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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.

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4 juin 2021

Attentive. Chapitre 11. Sans vigilance.

beau BELLE

 

11

Sans vigilance.

 

Alors, elle est au présent.

Il y a le soir du théâtre, où tous trois s’amusent d’une opérette d’Offenbach habilement interprétée et mise en scène.

Il y a le soir du cinéma où un film vaguement choisi par elle, remporte les suffrages des deux autres.

Il y a les visites de musées et d’expositions où ils vont et viennent, s’interrogent et s’interpellent.

Belle semaine où ils se laissent aller aux jeux de l’amour. La soumission, telle qu’il la voulait, n’a plus tant d’importance - il le lui avoue- l’enjeu qu’il avait fixé est autre. Autre ? France voit mal ce qu’il veut dire. Il répond simplement qu’il voulait une « soumise » se prêtant à des jeux variés sans manifester beaucoup d’exigences. Mais, tout est changé. Elle a, en somme, déjoué ses plans…

Ce qu’il dit la rend perplexe. Ils habitent des pays différents, ont des vies parallèles. Cela suffit-il ? A. est pragmatique. Pour un peu qu’une solution soit trouvée, il dit oui à la question posée. L’éloignement géographique n’est pas une fatalité. Elle, plus mitigée, dit qu’elle l’espère sincère. Revenant d’une île lointaine, elle n’envisage pas un prochain déplacement. Au bout du compte, personne ne tranche. Ils sont encore à Paris. Ils sont heureux. Alors, le futur…

Pourtant, vient le temps du départ. A. va reprendre un avion. Elle se rendra à la gare pour regagner le sud-ouest. La dernière journée est un peu mélancolique. Dans la chambre où elle se tient allongée près de lui, Julia constate que la belle orchidée a perdu plusieurs de ses fleurs. Toujours élancée sur sa tige, elle perd sa vitalité. Elle n’osera jeter la fleur impérieuse, d’autres le feront, mais elle voit en elle le symbole de ces jours qui prennent fin. Les larmes au bord des cils, elle serre la main d’ A. Puis se redressant, elle contemple les yeux bleus de l’homme silencieux.

Vient la dernière nuit après le dernier diner où ils ont ri tous trois comme au premier soir. Le restaurant grec est retrouvé avec son agencement amusé, la chaleur de l’accueil et la générosité de la cuisine. Ils reviennent à pied. Julia passe son bras sous celui de A. L’air est encore frais et les beaux immeubles de l’avenue qu’ils empruntent offrent des fenêtres souvent closes, ouvertes parfois sur le raffinement d’un bel appartement où se poursuivent des vies pour eux secrète.

Comment dit-on qu’on souffre de se séparer ?Julia n’a pas l’habitude de quitter un être qui montre son amour. Elle quitte ou plutôt est laissée sans grande sensibilité. Elle sait l’amertume du rejet et l’impossibilité des réponses. Mais là ! Tout est si différent. Le soir déjà puis la nuit et au matin, elle montre une douce reddition en appelant enfin l’homme par son nom. Elle dit « Philippe » avec précaution d’abord puis avec une assurance un peu plus forte. Il l’encourage, la félicite. Il l’embrasse.

Le matin du départ est là. Julia et sa fille sont emmitouflées dans des vêtements d’hiver. Le taxi va venir, qui les conduira à la gare. Au moment de partir, elle voit les yeux de l’homme s’embuer mais il n’est plus tant d’enlacer et d’apaiser. La longue voiture noire est là. Ils sont déjà séparés. Toutes deux s’installent à l’arrière et sentant son cœur se serrer, elle regarde intensément à travers la vitre de la portière celui qui la salue. Bientôt, elle ne le voit plus. Le taxi les emporte vers la gare où elles s’installent rêveusement dans un train qui les renvoie dans le sud-ouest. Sa fille adolescente, elle s’en souvient, lui parle et rit gaiement, se souvenant des longues promenades, des musées, des spectacles et de la précieuse liberté dont on l’a dotée en la laissant seule dans une chambre où elle crée un mode de vie bohème excluant les contraintes du quotidien. Souriant quand elle l’écoute, Julia reste songeuse. Chaque heure qui s’écoule la sépare de la chambre où l’orchidée somptueuse finit de régner. Le visage inquiet de son amour, ses yeux bleus aux aguets lui sont des reproches muets. Elle est partie la soumise, la libertine, l’amante, la tendre sœur qui écoute. Elle fait défaut. Il ne la voit plus, l’accueillant nue. Il ne peut plus la renverser sur le lit. Le collier qui sertit son cou est maintenant inaccessible et quant à son corps aux jambes écartées, il n’en capte plus la densité.

Hôtel libéré. Chambre à louer. Tout juste une orchidée à jeter, des draps à renouveler afin que les nouveaux arrivants arrivent en terrain neutre.

Bientôt, il ne sera plus à Paris où elle le sait encore. L’aéroport qu’il rejoindra la sépare déjà de lui, si vaste et impersonnel. Il prendra un vol pour Genève et de là, rentrera chez lui. A cette idée, elle gémit ouvertement. Il n’est plus là, plus là. Paupières closes, elle retient ses larmes. Yeux grand ouverts, elle sourit à la belle adolescente. Café, eau minérale, sandwich, livres, film. Elles marquent les jalons d’un long retour. Enfin, le train s’arrête, les laissant à leur maison. Il faut tout de même pour la rejoindre, reprendre une voiture laissée au parking et rouler encore.

Le périphérique abandonné, on gagne les petites routes.

La petite ville apparaît enfin, laide, enfermante. France se gare et coupe le contact. Il est là où elle n’est plus. Et là où elle est, il n’y a personne.

C’est une nuit compacte, impersonnelle dure.

