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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.

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20 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Noël inattendu. George et les jeunes gens.

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George D., star suicidaire, s'enfuit en FRance et passe un surprenant Noël sur la Côte d'Azur

Une grande star internationale, il avait dès le départ, tout ce qu’il fallait pour en devenir une : la beauté, la jeunesse, créativité, la facilité à aborder des genres musicaux très variés, la virtuosité, le magnétisme et l’audace. Il avait dû penser avec la naïveté liée à sa jeunesse qu’on lui laisserait les coudées libres. Pour sa carrière en solo, Sony avait bien assigné à George des exigences qu’il avait relevées mais son album « Faith » avait fait de lui une star mondiale. Des millions d’album vendus et lui, jeune, beau et conquérant, sur tous les fronts…Il avait très heureux de son succès puis non. Sony ne voulait pas d’un répertoire plus personnel. Il s’était mis en colère et avait attaqué la firme. Personne ne faisait ça. Son procès retentissant devait, selon lui, aboutir à la reconnaissance de ses droits. Il s’était trompé. Il avait perdu. Des années d’impasse avaient suivi mais il avait un talent si invraisemblable, une volonté de chanter si forte qu’il avait surmonté les obstacles…

On en a enchaîné et il dû nous faire entendre l’essentiel de « Faith », « Older » et « Listen without prejudice ». A chaque fois, on applaudissait à tout rompre. Je dois dire que ça ne ressemblait plus du tout à un concert de Noël. On était debout à taper dans les mains et à reprendre les refrains comme il nous l’indiquait. Aucun de nous n’en revenait de son charisme surtout Valeria et Cary, qui, a priori, connaissaient à peine son œuvre. Nous, on était plus au fait.

Je crois qu’on a tous été happés par ce qui lui arrivait parce que ça pouvait arriver à chacun d’entre nous, qu’il brille ou pas. Imagine un jeune pianiste à Londres ou à New York : il a besoin de ses mains. Survient un accident ou une maladie. C’est fini. Prends un chanteur qui loue ses services pour des mariages par exemple. Sa voix se perd. Il se perd aussi. La voix de George était magnifique car elle touchait aux imperfections des faibles, des petits. Elle englobait le peintre qui n’a plus d’inspiration, le danseur dont une cheville a lâché et le musicien que le manque d’inspiration cloue au sol. C’était une voix qui comprenait la faiblesse et incitait au dépassement, sinon à la grandeur. On pouvait peindre, sculpter, chanter, jouer magnifiquement et on pouvait danser. On entrait alors dans un non-renoncement qui nous rendait vivants. Tant qu’il chantait, il nous rendait confiant en nous-mêmes et c’est je crois le message qu’il avait à nous transmettre. D’autres demandes sont venues dont celle d’Erik qui souhaitait « Mother’s Pride ». Il l’a chanté pour lui avant de satisfaire d’autres demandes. Puis cet étonnant concert a pris fin. C’était Noël après tout et nous avions d’autres élans.

On a vite dîné puis on s’est partagé. Plusieurs d’entre nous souhaitaient aller à la messe à Roquebrune, parfois par conviction religieuse et parfois pour respect des traditions. Erik et moi avons embarqué dans une voiture Marjan, l’inattendu Michele et George. Je ne peux dire que c’était une bien belle cérémonie car il y manquait de beaux chants et une foi profonde qui nous aurait fait entrer dans un vrai mystère, mais nous avons été heureux d’être là. Nous ressemblions tous à de petits enfants qui vivent des émotions intenses. Craignant d’être reconnu, George avait modifié son apparence de façon surprenante. Engoncé dans une parka bleu-foncé, une casquette sur la tête, il était doté de lunettes sombres très couvrantes. Il se cachait. La beauté d’Erik semblait plus fine et résolue mais loin de tout. Michele était un santon provençal, un des mages venus d’orient pour vénérer l’Enfant, sans doute et la douce Marjan m’est apparue comme la « Fiancée juive » de Rembrandt, toute prête à de solides épousailles. Au-delà de la femme résolue, je voyais une jeune fille qui voulait rencontrer une profonde alliance. Je ne peux dire rien de plus sinon que nous étions trois sur cinq à entonner d’un cœur joyeux « Les Anges dans nos campagnes ».

Cherchons tous l’heureux village

Qui l’a vu naître sous ses toits

Gloria…

J’étais resté croyant et catholique et Michele aussi, je crois, même si notre morale n’était pas stricte. Erik était également catholique par sa mère française, qu’il adorait. Et George devait bien avoir appartenu, enfant, à une de ses nombreuses églises protestantes qui ont fleuri en Angleterre.

Les anges dans nos campagnes

Ont entonné l’hymne glorieux

Et l’écho de nos montagnes

Redit ce chant mélodieux.

Quand on a eu quitté l’église, il a eu l’air content sans plus mais ensuite, dans la voiture on lui a traduit en anglais ce cantique que nous venions d’entendre. Le premier couplet le fascinait, semblait-il alors qu’il ne s’agissait que d’un air populaire du dix-huitième siècle évoquant de vagues bergers allant adorer. Les anges, voilà ce qui retenait son attention. Comme nous roulions dans la nuit, il m’a posé beaucoup de questions sur eux, avançant avec justesse que le Québec gardait une force tradition catholique. Je l’ai renseigné comme j’ai pu. Il était penché vers moi qui conduisais, Marjan à mes côtés. Dans l’obscurité, aurait-il pris la main d’Erik et l’aurait-il enserré de façon possessive que je n’y aurais rien vu. Et peut-être, d’ailleurs, n’a-t ‘il rien fait. Toujours est-il que nous étions tous en tension, eux deux surtout. J’ai été soulagé quand nous avons rejoint le salon où nous attendait cet exquis dîner de réveillon dont nous rêvions depuis le matin. Tant d’amusements de nouveau ! Tout était succulent des entrées au dessert sans parler de cette extraordinaire dinde aux marrons que nous nous sommes empressés de prendre en photo avant de la déguster !

