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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.

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24 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Carolyn, Brad et le 11 septembre...

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Pour Phillip Hammer qui la fascine, Isée Cendre, jeune enseignante, invente pour lui en guise de cours de français, des portraits de femmes américaines confrontées à un cataclysme. Ici, le mari de Carolyn était dans une des tours, le 11 septembre...

Pour capturer ce qu’avait pu ressentir Carolyn, il aurait fallu, je crois que je me sois trouvée aux USA à cette époque, et plus encore sur la côte est. Plus encore, il aurait été préférable que je sois américaine et non une simple touriste. Or, non seulement je ne connaissais pas les USA mais en 2001, j’avais seize ans et j’étais lycéenne dans un lycée de banlieue. Il me restait, bien sûr, le souvenir de photos poignantes et de quelques reportages hallucinants où les gens comptaient leurs morts. Et bien sûr, nous avions fait une minute de silence. Mais ça n’était rien cela d’autant qu’avec Carolyn, je n’avais pas en main un matériau aussi romanesque que Ruth. Ce n’était pas une grande dame mais, c’était une bosseuse et c’était une chic fille, de celle dont on devait se souvenir dans les établissements scolaires où elle était passée et qu’on continuait d’inviter ; elle aimait consoler suite à une rupture amoureuse ou une tuile professionnelle. C’était une fille aimante pour ses parents, une mère très attachée à ses petits et il faut bien le dire, une charmante épouse. Brad était vraiment son partenaire (elle adorait ce terme). Ils jouaient passablement de la guitare l’un et l’autre, aimaient chanter de vieux tubes des années soixante-dix et quatre-vingt et aimaient lézarder en grands pulls et jeans le week-end. Avec cela, Carolyn était très attentive à Olivia qui faisait de la danse classique depuis cinq et rêvait d’être ballerine. Elle l’encourageait mais lui suggérait aussi d’avoir la tête sur les épaules. Elle avait rêvé d’être actrice, elle, et elle était devenue coiffeuse, métier qu’elle aimait beaucoup et qu’elle trouvait très créatif. Concernant Tom, c’était un peu différent. Il était à l’âge des jeux et des contes c’est pourquoi elle ne perdait pas une occasion de le déguiser pour une fête ou une autre, de l’emmener voir des comédies musicales accessibles aux enfants ou encore des dessins animés. Les Warren étaient connus pour leur entrain et leur bonne humeur. Avant le 11 septembre, Carolyn n’avait jamais eu en tête de scénario-catastrophes comme certaines épouses en élaborent à propos de leur mari. Elle n’avait craint que Brad succombe à un accident de voiture car il conduisait trop bien. Il ne faisait du vélo qu’en certains lieux et en certaines circonstances, ce qui excluait tout danger mortel. Quant au piéton qu’il était, il n’était pas distrait…Brad, de plus, n’était pas le genre à se heurter à des types éméchés dans un bar au milieu de la nuit et y rester. Il était à même de se battre pour se protéger mais, depuis qu’il était père, il fuyait les situations délicates. Il allait travailler et quand il avait fin, il retrouvait sa femme qui elle-même finissait sa journée de travail et ils avaient des plaisirs simples. Aux vacances, ils allaient dans une maison de famille dans les Hampton ou encore dans le Maine où ses parents à elle avait une petite demeure. Se baigner dans un lac aux eaux fraîches, faire un barbecue, conduire les enfants au parc d’attraction du coin, ça leur avait longtemps suffi. En fait, au 10 septembre, ça leur plaisait encore.

Et maintenant, il y avait ce deuil insoutenable. Carolyn n’était pas stupide. L’histoire des cinq étapes à traverser quand on a perdu un être cher, elle l’avait lue. Seulement elle n’avait perdu personne : ni ses parents, ni ses grands-parents des deux côtés. Brad avait un petit « avantage » sur elle de ce côté-là car il avait perdu ses deux grands-pères. Elle le connaissait à peine à cette époque-là et ne se souvenait pas qu’il ait terriblement souffert. Vis à vis de la mort, elle était soudain terrifiée et ces étapes dont elle avait lu le descriptif dans un magazine féminin dont elle avait oublié le nom, se présentaient à elle maintenant.

Elle n’avait pas cru un seul instant que l’avion qui s’était écrasé sur la tour nord ait pu toucher à l’intégrité de Brad. Il avait certainement été abasourdi, cela elle le croyait volontiers mais il avait la tête sur les épaules. Il avait réussi à fuir. Il était clair qu’il gisait sous des décombres dont bientôt on le dégagerait ou encore que légèrement blessé, il s’était échappé de la tour pour aller se faire soigner. Il ne les avait pas appelés, c’est sûr, mais ce qui arrivait était horrible : il n’avait plus sa tête à lui. A ce stade, le déni de Carolyn, était total et il était aussi plausible. Tant de morts non encore identifiés, tant de blessés dans tant de lieux divers et toutes ces histoires qu’on racontait ! Elle courait partout avec ses enfants (dès qu’elle le pouvait), deux de ses amis et sa mère. Le père de Brad les accompagnait aussi. Cette partie de la ville était paradoxale ; il y régnait toujours un chaos certain mais une formidable solidarité s’était installée, faisant monter des abris divers, des points de repos pour les pompiers qui allaient au bout d’eux-mêmes et les bénévoles qui, munis de brassards divers, officiaient partout. Elle refusait de baisser les bras, de se montrer soucieuse. A ses enfants et à ses proches, elle souriait.

 

 

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24 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Carolyn. Ils en ont fait de la voltige...

 

PATRICIA

 

Isée, jeune enseignante fascinée par un Américain qui veut perfectionner son français, crée pour lui des portraits de femmes américaines confrontées à des cataclysmes/ Ici, Carolyn et le 11 septembre. 