A cette heure, il se dirige vers sa ville et les siens. C’est un homme entouré, aimé et chaque image qu’elle a de lui le montre tel : bon mari, bon père, fils attentif, travailleur efficace, ingénieur compétent. Musicien et pilote, deux passe-temps qu’il affectionne. L’air traversé, la musique rencontrée. Et la lumière qui semble ne pas le quitter, rendant sa vie solaire.

Elle aime un homme sociable, doué, actif. Elle ne renie pas l’elfe du début car il sait, comme lui, changer le réel. Le présent s’illumine, le passé cesse de peser pour devenir bénéfique.

Elle gagne sa chambre, où, succinctement, elle défait son sac de voyage. Les vêtements, les chaussures, la lingerie apparaissent et, à leur suite, les objets sexuels qu’elle lui a présentés. Somnolente, elle hésite à se caresser. La fatigue et la tristesse l’en dissuadent. Elle s’endort vite. Au matin, le souvenir qu’elle a de ce séjour l’illumine, elle est radieuse. Elle jouit plusieurs fois pour A. se disant qu’il en sera heureux. Mais sans contrainte qu’il imposait, le plaisir est vain.

Et puis le quotidien prend la forme du retour au travail. Il faut rejoindre la première et la deuxième cour caillouteuse, les bâtiments « modernes » car de construction récente, surmontés d’un drapeau français qu’auparavant, elle n’a guère vu qu’aux grandes occasions. A la sonnerie, on va chercher les élèves qui attendent en rangs déjà défaits. On les précède vers les salles de cour, où, bon an, mal an, on les fait entrer. Et là, inspirés ou nonchalants, ils écoutent ou regardent par la fenêtre tandis que se déroulent des cours savamment programmés par de hautes sphères.

A nouveau, l’apesanteur.

A nouveau, un message à donner.

Des craies, un tableau.

Des photocopies.

Savoir illusoire puisque le but n’est pas atteint.

Julia souffre peu de cet état. L’imminence d’une grande rupture prouve que dans ces cas-là, on souffre peu. Une sorte d’anesthésie.

Par contre, la séparation d’avec A. est douloureuse. La nuit, elle pleure violemment l’homme aux yeux clairs qui ne l’entend pas. Là-bas dans ce pays qu’au début de leur rencontre, il lui avait demandé de décrire, il travaille et mène une vie de famille. Elle avait parlé des chalets en bois, des horloges locales et des écureuils ; c’était là un univers de conte que les fées marraines adoreraient. Maintenant, elle maintient ce rêve. Là, où il est, les êtres surnaturels se meuvent en silence et ils l’entourent, lui souhaitant du bien.

Les premiers dialogues avec lui laissent d’ailleurs France dans l’émerveillement. Il est ravi de Paris. Une entente parfaite. Aucune anicroche. De beaux jeux.

Il veut la revoir. Et il l’aime.

Elle sourit.

 

Tout ira bien. Enfin, professionnellement, elle fera ce qu’elle peut et sur le plan financier, son île lointaine ayant eu des largesses, elle s’adaptera à une nouvelle situation. Mais elle fera son possible.

L’île, la France, le beau collège ouvert sur la mer, l’autre à la cour poussiéreuse, la nouveauté des cris et de la vulgarité. Rien n’est simple mais pas inextricable.

Elle le croit.

Elle se trompe.

Un jour, tout s’arrête. Un ennui de trop. Lasse, elle va voir un médecin. Les jours d’après, enveloppée de mélancolie, elle ne travaille plus.

Livrée à elle-même, elle fait silence.

Elle pense à l’orchidée abandonnée, à sa force sensuelle, à sa beauté. Même jetée, elle est la marque de son appartenance. Celle- ci l’emporte sur le reste. Oui, elle appartient.

La nuit, émue, troublée, elle enserre son cou de ses mains. Invisible collier. Longue vacance.

Attente.

 

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4 juin 2021

Attentive. Chapitre 11. Ces jours là sont beaux.

GLENDA JACKSON LOVE

11

Ces jours là sont beaux.

 

Il y a de nouveaux matins et des jours où il part pour revenir le soir. Et chaque journée qui passe la renforce dans la certitude qu’il est là pour elle et qu’elle est là pour lui. Il la regarde s’éveiller, la caresse, l’étreint, lui fait l’amour entravée ou libérée. Il témoigne pour son corps d’une créativité intense, l’attachant, le contraignant, le caressant, l’embrassant. Il propose des assujettissements ponctuels qui sont autant de liens nouveaux entre elle et lui. A chaque fois, elle s’étonne de ce qu’il crée : nouvelle promenade en laisse, nouvel encordement, attente, fessées violentes, réconfort d’un doigté ou d’une masturbation, étreintes, pénétration. Peu consciente de ce qu’elle donne, elle devient vigilante car le jeu exige qu’elle le soit. Ainsi, prend- elle grand soin d’être odorante et bien maquillée quand il arrive, sa nudité devant être aussi attirante que déférente. Quand on ouvre nue à celui qu’on attend, il faut se montrer au mieux de ce que l’on est, cela, elle le devine tout en se sentant maladroite. A. qu’elle n’ose toujours pas appeler Philippe, est vite rassurant sur ce point. L’offrande qu’elle fait de son corps est si entière et son désir d’obéissance est si total qu’il ne peut être que reconnaissant. France sourit, soulagée. Ainsi, que ce soit dans les jeux préliminaires ou l’acte sexuel, elle voit se renforcer une relation amoureuse qu’elle n’aurait pas imaginée avec lui.

