, il s’est arrêté. On s’est assis sur le sol, hilares. C’était un moment de grâce entre nous. Il me regardait, une mèche blonde retombant sur son front et je riais de le voir si libre. Enfin avant que la jalousie ne m’assaille de nouveau. Il n’en avait pas conscience, le danseur blond ou s’en moquait. L’autre, lui, la devinait et passait outre. Je ne l’intéressais pas.

-Je pensais que tu répéterais avec Guillaume.

-Il ne voulait plus. Je ne vais pas dire que c’est dommage. Elle va se fâcher ! Ce sera pour une prochaine fois…

-C’était très drôle comme cela. Je vous garantis qu’à la télévision anglaise, vous feriez un tabac l’un et l’autre ! Celui qui tient un rôle classique et une doublure qui a du mal à suivre…

-On pourrait passer à la télé anglaise ? Vous vous moquez !

- Non, mais pourquoi pas…

Je flagornais et prenais mal les choses. Erik, lui, plutôt rieur, est allé se changer. Je l’ai regardé de près, alors, « George D. » et j’ai vu tout ce qu’il avait dû faire pour se composer un personnage. Un travail long, méticuleux et méthodique puisque tout avait dû changer : l’intérieur et l’extérieur. C’était fascinant car à chaque seconde, il se recomposait. Il n’y avait ni caméra à gauche ni caméra à droite mais c’était tout comme. Il brillait, affichant maîtrise de lui-même, humilité et affirmation. J’ai pensé à ma carrière à venir à Milan. Qui sait si je ne trouverais pas un jour devant une personnalité telle que la sienne et devrais l’habiller. Quel challenge ! Être très professionnel ne suffirait pas…Ah, c’était excitant déjà !

Ceci dit, Erik revenait et ils se sont mis d’accord tous les deux. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Ils se verraient, parleraient de la danse, oui, oui…Le lendemain, à table, j’ai discuté de pied ferme avec le beau danseur des rôles dont il rêvait. Il les a cités. Il a parlé des chorégraphes avec lesquels il voudrait travailler. En Allemagne, il y en avait un. Bon comme ça, il s’en ira…

On est sortis de l’annexe et ils sont partis chacun de leurs côtés. Rien pour moi. N’ayant rien à me mettre sous la dent, j’ai passé en revue les « amours tristes » de George D., seule dans ma chambre.

Après la vilaine fin d’une liaison qu’il avait eue quand il était plus jeune avec un Brésilien, George Daniel avait eu un « amour texan » qui avait duré treize ou quatorze ans avant qu’il ne se dissolve. Il avait un autre amant maintenant et les médias nous abreuvaient de leurs disputes et de leurs retrouvailles. Franchement, quelle vie publique ! Tu ouvres le web et tu sais tout et chez le coiffeur, tu ouvres un magazine people, tu complètes…Bref, un être fini et ridicule.

Dans l’après-midi, il s’est débrouillé pour être face à moi. Ne pouvant l’attaquer ni sur sa carrière ni son talent, il ne restait qu’un de ses étranges travers : la philanthropie. Il donnait, dit-on, à qui était dans le besoin. Jésus, alors ?

-Je vous sens très critique…

-Vous êtes très philanthrope, à ce qu’il paraît…-Dans votre cas, on fait des dons à de grands organismes, on connaît la chanson. Vous vous y retrouvez sur le plan fiscal !

-Je ne vous mentirais pas sur ce sujet. Je fais des dons oui : les malades du cœur, les orphelins, les sidéens qui ne font pas l’objet de soin…Tout ceci est attendu, je sais. Mais j’en fais d’autres aussi. Je reçois beaucoup de courrier. Il m’arrive souvent de porter secours à titre privée et personne ne m’y oblige. Une mère dans le besoin car elle est brusquement seule avec quatre enfants, une personne âgée qui ne sait plus comment faire…et bien d’autres cas de figure…J’imagine que vous allez sourire !

Je commençais à reculer.

-Non, il y a des gens qui sont bons…

-Mais je le suis. Jamais je n’ai négligé les lettres que m’envoyaient ceux qui avaient tout à perdre ou avaient déjà tout perdu…Et si je peux aider un tant soit peu chacun d’entre vous…

-Oh, ça, vous le faites déjà…Est-ce que ça suffit ? Vous concernant, il n’y a plus que la musique.

C’était sec. J’ai baissé la tête. Il s’est raidi. Son ton est devenu plus froid.

-Et quand bien même ? Ma musique touche les autres, j’en suis certain. Pour ce qui est du reste, je ne pouvais pas tout contrôler, loin de là et il y a des erreurs que je ne répéterais pas si je le pouvais…En amour, notamment. Mais qui suis-je ? Un mortel qui n’a qu’une vie. En ce cas, la musique prévaut !

J’ai rougi et il est resté hautain.

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 -Vous êtes impétueuse, Valeria, c’est bien. Tu es pleine de passion. Tout ira bien à Milan. Si je trouve quelqu’un puisse t’épauler, je le ferais mais le veux-tu ? J’ai le sentiment que non. Mais je sens que tu veux me dire autre chose…

-C’est exact. Je m’inquiète pour Erik. Vous avez une curieuse façon de vouloir « l’aider » lui-aussi…ça n’augure rien de bon…

-Tu es trop sévère ! Ce jeune homme dont tu te préoccupes, laisse-moi vivre avec lui ce qui doit l’être. Il reste si peu de jours…

-Avant votre départ ?

-Oui, c’est cela…

-Et après ?

Il a haussé les épaules et je suis devenue écarlate. J’avais peur de lui désormais. Aucun « tu » possible avec lui. Juste « Vous ». La distance, le respect et le silence. Reléguée au quinzième rang dans une petite salle lors de ses débuts. Une spectatrice sans intérêt.

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Une fin d'année inattendue.

THE LIVING END ARRAKI

11. Guillaume. Roquebrune. Janvier 2016. Le chanteur George D. s'est enfui sur la Côte d'azur pour échapper à la mort. Le voilà parmi de jeunes artistes qui s'apprêtent à fêter Noël.

Au bout du compte, cet étrange séjour de Georges Daniel sur la Côte d’azur était totalement confidentiel et feutré. La presse ne s’en mêlait pas et les craintes de Valeria tombaient à l’eau. Il y avait de quoi en être heureux et je l’étais parce que ce grand artiste renaissait littéralement de lui-même, nul ne pouvait le nier. L’homme, au quotidien, était presque humble et engendrait l’admiration. Seul, Erik m’irritait au fond,

-Tu as signé pour New York ! J'ai beau le savoir, ça me met hors de moi !

-Je le vois bien.

-Tu n’aimes plus le Canada ?

-Tu es canadien, tu veux rester dans ton pays et tu y es très aimé. Je suis différent. 

-Alors New York et ce type !

-Bon, Guillaume…

-Tu étais bien avec nous.

Ta vie va être très pleine, Guillaume. Tu vas te marier. Tu auras deux ou trois petits Larrieu et tu vas chorégraphier. Tu es un enfant du Québec et un honneur pour ton pays : danseur, pianiste, chorégraphe…Je lis ce qu’on écrit sur toi. Tu es à ta place.

-Tu sais que ça peut être pris pour quelque chose de très moqueur ?

-Non. On a dansé ensemble deux ans durant. Il n’y a rien de moqueur. Guillaume, écoute. C’était dur au Danemark. J’étais petit, mon père était mort et je devais…continuer. Je ne vivais ni dans un quartier ni dans un milieu où la danse classique avait un quelconque écho. Ma mère s’est battue pour que je danse…Les railleries, tu connais ça, toi ? C’était vraiment âpre, tu n’as aucune idée. Je n’ai jamais perdu de vue que je devais être un grand danseur….

-Tu en es un.

-Il me faut un nouveau défi. Si tu m’as compris, tu ne peux qu’accepter…

-Bon, d’accord. Mais lui…

-Julian.

-Autoritaire…

-Tu l’es aussi ! Il est important, hein !

-Bon, je me modère. Tu as sans doute fait les meilleurs choix…

-Certainement.

J’étais très fâché et très injuste. Dans les mois qui allaient suivre, il intégrerait le New York City ballet et tournerait dans un documentaire au Danemark. Il serait, dans les deux cas, incroyablement applaudi et sans cesse épaulé par son compagnon américain. Argent, culture et aisance intellectuelle.