Et puis, les parents de son mari étaient venus lui parler. Il y avait cette assurance-vie. Il avait pensé à elle…Elle pourrait rester dans le même appartement, garder son travail, être proche de ses deux petits. Elle s’était mise en colère, pas contre elle non, pas contre ses parents et beaux- parents, mais contre Brad ! Il n’allait pas être mort quand même ! Il n’allait pas tirer sa révérence de façon si mesquine ! « Chérie, chérie, écoute ! J’ai fait ce que j’ai pu mais on y est tous passés ou presque…Oui, bien sûr, dans mon équipe, il y a six survivants, je sais ; Mais le trente autres ! Non, ne crie pas ! J’ai…J’ai paniqué, voilà…J’ai hésité à sauter…Mais c’était infernal ! Carolyn, je t’en prie, personne ne savait que faire, personne ! Mon portable m’a échappé ! Je pensais qu’on nous réceptionnerait…Hein ? Un atterrissage au son tout en souplesse …Oui, je sais… Je suis un imbécile ? Un idiot ? Oui, ma chérie, oui… ! »

Il lui répondait cela mais la fois d’après, il ne parlait plus de la même façon. Pourquoi n’était-il pas constant ? Il l’avait été durant leur vie ! Elle était en colère, tellement en colère ! Il avait un instinct vital si fort, Qu’avait-il pu se passer…

Elle en était arrivée au marchandage avec la mort. Maintenant qu’elle en voyait des représentations sur internet, elle en avait peur. Une Dame distinguée mais glaciale…L’avis de la mort de Brad ne lui était pas encore parvenu mais tout le monde dans son entourage avait compris. Elle résistait encore. Si elle restait bien stoïque, cette Dame si glaçante lui rendrait peut-être son tendre et beau mari ? Intérieurement, elles avaient de bonnes conversations toutes les deux. L’ennui avec la Camarde, la Gueuse, La Folle, la Torturante c’est que ne faisait pas des conversations bien gaies. Elle avait l’air de faire des calculs sans fin, celle-là…Ce mois-ci, j’en ai tant ! Quelle bonne période ! Et puis cette jeune femme qui larmoie avant d’éclater de rire…Franchement. C’était qui son mari déjà ? Ah oui ! Encore un trapéziste sans trapèze. Ah, ils en ont fait de la voltige ces cadres qui se croyaient invincibles ! Elle est gentille mais moi non. Et marchander, ça lui sert à quoi. Il est mort son Brad, elle est bête ou quoi ? M.O.R.T. Bon, c’était clair là…

Alors, elle avait craqué. Elle en était encore là, dans cet appartement qui avait respiré le bonheur. Elle était partie chez ses parents avec les deux enfants mais Olivia se rebellait sans cesse, la trouvant défaitiste. Elle avait demandé à rejoindre la sœur aînée de Carolyn qui récemment mariée ventait de s’installer à San Diego. Avec fermeté, le clan familial avait insisté pour que ce voyage se fasse. Dès le départ, il s’était avéré bénéfique….

Plus tard, bien plus tard viendrait l’acceptation de cette mort ; Elle pourrait alors penser à Brad avec simplicité et reconnaissance. Elle avait réellement été aimée de lui des années durant et de cela, elle pourrait se souvenir avec autant d’émotion que de fierté. Elle cesserait de ressembler à ces grands blessés du deuil qui s’assoient en pleurant sur le lit conjugal, serre contre eux un vêtement du mort avec l’espoir compulsif que cette étreinte le ressuscite ou continue de garder espoir quand retentit la sonnerie de la ligne fixe. Elle aurait retrouvé une intégrité qu’elle n’avait plus…

Voilà où j’en étais quand je revis Phillip Hammer. Je lui avais envoyé mon texte en plusieurs jets et il y avait des corrections ou des additifs de sorte qu’il ne restait plus qu’à lui restituer de vive voix le bilan d’un travail commun. Je le fis, confortablement installée chez lui comme la semaine précédente et il fut très attentif. Mon petit laïus terminé, je m’attendis à une pluie de critiques mais ce ne fut pas le cas. Je craignais que ma peinture de Carolyn fût trop caricaturale mais il m’assura que, pour avoir lu, bon nombre de témoignages de ceux qui avaient perdu qui un parent, qui un en enfant qui un ami lors de cette incroyable catastrophe, ce que j’avais écrit sonnait juste. Il avait étoffé la psychologie de la fille de onze ans et celle du petit garçon parce que l’intensité de leur souffrance, vécue très différemment, crédibilisait celle de leur mère. Ils lui renverraient de son couple et de sa fonction de mère qui ne lui plairaient pas toujours mais la ferait avancer. Même le fait qu’Olivia parte momentanément en Californie, lui serait bénéfique malgré le ressentiment qu’elle en aurait.

Et puis, il était bon que trois ans, temps qu’il lui faudrait pour faire véritablement son deuil, des hommes passent dans la vie de Carolyn, figures apaisantes mais vouées à être fugaces puisque l’attachement qu’elle avait eu pour Brad s’en allait lentement. Après tout, elle était une femme dans la tourmente et elle avait besoin d’affection…

Vraiment, de ce que j’avais fait, il était fier, donnant peu de poids aux descriptions qu’il avait faites des tours qui s’effondraient, des réactions des passants qui s’enfuyaient en hurlant ou restaient là, médusés. Il minimisait aussi le fin portrait qu’il avait fait du petit Tom qui, bien trop jeune, pour exprimer d’une manière articulée son chagrin l’avait exprimé en dégradant sa chambre et détruisant ses jouets préférés…La liste était longue de ses habiles corrections qui rendaient mon histoire bien plus poignante mais faisant le modeste, il m’attribuait tous les mérites.

 

24 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. A Paris, pour créer...

PARIS VIDE

Phillip Hammer et Isée Cendre. Deux portraits de femmes américaines créés ensemble déjà et une séduction qui se dessine...

La séance fut bien plus courte que précédemment et de façon curieuse, il ne tint pas à ce que nous abordions le même thème la semaine suivante. Je fus très surprise.

-Un bar à vin a ouvert récemment en bas de chez moi. J’y suis déjà allé une fois et je pense que vous y serez bien !