Pour ce qui est de son corps, A. fait savoir qu’il l’aime nue le plus souvent possible. Alors, seule, dans la journée, il lui arrive de se déplacer ainsi dans la chambre où elle l’attend. Le goût qu’il a d’elle n’est pas feint et il le manifeste dès qu’il la retrouve. Un jour, pourtant, il nuance son appréciation. S’il aime la douceur de sa peau, ses formes généreuses et la régularité des traits de son visage, il la juge perfectible sur un point : sa chatte n’est pas aussi lisse qu’il le voudrait. Or, les jeux de soumission impliquent qu’elle soit parfaite. Il voit qu’elle s’épile soigneusement mais c’est une tâche difficile pour elle. A certains endroits, il reste ça et là quelques menus signes de pilosité qui doivent disparaître.

Julia rougit et se sent un peu honteuse mais A. hausse les épaules. Généreux, il propose de remédier. Il la fait se tenir allongée sur le lit, les cuisses écartées, les mains soutenant la pliure de la jambe au niveau des genoux. Il renforce son écartement en appuyant sur le haut de ses cuisses et lui enjoint de rester ainsi. Puis, il s’absente dans la salle de bain et, quand il revient, il tient un rasoir dans une main et de la crème à raser dans l’autre. Se penchant, il dispose sur le pourtour de la chatte des rubans de mousse parfumée et se garde d’atteindre le plus vulnérable de cette intimité. Il est prévenant en gestes et doux en paroles. Julia, enivrée, attend. Le rasoir commence son travail et trace dans la blancheur de la mousse des sillons réguliers. C’est une entreprise lente, sûre, qui ne souffre pas de distraction mais il la mène à bien, sans jamais déroger, heureux de la rendre belle dans ses plis et replis de peau qui n’ont plus maintenant aucune aspérité. Le laissant faire, elle est admirative car l’ayant initiée à des cérémonies secrètes dont elle ignorait jusqu’alors la suavité, il révèle une partie d’elle qui n’a jamais été aussi lisse depuis la puberté. Grandes lèvres et petites lèvres, abord des cuisses, proximité de l’anus, tout est visité et rasé, la chair fine à ces endroits demeurant absolument exposée. Quand il déclare avoir fini, il l’essuie doucement avec une serviette éponge et la félicite. Dévoilant une nouvelle féminité, elle est belle. Sans attendre de réponse, il photographie l’aboutissement de son labeur et le lui présente. France voit un sexe féminin complètement épilé, d’une vulnérabilité extrême, petite rose aux pétales fripées. Est-ce elle ? Vraiment ? Elle a beau se récuser, trouvant à peine acceptable cette chatte qu’il estime gracieuse, il ne la laisse pas avoir raison et il en commente la tendre beauté. Ce fondement d’elle est ravissant et il ne peut se lasser de le regarder.

Hésitante,Julia sourit légèrement. Aux murs, les jeunes femmes des tableaux font écho à son inquiétude, offrant elles-aussi des demi-sourires. Quant aux fées marraines, elles redeviennent présentes. Leur approbation est manifeste. A. est un homme de bon goût…

Justement, il lui demande de l’attendre et se déshabille, puis il la hume avant de la caresser et de la lécher, l’amenant progressivement au plaisir. Il s’arrête cependant avant qu’elle ne l’atteigne pour la pénétrer et, peut-être parce qu’elle se sent encore plus nue après ce qu’il a fait, elle se sent totalement dans l’offrande. Bientôt, il n’y a plus que sa chair et la sienne, ses yeux bruns rencontrant les yeux bleus. Quand l’apaisement vient, il est aussi heureux qu’elle. Les liens sont forts et vont se renforçant. Ils le savent.

Vient le temps où ses stages sont terminés. Il dispose alors de journées entières où il peut se consacrer à elle comme elle se consacre à lui et ces jours-là sont beaux, comme nimbés d’inattendue liberté. Ils se promènent, déjeunent, se prennent, se regardent. Il se tient près d’elle avec la laisse reliée au collier. Elle est près de lui assise, à genoux ou allongée. Il la caresse. Elle est debout, lui tournant le dos, les bras appuyés au mur. Il frappe avec régularité les fesses tendues qui rougissent. A aucun moment, elle ne l’arrête ou ne se plaint. Quand la chair est rouge, il regarde et félicite. Elle sent sa main devenue apaisante sur sa peau brûlante et entend ses paroles toujours encourageantes. Les caresses viennent ensuite, doux corollaire.

Julia achète une belle branche d’orchidées aux fleurs blanches veinées de vert. Chaque fleur a une beauté particulière, à la fois sophistiquée, pernicieuse et simple. Pendant les séances, elle regarde souvent la belle longue tige et pense confusément que chacune de ses fleurs marque un jalon de sa propre évolution. L’une d’elle est précoce et dégage dans son apparence une douceur maternelle. L’autre, plus rétive à la floraison, reflète la complexité de son abandon. Les autres la renvoient aux moments où elle cesse d’être passive. La branche entière atteste de la passion qui la traverse. Il est bon d’être là, de faire silence, d’obéir, d’aimer, d’être aimée.

Car il continue de dire qu’il l’aime et, abandonnant ses résistances tenaces, elle le croit.

Un matin, XX, est en ligne. Émue, elle salue le jeune homme qui, tant de fois, l’a fait jouer, la maintenant - ce que A. ne fait pas- dans l’attente, la crainte et le plaisir sans jamais montrer qu’il tient à elle. Il répond à son bonjour et s’enquiert d’elle. La lecture de ses réponses le laisse, semble t’il, perplexe car il interrompt vite l’échange. Peut-être a-t-il cru qu’elle mentait en disant aller rejoindre à Paris un « Maitre » qui l’y invitait. Pour ce qui est de sa présence dans la capitale, il n’émet plus de doute et c’est banal. Mais en ce qui concerne le nouvel homme qu’elle côtoie, s’il a pu douter de son existence, il est évident désormais qu’il ne la met pas en doute. Ainsi, une passation se fait. Julia pense à cette expression étrange dans la langue française : « à son corps défendant ». En l’occurrence, son corps accepte A. sans avoir renié Bruno. Pourtant, il ne se bat plus vraiment. Les défenses tombent. La passation se fait. XX souhaite « bonne chance ».