Au fond, ce qui m'a choqué, c’était d’avoir eu si peur qu'il se trompe et de découvrir qu'il n'en était rien. Et puis, je me suis mal remis de l’avoir perdu. Je ne peux plus mentir. C'était une relation très sublimée : je n’aurais jamais franchi le cap…Mais j'aurais tellement voulu que tout reste pareil...

Que pensait-il, lui ? Qu’éprouvait-il ? Et éprouvait-il ?

J’ai rongé mon frein car on filait droit vers le 31 décembre. Je continuais de faire des échauffements avec lui et de jouer du piano pour lui ou avec lui. Élise et Pierre se montraient d’une bonne humeur inaliénable de sorte que je les accompagnais dans toutes leurs sorties. Ils voulaient voir la Côte d’azur, même hors saison. Marjan, sans sous doute blessée que son amant marié la contacte peu avait jeté son dévolu sur un Niçois qui venait la voir quand elle ne lui rendait pas visite. Dans la villa, ils s’ébattaient avec la plus grande liberté dans les chambres laissées inoccupées. Mieux fallait frapper avant d’entrer ! Il en allait de même de Valeria et de son « Michele ». Prévoyant sans doute qu’elle aurait beaucoup à prouver à son arrivée à Milan, celle-ci se livrait sans vergogne à une passion charnelle pour un bel Italien qui lui était subalterne mais la menait aux confins d’elle-même sur le plan érotique. Et, dans cette étrange ambiance, Erik dont le compagnon était très loin se trouvait donc souvent face à cet Anglais étrange.

Tout ceci était préoccupant, mais Lise et moi comptions beaucoup sur le réveillon dans la villa pour faire régner la joie. Pour ne pas surcharger en travail madame Bellini, qui était de service, nous l’avons délivrée de ses obligations et conviée comme invitée avec son mari et le plus jeune de leur fils tandis que nous passions des coups de fil à différents traiteurs. Comme le temps était clément, nous avons organisé des tournois de tennis l’après-midi du trente et un et le soir, l’Italie étant proche, nous avons loué les services d’un chanteur de Bel Canto. Le premier janvier, nous serions à la tête d’un petit déjeuner canadien, plus proche d’un brunch en fait et, la villa d’un home cinéma, nous organiserions un festival du film musical. Seraient projetées, entre autres, les œuvres de Jacques Demy. Consciente de nos efforts, Valeria s’est jointe à nous. Personne ne voulait que l’harmonie ambiante soit mise à mal et que des tensions apparaissent. Nous allions bientôt retrouver notre vie ordinaire et les difficultés qui lui étaient inhérentes alors autant faire tout au mieux ! Malheureusement, j’étais un peu trop optimiste. Le trente et un au matin, Erik m’est apparu fragile.

-Julian trouve que j’exagère !

-Il a raison. Tu le laisses seul en cette période…Il ne pouvait pas venir mais tu pouvais rester moins longtemps. Tu lui manques.

-Il me manque aussi mais je rentre bientôt. Je ne vais pas modifier mon billet maintenant.

-Je me demande si tu es vraiment un doux rêveur...

-Tu prêches pour quelle paroisse ?

-Celle qui te fait faire le moins d’âneries…

Il est resté perplexe.

-Mais s’il allait recommencer ?

-Qui ça ?

-Mais George. Il est très pâle, il ne va pas bien. Il partira bientôt. Il suffit juste que j’attende…

-Qu’est-ce que tu veux de lui ? Que dois-tu attendre ?

-Mais je veux être sûr qu'il ira bien en Angleterre ! Pourquoi aurions-nous fait tout cela, sinon ?

-Si tu veux mon avis et je ne suis pas le seul à penser cela, il a cinquante-deux ans et il est à bout. Les plaidoiries sur l’âge « normal » de la mort ne me plaisent pas. Elles n’ont pas de sens. Que nous l'ayons empêché de se donner une mort brutale, c'est juste et c'est humain de la même façon que nous avons agi au mieux en l'intégrant parmi nous. Mais, il en a assez de la vie, pour des raisons qui lui sont propres. Je crois qu’il est prêt à rencontrer sa propre mort. Sa carrière a été longue et belle. Plus de trente ans ! Tout ce qu’il voulait c'était de ne pas être harcelé en ce temps si particulier de sa vie mais il faut croire qu'il est excédé… Qu’il s’intéresse à toi parce que tu le renvoies à sa jeunesse, à des possibles non atteints ou à des questions sans réponse, c’est bien, ça le rend encore plus heureux d’être là mais pour le reste, tu n’as pas à être très impliqué. Tu as la vie devant toi. Ce n’est pas son cas…

-Ah c’est bien ce que tu dis ! Tu es catholique, théoriquement !

-Je ne suis pas en contradiction avec moi-même. Il s’est pacifié ici mais il doit rentrer en Angleterre. S’il doit vivre encore, quelque temps, il vivra ; sinon, dans quelques jours, il s’endormira : un cœur peut s’arrêter. Le sien est très plein !

-Et il ne faut rien faire ?

-Si, nous l’avons aidé !

-Et s’il veut me parler, s’il veut que je l’écoute ?

-Filialement ?

J’essayais bien d’ironiser mais Erik ne sortait pas si facilement de ses gonds…

-George n'est pas le sosie de mon père, tu sais ça ?

-Je le sais. Il ne cherche pas une relation filiale avec toi...

-Très drôle.

-Reste aux aguets !

Je me suis tu car tout était trop confus. Erik, bien que très jeune, était d’une très grande clairvoyance dès qu’il s’agissait de sa carrière, ses exigences dépassant souvent les miennes. Pour ce qui était de sa vie affective, il était bien moins rigoureux que moi et je craignais pour lui. Il était un partenaire magnifique. Danser avec lui, c’était rencontrer de merveilleuses perspectives. Il était le souffle de la vie. Son ingéniosité me surprenait sans cesse : technique parfaite, retombées impressionnantes et joie ! Pour le reste, je n’étais pas fait du même bois que lui. Lui frôler le bras me gênait déjà. En un autre temps, dans un autre monde, c’est vers lui que je me serais dirigé. Je doute, d'ailleurs, qu'il se serait longtemps accommodé d'un partenaire aussi englué dans ses principes que moi. Mais ce ne sont là que des divagations.

De toute façon, il m’apparaissait clairement qu’Élise était la femme qu’il me fallait. Erik avait beau jeu de me railler avec « les petits Larrieu » car il en viendrait bien deux ou trois, l'idée d'avoir une femme aimante et d'en être le mari attentif me ravissait. Je rêvais aussi d'être père...J'en déduisais donc que l'hétérosexualité me convenait bien plus que ces relations entre personnes du même sexe car elles me semblaient bien trop narcissiques et pleines de jeux de pouvoir. J'avais vu Julian plusieurs fois et mon opinion était faite. Dans ses relations entre hommes existaient des impondérables auxquelles je ne comprenais rien. Il attendait de pied ferme son beau danseur blond, cet Américain qui portait beau. Il suffirait de quelques jours pour que, de nouveau, ils se livrent à des jeux compliqués en rivalisant de beauté et d'ingéniosité. Je n'entrais en rien dans ce type de relation affective et de sexualité et mesure bien sûr tout ce que mes propos ont de réactionnaires...

Le trente et un, on a tout mis au point très tôt, Élise, Pierre et moi. Tout se ferait à l’annexe où l’atmosphère serait plus gaie, selon moi. Il semble que j’aie eu raison car tout a fonctionné à merveille. On a dansé avant de prendre un verre, les tournois de tennis ayant pris fin et on s’est installé pour un premier récital de Bel Canto avant de réveillonner. Tout était idéal. George Daniel, assis entre monsieur et madame Bellini, se comportait en convive parfait. Erik était près de moi, Élise à mon côté. Ça me tenaillait quand même toutes ces images que j’avais de lui, si jeune et si beau. J’en avais la gorge serrée. Il avait éteint son cellulaire, ce qui signifiait qu’il ne souhaitait parler à quiconque. Il lirait ses messages. Je me suis surpris à rêver qu’il coupe court à sa relation américaine. Julian était un homme très éduqué mais orgueilleux donc peu à même d’accepter longtemps des compromis. Leur relation pouvait mourir. Après tout, il ne me manquerait plus autant, son isolement new -yorkais pouvant raviver notre amitié…

Dire que cette soirée a été réussie, alors là, je peux l’affirmer. Le chanteur était vraiment doué et je connaissais bien son répertoire. On a fait un « bœuf » tous les deux, lui chantant et moi jouant du piano. A partir de là, on s’est aventuré dans notre modeste connaissance du répertoire italien populaire, des années soixante à nos jours. Tout était très spontané. On allait vers deux mille seize. La nuit s’épanouissait, on comptait les minutes puis les secondes puis on a tous crié. Les Bellini avaient imaginé un feu d’artifice dehors. Le ciel était calme. Les fusées ont lentement occupé l’espace, de la plus simple à la plus adroite. Soudain, tout était rouge et doré. On a continué de danser puisque la sono avait été installée dehors. C’était irréaliste et drôle. Erik avec madame Bellini, George avec Élise, Marjan avec moi, Pierre avec Valeria, Michele avec une des serveuses réquisitionnées pour la soirée jusqu’à temps que tout le monde change de partenaire.