Donc, nous sortions !

C’était en effet un joli lieu qui évoquait les bistros parisiens du début du vingtième siècle. Beaucoup de boiseries et de miroirs. Il était assez tout et l’endroit, tout en étant fréquenté, n’était pas comble. Nous nous assîmes sur des chaises hautes, de part et d’autre d’une table rectangulaire et commandâmes des planches de charcuterie et de salade avec, comme entrée en matière, un verre de bon bordeaux rouge. Il semblait curieux de tout mais bizarrement ne m'interrogeait pas sur mon histoire.

-Elle ne vous plaît pas ?

-Elle me plaît.

-Vous n'êtes guère intervenu dans sa création.

-Je me demande parfois si vous n'êtes pas américaine. Vous parlez de cette femme qui a perdu son mari le 11 septembre comme si vous étiez une native. C'est une très bonne histoire, très crédible.

Comme à son habitude, il parlait français puis anglais et j'étais sous le charme. Je compris néanmoins qu'il souhaitait ce soir-là me faire parler de moi.

-Alors, vous habitez aux Invalides ?

-Oui

-Mais votre école se trouve…

-Près du jardin des plantes.

-C’est loin !

-Oui, mais c’est assez nouveau. En fait pendant six ans j’ai vécu dans ce quartier. J’allais travailler à pied.

-Vous avez déménagé, alors ?

-Je me suis séparée de mon compagnon et j’ai dû déménager.

-Ah ! Et lui est toujours là ?

-Non. Il travaille pour une société d’informatique qui s’est transférée à la Défense et il a préféré y habiter.

-Vous préférez ?

-Je vous demande pardon ?

-C’est plus simple pour vous. Vous passez devant l’immeuble où vous viviez avec lui mais il n’est plus là…

-Je n’ai pas la tentation de le revoir. Chez moi, c’est très avéré.

-Qui ne voulez-vous pas revoir ? Comment s’appelle-t-il ?

-Paul.

Hammer portait une chemise blanche sans cravate, ouverte jusqu’il fallait, une belle veste bleu-marine et un jean avec une ceinture. Avec cela, il était rasé de près. Ses cheveux bruns, soigneusement coupés par un coiffeur qui n’était certainement pas le dernier des derniers entouraient sa belle tête massive au nez court et légèrement busqué et aux yeux marron-doré. Il me semblait, sans avoir besoin de me pencher, sentir son eau de toilette en devinait l’origine. Guerlain. Habit rouge. Il avait bon goût et il me troublait. Je commençais à rêver de lui et bien sûr au plus fort de mes songes, il était nu. Je n’allais pas tarder, je le sentais, à m’ébattre avec lui en rêve…

-Isée ? Vous êtes toujours avec moi ?

-Euh, j’étais dans mes pensées…

-Ce doit être cet homme. Il avait votre âge ?

-Deux ans de plus que moi…Je revoyais les moments où j’allais travailler à pied. C’est un tel luxe, à Paris. Vous n’imaginez pas…

-Cette école, elle vous plaît, je crois.

-Beaucoup. Là je viens d’accueillir une nouvelle classe. C’est un niveau intermédiaire. Des étudiants qui commencent à bien utiliser un français très concrets mais doivent passer à l’abstrait et parfaire leurs connaissances. Ils sont quinze. Je crois que je vais bien m’entendre avec eux.

-Qui vous plaît le plus dans ce groupe ?

-Carla, une Italienne à la retraite qui veut absolument mieux parler. Elle a soixante-quatre ans et franchement j’aimerais être comme elle à cet âge : Elle est si posée et si curieuse intellectuellement…

-Beau portrait. Qui est l’autre ?

-Bo Yung, une Coréenne de vingt-quatre ans. Elle est jolie et brillante. Ce doit être quelqu’un de très fort.

-C’est tout ?

J’aurais dû hésiter mais ne le fis pas et me mordis les lèvres ensuite.

-Eh bien, il y a Zacharie. Il vient du Montana et doit avoir trente ans. Je m’étonne de sa présence car un étudiant tel que lui, on en rencontre beaucoup l’été mais pas tellement en cette période. C’est la première fois qu’il vient en France, je crois. Il a l’air très sportif. Il m’a parlé d’une somme importante qu’il avait gagnée suite à un pari et il a décidé de venir à Paris. Il veut prendre des cours car ça lui ouvre des possibilités de logements moins chers. Il a l’ait d’être très drôle et en même temps, il est studieux. J’ai l’impression qu’il capte très vite. Je pense qu’il saura très vite bien se débrouiller au milieu d’un tas de Français…

-On passe aux autres ?

Il n’y avait aucune ironie dans sa voix mais je sentais bien que continuer à lui faire ainsi les présentations auraient été fastidieux.

-A début de chaque session, on remarque comme ça quelques étudiants. C’est juste cela.

Cette fois, son sourire devint plus malicieux avec une pointe de dureté.

-Phillip et Zacharie…Vous voilà avec deux Américains maintenant !

-Pourquoi me dire cela ?

-Mais pour rire ! De toute façon, je suis le plus important des deux. Ce que vous faites avec Zacharie, c’est juste lui donner des cours mais avec moi, c’est différent. Ces histoires…

-C’est vrai…

J’avais le sentiment de mettre les pieds sur un sol glissant mais je n’avais aucun mobile pour m’emporter ou devenir maussade. De toute façon, Phillip avait commandé un pichet de vin et de nouvelles petites salades. C’était un vrai petit dîner. Le bar était maintenant comble. Mieux valait rester sereine.

-Mais vous, Phillip, vous ne dites rien sur vous ?

-Je vous ai dit qu’à New York, je m’occupais d’art. En fait, j’ai une galerie de peintures et de sculptures dans la cinquième avenue. Elle tourne bien. Je vis près de Central parc ouest et ma vie est en général très pleine. J’ai laissé quelques temps la galerie à Claire Brown, qui est mon associée et je suis là, à Paris…

-Oisif !