Les cadeaux seraient pour le lendemain. Ils étaient au pied du sapin.

J’ai dormi sans mon amoureuse alors que Nicholas et Jonathan avaient les leurs. Valeria a convié Michele dans sa chambre et je ne sais ce qu’il en a été des autres. Marjan, toujours pragmatique, a dû s’endormir tout de suite, histoire d’oublier son homme marié récalcitrant. Restaient les deux hommes. Je ne sais à quoi a pu penser Erik avant de s’endormir ; j’ai escompté qu’il compte les jours qui le séparaient des retrouvailles avec son Américain. George, lui, s’est tourné vers les anges…

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16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.

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 8 George. Roquebrune. Décembre 2015. Sur la Côte d'azur où il s'est réfugié, le chanteur George Daniel, lassé de tout, se retourne sur son énorme succès, le désir qu'il a suscité et son émouvante rencontre avec un jeune brésilien. 

Des années durant, j’ai cru que la mort violente d’ A avait coupé toute relation entre nous et j’en ai horriblement souffert.

J’étais un chanteur à succès dont le charme « à la fois viril et brutal » (je cite je ne sais plus quel brillant journaliste) fascinait les femmes. Je n’avais aucun effort à faire pour qu’elles se mettent à glousser, à se trémousser ou à vociférer dès que je mettais les pieds sur une scène. Les plus jeunes se mettaient devant et se contorsionnaient, persuadées que le jeune mâle que j’étais pourrait heureusement faire la sélection. Une chaque soir, ça allait de soi. Je n’avais qu’à claquer des doigts ; de toute façon, il y en avait toujours une petite bande qui m’attendait dans les coulisses.

Oh, George, tu es si suggestif quand tu chantes I want your sex ! Tu comprends les femmes toi ! Je te veux, on te veut ! Viens, George, déshabille-moi, déshabille-nous, déshabille-toi ! Tu as un beau corps, tu nous le fais assez comprendre quand tu parcours la scène en courant, torse nu sous ta veste de cuir ! Oh, George, on est toutes sûres que tu bandes pour nous ! Hein, tes mouvements de hanche ne trompent pas ! Pas besoin de rembourrer tes caleçons comme tu le faisais tout jeune ! On va te dire un truc : la virilité, ça ne trompe pas…On sait de quoi on parle, quand même ! Rassure-toi, on ne te décevra pas. Jane, Mary, Patricia, Liz, Connie, Amy, Lindsay, Carol, Michèle, Kathryn… Viens mon beau, viens c’est la fête. Tes yeux marron-doré, ta barbe de trois jours, les poils sur ton torse, tes jambes fermes…On sait bien, on sait bien. Miam-miam, toi ! Tu veux nous baiser ? Tu en as le pouvoir ! Dis-nous qui passe en premier, hein, George ? « Sexual Healing », bon, c’est une chanson de Marvin Gaye. Il la chantait d’une façon plus abrasive que toi mais, malgré ton air de garçon poli et qui sait se tenir, on avait compris quand même. D’accord ? Elle te démange quand même cette envie de t’envoyer une femme et de la faire suivre par une autre… Hein, George ? Les paroles de cette chanson étaient claires. Le désir, il faut l’assouvir et tu vois, on était toutes prêtes à t’aider. C’est sûr qu’on aurait aimé être ta « lady » mais là, il ne fallait pas rêver. Tu chantais pourtant que tu l’attendais cette femme et qui sait, parmi tous les mannequins qui t’entouraient, tu finirais par la trouver. If you where my woman…Ah, si tu savais George ! Il y a combien qui, sachant qu’elles ne seraient pas tiennes, buvaient un verre ou deux le soir en pensant à toi, sans penser à toutes celles qui, en secret, jouissaient pour toi, en cachette de leur père, de leur mari ou de leur petit ami. Mon si beau George à la voix d’ange, fais-nous rêver mais n’oublie pas que nous sommes charnelles. Hein, ne nous déçois pas. Chacune d’entre nous sait que tu es bien membré. Tu es un fantasme sexuel, George, alors de ce côté-là, tu n’as pas le droit à l’erreur ! Mais, ne t’inquiète-pas, tu as bonne presse. On sait de quoi tu es capable. Cette blonde, ce soir, cette rousse, demain. Claque des doigts, ma belle Pop-star. On arrive toutes !

J’ai eu droit à ce discours des années durant et je m’y suis plié. Voilà, j’étais couvert de femmes, je n’avais que l’embarras du choix. Je commençais à savoir que ce j’étais ne me conduisait pas vers les femmes mais on était à la fin des années quatre-vingt. Le sida avait fait son apparition et semait le trouble. J’étais incroyablement ambitieux et je gagnais des millions. Mes concerts étaient retransmis partout dans le monde. Dire qui j’étais ? Impossible pour moi. J’étais incapable d’accepter que ma célébrité puisse être affectée par l’aveu de mes préférences sexuelles alors que j’affirmais haïr le mensonge…J’ai donc couché avec pas mal de filles mais très vite, j’ai cessé de dormir avec elles. Le plaisir était mécanique. J’avais souvent de petites amies jolies et charmantes. Je ne tombais pas amoureux et ça les rendait folles. En fait, sans le savoir, j’entretenais leurs espoirs.