Le passage d’une année à l’autre peut être apprécié très différemment. Pour Elise et moi, il s’agissait juste d’un aimable rituel. Pour les Bellini, le temps passait et les interrogeait, les renvoyant sans doute à leurs modestes conditions. Ils n’étaient donc pas si gais. Pour Valeria et Marjan, il mettait à nu leurs attentes non concrétisées. Erik, lui, ne pensait qu’à son bel avenir. Et l’Anglais, je ne sais pas.

La nuit s'est lentement écoulée et à l'aube, on est allé dormir. Enfin, les questions se sont arrêtées. Il ne restait au fond que ses bons vœux qu'on avait tous échangés, l'anglais se mêlant à l'italien et au français...

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Je ne voulais rien de douloureux.

PORTRAIT GEORGE MICHAEL

12 George. Roquebrune. Janvier 2016.

Quand Erik m’a trouvé à genoux dans la cour, j’avais Andy au bout du fil. Tout mon désespoir était revenu. Je l’avais joint pour me rassurer mais l’entendre a suffi à réactiver ma souffrance. En décalage avec moi, sous le soleil californien, il faisait de son mieux face à ma réapparition. Qui pouvait l’en blâmer ? Je me taisais depuis des mois…Andy… Longtemps compagnons, on avait eu des dérives similaires. On gardait l’un pour l’autre une grande estime et une profonde affection, Après tout, nous avions rompu depuis quatre ans déjà et nos rapports restaient « affectueux ». Je lui demandais une aide que longtemps il m’avait accordé. Il ne pouvait plus le faire.

Le jeune danseur est venu à ce moment-là. Il m’a parlé et m’a étreint pudiquement.

-Levez-vous…

-Je ne peux pas.

-Nous savons mal qui vous êtes vraiment mais nous sommes-là. Nous vous aidons, nous vous consolons.

-Toi-aussi ?

-Oui, levez-vous.

-Pour ne pas vous faire honte ?

-Personne n’a honte, pas même vous.

-Vous ne pouvez comprendre ce que je traverse. Qui a pu mettre à genoux l’un d’entre vous ?

-La jeunesse ne protège pas de la souffrance. Nos vies n’ont pas forcément été simples et si elles l’ont été jusqu’à maintenant, tout ne sera pas toujours aussi lisse. Venez. Ne restez pas dans cette cour.

-Qu’allons-nous faire ?

-Cuisiner, entre autres…

Je me suis levé et nous sommes restés l’un en face de l’autre un long moment. Je rencontrais la douceur encourageante de ses yeux clairs. Quand il m’a étreint, il l’a fait pudiquement comme on le fait dans les universités pour rassurer un candidat à un examen difficile. Son corps m’a paru presque sans densité tant il était pudique, ce jeune homme qui se voulait rassurant. C’était tout de même lui qui avait la belle initiative de cette accolade théoriquement dépourvue de sensualité…M’invitait-il à le regarder autrement ? Je lui ai accordé un regard beaucoup plus incisif auquel il n’a pas répondu. Qu’importe ! C’était à creuser…

Plus tard, il a bien fallu que j'appelle Paul et ça a été la tempête. Je voulais qu'à mon arrivée il ait libéré ma maison de Hyde Park. C'était une redite mais là il avait compris cette fois que je ne plaisantais pas. Il était amer et déçu et la litanie des reproches a commencé. Seulement, plus rien venant de lui ne me faisait de l'effet. Il était photographe au départ mais c'était à moi qu'il devait le financement de ses trois dernières expositions dont il fallait bien dire qu'elles n'avaient pas été des succès. L'argent jouait depuis longtemps un rôle non négligeable dans notre relation Il était assez joli garçon et son beau corps m'avait captivé d'autant qu'il n'était pas avare pour me le montrer. Son profil droit plus dur que son profil gauche, son nez légèrement busqué, ses belles lèvres charnues et ses yeux verts avaient fait ma conquête. Et je n'oublie pas ses pectoraux. Rien de désagréable au départ ne signifie pas que tout puisse être pénible à la fin. Je hurlais, il hurlait.

Dans ma vie sentimentale au départ, je ne voulais rien de douloureux mais tout avait tourné court à cause de cet accès brutal à la gloire. Aimer A avait été déchirant. Connaître Andy m’avait communiqué un sentiment de sécurité durable. Je ne souhaitais pas d'une liaison aussi médiatisée que celle que j'ai eue avec partenaire texan mais j’ai cédé à l’envie de m’affirmer. Quatorze ans durant, nos moments de tendresse et de tension ont ravis les amateurs d’une certaine presse. Bon, je dois reconnaître ni lui ni moi ne sommes innocents dans cette affaire…Des amants publics pour une nouvelle ère ?

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Les amours de George.

AMOURS I 1

 

Sur la Côte d'Azur où il est arrivé éreinté, George D., chanteur célèbre, est recuieilli par des jeunes gens en vacances, alors même qu'il dérive. Cette halte inattendue lui permet de faire le point sur sa vie passée et ses amours...

Une fois célèbre, je me devais d’être prudent. En ce sens, avoir une liaison discrète avec quelqu'un qui n'avait les moyens de se mettre en avant, c’était parfait. Il aurait besoin de moi mais aurait l’intelligence de rester à sa place... A. a parfaitement joué ce rôle. Il n'avait rien et ne m'a jamais rien demandé. Il ne voulait même que je paie les costumes sur mesure qu'il me cousait avec un soin attentif mais la mort me l’a enlevé. Je dois tout de même être sincère avec moi-même : combien de temps aurait-il accepté de jouer cette « Cendrillon » brésilienne qui restait dans mon ombre ? Sans cette atroce maladie, il aurait fini par m’échapper, ne serait-ce que pour respirer normalement. Je suis captateur. Je suis conscient que cela peut étouffer l’amour qu’on peut me porter tout autant que ma célébrité…

Andy avait l'étoffe d'un entrepreneur et il l'a gardé. Il gérait à l’époque, deux centres de remise en forme à Houston et son ingéniosité continue de m'impressionner. Désormais installé à Los Angeles, il est à la tête d’une ligne de vêtements de sports pour homme. Il ne les fabrique pas, lui, mais les fait faire dans de ces pays où le coût de la main d’œuvre est dérisoire. De ce côté-là, il est pragmatique. C’est un homme d’affaire. Ce statut lui a permis d’avoir l’aplomb nécessaire pour se colleter à mon statut de star. Les Américains aiment les défis, non ? Tout ça aurait pu nous mettre dans l’affrontement permanent mais ça n’a pas été le cas. Andy est un amateur d’art contemporain, notamment de tableaux. Si je n’étais pas toujours en accord avec ses goûts, je dois lui reconnaître une belle ténacité. Il a voulu à toute force que nous jetions les bases d’une fondation au Texas. Elle y expose et accueille de jeunes artistes en devenir. Même si j’ai passé la main, je lui reste très reconnaissant de m’avoir engagé dans cette belle aventure et bien entendu, il a pu compter sur mon appui financier sans compter celui de généreux donateurs à qui j’ai expliqué que c’était là une occasion sans précédent de montrer leur flair…