 

21 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Car il est amoureux, mais pas de moi...

 jim-dine-cardinal-1935

Isée, jeune enseigante, est fascinée par Philipp Hammer, l'Américain à qui elle donne des cours. Elle va inventer pour lui un troisième portrait de femme américaine

-Pas totalement. En fait j’écris une sorte de roman sur un peintre qui est un faussaire. J’y passe trois heures chaque matin. Je ne peux pas dire que je suis très content pour le moment mais je pense que je vais y arriver.

-Qu’est-ce qui est difficile ?

-Le personnage principal s’appelle Anthony Gilbert. Il est tellement antipathique ! Il fait des faux extraordinaires et il a déjà fait de nombreuses…

-Escroqueries ?

-Oui, c’est le mot. Il y a des années qu’il gagne beaucoup d’argent avec de parfaites copies de Gauguin, Renoir, Van Gogh ou encore Braque et Picasso. Mais là, il est au point où il va se faire prendre…

-Il peint moins bien ?

-Non. Seulement il se méfie peut-être moins et il n’est pas le seul sur terre à être intelligent…On est déjà sur…

-Ses traces.

-Oui. En fait, je ne veux pas en dire plus sur ce roman.

-D’accord. Je peux vous poser une question personnelle ?

-Oui.

-Êtes-vous seul ?

-A Paris, oui. A New York, non. Il fait de la musique. On s’est disputés et j’avais besoin de respirer…Il avait cet appartement au Panthéon et cet ami américain qui avait envie de vivre dans le mien…Et ce livre aussi…

-Qui est-il ? Comment s’appelle-t-il ?

Il sourit au clin d’œil que représentait ma question.

-Il s’appelle Vincent. Français par sa mère, américain par son père. Deux façons de prononcer son prénom…

Il me regardait Hammer et je le regardais aussi. Son regard en disait des choses, de ces « choses » à la fois lourdes et légères qui donnent toutes ces couleurs à l’amour ; car il était amoureux, c’était clair…mais pas de moi.

Autour de nous, on riait et s’amusait. C’était une atmosphère typiquement parisienne et à sa tonalité particulière, à la fois urbaine et un peu précieuse, je me rendais compte que j’adorais ma ville. Je pensais qu'étant entré dans une conversation plus intime, nous allions continuer le jeu des confidences mais il n'en fut rien. Mon intimidant Américain changea de trajectoire.

-Vous me devez une dernière histoire donc une troisième femme américaine !

-Je vous écoute !

-23 novembre 1963. Dallas. Texas.

-JFK.

-Bien sûr.

-Louise Falker. Soixante-dix ans. Je vous laisse libre pour ce qui la concerne. Le meurtre du beau président la rend heureuse ? Malheureuse ? Elle était là, dans la foule ? Elle était chez elle ? Intelligente. Classe moyenne mais cultivée. Vit seule.

-Elle est Noire ?

-Si vous voulez...Je pense plutôt à une Blanche pauvre...

-Un ou deux chats ?

-Bien vu !

Nous étions dans la rue et bientôt j’allai le saluer. Je rêverais cette nuit même que je couchais avec lui et j’avais hâte d’y être mais au matin, je saurais que rien n'était possible et je maintiendrai ce lien qui me rattachait à lui. J'inventerai un troisième personnage de femme forte au sein du monde américain...



21 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Une fille du sud...

ALICE NEEL

5.Louise Falker, la troisième.

Ce n’était pas une Texane mais tout de même une fille du sud. Elle était née à la nouvelle-Orléans en 1900 et aurait aimé témoigner de la vie mondaine qui y régnait si elle était née dans le milieu social adéquat. Mais en fait de Quartier français, de belles robes blanches immaculées et d’élégants chapeaux féminins, elle avait eu droit à une enfance de pauvre. C’était normal, en fait puisqu’elle était issue d’une famille sans le sou. Un père manutentionnaire dans une fabrique de chaussures, une mère qui enchaînait les grossesses et de l’alcool frelaté qui circulait de main en main…Mais qu’est-ce que je dis ? Je suis en train d’en faire non un personnage de Mark Twain (il y a bien le Mississippi dans ces coins-là ?) mais une héroïne pauvre chez Faulkner (Pas Falkner : les noms se ressemblent et ce n’est pas le fruit du hasard), ce qui était embarrassant. En effet, être riche chez cet auteur du sud, c’était déjà assez terrible pour une femme mais pauvre, c’était vraiment toucher le fond, être un rebut de l’humanité…

Dans quel roman américain une femme était-elle violée avec un épi de maïs. C’était Le Bruit et le Fureur ou Des Souris et des Hommes ? Ou un autre…Non, mieux valait suspendre mon interrogation puisqu’elle signalait dangereusement mon manque de vraie culture littéraire américaine et à ce titre était stérile. Je pouvais placer mon héroïne dans un univers plus structuré bien que peu favorisé sur le plan financier. Elle resterait très inférieure socialement à Ruth Sheridan et beaucoup moins gâtée que Carolyn Fletcher (son nom avant de s’appeler Warren) car celle-ci appartenait à la toute petite bourgeoisie. Bah non, ça faisait trop de femmes protégées même si dans le cours de leur vie, elles avaient découvert qu’on peut souffrir à en hurler ! Bien, bien, bien…Donc, elle allait en baver dès le départ, ma Louise. Pour tout vous dire, si elle avait pu lire, enfant que sa ville avait été fondée en 1718 par Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville et que son nom avait été choisi en l’honneur de Philippe d’Orléans, elle aurait ri jaune. Philippe de… ? Ah oui, un Français. Si seulement elle en avait juste un dans ses origines, son sort aurait été autre ! Si elle avait réussi à apprendre de cette belle langue plus que trois mots (Bonjour, au revoir et Coucou)…Elle aurait pu de mentir sur ses origines. Mais non ! Elle avait à peine cinq ans qu’elle avait déjà compris que six frères et sœurs dans une famille pauvre, c’était plus qu’un fardeau, une malédiction. Et elle était la dernière-née ! Pauvre de père en fils et nulle ascendance quelque peu prestigieuse pour vous racheter…Alors cette belle ville aux quartiers symétriques, qu’elle qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Peut-être que si elle était née avant 1803….Parce qu’on lui avait dit que l’empereur des Français avait, à cette date, littéralement bradé (pardon honorablement vendu) Le Louisiane aux États-Unis. C’est dommage tout ce qu’elle avait raté !