En 1991, ça durait toujours, pour le public du moins. Dans les milieux du show biz, on savait à quoi s’en tenir sur mes préférences sexuelles et amoureuses mais, pour le reste, je maintenais l’illusion. Je continuais à être le fantasme sexuel de toutes ces jeunes filles énamourées qui souhaitaient que je les tringle et de leurs mères qui n’en attendaient pas moins. Les temps changeaient cependant et je commençais à avoir un public gay « à qui je plaisais » mais qui attendait que j’abatte mes cartes. Secrètement, oui, c’était clair mais concernant mon image publique, il n’y avait rien à abattre. C’était trop risqué.

GM EN CONCERT

 

Au Brésil, j’ai rencontré A à la fin d’un concert. Il était au premier rang et pendant tout le spectacle, il a, comme les autres, repris les refrains et applaudi à tout rompre. Par contre, il s’est vite singularisé car, au lieu de bouger et de gesticuler sans arrêt, il s’est comme immobilisé et m’a fixé avec de grands yeux d’enfant émerveillé qui attend sa récompense. Ça m’a surpris ça car ce n’était pas courant. Mes « fans » à l’habitude dansaient sans cesse et reprenaient les refrains de mes chansons.

Mon tendre, mon bel A…Toutes mes convictions qui allaient disparaître…

Dans les coulisses, il m’attendait et il a dû insister pour me parler. J’avais assuré cinq rappels et la salle, hystérique, ne se vidait pas. J’étais seul dans ma loge et je me démaquillais quand il a frappé. Il n’était pas seul bien sûr, un de mes gardes du corps l’escortant.

-Je ne reçois personne, c’est clair !

-Il insiste.

-Qu’est-ce qu’il veut ?

-Il veut vous parler…

-Comme c’est original…

-Il était au premier rang et vous ne vous êtes pas quittés des yeux, à ses dires.

-Quoi !

Je l'ai trouvé plutôt insignifiant quand je l'ai vu. Un joli visage, certainement mais combien en avais-je déjà contemplés ? Ils cherchaient tous la plupart du temps à se donner le beau rôle, les femmes comme les hommes. Je vous admire beaucoup ! Quelle chance ! Si vous saviez à quel point j'attendais ce jour ! Je suis disponible pour vous, hein ? Vous comprenez ?

Je comprenais ?

Et comment ! Allez, déshabille-toi. Demain, je ne saurais même plus comment tu t'appelles et de toute façon...

Mais lui, non.

-Monsieur Daniel, prenez un café demain avec moi. Je vous laisse cette enveloppe. Il y a mes coordonnées dessus. Je vous attendrai. C’est une plage très simple. J’y allais enfant. Le Brésil peut beaucoup vous aider…

-M’aider ?

Je l’ai regardé. La porte de ma loge était ouverte et ma haute silhouette s’y découpait. Il me regardait avec ces mêmes grands yeux enfantins qui m’avaient frappé tout à l’heure. Il avait l’air émerveillé et j’ai été touché par lui. Ses joues rondes gardaient le velouté de l’enfance et même son sourire était jeune, si jeune. Il était mince, pas d’une beauté fracassante mais tout de même. Au cou, il portait une petite croix dorée et à son bras gauche était tatoué un petit cœur percé d’une flèche. Il avait des cheveux épais qu’il avait sans grand résultat coiffé avec du gel mais rien en lui n’était ridicule. Il avait une belle peau unie et halée…

-On a les mêmes yeux. Pas la forme, la couleur : marron et vert. Moi, quand je suis content, il paraît qu’ils sont plus verts. Ma mère et mes amis me disent ça mais c’est peut-être juste une plaisanterie…

-J’ai les yeux marron. Ils ne changent pas de couleur. Autre chose ?

-A demain !

-Je ne serai pas libre.

-Si !

Qu'est-ce qui se passait ? Pourquoi me faisait-il cet effet ? Il était totalement simple et sans orgueil.

-Je ne sors pas sans garde du corps.

-D’accord, sortez avec lui mais changez d’apparence et semez-le !

-Quoi ?

-Ce n’est pas compliqué. On sait faire ça, nous, les Brésiliens. Le Carnaval…

-Je me déguise et vous retrouve. On prend un café et on se baigne. C’est le programme ?

-Oui !

Il a eu un rire délicieux et dans son sourire toute la bonté du monde est venue s’inscrire. Mon cœur s’est comme dilaté mais je me suis borné à ricaner. Pas décontenancé pour le moins du monde, il a hoché la tête.

-A demain, monsieur Daniel.

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Parce que c'est toi...

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Lors d'un de ses concerts donnés à Rio, George Daniel, le célèbre chanteur, rencontre un jeune brésilien...

Un grand naïf ou un mythomane, voilà ce qu’il était. Je n’irais pas bien sûr… J’y suis allé. La veille, il était en noir et là, il était en blanc. La lumière était très vive. J’avais fait comme il disait : sortir par derrière, mouiller mes cheveux, porter une casquette (!) et j’avais délaissé mon « uniforme » sexy habituel. Mon chauffeur et mon garde du corps m’ont convoyé à mi-route puis reçu l’ordre formel de débrouiller seuls, ce qui les a plongés dans un affolement total. Je me suis rué sur un taxi à qui, à grand peine, j’ai réussi à expliquer où je voulais aller. A l’arrêt de bus indiqué, j’ai rejoint A qui a paru suffoqué.