Les larmes aux yeux, elle reste un moment dans le souvenir des séances tumultueuses qu’elle a vécue avec lui. L’appartement, l’attente, les postures. Le collier. La gamelle. Les phrases déstabilisantes. La difficulté qu’elle a eue à lui dire ce qu’elle ressentait et sa timidité à lui, dont elle prend conscience tardivement. Elle revoit la pièce sans identité où il la recevait. Elle a aimé l’y rencontrer.

Mais, les comparaisons commencent. La chambre où A. la voit est plus intime. Les jeux sont moins âpres. Les enjeux se situent dans un temps que Bruno n’a jamais évoqué, laissant entendre que chaque séance était un tout ne conduisant pas forcément à une autre rencontre. Cette conduite qu’il a eue, même si elle cachait une volonté de poursuivre, a déstabilisé la femme qu’elle était. Même reconnaissante du dressage qu’il a mis en place, Julia ne peut plus balancer car A. donne à leur rencontre une signification affective, physique et humaine qui ne la font plus passer du ravissement à la contrition. Elle reconnaît à XX la volonté de ne pas l’avoir dégradée. Mais leurs jeux la mettaient loin d’elle-même. A ceux-ci elles préfèrent ceux de l’homme aux yeux clairs. Son identité ne s’en va pas.

 

4 juin 2021

Attentive. Chapitre 12. Images.

femme rêveuse

12.

Images

 

Seule et loin de lui, dans cet espace étrange de non travail, de la mélancolie et de la fatigue nerveuse, elle voit sa vie s’organiser autrement. Déjeuner avec sa fille, départ de celle-ci pour le collège où elle-même ne se rend plus, lecture, écriture, rêveries. Sachant qu’il se met souvent en ligne, Julia recherche les mises en scène qu’elle lui présentera pour que se poursuivent virtuellement les jeux qu’ils ont connus dans le réel. Quand vient le temps de se parler et de se voir, par écrans interposés, elle fait assaut d’inventivité et de drôleries et lui, stimulé de la lire et retrouver son visage, se lance aussi dans des joutes où s’expriment son amour et sa tendresse.

Au long de semaines traversées par d’intenses crises de tristesse, elle lui parle autant qu’elle peut, lui écrit, se montre attentive de lui comme il l’est d’elle. Plus il la contemple le soir, quand allongée sur son lit, elle se livre à ses regards, plus il la trouve rajeunie, embellie et le lui dit. Est-ce le fait de ne plus subir les cours au collège où son enseignement lui semblait décalé ? Est-ce parce que la certitude qu’elle compte pour lui, lui fait transcender son abattement ? Elle ne le sait. Sans doute est lié à l’autre. Toujours est-il quand une période où elle devrait céder à une sensation d’échec, la certitude qu’elle a avec lui un lien très fort la maintient active et souvent heureuse. Quel ravissement inattendu ! Quelle issue improbable ! L’homme tranquille aux yeux bleus bienveillants reste constant dans sa présence aimante. Ainsi, il la guérit de ce qui, des mois durant, l’a blessée.

A peu de temps de là, Julia voit partir sa fille en Espagne, pour un voyage scolaire auquel elle l’avait inscrite. Elle aura un temps de vacances où, seule, elle restera dans sa maison. Elle en informe A. Laisse-t’ elle transparaître son inquiétude de rester seule et isolée ? Trouve t’il qu’il y a là une bonne opportunité de la voir seule ? Toujours est-il qu’en un rien de temps, il décide de la faire venir quelques jours dans cette ville de Suisse où il a toujours vécu et France, ne trouvant même pas le temps de s’offusquer d’une invitation peut être trop vite formulée ou inconsidérée, avoue son enthousiasme. En quelques heures, tout est réglé. Elle prendra l’avion puis le train. Tout sera simple. Ils se verront.

La petite maison où elle vit, recèle donc une possibilité d’être heureuse puisqu’une telle nouvelle peut lui parvenir. Légère, elle s’étire, laissant la joie l’envahir. Les quelques jours qui la séparent du départ passent vite. Elle prend le goût de marcher dans une campagne que l’hiver quitte et où elle retrouve ces marques du printemps qu’elle avait oubliées : las haies d’aubépines et les jonquilles la ravissent, elle qui ne connaissait plus que les arbres tropicaux et les fleurs des îles.

Le jour, dit, elle se rend à Toulouse et de là, prend à l’aéroport un moyen courrier pour Genève. Elle a cessé d’être celle qui dans la petite ville se réfugie dans sa maison en essayant d’oublier les humiliations qu’elle vient d’essuyer. Elle est une voyageuse brune, vêtue de sombre, qui change de pays. Le vol est court. France s’amuse des journaux empruntés car ils ne sont plus français et du repas modeste qu’on lui sert, chacun des éléments qui le composent, lui semblant original et déjà décalé par rapport aux habitudes alimentaires paysannes et nourrissantes de la région où elle vit.

Il est tard, elle attend un grand train.

Curieusement bondé quand elle y prend place, elle le voit se vider progressivement de sorte qu’au moment de le quitter, elle ne voit plus que deux ou trois personnes, dans son wagon.

Il est à la gare.

Il la regarde.

Elle ne l’appelle pas A., elle dit Philippe.

Tout devient doux. Dans la fraîcheur de la nuit, son sac de voyage sur l’épaule, enveloppée dans son manteau bleu foncé, elle le regarde.

Elle le regarde.

Un autre temps commence, plein de jeux qui excluent le hasard et la facilité ;

Il caresse sa joue.