Quand elle avait eu dix ans, son père, Art Faulker s’était si violemment disputé avec sa femme qu’il en était résulté un partage d’enfants ! Oui, vous avez bien lu un partage d’enfants ! Attendu qu’ils étaient au nombre de dix, on aurait pu s’attendre à une équitable répartition mais non. D’abord, deux des aînés venaient de mourir en France, après leur mobilisation en 1918. Les deux autres, qui étaient des filles, travaillaient comme lingères. Le père, qui, au bout du compte, levait le coude moins facilement que sa femme s’était résolue à prendre en charge les trois derniers dont l’âge s’étalait de quatorze à dix ans. Voilà un homme qui aimait faire des enfants ! Il en laissait donc trois à sa femme, deux garçons et une fille, emmenant pour sa part Louise, Martha et Samuel. Sans savoir pourquoi, il jouait le bon cheval. En effet, alors que son ex-femme allait s’enlisant avec sa progéniture, il ne s’en était pas si mal tiré. Il avait déniché un travail au Texas et c’est pourquoi, chargé de famille, il se rendit à Fort Worth. Il y eut des emplois variés mais toujours subalternes et ne laissa pas tomber ses rejetons. Samuel, l’aîné d’entre eux, commença à travailler dans une usine de céréales, Martha fit des ménages et se maria le plus tôt possible tandis que Louise regrettait de ne pas pouvoir faire d'études. Même dans son univers déprimant, certaines femmes travaillaient et s'en tiraient mieux, enfin, il lui semblait.

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20 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Blanche, américaine et pauvre...

 2

Louise Falker est blanche et pauvre dans le sud des USA à la fin des années cinquante...

Elle devint employée de maison auprès de Blancs fermés et racistes. Pour Art, c’était assez bien joué. Pour ses enfants, c’était moins sûr. Louise eut tout de suite l’intuition qu’on la ferait trimer pour un salaire modeste et elle ne trompait pas. Au bout d’un an, ses conclusions étaient amères. Sur le plan de l’exploitation humaine, le Texas, à ce qu’elle découvrait, n’avait rien à envier à la Louisiane. Croyant échapper à un avenir trop vite tracé, elle se maria à Martin Fleschman, épicier de son état. Il lui apparaissait comme un brave type plutôt probe. Il devait être bon fils car il gardait avec lui ses vieux parents. A la vérité (mais la vérité se découvre toujours en dernier), l’épicerie ne tournait correctement que parce que la vieille madame Fleschman se chargeait des comptes et son époux délabré des commandes. Martin, lui, obéissait en tout mais ne savait pas gérer. Louise ne savait pas qu’en fait, les rides sur le front de son mari et le pâle sourire étaient les marques d’une nature indolente et plutôt lâche. Une mauvaise maladie ayant emporté en deux mois le père puis la mère, Martin se retrouva aux commandes d’un petit commerce. L’épicerie périclita en un an. Il prétendit tout d’abord être accablé par son double deuil et Louise, qui avait le sens des affaires, lui sauva la mise. Ce fut de courte durée car il avait quelque orgueil. Il reprit la main et tint bon quelques temps. Des démons semblaient s’être emparés de lui cependant car il se mit à boire et à avoir des absences qui le faisaient disparaître plusieurs jours de suite sans qu’il se souvînt de son nom…Quand il réapparaissait, il était hagard. De nouveau, elle monta au créneau et fit reprendre les affaires. Elle y tenait d’autant plus que cet homme, elle avait eu une belle petite fille nommée on ne sait pourquoi, Norma. En cinq ans, la santé mentale de Martin se délita. Il lui arrivait de passer à côté de sa femme et de sa fille sans les reconnaître. Ivre mort, il finit par mettre le feu à son petit commerce. Sa famille vivait au-dessus. Elle en réchappa de justesse car Louise, ayant adopté une petite chienne, s’étonna des aboiements furibonds de celle-ci avant de prendre très au sérieux une violente odeur de brûlé. Pyromane malhabile, Martin périt dans l’incendie, victime de son forfait. Il laissait vivantes mais dénuées de toute ressource son épouse Louise, sa fille Norma et une petite chienne vaillante, Jappy…

Bon, Faulkner rirait-il de moi ? Et John Steinbeck ? Sûrement, sûrement… 

Rester à Fort Worh après cette mésaventure lui apparut comme la dernière des sottises. Elle fit donc ses valises et partit à Dallas, ville qu’elle connaissait vaguement. Étant heureusement restée en bons termes avec sa sœur Martha, elle lui confia sa fille et le petit animal qui leur avait sauvé la mise. Elle travailla pour les Chester puis pour les Anderson puis pour les Jones où elle était bonne à tout faire. Elle avait du caractère, ne se laissait pas marcher sur les pieds mais se révéla une excellente cuisinière et une économe de valeur. On avait beau la toiser, elle savait ce qu’elle faisait et ne volait jamais. En outre elle était assez belle et très vertueuse. Il était quasiment impossible de lui tourner autour. Elle ne s’en tirait pas si mal. Beaucoup de jeunes femmes blanches de sa condition étaient amenées à vivre bien plus durement et à assister à leur lente dégradation personnelle, faite d’humiliations et d’avilissements discrets. Elle, elle restait une force vive. Tous les mois, elle envoyait de l’argent à sa sœur pour la petite et dès qu’elle le pouvait, elle allait la voir. C’était une enfant un peu éteinte que le souvenir de son père paraissait effrayer. Elle avait gardé de l’incendie des images bien plus effrayantes que celles conservées par sa mère et faisait des cauchemars récurrents. Mise à part cela, elle était curieuse de savoir lire et écrire, ce qui ravissait sa famille d’accueil. Bud, le mari de Martha était employé de banque. Pour la jeune femme, c’était un saut social dont elle se gratifiait chaque jour. Le couple avait un petit garçon ; ‘l’adoption » de Norma était un de mes marques de leur bienveillance…

 

16 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Reginald Tucker et Louise.

jim-dine-cardinal-1935

 

Louise, blanche pauvre du sud, a une vie difficile mais elle a fini par épouser un veuf bienveillant qui adore Kennedy. Cependant, nous sommes à Dallas...Troisième portrait de femme américaine fait par Isée pour Phillip...