-George, tu as pris un taxi ?

-Il fallait bien !

-Et cette casquette ! Oh et tes lunettes ! Elles sont si petites ! Tu t’es vraiment déguisé ! Ce veston rayé, c’est proprement…

Il est parti d’un fou rire inextinguible.

-Cet Anglais est fou, il est fou !

On s’est d’abord baigné. A avait très peu d’affaires et il était vêtu simplement. Sans être sur ses gardes, il faisait profil bas. Je comprenais que ce n’était pas une plage de riches, loin de là. Les étrangers pouvaient y venir à condition de ne rien avoir de précieux. Lui-même n'avait même pas de montre, juste une chaîne au cou avec un médaillon. Il y avait la Vierge dessus. Ce devait être une blague. On a sauté longuement dans les vagues. La mer était délicieuse. Tout était évident. Quand enfin, on est sorti de l’eau, on s’est épongé. J’avais pensé au maillot de bain mais pas à la serviette. Il en avait deux avec lui et de la crème solaire. Il m’en a appliqué avec soin sur le dos, le torse, les jambes et le visage. Ses doigts m’effleuraient sans s’appesantir et quand on se regardait, il avait cette même timidité enfantine que je lui avais vue. Il y a des années que je n’avais vu quelqu’un comme lui, peut-être à cause de l’environnement sophistiqué dans lequel j’évoluais. Il était totalement naturel. On est resté assez longtemps sur la plage en se parlant sans hâte puis il a dit :

-Tu as une peau d’anglais et si tu restes encore, ton public ne te reconnaîtra pas ce soir ! Viens, on va se doucher et manger.

 

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Il y avait enfin des douches rustiques en haut de la plage. Le restaurant était simple mais succulent. Il a commandé du poisson.

-Tu fais quoi au Brésil ?

-Je suis designer.

-Oh designer, c’est bien !

-Et couturier ?

-Aussi !

-Tu sais faire des compliments, monsieur l’Anglais…Un couturier au Brésil, ce n’est pas un designer. Bon, je suis à mon compte…

-Des robes pour femmes ?

-Non, des tenues de sport pour les hommes.

-Ah oui ?

-Ris, ne t’empêche pas de rire.

-Je ne voulais pas te blesser.

-Ah mais ça ne me choque pas ! Le sport, c’est ma nouvelle donne. Les robes chics, j’ai fait et les sous-vêtements aussi ! Pour femme et pour homme ! Je peux te créer des modèles originaux, si tu veux !

-De sous-vêtements masculins ?

-Je t’assure ! C’est du sur-commande et je fais respecter mes tarifs mais ce sera très bien.

-Tu dois prendre les mesures ? Le haut et le bas ?

-Ah, tu t’amuses bien, hein ? Non, pas la peine. J’ai l’habitude. Si tu veux des chemises ou un costume, je peux te les faire aussi. J’ai une clientèle d’habitués. Je sais ce qui t’irait…

Il avait des yeux malicieux. Sa peau était lisse, belle, sa voix me troublait. Il m’envoûtait. Il avait toujours vécu à Rio. Ses études, il les devait à une bourse que lui avait attribué une de ses associations où les riches aident les pauvres et se congratulent de l'avoir fait. Il avait tenté sa chance et ses modèles et avait eu l’heur de plaire. Les femmes voulaient ses robes vaporeuses qu’il créait pour elles et les hommes ses costumes impeccables…Quant aux sous-vêtements qu’il créait, ils étaient très gais et taillés dans des imprimés très éloignés des standards anglais mais ils étaient très bien faits. On a repris un taxi et il m’a montré son atelier. J’ai été saisi. Un couturier sans renom certes mais un couturier. Il avait le sens de la coupe, connaissait les tissus et savait marier les couleurs. Son atelier n’était pas très grand mais il devait y régner une atmosphère agitée quand tout le monde y faisait son maximum. A employait cinq personnes. Sur les cintres, il y avait en effet des vêtements de sport mais aussi des robes de jour, des robes du soir et des costumes pour toutes les occasions. J’ai regardé le tout avec attention : chaque pièce était de très belle facture.

-Tu fais beaucoup de sur-mesure ?

-Maintenant oui parce que j’ai trouvé un public qui veut des vêtements uniques. Personne d’autre ne les porte, tu vois ? Mais après, je réplique des modèles. Il y en a que ça ne dérange pas.

-Comment tu t’es fait connaître ?

-Ah oui, j’ai participé à des concours pour présenter mes modèles et j’ai gagné des prix ! Un seul n’était pas nul. De l’argent venait avec…

Il a éclaté de rire avant que je ne le fasse moi-même.

-Tu vois la différence avec toi ? Toi, tu t’es mis à chanter et tout de suite…

-Non, au départ je chantais dans le métro…

-Oh, allez, tu as faire ça deux semaines ! Tu as tellement de succès ! Jamais je n’aurais raté ton concert et tu sais je voulais absolument être au premier rang !

-Tu parles bien anglais.

-On peut l’apprendre au Brésil…

-Avec les touristes ?

Il a rougi et baissé la tête. J’avais dit ça comme ça mais il donnait à mes paroles un tour plus pernicieux. Je le prenais donc pour un chasseur de jeunes ou moins jeunes Anglais ou Américains en quête de sensation gay payante…

-Je viens de dire quelque chose de stupide ?