Elle le regarde. Ses lèvres s’écartent pour laisser place à un sourire tandis que ses yeux se mettent à briller d’un bonheur dense.

Il y aura beaucoup, beaucoup de jeux cette fois ci.

Et encore d’autres, à l’avenir.

Tous deux le sachant, se le tiennent pour dit et se regardent avec cette complicité sans âge qu’on a dans ces moments là, puisqu’une force peu commune vous aimante l’un vers l’autre et que tout se passe de mots.

Alors, le suivant hors de la gare, elle monte dans sa voiture et sans que rien dans leurs menus échanges ne puissent transcrire leurs états d’âme, ils ont cette secrète communication qui préside à ce type d’amour.

Conciliabules silencieux auxquels président, France n’en doute pas, les fées marraines.

 

14 décembre 2020

LUCAS ET KYRILL.

France Elle

 

kyrillllllllllllllllllllllllllllllllll

 

LUCAS ET KYRILL.

 

Récit initiatique.

 

 

14 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Bonheur écaillé. La maladie.

 

DESSIN ENFANTT

 

Et puis, il avait eu quatre ans et n'avait plus jamais cessé d'être malade. La fièvre l’assiégeait des jours durant et le laissait épuisé. Il avait des maux de gorge récurrents qui l'empêchaient de s'alimenter correctement et perdait facilement du poids. Il était sujet aux maladies de peau et lui qui avait été un si joli bébé replet, paraissait désormais maigre et laid...

Des traitements ? Ah oui, il en avait reçu beaucoup. Au départ, Noémie et Vincent étaient certains que la médecine saurait trouver les bons remèdes. A l'évidence, il avait fallu déchanter. Aucun organe ne dysfonctionnant chez Lucas, il était donc inenvisageable de l'opérer. Les examens qui s'étaient multipliés n'avaient révélé aucune anomalie, même sanguine. Les traitements divers administrés à l'enfant fonctionnaient très bien au départ puis paraissaient sans effet. Les médecins, fâchés de devoir avouer qu'ils n'y comprenaient rien avaient d'abord tenté de diaboliser les parents et évoquant des troubles psychosomatiques. Aucun des deux n'avait refusé cette interprétation mais c'était peine perdue : les psychologues et les psychiatres non plus ne parvenaient à rien.

En termes clairs, Noémie, Vincent et Lucas étaient renvoyés à eux-mêmes mais l'acceptaient avec bravoure. L'enfant étudiait à la maison et malgré sa fatigue chronique, ses fièvres et ses vertiges, progressait. Il aimait la lecture, adorait l'histoire et les sciences. Par beau temps, sa mère lui installait une petite piscine dans le jardin et il lui arrivait d'y barboter. Le jeune père, quant à lui, avait construit une cabane pour son fils dans une des pièces de la maison, reconstituant par là un terrain d'aventures dont l'enfant s'était emparé avec fierté. La famille venait et ne savait trop comment se comporter. C'était des moments pénibles. Heureusement, quelques enfants du voisinage venaient voir Lucas et là, tout allait bien. Ils étaient à un âge où les préjugés n'ont pas encore pris racine. Dès qu'ils étaient arrivés, ils commençaient à jouer...

Souvent seul malgré tout, Lucas pouvait compter sur ses animaux de compagnie qui lui fournissaient un exutoire. Il aimait Maboule, le chat gris à longs poings, Roast-beef, le petit pinscher timide et Malika, la tourterelle grise sans parler d'autres animaux qui, eux, appartenaient à ses parents mais n'étaient pas cantonnés à la maison. Avec eux, il était heureux, profitant d'une complicité et d'une communication silencieuse. Parler avec les animaux ? Bien sûr qu'on pouvait et pour cela, pas besoin d'ouvrir les lèvres. D'eux, ils recevaient beaucoup de tendresse...

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14 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Une drôle de vie.

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Enfant malade que rien ne guérit vraiment, Lucas est très entouré par ses parents qui ont bon espoir...

A huit ans, Lucas avait une drôle de vie. Il sortait peu, sa « maladie » l'invalidant mais rayonnait d'intelligence et de gentillesse. Cependant, Jérémie et Noémie le savaient, ce maintien à la maison heurtait l'ordre social. Les années passaient et il devenait essentiel était de placer l'enfant dans une structure conforme aux usages de la société. Après tout, dans un internat lointain, il serait soigné, socialisé et instruit avec d'autres enfants. Voilà le discours qu'on leur tenait.

Sentant que Lucas allait leur échapper s'ils laissaient faire, Noémie et Vincent menèrent une véritable campagne de persuasion auprès de leur jeune fils. Celui-ci voulait-il être séparé d'eux ? Non, assurément. En ce cas, il devait aller à l'école du village. On lui faisait l'école à la maison, c'était autorisé. Depuis un an, une institutrice à la retraite officiait auprès de lui et s'en tirait très bien. Il n'était pas en deçà des élèves qui allaient en classe, il était même au-dessus de beaucoup d'entre eux mais le problème n'était pas là. Il se confrontait pas aux autres. Il n'était pas assez socialisé. Son état physique était certes fragile mais trop de protection familiale l'empêchait de devenir plus fort...Voilà ce qui était dit à ses parents. Il ne fallait pas qu'il fût si différent...

De nombreuses discussions eurent lieu. On se mettait à sa portée. On se répétait.

L'enfant saisit très vite les enjeux de tels échanges.

Ses parents n'ayant jamais connu l'échec, s'en voulaient de le voir si maladif. Au fond de lui, le petit garçon ne trouvait pas stupide les discours des médecins et des psychologues. Être placé dans une structure hospitalière ne lui enlèverait pas définitivement ses parents mais lui permettrait de s'ouvrir à d'autres expériences. Il deviendrait « un grand garçon ». C'était tentant mais il se garda bien de le dire. Face à la détresse de son père et de sa mère, Lucas décida qu'il fallait jouer le tout pour le tout. Justifier de son maintien dans le village exigeait qu'il fût en bonne santé.