Quand les Jones avaient mis fin au contrat qui les liait à Louise, ce n’était nullement par mécontentement. Ils prenaient de l’âge et voulaient se retirer en Floride où vivait leur fils aîné. Le climat y était plus clément. Ils l’avaient recommandé à Reginald Tucker, un homme de soixante-cinq ans, veuf depuis deux ans et qui était mécontent de sa gouvernante. On était en 1952, Louise avait quarante-huit ans. Dallas était une grande ville et Tucker habitait fort loin des Jones qui l’hébergeaient encore. Elle avait pris l’autobus. Pendant qu’elle roulait, elle avait repensé aux derniers jours qu’elle avait passés à son enfance en Louisiane puis aux années passées à Fort Worth. L’atmosphère de la ville l’avait souvent déprimée mais il lui restait quelques excellent souvenirs : le jardin botanique où elle s’était longuement assise avec des amies et au zoo, qui l’émerveillait chaque fois qu’elle s’y rendait, en faisaient partie. Elle ne trouvait pas beaucoup de désagréments à voir des animaux en cage, non qu’elle estimât leur sort pire que le sien mais parce que leur vie à eux était ennuyeuse mais immuable…Au stade de sa vie où elle était, il lui semblait souvent être en captivité sans savoir de quoi demain serait fait. Heureusement, tout avait bien changé pour elle !

Tucker avait de l’argent. Sa maison au centre-ville était plus petite qu’attendu mais jolie. Il y avait une cuisinière et un jardinier en plus d’elle et cela suffirait…Suffirait ? Louise ne put que dresser l’oreille quand l’homme grand et distingué qui l’observait lui parla ainsi. Il avait dû vouloir dire : pourrait suffire…Mais non, la lettre de recommandation de monsieur Jones était suffisante. D’emblée, cette femme lui plaisait. Il ne lui fallut pas un mois pour se féliciter de l’avoir engagée et il augmenta ses gages de façon si considérable qu’elle put faire venir Norma à Dallas pour lui faire mener que, selon, elle, une femme encore jeune et heureuse devait connaître. Désormais, celle-ci n’était plus timide ni effrayée. Conjointement élevée par la famille de Martha et sa mère, elle avait l’esprit vif et le goût des études. Enseigner lui plaisait et elle en avait fait son métier. Elle l’exerçait avec zèle mais une nomination dans un bon lycée de Dallas serait pour elle une nouvelle ascension…Elle s’était mariée il y longtemps déjà mais semblait bien plus intéressée par ses trois enfants que par son mari, lui-même enseignant.

Louise n’avait jamais eu d’employeur qui ait deux passions aussi avérés. L’une d’elle était l’aquarelle et l’autre la politique. Pour ce qui concerne la première, il avait transformé une des pièces du ré de chaussée en atelier et il peignait tous les jours. Pour ce qui était de la seconde, il se plaisait à lire quotidiennement les Mémoires des différents présidents des États-Unis, si tant est que ceux-ci les ai écrites ou encore leur biographie. Il lisait aussi des monographies et bien sûr la rubrique spécifique de plusieurs grands quotidiens américains. Fait notable, dans un Texas manifestement républicain, il vouait un véritable culte à un des présidents des États-Unis qui l’avait particulièrement marqué : Franklin Delanoe Roosevelt. « Président de guerre », selon, lui, Eisenhower lui plaisait moins. La sage gouvernante et le veuf curieux de tout apprirent à s’apprécier. Louise ne mesurait pas à quel point elle s’était transformé. Il lui était venu une sorte de distinction qui la rendait majestueuse sans être écrasante. Tucker ne mit pas deux ans à la demander en mariage. Elle mit du temps à accepter, ne pouvant y croire. Elle, la petite fille d’un quartier triste de la Nouvelle-Orléans épouser un juge à la retraite…Qu’auraient dit ses parents, qui l’un et l’autre étaient morts, s’ils savaient appris la nouvelle ? Que diraient les frères et sœurs dont il lui restait quelques traces ? Seule Martha et son mari seraient à la fois ébahis et ravis…Et sa fille, bien sûr, l’énergique Norma. Les années filèrent et furent plutôt paisibles pour les Tucker. Louise avait eu beaucoup de mal à se dire que désormais elle ne servait plus mais était servi. Décidément, ça la reprenait souvent : elle faisait tout elle-même, sans rien demander à personne, comme avant. Les domestiques s’en trouvaient gênés mais Tucker, lui, riait. Il adorait qu’elle soit ainsi. Tous deux lisaient beaucoup et souvent elle pour lui. L’histoire américaine défilait avec ses guerres, ses traités, ses tragédies et ses accalmies. Et puis, alors que le juge guettait un homme providentiel, à la fin des années soixante, il lui en vint un…Kennedy.

Tout de suite, ils furent sur l’affaire. Tucker était enthousiaste !

 

16 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Louise, Tucker et Kennedy...

 

JACKY ET

 

Blanche pauvre du sud, Louise a fini, après bien des déboires par épouser un veuf aisé qui est un grand partisan du parti démocrate et de JFK....C'est le troisième personne féminin créé par Isée...