J’ai toujours perçu Andy comme un être « très droit ». Il n'est pas dans sa nature de demander de l'argent à quiconque sauf s’il s’agit d’une belle cause et en ce sens, le centre d’art contemporain dont il s’occupe en est un des plus beaux fleurons. Pour lui-même, il ne demande théoriquement rien mais il apprécie les cadeaux luxueux. Je lui ai offert des montres Cartier, un coupé Chevrolet, divers voyages exotiques et des vêtements haute-couture et ceci n’est pas exhaustif. Je n’ai pas eu le sentiment qu’il m’extorquait quoi que ce soit d’autant que lui-même me faisait de nombreux présents. Il m'a avoué que, jeune homme, il avait été un temps en rupture avec sa famille et qu'il avait tenté de faire un emprunt à un professeur d'université qui se montrait bienveillant avec lui. Mais il avait reçu de cet homme une lettre très ambiguë suggérant qu'un prêt d'argent était tout à fait envisageable sous certaines conditions. Il n'avait pas voulu connaître ces dernières, conscient qu'elles étaient pernicieuses et il avait fini l'année en se rationnant sur tout y compris pour la nourriture. Il ne faisait plus qu'un repas par jour. Au terme de son année universitaire, il avait appris le départ précipité et plus ou moins honteux du professeur qui avait souhaité l'aider. C'était une histoire assez sordide et l'on riait sous cape sur le campus. Les soupçons d'Andy se vérifiaient donc. A ce moment-là, il s'était juré de n'entrer dans aucun système de prêt d'argent qui ne soit pas officiel et de refuser toute relation intime dans laquelle l'argent soit un levier. C'était un jeune homme aux idéaux solides. Il n'avait pas dérogé. Pendant tout le temps de notre longue relation, il m'a fait des cadeaux et en a reçu de moi comme je l’ai déjà signalé. Pour les centres de remises en forme qu'il lançait sur le marché, il s'est débrouillé avec les banques pour une part et pour sa famille de l'autre, car il avait renoué avec elle. J'ai admiré son désintéressement à la fin de notre liaison car les couples gays qui se défont n'ont rien à envier en bassesse et mesquinerie à leurs homologues hétérosexuels…

Il n’a rien demandé d’autre que ce qui lui revenait de droit. Nous avions un temps une maison en commun à Houston. Je lui ai abandonné ma part. Honnêtement, c’était un juste dédommagement…

Avec A, je n'ai rien pu faire. Il est mort très vite. Et puis être calculateur avec quelqu'un comme lui...

Avec Andy, la mise à mort de notre amour et de nos illusions respectives ne s'est pas faite par l'argent. Je suis devenu odieux au fil du temps. Il me fallait d'autres corps, d'autres aventures et ceci sans aucune discrétion. C'est un Américain qui avait reçu une éducation stricte. Toutes mes frasques dans les tabloïds, la police qui m'arrêtait, mes justifications provocantes et mes pieds de nez à l'institution, c’était un vrai fardeau pour lui...Et ces corps, toujours ces corps...Je recrutais n'importe où mais pas n'importe qui...et puis j'ai payé. Escort boys triés sur le volet, jeunes, superbes, parfaitement formés pour leur emploi...

 

 

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Il a tenu bon longtemps puis m'a laissé non sans cesser de m'aimer et sachant que malgré mes écarts insupportables je l'aimais aussi. Je parvenais, souvent par inconscience, à le mettre dans des états de nerf invraisemblables qu’il combattait en buvant. Il fallait se réconcilier et l’énergie que cela me demandait ne faisait pas baisser ma consommation de stupéfiants, bien au contraire…Il a fallu trancher et c’est lui qui a eu la force de le faire. Heureusement…

Paul en savait déjà beaucoup sur moi avant de me rencontrer. Il adore les tabloïds. Au fond de lui, il me voyait et me voit toujours comme un has been et regrette de n'avoir pu croiser (dates de naissance obligent) le beau et jeune rocker que j'étais. Extérieurement, il trouve que je m'en suis bien sorti car « j’affiche de nombreux signes de richesse ». Intérieurement, il me méjuge. Tout ce que j’avale a fini, selon lui, par me faire des trous dans le cerveau. Je n’ai plus de vraie carrière car je me borne à chanter un répertoire déjà fixé. Je pense quelquefois qu’il a raison…Mais en même temps, je suis double. Son extrême beauté physique m’a attiré mais son intellect me rebute. Clair, j’aurais pu m’en douter : que quelqu’un comme lui ait pu avoir la moindre appréhension de ce que je chante « vraiment » …Qui était-il avant de me connaître ? Un photographe sans grande réputation, un acteur raté à la filmographie indicative : navets mi- érotiques, mi- pornos où on le voyait le plus souvent nu et de dos sauf quand il se retournait pour offrir aux spectateurs ce que son anatomie a de meilleur…Lui demander après cela d’apprécier mes « gros tube », bien sûr car ils m’ont enrichi. Quant à mes chansons les plus intimes…Mais bref…

Ma tournée « Symphonica » a été un grand succès. Je suis un chanteur au talent reconnu et je suis très respecté. A part ça, j'ai trois grandes maisons, des comptes bancaires bien remplis et un portefeuille d'actions. Paul se vante souvent d'avoir fait peu d'études mais d'avoir la tête sur les épaules. Oui, c'est clair. C'est une caisse enregistreuse.

Les comprimés de toutes les couleurs, les poudres, les alcools forts, il s'en offusque mais il en profite. Je dépends de lui. Ce doit être cela « intérieurement ».

A l'époque de A, je n'étais pas aussi intoxiqué. Il aurait été fou de tristesse. Andy parvenait à me parler et à me contrôler, sauf quand ses propres démons le rattrapaient…Paul regardait un monstre et je regardais Paul mais tout est clos. J’ai tout de même ces derniers messages, tous plus enragés les uns que les autres. Une phrase a retenu mon attention : « C’est ça, jette-moi. Ah, je te connais, tu en as repéré un ! Dis-donc, tu vas vite. C’est encore ta queue qui te guide ! Mais bordel, George, tu crois que ça va suffire qu’il te fasse bander ? Non, tu as de l’argent et te lui as déjà fait comprendre…C’est nul ! »

J'ai ressenti un grand vide en lisant ces lignes. Heureusement, la voix joyeuse de Valeria m'a attiré. Dans le grand salon, un brunch nous attendait. Très appétissant.

Erik avait encore les cheveux mouillés. Il portait un pull bleu-marine de belle teneur et un jean. Quel beau visage....

J'avais éteint mon portable. Il regardait ailleurs, rêveur comme il était souvent et je ne le quittais pas des yeux.

 

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13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Audition surprise.

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14 Carolyn. Roquebrune. Janvier 2016.

Il m'a littéralement auditionnée sur «Kissing a fool », une de ses chansons. C'est un grand professionnel qui ne laisse rien au hasard. Tout a été revu : ma façon d'articuler, de bouger, de regarder le public. Il a passé sa vie à rechercher la perfection, je l'ai enfin compris.

-Rien ne doit être laissé au hasard, Carolyn. Si vous avez compris cela, vous avez tout compris. Au début de ma carrière, on m'a pris pour un joli jeune homme sans cervelle qui savait faire des tubes et plaire aux jeunes filles mais je n'ai jamais accepté, jamais lâché. Je suis depuis longtemps un compositeur reconnu et un très bon musicien. J'ai énormément travaillé ma voix. Il fallait qu'elle puisse me suivre des années durant et qu'elle témoigne de mon évolution artistique...

-Ecoutez, George, je ne suis pas sûre que ma voix…Enfin, elle n’est pas si belle…

-Peut-être que non, mais tu dois la travailler davantage. Je sais dans quelle comédie musicale tu voudrais te produire à Broadway. Il faut que tu sois au sommet. Finies les vacances !

-Je vous assure que j'ai déjà beaucoup travaillé...

-Non, là, tu t’illusionnes. Il ne faut pas que tu te laisses aller sinon, tu essuieras des refus. On ne prendra pas de gants avec toi.

-Oui, je comprends bien. Je le ferai. Je travaillerai davantage.

-Quoi ? Plus tard ? Ah mais on continue !

-Mais on est le premier janvier ! On sort d'un brunch exquis et je...

-Il faut savoir...

-Vous êtes si intimidant que…

-Que ?

J'ai hésité un instant de trop. Il a hoché la tête d'un air navré. Je lâchais prise trop vite. J’ai tenté de faire diversion.

-Je pars le quatre comme beaucoup d'entre vous. Et vous ?

-Le cinq !

Il a soupiré et fait comprendre que notre entretien était terminé. Une fois seule, je n'ai su que faire et suis allée voir Erik qui lisait dans sa chambre, allongé sur son lit.