Qu'à cela ne tienne, il se conforma à ce précepte. Ses accès de fièvre s'espacèrent, sa peau ne fut plus la proie de maladies bénignes, il prit du poids et déclara vouloir faire du sport. Bientôt, il n'y eut plus d'obstacle à l'inscrire à l'école du village. Encore malingre, il y parut d'abord en mauvaise posture. Jérémie et Noémie pensèrent le reprendre à la maison où il serait enseigné comme avant mais ils n'eurent pas la possibilité. Sur le plan scolaire, Lucas se débrouillant très bien, il était à craindre qu'il se fît plus d'ennemis que d'amis, compte-tenu de son passé. Or, le petit garçon était rusé, qualité dont ses parents le croyait dépourvu. Pour ne pas être embêté, il fallait neutraliser les gros bras de la classe.

 

LETTRE M

Cela, Lucas le comprit vite. Quelques bagarres, quelques moqueries, quelques alliances conçues au bon moment, cela suffit. Il courait vite, il était petit mais avait le coup de poing facile. En outre, il savait offrir une aide aussi discrète qu'inattendue à des élèves bagarreurs mais faibles en français ou mathématiques. C'était un être adroit. Son instituteur s'en rendit compte et s'en amusa : ce petit Lucas qui arrivait dans sa classe avec un handicap certain, tirait fort bien son épingle du jeu. Il se faisait une place. Et pas n'importe laquelle ! Pensez donc : hier malade et aujourd'hui guéri ! Fraternel certes mais capable de vous remettre à votre place ! Jusqu'à sa laideur qui se transformait en beauté ! Vraiment le genre de prodiges qui rassurait l'éducation nationale !

Deux ans durant, le « miracle » se poursuivit. Lucas eut les meilleures notes. A la fin du CM2, il pouvait raisonnablement penser qu'au collège, il n'aurait aucun problème.Certes, il serait interne mais il viendrait tous les week-ends et aux vacances.

 

14 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Maladie et rémission.

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Lucas, enfant vif et attachant, est tombé malade très vite. Il l'est toujours mais connait des périodes de rémission. Le chien Lucky veille sur lui

A la maison, ses parents exultaient. Les animaux qui avaient peuplé sa petite enfance ayant souvent été donnés ou étant morts, ils lui avaient offert un chien, un golden retriever très bon enfant, qu'il avait appelé Lucky. Tous les deux battaient la campagne avec bonheur.

Pourtant, il y eut une ombre au tableau. A la fin du mois d’août, alors qu'approchait la rentrée, Lucas eut un malaise, alors qu'il rentrait d'une grande randonnée avec deux bons amis. Le trouvant évanoui dans la cour de la maison, ses parents le transportèrent dans le salon et, comme son état ne s'améliorait pas, ils appelèrent le médecin. Fidèle, Lucky ne quittait pas son maître. Depuis qu'ils étaient ensemble, ils se parlaient de cette façon secrète que Lucas avait découverte il y a longtemps. De vrais dialogues sans desserrer les lèvres. Ce fut à lui qu'il s'adressa, sachant qu'il comprendrait.

-Tu sais, mon beau chien, ça va recommencer.

Le golden le regardait en silence.

-Le syndrome de Ah Thor. Ça n'est pas une maladie recensée mais moi, je l'appelle comme ça.

Une lueur de compréhension passait dans les yeux du chien. De tous les animaux qu'il avait eus, le golden retriever était celui dont il était le plus proche. Ils étaient en symbiose.

-C'est comme un grand cri qui vient de l'intérieur. Je ne sais pas combien de temps ça va durer, cette fois...

Le chien, tout éperdu de sollicitude, lui léchait le visage.

-Je me bats depuis des années et quelquefois j'y arrive. Lui, il ne peut plus m'embêter autant. Il est bien obligé d'être plus tranquille ! Seulement, au bout d'un moment, ça m'épuise. Là, tu vois, il reprend le dessus.

Lucas sentait l'haleine du chien sur ses mains et se noyait dans son regard plein de compassion.

-Je ne pourrais pas rester ici ni aller au collège. Ils vont avoir du chagrin. Il faudra que tu sois très gentil avec eux !

Au gémissement qu'il poussa, Lucas comprit que son compagnon était d'accord .

Les parents, qui s'étaient écartés de l'enfant pour accueillir le médecin revinrent près de lui. Après l'auscultation, le verdict tomba. L'enfant fut hospitalisé.

Tout alla très vite. Pendant quelques semaines, il fut brûlé de fièvre et perdit du poids. Il avait du mal à quitter le lit. Il lui arrivait de pleurer tant il se sentait mal. Comme à l'accoutumée, on n'y comprenait rien mais on utilisait pour qualifier son état des mots savants.

Mortifié pour ses parents, Lucas savait qu'il n'irait pas au collège. Il ne grandirait pas sous le regard aimant de Noémie et de Vincent. On l'hospitaliserait pour une durée indéterminée, loin des siens.

Après son départ, tous furent tristes. Lucky déambulait souvent seul sur les chemins environnants. Avant de s'en aller, Lucas l'avait assuré que la distance n'était rien et qu'ils se parleraient. Ils le faisaient mais le chien s'inquiétait. Un jour, il vit se former dans le ciel nuageux, un étrange visage mouvant. Il était monstrueux, orbites vides, joues creuses, cheveu rare, teint livide. Il fut traversé par l'idée que c'était ce  Ah Thor dont Lucas semblait avoir si peur ! C'était lui l'ennemi à vaincre mais comment le faire savoir à ceux qui voulaient aider Lucas ? Il se contenta donc, des jours durant, d'émettre des jappements désorientés. On le consola. Dans son étroite tête de chien fidèle, il forma un projet : il apporterait à qui de droit toute l'aide requise...