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie1. L'important, c'est d'aimer.

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Il y a longtemps, George Daniel, le célèbre chanteur, a été amoureux au Brésil. Mais le jeune homme est mort

Il avait du mal à articuler.

-Il y a des Américains ici…C’est vrai…Tu sais « Monsieur l’Anglais », quelquefois…

-Non, non, tu ne dois avoir l’air de l’excuser. J’ai été grossier. Je suis navré.

Comment faisait-il ? Il avait les joues si pleines et cette voix qu’il avait, cette façon dont il parlait anglais…Était-ce cela ou cette façon de rire pour contrer la fatalité ? Qu’est-ce je pouvais en savoir sinon qu’il me retournait complètement et faisait tomber mes défenses…

Il me restait trois jours à passer au Brésil. Je lui ai commandé un costume gris-clair avec gilet assorti. Il a pris mes mesures cette fois et m’a fait choisir le tissu. J’étais éberlué de sa science et de son humilité.

-On se revoit demain et on fait les premiers essayages !

-Non, demain, si tu savais…

-Des fois, je dors ici. Là, je vais le faire et je vais travailler tard...Je sais que tu viendras.

Ses grands yeux enfantins m’entraient dans le cœur. Je suis revenu. La tension sexuelle qui n’était pas parue le premier jour était présente. Je me suis déshabillé derrière un paravent certes mais je sentais son regard. Et quand il a vérifié la coupe du pantalon et de la veste, j’ai senti son désir mais pas seulement…Il avait le goût de ce que j’étais, ce qui allait bien au-delà de la simple captation et ce que je voulais de lui, c’était tout ce qu’il avait pu être, du collégien d’un quartier modeste au jeune couturier qui s’en tirait bravement.

-Pas mal non ? Il y a juste une couture à l’épaule…Là…attends…

-Franchement, c’est superbe. Je signe un contrat avec toi !

-Ah ?

-Mais c’est aussi bien que le styliste londonien…

-Que tu paies très cher !

La pitié, non ! La compassion, non ! L’indifférence, impossible ! La douceur…

-Je n’ai aucune intention blessante.

-Je sais.

-Tu sais ?

-Oui. D’ailleurs, est-il question du même contrat ?

-Non.

Il avait posé ses lèvres sur les miennes et tout en moi était bouleversé. Arrête, George arrête, oh, tu tombes amoureux ! Pas comme ça. Embrasse n’importe lequel dans un coin mais pas quelqu’un comme lui ! George, réveille-toi ! Dis-toi que dans ce pays-là, ils tombent tous malades ; ils attrapent tous ce truc monstrueux. Non, non…En plus il a beau se défendre d’avoir racolé, allez, il a bien dû le faire, il n’a pas tant d’argent ! Arrête ça : tu en as eu de bien plus beaux…

Quand il a cessé de m’embrasser, c’est moi qui l’ai enlacé.

-Tu reviendras demain !

-Oui.

-Ce sera la livraison !

-Oui, A.

Tout a commencé là. Pour la perfection de l’amour qu’il m’a porté et que je lui ai porté, il n’y a jamais rien eu à dire. Tout est intact dans ma mémoire comme notre amour pouvait se lire et se relire. A…

Pour ce qui de cette maladie que les journaux présentaient comme un fléau du monde moderne, il l’a attrapée peu de temps après notre rencontre. On se téléphonait tout le temps et on se voyait à intervalles réguliers. Je l’ai fait venir plusieurs fois à Londres et suis retourné à Rio. J’avais déjà gagné plus d’argent qu’il ne m’en fallait dans cette vie et assez d’aplomb pour décaler des dates de concert ou les annuler. Les yeux d’enfant de A restaient constellés d’étoiles. Son corps était ferme et doux et le mien prenait la teneur virile dont il avait besoin pour que notre alliance soit forte. Mon A…

En six mois, sa santé a basculé. HIV positif. Il ne m’a rien dit. Au téléphone, il était bizarre, lointain. On se voyait depuis un et demi et là, il se dérobait. Il a fait mine de rompre :

-Une Pop star anglaise et un petit couturier brésilien ?

-Designer.

-Oui mais Brésilien…

-Tu ferais fortune ici. Laisse-moi t’aider…

-Non. Il faut que j’aie les pieds sur terre. Tu es célèbre et moi qu’est-ce que je suis ? Rien. T’afficherais-tu avec moi ? Non. Tu as raison. Je ne te vaux pas. Que je m’installe en Angleterre ? Tu plaisantes. Ils me traiteront d’immigré ! Ils se moqueront de moi : il n’en veut qu’à son argent. C’est un gigolo !

-C’est ridicule. Tu es venu plusieurs fois me voir à Londres et on a été heureux, si heureux ! A, pourquoi me parler après toute cette tendresse, tout cet amour…Tu ne peux pas ! J’ai tant d’images de toi…

-Je peux.

-Mais tu me laisserais sans nouvelles ? Imagines-tu cela ?

-Oui.

-Tu as mal pris que je veuille t’aider financièrement. C’est de ma faute, j’ai été insistant. Mais il y cet amour qui nous lie…

-Non. Tu te fais des illusions.

-Mais comment cela ? On ne peut pas se quitter.

-On peut. Moi, je te quitte.