Tout de suite, ils furent sur l’affaire. Tucker était enthousiaste :

-C’est un démocrate ! L’Amérique a besoin d’un démocrate ! Son père Joseph Patrick Kennedy est un homme d’affaire puissant et sa mère, Rose Fitzgerald Kennedy est une grande dame. Il vient d’une famille catholique et a beaucoup de frères et sœurs….

Louise ne savait pas trop, vu le ton lénifiant pris par son mari, s’il cherchait à la convaincre ou à se rassurer lui-même.

-Il a succédé à Dwight Eisenhower et ce n’est pas une mince affaire ! Un homme si bien formé, si jeune et déjà si brillant. Il a été élu le 20 janvier 1961 et regarde déjà ce qu’il a fait ! Quelle aura….

-Oui…

-Déjà, sa formation ! Il a d’abord étudié dans une très sélective école privée du Connecticut avant d’aller à Princeton. Il y a eu quelques soucis de santé mais a poursuivi son cursus à Harvard, avec comme matières de prédilection, l’histoire, l’économie et la politique américaine. Son père, qi est un homme d’affaire puissant, a eu du flair : il a soutenu Roosevelt et son New Deal. Comme il s’était installé à Londres, son fils Jack –tu sais qu’on l’appelle toujours Jack- est allé le voir. Il en a profité pour se rendre aussi en Allemagne. Attention, Louise, n’écoute pas les ragots ! Certains Texans ont un état d’esprit si étroit ! Le jeune Kennedy n’a pu qu’être horrifié par ce qu’il a perçu du nazisme et d’Hitler ! Il ne saurait en être autrement…

-Oui…

-C’est un soldat frustré, ce jeune Kennedy. Dès le printemps 1941, il a voulu s’enrôler dans l’armée mais ses problèmes de dos étaient trop importants. On a eu beau le tourner en dérision sur ce plan -là, il n’y a pas de quoi rire. Ce jeune Kennedy a un sacré problème. Moi, j’étais magistrat. Je suis, comme tu le sais, à la retraite depuis quelques années. Je m’intéresse beaucoup non à la médecine mais aux handicaps de santé qui n’empêchent pas des hommes politiques d’accéder à la grandeur. Regardez Roosevelt et voyez de quelle façon il a réussi à transcender une maladie invalidante qui le faisait beaucoup souffrir. Parce qu’il a fait preuve d’un courage inouïe, les Américains qui affrontaient la grande crise des années trente se sont mobilisés pour que le pays se redresse. Imaginez- cela ! La dégénérescence d’un homme et celle d’un pays contrée par une énorme énergie…

-Oui…

-Il est malade, le jeune président, je le sais. Je suis sûr qu’il reçoit un traitement très lourd qui lui donne une énergie spectaculaire et le rend très actif !

-Oui.

-Louise, tu me réponds autre chose ?

Être au contact de quelqu’un comme lui imposait qu’on se pose des questions et qu’on y trouve rapidement des réponses…

-Je m’interroge moi-même sur sa santé mais il sait donner le change et il est très populaire. Concernant ses faits d’arme, il y en a un, qui est notable. Il était dans le Pacifique et a servi dans la marine avec le grade de lieutenant. En 1943, il était sur une vedette lance-torpilles que les Japonais ont coulé. Il a été blessée au dos, ce qi a aggravé ses douleurs, mais il a réussi malgré tout à haler un membre de son équipage blessé sur près de cinq kilomètres et à mettre pied sur une île, d'où il a nagé pour donner l'alerte. Son équipage a été récupéré. Il a été décoré pour cela !

-Mais où diable as-tu lu cela ?

-Dans les livres et les journaux que tu laisses traîner partout ou dans tes notes. Quand elles sont politiques, je suis supposée les lire…

-Ah oui, c’est vrai. Quoi d’autre ?

-En 1952 et 1958, il a été élu sénateur du Massachussetts et en 1960, il s’est présenté aux Présidentielles pour succéder à Eisenhower avec, pour concurrent Richard Nixon. Sur la liste de Kennedy, se trouvaient Hubert HumphreyLyndon B. Johnson et Adlai Stevenson mais tu le sais ceci, Reginald…

-Absolument.

16 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Un certain Kennedy...

MURDERRRRRRRRR

 

Louise : celle qui a assisté à l'assassinat de Kennedy. Un troisième portrait de femme américaine pour Isée.

Ils suivirent avec passion l’ascension politique, les heurts et les malheurs du jeune président sur lequel on en racontait tant et tant ; Si les journaux se taisaient, il n’était pas difficile d’en apprendre beaucoup sur les amours légales et illégales du beau « Jack ». Marilyn Monroe était une valeur sûre mais il y avait tant d’autres. Tant de noms étaient chuchotées…Le président, à ce que ses détracteurs prétendaient, était incapable de rester trois jours sans faire l’amour, sans quoi il avait la migraine. Quelle bête était-ce là ? Selon Tucker, ses opposants n’avaient accepté que Nixon, malade et mal rasé, apparaisse comme un tocard à la télévision américaine, alors que le fringant John Fitzgerald faisait exploser l’applaudimètre. Et il y avait ce discours d’investiture, prononcé le 20 janvier 1961, date à laquelle il devenait le 35° président des États-Unis. « Vous qui, comme moi, êtes Américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Vous qui, comme moi, êtes citoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis peuvent faire pour le monde, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour le monde. »Il n’avait battu Nixon que de 12000 voix, mais il l’avait battu et le Prince de ce monde, c’était lui…

A partir de là, le juge retraité et son épouse suivirent pas à pas les faits et gestes du jeune président. De ses démêlés avec le bloc communiste à la baie des cochons, de son intervention fameuse à Berlin à l’édification du Mur (il ne fut pas étranger à son édification), ils l’accompagnèrent. Ils furent avec lui quand il engagea pour l’Amérique et le monde libre la course à l’espace et se sentirent heureux. Ils le furent moins quand il rencontra le pasteur Martin Luther King et les autres dirigeants du mouvement des droits civiques après une manifestation qui, le 28 août 1963, avait rassemblé devant le mémorial du président Lincoln, deux cent cinquante mille personnes car les ségrégationnistes restaient nombreux et virulents. Pour la première fois depuis les débuts de cette jeune présidence, ils eurent des craintes. Louise avait grandi en Louisiane et Reginald bien que n’ayant pour sa part jamais quitté le Texas avait de la famille dans le Mississippi. Kennedy était partisan de l’émancipation des Noirs. Le 30 septembre 1962, un étudiant noir, James H Meredith s’était inscrit pour la première fois à l’université d’État du Mississippi ; des manifestants s’étaient opposés à la déségrégation et le ministre de la Justice, Robert Kennedy — frère du président — dut utiliser 23 000 agents fédéraux pour contrer les manifestants. Les échauffourées firent deux morts parmi les manifestants et 160 blessés parmi les forces de l’ordre.