 

8 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Dans un hôpital lointain, en montagne...

MALADE

  1. Longs couloirs blancs.

Lucas, enfant qui depuis longtemps est atteint d'une maladie indéfinissable, est placé, au grand dam de ses parents, dans un hôpital pour enfants en Savoie, très loin de chez lui...

Pour Lucas, c'en était fini de cette vie dans la maison de son enfance. On le mit d'abord en observation au Mans. Le dépaysement était faible. Les examens se succédaient, les entretiens aussi. Il était théoriquement trop jeune pour comprendre et de la décision prise, on ne lui dit rien. Un matin, on l'aida à assembler ses affaires et on lui annonça qu'il partait dans les Alpes. Lucas avait vu ses parents la veille. Savaient-ils ? Oui, sans doute. En tout cas, ils n'avaient rien montré...

Du jour au lendemain, il se retrouva dans un centre médical situé au sud de Grenoble. N'ayant jamais vu la montagne, l'enfant était ébloui. Ses parents étaient casaniers. Chez lui, on allait en vacances à Tours, chez les parents de papa ou au Mans, chez ceux de maman. Il y avait bien quelques escapades en Bretagne pour voir des copains de Jérémie et à Paris pour visiter une cousine de Noémie mais c'était tout. Le terroir, voilà qui était bien !

Les découpures sévères des hautes montagnes, les neiges éternelles, les perspectives sur de belles vallées herbeuses, c'était là une grande nouveauté.

Nouvelle aussi était la solitude dans ces lieux vastes et inconnus. Il recevait bien sûr appels et courriers de ses parents mais étant pris dans un emploi du temps compliqué, il ne pouvait leur accorder trop d'importance. Il devinait aussi que sa vie d'avant était mise à distance, ses parents inclus...

Il étudiait avec d'autres patients du centre. Ils avaient son âge mais peu venaient de son unité. Certains avaient le crâne rasé, d'autres étaient en chaises roulantes. Les enseignements étaient ceux de sixième. Bien préparé et vif d'esprit, Lucas les trouva simples mais constata que parmi les élèves beaucoup décrochaient vite. Se plaignant de maux de tête, ils demandaient à regagner leur chambre.

 

8 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Sortir ou non de la maladie ?

PAPIER MOUILLE 1

Dans un hôpital pour enfants malades, Lucas et Nicolas discutent. Poursuivi par Ah Thor, l'esprit du Mal, Lucas est persuadé qu'il peut s'en sortir. Mais pas Nicolas...

Intrigué, Lucas finit par poser des questions. A Nicolas, un garçonnet maigre aux petites lunettes rondes, il demanda :

-Tu n'aimes pas les maths ?

-Si mais à quoi bon étudier ?

-Plus tard, tu seras content d'avoir fait une bonne scolarité !

- « Une bonne scolarité », « plus tard » ! De quelle planète sors-tu ?

A l'évidence, le jeune malade était agacé.

-Je viens de la même que toi, il me semble. Moi-aussi je suis malade mais j'étudie !

-Peut-être que toi tu ne mourras pas bientôt ! Moi, c'est mon cas.

-Qui a dit ça ?

-Les médecins, au bout d'un moment, tu comprends ce qu'ils ne veulent pas te dire, d'accord ?

-Mais peut-être...Enfin, mon cas était différent.

-Tu n'es pas condamné ?

-Je vais vivre mais je ne sais pas comment.

-Mais ça veut dire quoi, ça ?

-J'ai commencé à être malade quand j'avais quatre ans et personne n'a jamais trouvé ni ce que j'avais ni comment me redonner la santé.

-Alors pourquoi on t'a mis là ?

-Parce qu'ils finiront par trouver...

-Ah oui ? Écoute : regarde bien ceux qui viennent en classe. La plupart ont des cancers. L'idée est qu'on trouve comment s'en débarrasser. C'est bien, hein ? Seulement, moi qui suis là depuis un an, je peux te dire que ça non fonctionne pas. Si un malade arrête de venir en cours, crois-moi, ce n'est pas parce que, guéri, il est rentré chez lui ! La famille a reçu un coup de fil et bon, ils ont récupéré le corps...

-Vraiment ?

-Vraiment.

Lucas était bien moins horrifié qu'il l'aurait dû. Son calme et sa curiosité impressionnaient Nicolas.

-Mais ici, c'est immense ! Personne ne sort vivant ?

-Tu me fais rire. Si, bien sûr. Il y a différentes ailes. Certains viennent se remettre d'un accident de voiture. D'autres viennent faire des stages car ils ont une maladie chronique. D'autres encore sont là pour subir une opération. Ceux-là, qu'ils soient en très bon état ou non, ils retournent chez eux.

-Et les enfants, eux, ne rentrent pas alors ?

-Je ne veux pas t'inquiéter mais moi, tu sais, j'observe...Eh bien, je peux te dire qu'on est pas dans la bonne partie de l'hôpital. On t'a mis là car on ne sait plus trop quoi faire. Personne ne dit cela, bien sûr mais c'est très clair.

 

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-Où étais-tu avant ?

-Dans un autre hôpital et encore avant dans un autre. J'ai atterri là...

-Et les autres ?

-En gros, nos histoires se ressemblent beaucoup. On a cru pouvoir les soigner à la maison et puis non. On nous a trimballés et on a atterri ici. Dernier arrêt, tout le monde descend. On dit aux parents de garder espoir mais tu sais...

Justement non, Lucas ne savait pas.