Quand j’ai compris, c’était trop tard. Une amie de sa mère m’expliquait au téléphone dans un anglais laborieux qu’il venait de succomber à une hémorragie cérébrale. Sida. J’ai pris l’avion tout de suite. Je pleurais dès que je reprenais conscience et le reste du temps, tombais dans un sommeil léthargique. A Rio, on l’enterrait. Il vivait toujours avec sa mère, petite femme digne que le chagrin ravageait. Ses deux sœurs, issues d’un premier mariage, étaient là. L’aînée prendrait la mère avec elle. C’était un cimetière populaire. J’ai sangloté aussi fort que les femmes présentes et au moment du repas funéraire, je leur ai laissé une grosse somme d’argent.

Je voulais aider A afin qu’il ait une belle boutique mais il n’a jamais voulu de mon aide financière. Il acceptait les billets d’avion et les hôtels car il s’agissait de cadeaux et non d’une mise de fond. Aux femmes, j’ai dit :

-Prenez cet argent et ne me remerciez pas. Si j’avais su plus tôt, je l’aurais fait hospitaliser en Angleterre dans une clinique où la médecine est de pointe. Il ne serait pas mort. Il ne se passera pas un jour de ma vie sans que je regrette ma légèreté. J’aurais dû comprendre qu’il ne me fuyait qu’à cause de sa maladie. Je regrette, je regrette tellement…

Elles ne me demandaient rien et me jugeaient pas.

- Era un bom filho...

-Oui, madame...

-Gostava muito de ti, sabes?

-Oui, madame. Je l'aimais aussi. Je resterai fort pour lui.

-Je sais...

Il était le fils et le frère chéris et de la maladie « honteuse » qui l’avait emporté, elles ne se souciaient pas. Elles étaient sans nom et ce qui leur importait c’était ce jeune homme mort qui avait illuminé leur vie, non un virus destructeur qui pouvait leur donner une bien mauvaise réputation. Trois ans durant, je les ai revues. J’allais sur la tombe du jeune homme aux joues enfantines, je déjeunais avec sa mère et j’allais à la belle boutique de mode que ses sœurs avaient ouverte sur une des artères populaires de Rio. Elles étaient douées elles-aussi et y vendaient d’invraisemblables robes en lamé qu’elles fabriquaient…

Trois ans sont passés. A mi-chemin, ma mère m’a annoncé qu’elle était malade. Je venais juste de lui signifier qui j’étais…

Quand j’ai pu quitter les cliniques, les médicaments et les piqûres, j’ai repris le chemin des studios.

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Sois patient, je suis ton Ange...

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Il y a longtemps, George Daniel a aimé et perdu son amour. Celui-ci lui parle enfin, de l'au-delà...

Tu sais, je n’aurais jamais voulu te laisser comme ça. Oh, George, tu as été malade des nerfs à cause de moi. C’est mal ça, pardon !

Où étais-tu ?

En toi.

Et tu me parles maintenant ?

Tu peux enfin m’entendre !

Que veux-tu me dire ?

Ce que tu es, c’est ta musique. Chante, George et ne laisse personne t’en empêcher.

Mais je n’ai pas d’inspiration…

Ne t’inquiète pas !

Tu m’as révélé à moi-même. Je me mentais.

Tu as été un magnifique compagnon. Tu sais ça, hein ? Tu te souviens, le premier costume que je t’ai fait sur mesure et des autres ? Je t’ai rendu beau comme un prince ! Allez, ne sois pas triste. Tu n’y étais pour rien. Tu étais tellement pris par ta carrière. Je ne sais plus lequel c’était. Il m’a contaminé. Ce n’est pas ta faute. Tu me crois ?

Non.

Si, George, tu me crois.

Je pensais qu’il serait plus constant. Je voudrais que la mort soit comme la vie. On ne pourrait s’étreindre mais on se parlerait. J’étais sûr de moi mais ça n’a pas fonctionné. Il était vraiment mort.

Mais alors, comment ferons-nous ?

A intervalles réguliers, je reviendrai. Il te faudra être patient. Je suis ton ange !

J’ai changé. Cette fois, j’ai assumé. Les tabloïds ont été enchantés. George Daniel est gay ! Il fallait relever le défi. Je l’ai fait. Bizarrement, mon public n’a pas diminué tant que cela (encore que mes déboires m’aient éloigné de la scène). Il a juste changé. Les collégiennes avaient pris du grade et elles m’aimaient toujours. Leurs mères n’avaient pas désarmé. Et il m’était venu tout un contingent de jeunes Anglais et Américains dont je peuplais les nuits. Sans compter leurs grands frères ou leurs pères…Ne croyez pas que je les ai méprisés…

Étaient-ces années magiques ? Je ne sais pas. J’ai écrit plusieurs albums et j’ai, à plusieurs reprises, fait son éloge. J’étais nostalgique de mon ange brésilien, il fallait bien que je le fasse connaître au monde, moi qui n’avais pas eu le cran de le présenter comme mon compagnon quand il était encore indemne. Mes chansons sur lui ont été jugées bouleversantes. Au moins, je lui avais fait cet hommage. De façon régulière, pendant les mois qui ont suivi sa mort, il m’a parlé dans le silence du cœur. Puis, il a espacé « ses visites ». Elles étaient toujours à bon escient cependant jusqu’à ce qu’il se taise.

Maintenant que tout s’en va, il me parle beaucoup plus et me guide. Il y aurait un autre ange, terrestre celui-là ?

 

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16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (1)

NEGRESCO

9 Erik. Roquebrune. Décembre 2015. C'est un Noël particulier pour George Daniel, chanteur à succès qui a fui l'Angleterre, et a été recueilli par de jeunes artistes dans le sud de la France. Les voici à l'hôtel Negresco. 