-Je suis idiote. Une demeurée, voilà.

-Ah pourquoi ?

-Il m’auditionne dans l’annexe et moi, je lui explique que c’est le premier Janvier ! Je veux juste me détendre, être avec mes amis ! George Daniel me fait travailler et je lui réponds ça. Tu te rends compte ?

Il a ri.

-Erik, j’ai lâché prise…

-C’est parfait. Continue !

Il m'a embrassé sur la joue et j'ai pris cela pour une consolation avant qu'il ne m'embrasse vraiment et très bien. Je m'étais agenouillée pour lui parler et là je me relevais et reculais...

-Je peux savoir ce qu'il t’arrive ?

-Tu es très jolie !

-Quoi ! Mais tu es...Enfin les femmes ne te…

-Ne te laisse pas influencer par les on-dit...

Il s'approchait de moi. Il était à la fois mince et fort. Difficile de résister...

-Tu ne m'as jamais fait d'avance !

-C'est vrai...jusqu'à aujourd'hui...

Il m'a pris dans ses bras et là, j'ai su qu'il était bien trop charmant pour que je lui oppose une quelconque résistance. Tout en m’embrassant par intermittence, il m’a déshabillée avant de m’aider à m’allonger. Il m’a écarté les cuisses avec adresse et s’est mis à me lécher. Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait aussi adroit d’autant que j’avais rencontré plusieurs fois son compagnon à New York. Strictement gay, lui…Quand il m’a jugé assez excitée, il m’a pénétrée et j’ai poussé un gémissement de bonheur. Il a pris tout son temps la première puis la seconde fois. Je n’avais aucun moyen de contraception depuis un moment et comme il m’avait prise au dépourvu, je n’avais eu le loisir de lui demander de se protéger…Qui sait comment ça pouvait finir, tout ça ? On a terminé enlacés sur le lit après une longue étreinte. Il me caressait les cheveux et les seins.

-Est-ce que tu es fou ?

-Non. Tu as joui deux fois ?

-Oui.

-Moi-aussi.

-Alors, les femmes t'intéressent ?

-Oui mais ça faisait très longtemps que...

-On ne le dirait pas. Tu connais tout du corps des femmes, toi...

-Je me documente au cas où.

-Je peux rire ?

Il riait lui-même. Il m'a embrassée avec tendresse puis m'a dit :

-Merci, Carolyn. Tu sais, je ne sais pas trop où j'en suis en ce moment et j'avais besoin de la douceur et de la patience d'une femme. Toi, je te connais et c'est mieux encore.

-Mais tu n'es pas mon amoureux...

-Non, je regrette. Ce n'est pas un rôle que je peux jouer auprès de toi. Et tu ne dois pas forcément le regretter.

-Si, je pourrais dès lors que nous venons de si bien faire l’amour…

-Non, tu ferais erreur. Je ne suis pas une partie de plaisir. Je peux être dur.

-Je ne sais pas, pas avec moi, en tout cas… Tu es mon ami. Dis-moi, il a dit vrai ?

-George Daniel ? Sa seigneurie est-il capable de dire faux ?

-Arrête de t’amuser !

-Il t'a conseillée avec justesse je crois. De ce côté-là, il est fiable. Travaille d'arrache-pied dès que tu rentres...

-Erik, ça ne suffira pas.

-Ah bon ? Il a sous-entendu ça ?

-Non mais je manque d’ambition. Au fond, il a raison. Une carrière de chanteuse à Broadway, ça demande beaucoup de ténacité. Je pense que je m’en tirerais mieux au cinéma...Ou dans une petite troupe de théâtre…

-Il a raison en fin de compte. Tu te défiles.

J’ai rougi et lui ai demandé de changer de sujet. Comme il restait silencieux, je l’ai fait.

-Tu lui plais…

-Petite maligne !

-Non, Erik, c’est vrai. Il te regarde, il te cherche…Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

-Que ce n’est pas une histoire pour les jolies filles qui ont envie de s’amuser le premier janvier…

-C’est George Daniel !

-Oh, mais quelle opportuniste ! Il faut que je réponde quoi ? « Ah oui, quelle chance ! En m’y prenant bien, il m’enverra un ou deux messages une fois de retour à Londres. » Quel scoop, hein ! Sans compter qu’un de ces jours, je pourrais me vanter…

-Tu vas céder, je suis sûre.

Il a eu l’air grave tout d’un coup et le sentant un peu à vif, j’ai de nouveau bifurqué. Il ne fallait pas que j’aille trop loin avec lui, d’autant qu’il était difficile à cerner.

-Désolée, j’ai manqué de tact.

-C’est exact. Alors, ne manque d’à-propos maintenant. Allez, je t’écoute !

-D’accord : voici une autre histoire. Si j’étais enceinte de toi ?

-Ah oui, elle me convient celle-là ! Tu aurais un beau bébé : regarde-nous !

-Tu ne peux vraiment pas être sérieux ?

-Pourquoi le devrais-je ? Tu es belle.

-Merci, Erik.

Il m'a de nouveau embrassée de façon troublante et je me suis rhabillée. J'étais éberluée mais rassurée et ravie. Je ne sais comment il agissait avec un partenaire masculin mais il avait donné à la femme que j'étais l'impression qu'émotionnellement et sexuellement, elle méritait la plus grande attention. Compte-tenu des deux derniers goujats dont j'étais tombée amoureuse, c'était un très beau cadeau qu'il me faisait là. Malheureusement pour moi, c’était plutôt à des hommes qu’il les adressait d’habitude…

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. L'idée est la suivante.

COUVERTURE ROUND HERE

L'idée est la suivante : si le vrai Georges Michael meurt seul dans sa belle demeure un 25 décembre au matin, son ombre, George D, n'a pas la même fin. Se rendant compte qu'il va très mal, ce chanteur milliardaire part à Paris puis sur la Côte d'Azur, pour échapper à des liens étouffants. Quittant Paris, il se rend à la frontière italienne où, suite à une crise de désespoir, il tente de se noyer. Une belle villa a été louée pur les fêtes par une bande de jeunes artistes. Deux d'entre eux sauvent George, qu'ils n'ont pas reconnu pour être le grand chanteur. Bientôt, c'est chose faite mais ils acceptent celui-ci parmi eux pour un temps assez particulier de création et de promenades. De cette expérience, George D ressort rasséréné et avec un nouvel amour. Mais ses démons le rattrapent et malgré tout, il meurt. Longtemps silencieux en musique, il laisse tout de même au monde un ultime opus …

Il y a donc souffrances, silence après l'immense gloire, réactivation d'épisodes douloureux de sa vie et rédemption.

George D, à la différence peut-être de George Michael, meurt unifié...

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Dire ses souffrances.

DOUBLE PORTRAIT GM

 

15 Erik. Roquebrune. Janvier 2016. George D., artiste aux abois, s'est réfugié sur la Côte d'Azur pour échapper à la mort. Il fait une rencontre qui pourrait devenir un amour. Mais n'est-il pas devenu une sorte de monstre qui ne s'est pas guéri de pertes anciennes ? En tout cas, son amour mort, celui qui a trouvé une mort cruelle, lui parle et le conseille..

Il n'y avait plus à reculer. Il voulait me parler, c’est clair. Je ne pouvais pas me dérober plus longtemps. Dans l’annexe, Valeria et Nicholas avaient installé un home cinéma pour que ceux qui le souhaitaient puissent voir toutes sortes de films. Sachant que je l’y trouverai, j’y suis allé et ai pris en route « Les Parapluies de Cherbourg ». Ma mère adorait ce film et je l’avais déjà vu maintes fois avec elle. George était là. Je me suis assis à côté de lui. J’avais lu sur lui, comme nous tous. Un article ordurier, sur le net, faisait des pronostics sur sa vie sexuelle. On lui attribuait un nombre invraisemblable de conquêtes masculines passagères. Il n’était plus aussi mal en point et sans doute prêt à en faire une de plus…Après tout, Valeria n'utilisait son « Michele » que pour ses trésors de virilité et Marjan, avec son « David » commençait à l'imiter. Je venais de faire l’amour avec Carolyn. Il y avait une drôle d’ambiance dans cette villa, malgré les quelques couples solides qui s’y trouvaient. Carolyn, Carolyn…Ses petits seins hauts, ses hanches fines et son joli visage bien sculpté. J’avais encore le goût de sa chatte dans ma bouche et je ne m'étais ni douché, ni rincé. Je sentais la femme et c'était bon. Les odeurs corporelles de mon amie américaine m'enveloppaient. Il s'en rendrait compte.