Son histoire était différente. Rien ne lui semblait inéluctable. La difficulté venait de l'impossibilité qu'il avait de parler pour étayer ses certitudes. Peut-être que pour Nicolas et les autres la mort était inéluctable car la maladie identifiée. La médecine avouait ses limites et les enfants étaient là pour être accompagnés jusqu'à leur dernière demeure, quelle qu'elle soit. Mais pour lui, il n'en allait pas de même.

Le trouvant trop silencieux, Nicolas réagit.

-Tu sais ce que diraient les adultes s'ils m'entendaient ?

-Quels adultes ? Les soignants ?

-Non, je pense aux parents, à la famille.

-Que diraient-ils ?

-Que je parle au-dessus de mon âge ! Mais c'est ainsi qu'on s'exprime, nous, les petits prisonniers de cette aile du bâtiment. On ne souffre pas trop physiquement car on est bourré de médicaments. Et puis, comme tu as dû le remarquer, les infirmières sont vraiment gentilles et les profs aussi. Quand tu as un coup de blues, ils sont là...Mais quand même ! Ça complique la vie avec tes parents, tes frères et sœurs. Ils essaient quand même de venir te voir, même si c'est loin et ils prennent un air content. Au fond d'eux, ils savent qu'un de ces jours, on leur dira que ces visites-là, c'est fini. Ils souffrent pour toi et toi pour eux. Comme ce qui t'arrive, c'est dérangeant, tu te retrouves presque à les consoler ! Étrange, non ? D'autant que quand tout est fini, eux, ils sont inconsolables. 

 

 

8 décembre 2020

LUCAS ET KIRYLL. Pourquoi est-ce que ça devrait être fini?

PAUL KLEE

Dans un hôpital pour enfants, deux jeunes garçons parlent. La maladie débouche-t'elle inéluctablement sur la mort

Lucas était tenaillé entre son impossibilité de parler et son désir d'apaiser la violente inquiétude de son interlocuteur. Il ne put s'empêcher d'être spontané.

-Mais pourquoi est-ce que ça devrait être fini ?

Cette fois, Nicolas fut hors de lui. Il manqua s'étouffer.

-Euh, pardon ? Tu as des super pouvoirs ? Tu peux inverser le processus ?

Lucas, de nouveau, tenta de prendre sur lui, mais il n'y parvint pas. Il se jeta à l'eau, lâchant des bribes de ce qu'il retenait en lui depuis des années.

-Ce n'est pas un processus...Non...Il y a un esprit du mal qui s'est approché de toi. Tu en es le prisonnier...

Un ricanement lui répondit. Il n'en tint pas compte.

-Tu ne dois pas attendre la mort ainsi, Nicolas. Rien n'est écrit.

Nouveau ricanement. L'entretien tournait cours.

Lucas continua d'étudier mais Nicolas se mit à l'éviter. En classe, sans faire l'objet de remarques déplaisantes, il était un peu à part. Ses réussites scolaires étonnaient sans doute car bon nombre d'élèves oscillaient entre bons et mauvais résultats à cause de leur état de santé. En outre, on se posait des questions sur son état. Il était certes maigre et pâle mais on lui faisait faire peu d'examen. Sa médication était stable. Il ne semblait jamais aller plus mal. D'où cela venait-il ? Les enfants n'obtenaient aucune réponse des adultes quand ils osaient poser des questions. Décidément, ce Lucas était à part. Si on l'avait mis là, c'est qu'il était inguérissable. Mais de quoi était-il malade ? A priori , si on s'appuyait sur les rumeurs qui couraient, de rien...

Tout cela venait de Ha Thor, il le savait.

L'été de ses quatre ans, il avait fait très chaud. Les journées torrides étaient suivies de nuits où la température restait élevée. On ne fermait pas les volets la nuit et la chambre de Lucas n'échappait pas à cette règle. Vivant dans un hameau, près de la Ferté Bernard, l'enfant aimait voir de son lit le ciel étoilé qui surplombait la campagne environnante. Il s'endormait paisiblement.

Une nuit, un bruit le réveilla. On aurait qu'une chaise tomber alors qu'il n'y avait aucun souffle de vent dans la chambre. Lucas se redressa dans son lit et il lui sembla que l'espace de la fenêtre était entièrement occupée par une forme noire, pattue et griffue. Paralysé par la peur, il vit s'avancer vers lui une ombre menaçante. Elle avait des bras et des jambes et un visage informe dans lequel brillaient deux yeux jaunes semblables à ceux des chats. Quand elle fut prêt de son lit, l'ombre se pencha et ouvrit une bouche immense et dépourvue de dents. Il en sortit un souffle dense, semblable à un brouillard. Celui-ci devint aussi fin qu'une cordelette et comme l'enfant ouvrait malgré lui la bouche, elle s'y introduit et se glissa dans le tube digestif. Lucas eut le sentiment que cette « chose » n'en finirait jamais de s'installer en lui et quand enfin, il put fermer la bouche, il constata qu'il avait désormais un ventre très bombé. Il souffrait de la gorge mais ne parvenait pas à parler.

L'ombre parut diminuer de volume. Elle se glissa vers la fenêtre et disparut sans obturer la vue. Le ciel étoilé parut partiellement d'abord puis totalement. Le petit garçon, terrorisé, ne fit aucun mouvement jusqu'à l'aube et quand celle-ci parut, il constata que tout était en désordre dans sa chambre. Il dut non seulement redresser la chaise tombée mais remettre toutes ses affaires sur les étagères et dans les tiroirs. Il plaça ses jouets dans l'ordre où sa mère les avait placés et ses livres d'enfants dans un coffre auprès de son lit. Tout était comme avant mais il craignit des allusions aux bruits qui s'étaient produits dans sa chambre. A l'arrivée de ses parents, qui aimaient venir l'embrasser à son réveil, il comprit qu'aucun des deux n'avait entendu quoi que ce soit. Il fut rassuré.

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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