J’avais neuf ans et c’était un vingt-cinq décembre au matin. Mon père nous a annoncé qu’il était malade mais comptais livrer à la maladie un combat victorieux. Je ne sais ce que les médecins lui avaient dit. En tous cas, il était confiant. Un an après, il était mort, nous laissant seuls, ma mère, mes deux sœurs et moi. C’était un homme robuste et fort, un grand travailleur. Ma mère a beaucoup pleuré. Je prenais déjà des cours de danse et ça ne lui plaisait guère, à lui. Il m’a quand même laissé une lettre où il disait que là où il serait, je devrais l’étonner. J’ai travaillé avec méthode des années durant, ne m’épargnant rien et j’y suis arrivé. Étoile à dix-neuf ans, tout le monde ne peut le faire. Après Copenhague et Londres, j’ai dansé à Paris et à Toronto. J’ai signé pour le New York City ballet. Gros contrat. J’ai vingt-sept ans…J’espère qu’il est fier de moi. Enfin non, ce n'est pas cela. Je suis certain en fait qu'il est admiratif car je suis déterminé et puis j'ai la chance d'avoir un don. Les critiques les plus farouches sont admiratifs et de cela, lui qui est mort depuis longtemps, en est heureux...Enfin, j’espère…

Là, c’était un autre matin de Noël. Ce n’était pas le premier passé en France. Avec ma famille, on y venait souvent à cause de ma mère qui est Française. Elle a toujours adoré Paris et la Provence. C’est par elle que je connais Roquebrune. A la mort de mon père, toutefois, on a évité de venir en hiver et surtout pendant les fêtes. Trop de souvenirs remontaient. Il s’était donc écoulé des années depuis mes dernières vacances à dans cette petite ville. Y revenir pour revoir Valeria et la bande, c’était vraiment bien. On s’est tout de suite retrouvés comme si on ne s’était jamais quittés et là, je me suis dit qu’on était resté des adolescents ! J'insiste sur cette remarque car l’adolescence est, pour moi, la vraie terre des possibles. Rien n'y est vraiment très défini. Je redoute « l'âge adulte » et dans la bande que nous formons, je ne suis pas le seul. Bien plus raisonnable que moi, Guillaume a changé de camp. Il est bien plus mûr que nous-autres mais il est cordial et si droit que nous lui pardonnons ce « changement de rive ».

Vers dix heures, Claire, ma mère, m'a appelé. Elle était à Copenhague avec son compagnon. Elle ne le connaissait depuis cinq ans déjà et nous l'avions tous accepté. Malgré cela, elle semblait toujours gênée de le placer dans la conversation. Ni moi ni mes sœurs ne pouvions lui en vouloir car elle était restée seule longtemps mais elle gardait sa réserve de jeune fille et m’a souhaité en son nom propre un joyeux noël alors même que Jan dormait près d’elle.

On a tous traîné le matin et à midi on a dressé une table avec ce qu’il restait de la veille. L’idée n’était pas tant de manger beaucoup que d’aller se promener. Et avant cela, il fallait se partager les cadeaux. La distribution de présents le matin de Noël était longtemps resté tabou pour moi. La mort brutale de mon père, homme sobre frappé par un cancer du sang, avait paralysé toute joie. Longtemps, dans ma famille, on avait trouvé d’autres occasions pour s’offrir des présents et même mes amis proches étaient longtemps restés prudents, évitant ce fameux vingt-cinq décembre. Il faut croire que le temps avait ben fait son travail car j’ai adoré ce moment ! Chacun avait tiré au sort les personnes (au nombre de deux) qu’il devait gâter, ce qui ne signifiait pas qu’on ne devait pas honorer les autres d’un petit signe. J’ai offert un rang de perle à Valeria et un bouquet de roses blanches à la « fiancée » de Nicholas, puisque c’était les cartes que j’avais tirées. De Jonathan, j’ai reçu une magnifique statuette de danseur enfant et des chaussons de danse. Elle était si subtile que j’ai ri de bonheur. Marjan m’a offert un billet aller et retour Copenhague Amsterdam. Dates non précisées. Obligation de venir la cajoler. J’ai adoré. Les cadeaux qui s’échangeaient me ravissaient : de belles robes, des parfums, des toiles, des fleurs, des invitations à des spectacles. On avait tous été amis un temps et il était beau que nous le restions. George, étant « l’un des nôtres » a reçu de Guillaume une immense boite de chocolat et un bel étui à lunettes aux couleurs du drapeau anglais. Il a remercié avec chaleur. On sentait qu’il était vraiment content.

L’idée était ensuite de se promener tout l’après-midi du vingt-cinq et nous étions tous partants ! Pour ma part, je voulais aller à Nice. D’autres voulaient l’Italie toute proche. George n’aurait pas fait d’autre choix que le mien. Pourtant, sa présence m’inquiétait. Il en demandait trop. Je me suis demandé si, au dernier moment, je ne changerai pas mes projets, histoire de ne pas l’avoir sur le dos. J’allais le faire quand Julian m’a appelé. J’étais dans le salon. Quel bonheur de l'entendre ! Il était en famille à Boston et je comptais le joindre de toute façon mais il me devançait. Sa voix était ferme, compacte et belle. Si je ne l’avais encore totalement choisi, j’ai compris que je franchissais le cap. C’était lui. Je l’aimais. Il a saisi mon changement d’attitude, je crois, car il a terminé ses bons vœux sur une note chaleureuse. Et avec un bâillement car il bravait le décalage horaire. A Boston, le jour n’était même pas levé. Je suis sûr qu’il s’était réveillé exprès…