On a dû rester comme ça une quinzaine de minutes puis j'ai quitté la salle et l'ai attendu dans la cour, près de joli sapin décoré. Il est arrivé à pas lents, un sourire crispé aux lèvres.

-On va parler quelque part. La crique, on pourrait y descendre. Je n'y suis pas retourné, enfin depuis…

-C’était aussi bien de ne pas le faire. De toute façon, il est un peu tard et c'est très escarpé. Il y a des plages plus proches. Ça te tente ?

-Ai-je le choix ? Vous êtes un chef, ça se voit.

Il a souri mais quelque chose dans son regard était dur et impérieux. Sa demande sexuelle était implicite mais elle était doublée d’une autre injonction, plus dérangeante celle-là. Je n’arrivais pas à lui donner un sens.

-Alors, on y va ?

-Oui.

On a pris une des voitures qui étaient là et j’ai roulé jusqu’à une plage publique. Elle était très peu fréquentée, à cette heure. On a commencé à marcher. J’étais très tendu et j’ai commencé à le faire sentir.

-Je ne veux pas que tu t’approches de moi comme tu as l'habitude de le faire pour les autres.

-De quoi parles-tu ?

-Ne te sers pas de moi. Je n'y suis pour rien si tu vas mal...

-Tu peux m’aider à aller mieux. C’est un temps béni pour moi : je vous ai rencontrés, je t’ai rencontré…

-Ah oui ? Allez, il passera bien un journaliste. Tu adores ça. Tu t'exposes sans cesse aux attaques comme aux louanges.

-C’est une plage populaire, peu connue…

-Tu te mets tout le temps en cause pour ne pas quitter le devant de la scène !

Il a soupiré, m’a pris sèchement le bras et m’a obligé à m’arrêter pour lui faire face. Son visage, dans cette lumière hivernale un peu grise, paraissait un peu défait. J’ai remarqué des rides aux coins de sa bouche.

-Je me mets en cause ? Comment cela ? Ah, tu as regardé ces articles de presse qui me décrivent comme un exhibitionniste, c’est cela ?

-On l’a tous fait, lire ce qu’on écrivait sur toi…

-Oui mais toi, tu n’es pas clément.

-C’est exact. Pourquoi t’être livré ainsi ?

-J’étais jeune. Je me suis fait utiliser. Ça, tu peux le comprendre ?

-Je ne parle pas de ta jeunesse. Ton mode de fonctionnement m’est incompréhensible. On a droit à tout : flagrant délit sur des lieux de drague, toxicomanie, accidents de voiture ! Et ces photos !

-Et donc ? Les journalistes ont une imagination débordante et les photographes s’en donnent à cœur joie. Ça a commencé quand j’avais vingt ans, Erik, tu te rends compte, vingt ans ! Tu sais que certains magazines n’entrent jamais chez moi ?

-Non ! Et puis, tu me déconcertes.

-Oui, c’est logique. Je suis célèbre.

Il avait lâché mon bras depuis un moment déjà et il se tenait à une distance acceptable de moi. Elle ne lui a plus convenu et il s’est clairement rapproché. Il me dévisageait avec envie, d’une manière si radicale que la colère m’a envahi. Qui était-il donc pour penser que tout pouvait être aussi simple ? Depuis combien de temps utilisait-il les mêmes mécanismes de séduction sans avoir conscience que le temps jouait désormais en sa défaveur. J’ai eu un haut le corps.

-Mais ça ne suffit pas, ça !

-Que je m’approche de toi ainsi ?

-Mais oui !

Il a reculé.

-On va en revenir aux journalistes et à ma surexposition. L’époque était différente. J’étais ambigu dans ma carrière et dans ma vie et j’ai eu, c’est vrai, beaucoup d’ambivalence. Je ne savais pas clairement où mettre des frontières…

-Je pense que si, en tout cas pour ces photos récentes et dégradantes que la presse à grands tirages fait circuler. On dirait que ça ne te déplaît pas de te montrer ainsi, avili car tu peux livrer bataille ensuite. J’ai raison hein ? Je te heurte mais je suis jeune et ça me donne des droits. Tu ne devrais pas, George, pas comme ça. C’est de la faiblesse.

Cette fois, c’est lui qui a sursauté. Il était difficile de le contrer mais je voyais bien que mon obstination le surprenait. Elle le séduisait aussi… Il s'est approché de la mer et j'ai fait de même. Des galets roulaient sous nos pieds. Il a orienté très différemment la conversation. J’aurais dû avoir des réticences mais j’ai décidé d’être vrai.

-Sur ce point, nous ne tomberons pas d’accord. Tu as raison : nous n’appartenons pas à la même génération. Alors, dis-moi un peu ce qu’il en est de toi. As-tu souffert ? As-tu rencontré la perte par la maladie ? T'es-tu senti impuissant ? Réponds, Erik.

J'ai retenu mon souffle puis j'ai parlé. Mes dix ans. Mon père. Une agonie lente. Ma révolte. Les larmes de ma mère. Les pesantes obsèques au nord du Danemark. Ses affaires à lui sur lesquelles on butait tout le temps. Plus je parlais plus l'image paternelle devenait ferme et dense et plus je retrouvais mon désarroi. Je voulais qu'il vive jusqu'à ce que je devienne étoile, lui qui regardait avec tant d'incompréhension mon désir de danser, les revues que je feuilletais, les pas que je cherchais à apprendre, les tenues que je tentais de me fabriquer...Il aurait bien vu, il aurait compris que je ne pouvais être décevant. Au lieu de ça, il a été rongé par un cancer, nous laissant tous dans le désarroi. Je m'étais juré de ne pas le regretter et pourtant, quand j'ai enfin été nommé danseur soliste, je me suis autorisé les larmes. Il me manquait tellement !

Il est resté silencieux et m'a juste pris le bras pour qu'on aille s’asseoir un peu plus loin.

-Il faut que je te renvoie la question ?

Il ne m'a pas répondu tout de suite. Il semblait perdu dans ses pensées. Puis il a fini par acquiescer.

-Pas si vite, Erik. Crois-tu que je m’attendais à une pareille confidence ? Tu ne laisses pas paraître grand-chose de tes sentiments. Je ne suis pas si égocentrique, une telle perte a dû impacter ta vie…

Il était vraiment bizarre ce type, tantôt brutal, tantôt délicat… « Impacter ma vie » …Il fallait vraiment s’appeler George Daniel pour parler comme ça…

-Un orphelin de dix ans comme tant d’autres…

-Tout de même…Je suis désolé pour toi.

-Merci…

-C’est sincère. Comment avez-vous fait ?

-Mes grands -parents français nous ont beaucoup aidés. Ils sont venus, on est allé en France…Ma mère a fini par se remettre et nous-aussi…

anselmo

 

George, tu touches au but. Il est avec toi.

Il est trop fermé...

Non, non, il va t'accompagner et t'aider mais comme toujours tu veux tout, tout de suite !

Où étais-tu passé ?

Les changements d'année comptent peu au paradis... Mais tu vois, je suis là.

J'ai été dur avec Paul, odieux même.

Je sais, George. Ne pense plus à lui. Il n'y a pas de retour.

C’est peut-être aussi bien.

Oui ! Et ce jeune homme...Ne soit pas brutal avec lui. Je te connais.

Allons, modère-toi. Il est beau c'est sûr, mais pas si solide. Tu m'entends ?

Oui. Tu es toujours mon ange...

Toujours.

Il s’étonnait de mon silence.

- Et vous, George ? Et toi ?

Je lui ai dit pour toi, A. J'ai été fou et cruel et pour ma mère aussi. Qu'avait-elle à faire d’aveux tardifs ? Elle savait sans vraiment se l'avouer. J'aurais été vigilant avec toi, je t'aurais contraint à rester en Angleterre. Tu aurais échappé à de mauvais médecins et ses stupides croyances. N'avais-tu pas l'habitude de te tourner stupidement vers la Vierge et les saints, à croire que ses images pieuses te sauveraient la mise ! Je t'aurais mis entre de bonnes mains. Six mois après, les thérapies combinatoires étaient arrivées. On t'aurait maintenu en vie jusque-là. Mais j'ai été aveugle ! Tu serais devenu un homme fait intelligent et créatif, amant ou ami et tu aurais gardé ton magnifique sourire plein de bonté. Bien entendu, j'aurais maintenu le flou avec ma mère et elle aurait survécu elle-aussi. Comment ai-je pu être aussi inconséquent ?