C’en était fait, il y avait un complot contre lui. Louise et son époux en étaient sûrs…Aussi son assassinat aussi violent qu’il fût ne les laissa pas dupes. Lee Harvey Oswald ne pouvait avoir agi seul. Il s’agissait d’un complot dont nul ne connaîtrait ni les tenants ni les aboutissants. Une ombre menaçait le président. Quand, le 24 novembre 1963, celui-ci fut sauvagement tué, ils n’en furent pas pour leurs frais. Eux, au moins, l’avaient prédit…Ils étaient tous les deux devant leur poste de télévision, trop âgés et fatigués pour affronter une journée aussi brûlante. L’événement les tua autant qu’ils avaient tué le président. L’ex-juge mourut trois mois après d’une congestion cérébrale. Louise, elle, atteignit l’âge de soixante-dix ans. Elle fut peu consciente des changements de ce monde. En 1970 La guerre durait toujours au Vietnam mais les troupes américaines commençaient à partir. Les Beatles avaient beaucoup de succès. Luther King était mort et tant d’autre et pour elle le visage de jeune président de quarante-six ans continuait de se fracasser. Elle était malade maintenant et chaque jour l’agonie était différente. Dans la mort, le visage de John Fitzgerald partait en morceaux alors que dans la réalité, c’était son corps qui était atteint. Ils se rejoignaient en fait et elle ne songeait à aucun mal. Les Noirs, les pauvres…La lune, les Russes, la paix…Kennedy…

16 mai 2023

ISEE ET LES DEUX VISAGES. Partie 1. Un certain Kennedy...

 KENNEDY JOHN PEINTURE

 

Troisième exercice d'Isée pour Phillip. Dresser le portrait d'une femme qui a assisté à la mort du président Kennedy...

Ah tien, il était là d’ailleurs ! Jeune puis mort. M.O.R.T. Déjà dit et rien qui viendrait contredire l’ensemble. Secret Défense. Oswald avait tiré à titre individuel…

On était là pour Louise et sur la mort de Kennedy, Hammer n’a d’abord pas dit grand-chose. Il était clair que mon personnage principal lui causait quelque souci. L’ascension sociale d’une femme pauvre et sa mort sophistiquée le dérangeait mais il a fini par s’en arranger comme il le fit de ce juge à la retraite dont le profil lui paraissait pour le moins sommaire. Il devait bien admettre que mettre tout cela sur pied en huit à dix jours ne pouvait être d’une solidité extrême et il fit preuve de mansuétude quand je lui envoyai le tout. Il se borna à me signaler que JFK avait des problèmes de dos bien plus importants que signalés. Il devait porter un corset et se déplacer avec des béquilles en certaines circonstances. Ceci hors caméra, bien sûr. Pour soulager ses douleurs, il recevait régulièrement des injections de cortisone, de novocaïnes et de stéroïdes, il prenait des amphétamines, ce cocktail médicamenteux lui permettant de déployer une énergie hors du commun et également d'assouvir une libido hyperactive…

Bien. A priori, à ce que m’apprit Phillip, ses très réels soucis de santé ne l’avaient pas empêché de régner brièvement sur les États-Unis. Les Français avaient beau adorer Kennedy, il ne fallait pas s’y tromper. Le bel Américain avait laissé s’édifier le Mur de Berlin et s’épanouir la guerre au Vietnam. Quant à Luther King, s’il avait paru abonder en son sens, il l’avait mis sur écoute…Malgré tout, une sorte de grandeur émanait du personnage qui, mort depuis des années, contribuait de susciter intérêt et compassion. Au cimetière d’Arlington, ils étaient cinq : John, Jackie, Arabella, Patrick et John-John. En somme, une famille faite pour mourir. Un père pris pour cible, deux enfants morts à la naissance et un fils qui avait péri dans un accident d’aviation…Il fallait être idiot pour ne pas sentir la fin de règne…Mais bon. Restait Louise et sa ténacité. Une belle personne.

Elle était forte. C’était une vraie adversaire. Une adversaire de qui au fait ? La question se posait dès qu’on laissait tomber l’hérédité et le manque d’argent.

De qui ?

Mais du Malin ?

C’est qui ça ?

Dans le restaurant très traditionnel où nous dînions, Phillip n’avait pas le cœur à rire.

-Toutes vos héroïnes ont affronté le Mal et vous aussi en les faisant vivre !

-Mais vous aussi, en ce cas !

-J'ai été très actif sur la première et la troisième histoire mais j'ai eu un rôle de conseiller...Je vous ai juste guidé, j'ai approuvé ou non.

Je ne voyais où il voulait en venir, aussi devint-il plus précis :

-Bientôt vous, vous serez confrontée au Bien…

-Ah oui ?

-Oui.

-Encore des histoires à vous raconter ?

-La vraie vie !

Il aurait dû sourire puisqu’il m’annonçait des moments joyeux mais non. L’inquiétude l’agitait. Je ne savais ce qui le rendait ainsi et il ne me dit rien ! Égal à lui-même, il gardait cette beauté difficile pour les femmes qui est celle de ceux que Proust appelait « les hommes-femmes » ou les invertis. Pourtant rien, de ses longs cils à ses jambes solides ne le rendaient féminin…



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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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