Tu sais, j’étais quelqu’un de gai et de gentil et je ne savais pas pour ce virus. Personne ne savait…Je n’ai jamais été dur avec toi mais lui, il peut l’être pour peu que tu le pousses trop dans ses retranchements. Fais attention aux Anges ! Il est si rare d’en croiser un !

Il est resté très droit, les bras le long du corps et je l’ai senti se raidir. Il redevenait l’homme de la crique, celui qui, hors de lui-même, allait se jeter à l’eau…Il était aussi l’être fantomatique des premiers jours dans la villa… Alors, toute agressivité m’a quitté. La danse fait qu’on aborde bien des rôles comme celui du prince mélancolique du Lac des cygnes ou encore celui du Jeune homme et la Mort. On peut être un faune, un jeune Roméo ou un esclave…C’est pour cette raison que toutes les balivernes concernant la « rigidité » de la danse classique m’ont toujours paru vaines. Elle rend « poreux », elle rend communicatif et sensible…Galvanisé par cette certitude, j’ai senti le courage s’emparer de moi et à lui qui redevenait si misérable et gris, j’ai trouvé le moyen de dire :

-George, écoute-moi : ton ami, A, devait être contaminé depuis un moment déjà et toi, heureusement, tu ne l'as pas été. Il n'est pas sûr qu'il ait été mal soigné et pas sûr non plus que tu aies pu le sauver en le maintenant en Angleterre. Tu étais connu, il ne l'était pas. Il n'a rien voulu t'imposer. Tu ne peux ni lui en vouloir d'avoir choisi de rester près de sa mère et ses sœurs au Brésil ni d'avoir recherché un secours spirituel dans la prière et la contemplation d'images pieuses. Il rencontrait sa propre mort et il a choisi ses armes même si elles te paraissaient piteuses. Tu dois respecter ses choix. Il était très jeune. Même pas trente ans ! Il s'est battu contre l'ennemi invisible et il a perdu. La paix est venue, tu peux en être sûr.

-Je respecte la religion mais là, c’était caricatural !

-Tu juges trop vite. Ma mère et mes sœurs se sont mises à prier dans les dernières semaines qui ont précédé la mort de mon père et lui-même n'était plus si fermé à une autre dimension, au ciel. Quant à moi, ne crois pas que je sois resté en arrière. Je crois en Dieu depuis longtemps, même si je n'ai pas un mode de vie très orthodoxe. L'éternité est si glaçante que je ne peux me résoudre à me tourner vers elle, vers un infini vide de sens. Dieu est là. Je connais son souffle. Je le rencontre quelquefois quand je danse...

Il a marqué un silence puis a repris alors que je restais suffoqué.

-Quant à ta mère, elle avait à faire de ta nature, de tes attirances. Ne me parle pas « d'aveux tardifs », je te prie ! Elle ne voulait pas que tu sois ainsi tout l’en ayant deviné et quand tu as enfin parlé, elle t'a dit qu'elle était malade. C'est bien cela ?

-Oui.

-Elle a eu une attitude très ambivalente. Sans doute t'adorait-elle et a-t-elle voulu te faire sentir à quel point elle t'aimait...C'était son amour qui devait te galvaniser non celui que tu pouvais éprouver pour un être du même sexe que toi. Car « en dévoilant ta vraie nature », tu as mentionné cet amour que tu avais pour un jeune homme...

-Oui, certainement…

-Drôle de dame en ce cas...

-Erik, tu parles de ma mère !

-Oui et je peux te renvoyer à la mienne. Elle n'aurait jamais fait cela : se livrer à ce chantage plus ou moins conscient pour te garder pour elle-seule. Elle a rencontré ton ami ?

-Non.

-Elle a su de quoi il est mort ?

-Je suis resté très évasif...

-Elle a dû s'en douter. La maladie honteuse d'un jeune homme « dépravé » et celle, malencontreuse et injuste, d'une femme digne ...Elle ne t'a pas épargné, George. Tu as fait une grave dépression ensuite, c'est bien cela.

-Pendant trois ans, je n'ai plus rien fait...J'ai changé de clinique plusieurs fois et pris goût aux pilules...

Il devenait trop grave et je devais faire preuve d'humour :

-Oh enfin, je ne pense pas qu'on t'ait fait prendre une partie de celles qui traînent dans ta chambre ! Ce n’étaient pas les mêmes...Et tes traitements n'incluaient pas ton actuelle consommation de whisky...Encore que je ne connaisse pas bien la médecine anglaise...

J'ai réussi à le faire rire.

-Non, en effet, il s'agissait de traitements spartiates...

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Je pourrais être heureux...

DE BASHER HOCKNEY

George D., lassé de tout, s'enfuit sur la Côte d'azur où il est recueilli par de jeunes artistes. L'un d'eux, un danseur, l'attire...Sauverait-il la mise

Je me suis mis à frissonner et me suis levé.

-Tu as froid ? Il fait bon pourtant...

-C'est peut-être ce que tu me dis...

-Tu veux rentrer ?

-Non, pas encore.

Il allait changer d'attaque, je le sentais. On s'est remis à marcher lentement.

-Après A, j'ai eu une longue liaison qui s'est terminé douloureusement et j'ai un autre compagnon maintenant. Je vais m'en séparer. Mais dis-moi : mise à part cette blessure d'enfance, qui as-tu aimé Erik et qui a pu te faire mal ?

-L'année de mes dix-huit ans, il y a eu une ballerine. On s'entendait plutôt bien jusqu'à ce que je sois pressenti pour être étoile. Elle ne l'a pas supporté et elle m'a planté là pour rejoindre un type de quarante ans plein aux as. Elle était très en colère car elle avait un problème de cheville. Elle allait la lâcher, elle le voyait venir et elle savait que sa carrière était fichue. J'ai eu mal mais à la réflexion, je pense que c'était plutôt mon amour propre qui en avait pris un coup. Je pense rarement à elle et de façon anecdotique...

-On peut donc en arriver à ton actuel compagnon ?

De nouveau, j'ai frissonné. Il a essayé de me prendre dans ses bras mais j'ai esquivé son enlacement. J'ai commencé à me diriger vers la voiture. On s'y est installé mais il a pris le volant retardant ainsi le départ.

-Attention, on conduit à droite en France !

-N'esquive pas !

J'ai parlé sans le regarder.

-Je l'ai rencontré à New York où j'étais en vacances avant de rejoindre le corps de ballet à Toronto. C'est un vrai Américain de la côte ouest, un démocrate aux idées larges, enfin selon lui. Il est très vif d'esprit et a une intelligence pénétrante. Il a un caractère fort mais à mes yeux il dispose d'une qualité extraordinaire : je ne m'ennuie jamais en sa compagnie. Il a travaillé pour l'opéra de New-York comme scénographe. En ce moment, il met en scène des expositions d'art contemporain et il écrit pour plusieurs revues d'art. Il a fait une école de dessin très select et il peint et dessine très bien. Il apprend le français. Ah, et il connaît parfaitement l'univers du ballet classique ! Il n'est pas un rôle que j'ai dansé dont il n'ait pas une connaissance profonde...Il me dessine des costumes de scène.

Comme il tentait de me foudroyer du regard, j'ai continué à regarder droit devant moi et j'ai poursuivi.

-Il est assez bel homme et s'entretient physiquement. Il a un coach privé pour la gymnastique et il nage dans les piscines des hôtels de luxe. Il se fait masser, fréquente les spas et surveille son alimentation. De temps en temps il abuse de champagne californien mais il ne fume pas. En fait, il se contrôle beaucoup et comme je dois le faire moi-même tout le temps, on s'accorde bien.

-Il est plus âgé que toi, bien sûr...

-Il a douze ans de plus que moi. Quelquefois, je le sens...

Il m'a coupé la parole.

-Mais il te laisse libre de temps en temps et ferme les yeux comme tu le fais pour lui. Mon compagnon américain faisait cela...Ce n'est pas une mauvaise tactique d'autant que cet homme semble avoir les pieds sur terre. Il s’appelle Julian, c’est bien cela…

J'étais heurté par ce qu'il me disait mais je commençais à comprendre qu’il ne serait pas intrusif au-delà d’une certaine limite. A condition, bien sûr, que je m’y oppose…

-Demande-lui intérieurement d’être permissif…

J'ai soupiré d'agacement. Je voulais qu'on rentre. Il m'a forcé à le regarder et se penchant vers moi, il m'a embrassé sur la joue puis aux coins des lèvres. Il était sans insistance et je le sentais très ému. Je ne sais pas, moi, ce que je ressentais exactement mais je n’étais plus si en colère. Après quoi, nous sommes rentrés.

.J'étais rasséréné et je pensais qu'il me laisserait tranquille. Il n'aurait pas le front de braver les autres et nous avons bavardé et ri en toute liberté jusqu'au soir. Vers vingt-deux heures, j'étais seul dans ma chambre et je sortais de la douche quand il est entré sans frapper. J'avais refait le lit laissé en grand désordre par le passage de Carolyn mais omis d'enlever d'un fauteuil un foulard qu'elle avait autour du cou en venant me voir. Elle l'avait oublié. Il l'a vu, l'a pris et m'a toisé.

-La jolie chanteuse qui a bien du chemin à faire ? Ce n'est pas difficile à deviner. Tu l’as baisée cet après-midi ? Tu as raison : elle est bien faite.

Je suis resté silencieux. Il me jaugeait, trop content de marquer un point.

-Quoi ? Tu ne vas pas nier tout de même ? Elle a un joli corps, c’est vrai et un visage touchant. Tu as eu envie d’elle et elle de toi. Tu apprécies les femmes…

-J’aime bien Carolyn.

-Oh, oh, oh, Erik…

-Nicholas et Jonathan le tiraient de l’eau, il avait failli mourir d’une pneumonie en Autriche et des cliniques suisses et allemandes pouvaient se vanter de l’avoir reçu pour ce qui ne passerait jamais pour un processus de désintoxication mais « une cure de remise en forme » …La mer était proche et la côte escarpée…Il prenait « son traitement » et ajoutait du vin au whisky…Trop dangereux, trop risqué. Une « star » d’un autre âge doublé d’un homme impérieux et possessif, habitué à ce que tout à soit à lui et amoureux des lamentations…

Il était étincelant. On avait dû rarement lui dire non. Quel visage plein d’orgueil !

-Je suis venu te dire que je vais réorchestrer deux de mes anciens tubes et que j'ai en tête deux nouveaux titres. Je trouve cela magnifique ! Tu sais, il me vient même l’idée d’un album…

Il m'a adressé ce sourire forcé qu'on lui voyait toujours dans les journaux ou à la télévision quand il évoquait « sa carrière et ses projets » avant de disparaître sans que j'aie trouvé quoi lui dire. Après quoi, après un moment d'agitation, j'ai retrouvé le calme et dormi du sommeil du juste. Il me restait juste l'image d'une publicité pour dentifrice.

 

10 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Aimer encore pour ne pas mourir.

hockney 2

16 George. Roquebrune. Janvier 2016. Sur la Côte d'Azur où il s'est réfugié car il est aux abois, George D. rencontre des jeunes gens. Il aurait un amour possible...

Vers quatre heures du matin, je n'y ai plus tenu. Je me suis succinctement habillé et me suis présenté à sa porte. Je ne sais pourquoi j'avais imaginé qu'il se serait barricadé comme un petit enfant à qui on demande de n'ouvrir à personne en l'absence de ses parents. Il n'en était rien. Je suis entré sans encombre dans une pièce pleine de pénombre mais non obscure et ai refermé la porte à clé. Il dormait à poings fermés. Je me suis dénudé et ai ouvert les draps. Il avait une belle respiration régulière et je l'ai écouté sans bouger, allongé près de lui. Puis, je l'ai attiré à moi avec suffisamment d'élan pour qu'il se réveille.

-Qu'est-ce que tu fais !

-Mais tu le sais !

Il s'est joliment débattu et je n'ai pu utiliser que le biais de la parole puisque fort et jeune comme il l'était, je n'aurais pu le contrer.

-Je t'en prie. On se sépare tous bientôt. Je t’ai dit qui j'étais, tu m'inspires, tu me rends à la vie. Mon Erik....

Il a dit non faiblement et s'est encore un peu défendu, ce qui m'a permis d'évaluer le peu de difficultés qu'il y avait à le déshabiller. Que voulez-vous, j'ai été mal habitué. Elles s'offraient, ils s'offraient. C'en était dérisoire. Forcément, une telle jeunesse et une beauté inattendue pour moi, ça m'excitait. Il a détourné la tête quand j'ai voulu l'embrasser et a repoussé mes mains qui cherchaient à lui retirer ses vêtements avant de céder et de s'allonger. J'ignorais à quelle injonction il obéissait mais celle-ci m'a bien servi. J'ai pu le mettre nu, entrer ma langue dans sa bouche et enserrer son membre dans une de mes mains. Il avait un corps ferme, musclé mais fin et ce visage…

Trois heures d’affilée, je ne l'ai pas laissé tranquille. Il répondait bien, en bel amant qu'il était. Aucun de nous ne parlait sauf pour des consignes brèves. Je lui en demandais beaucoup puisqu'il n'y avait pas vingt-quatre heures qu'il avait fait l'amour à cette jeune fille mais j'étais étonné de sa fraîcheur et de son inventivité. Quand enfin mon désir a décru, je me suis écarté de lui et il est resté un moment calme et silencieux, allongé, sa respiration allant s'apaisant. Il fermait les yeux et avait l'air profondément comblé. Je me gorgeais de ses odeurs corporelles car elles étaient celles d'un jeune homme au fait de sa beauté. Il a soudain voulu se lever et je l'ai retenu durement par le poignet :

-Mais où vas-tu ?

-Dans la salle de bain !

-Tu as gardé les odeurs de cette fille et tu as les miennes maintenant. Est-ce que ça t’enivre ?

-Je ne me suis pas posé la question.

-Tu veux tout de même t’en débarrasser…

-C’est mal ?

-Oui, parce que moi je trouve cela très excitant.

Il a eu l’air stupéfait comme si ma remarque était sans fondement. Je ne décolérais pas.

-Quoi, il est si puritain ? Jamais ce genre de remarques ?

-Il s’économise en paroles si je le compare à toi et de toute façon, la situation ne s’est pas trouvée. Tu vas rester aussi possessif ?

Je le déconcertais trop et il fallait calmer le jeu. Me reprenant, je l’ai laissé filer dans la salle d’eau.

-Non, rassure-toi, non…

Je me suis surpris à chantonner.

 

Ce sont ceux qui résistent
Que nous avons le plus envie d'embrasser,
Tu es d'accord ?
Les cow-boys et les anges,
Ils ont tout leur temps pour toi
Comment pourrais-je croire
Être une perle rare pour toi ?

Pourquoi les paroles d'une de mes chansons me revenaient-elles en mémoire ? Je me suis surpris à la fredonner. Il me regardait, étonné, en s'essuyant avec une grande serviette blanche et je voyais son agressivité s’en aller. Je me suis levé pour l'aider à se sécher et j'ai continué de chanter.

Les cow-boys et les anges,
Ils t'aiment tous instantanément
Comment pourrais-je croire
Avoir été fait pour toi ?
Comment pourrais-je croire
Que tu resterais ?
Mais la cicatrice sur ton visage,
Ce magnifique visage qui est le tien...
Ne crois-tu pas que je sais
Qu'ils t'ont déjà blessée auparavant ?

 

Il ne disait rien et se laissait cajoler. Je l'ai fait se recoucher. Il restait silencieux mais me regardait avec ces mêmes grands yeux pleins d'enfance qu’A avait eus. J'ai été traversé par une souffrance violente mêlée de bonheur.

-S'il te plaît, sois plus fort que ton passé ! L'avenir pourrait bien te donner une autre chance. C'est ça la fin, non ?

Il l'avait murmurée dans ce joli anglais qu'il avait mâtiné d'une pointe d'accent danois. J'ai voulu lui répondre mais j'étais si fortement ému que je me suis tu.

-Mais tu sais le texte de cette chanson ?

-Tu vois bien.

-Erik, écoute, je…

-Non, les paroles que tu vas dire…

-Tu devras les entendre.

-Pas maintenant, je vais dormir. J'ai vraiment sommeil.

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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