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 En fonçant dans ma chambre pour y prendre mon blouson, je suis tombé sur une lettre posée sur mon lit. Je savais de qui elle émanait. J’ai soupiré et l’ai fourré dans ma poche. J’ai conduit jusqu’à Nice d’une seule traite, Nicholas à mes côtés, Joanna tenant compagnie à George. Celui-ci semblait avoir retrouvé tous ses esprits. On les entendait rire à l’arrière. L’idée était d’aller prendre un verre au Negresco avant d’arpenter la Promenade des Anglais. Le reste était informel. J’ai garé le 4x4 sur le parking de l’hôtel et j’ai commencé à comprendre que nous faisions erreur. A peine dans le hall d’entrée, ça s’est avéré fondé.

-Oh, monsieur Daniel mais quelle surprise !

Qui ça pouvait être, celui-là ? Le directeur ou un des directeurs du lieu ? D’autres arrivaient et saluaient. Le bruit se propageait dans le hall qu’une célébrité était là…

-Eh bien bonjour monsieur Bertrand. Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? Je suis venu prendre le café avec quelques amis…

-Sachez combien nous sommes charmés ! Quelle surprise et quel honneur ! Où préférez-vous vous installer ? Le bar, vous vous souvenez ? Le Relais…J’espère que notre personnel a été assez aimable avec vous ! Si cela ne vous convient pas, je peux vous installer à la Rotonde. Je ne suis pas sûr que vous ayez vu nos dernières modifications. On a voulu créer une atmosphère de fête foraine, voyez-vous ? Il y des chevaux de bois.

-Allons-voir.

Il était accueilli comme une star. Un groupe d’admirateurs nous entouraient déjà, nous ignorant, mais prêts à lui demander des autographes. Le nommé Bertrand a dû jouer de son autorité pour nous conduire à la Rotonde où il nous a proposé « une table discrète ». Elle l’était tellement qu’en un rien de temps trois serveurs sont arrivés, un pour prendre les commandes et les deux autres, au cas où... Des têtes de convives se sont tournées, pas de manière ostentatoire, c’est vrai mais tout de même et un couple s’est levé pour venir le saluer.

-Oh, George, mais vous passez Noël en France !

-Comme vous le voyez.

Il nous a présentés. Il s’agissait d’un couple très aisé (monsieur et madame Richard) qui habitait à peu de distance de son domicile, dans la banlieue cossue de Londres où il avait élu domicile. Il les connaissait sans plus mais ne pouvait les ignorer. Le mari se tenait sur ses gardes mais la femme était intrusive :

-Paul n’est pas avec vous ?

-Non, il est resté à Londres.

-Oh, et vous êtes avec de charmants amis français !

-Ils ne sont pas français. Marjan est hollandaise, Nicholas et Joanna sont anglais et Erik est danois.

-Oh, très bien ! Vous allez réveillonner ensemble également ?

-Oui. Tous ces jeunes gens sont très créatifs. Ce sont mes nouveaux amis.

-Très bien…Bonne continuation alors et meilleurs vœux !

-Pareillement. A l’année prochaine !

 

16 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1.Fête au Negresco (2)

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Jour de Noël 2015. George D. incognito ou presque et quelques jeunes artistes au Negresco, à Nice. 

Nicholas et Joanna étaient éberlués mais rieurs tandis que Marjan se contentait de sourire sagement. Moi, je ne cachais pas mon malaise.

«Quelque chose en moi refusait ce luxe, cette Célébrité, ces échanges de politesse totalement plaqués peut-être parce que « George Daniel » n’était pour moi que cet homme au passé glorieux qui errait dans la villa et nous parlait si familièrement… »

Voilà, ce doit être de la prose poétique…

Pour sa part, le « George » en question avait l’air parfaitement à l’aise dans le jeu mondain. Il était d’une exquise simplicité mais ses manières étaient celles d’un gentleman. Il avait appris à se comporter dans le monde et, bizarrement, cet usage qu’il en avait, me le rendait presque insupportable. Quelquefois, je devais le reconnaître, cela m’arrivait avec Julian, qui était né dans une famille nantie de Boston. Soudain, je me sentais mal à l’aise comme quand par exemple je mangeais les frites avec les doigts (j’adore ça) et qu’il se contentait de hausser les sourcils avant de m’indiquer la fourchette du regard…Mais là, c’était pire. Jusqu’à la mort prématurée de mon père, on avait vécu correctement sans plus. On ne manquait de rien mais l’ordinaire était strict. Pendant deux ou trois ans, ça avait été plus difficile et là, le manque était apparu. Puis, ma mère avait repris le dessus. Sa famille, en France, lui était venue en aide quasiment de force pour que nous vivions bien. Ma sœur aînée était devenue professeur de littérature à l’université de Copenhague, ma seconde sœur était comédienne de théâtre et travaillait pour une troupe conventionnée. J’avais travaillé comme un fou pour devenir un très bon danseur classique et là, les choses se précisaient : New York et les deux films…

Mais peut-être que ça ne suffisait pas. Peut-être que j’étais toujours ce petit garçon qui était loin d’être le plus riche dans les cours de danse et en pleurait de rage en cachette …

Le café nous a été servi avec un assortiment et pâtisseries tandis que les regards continuaient d’abonder vers notre table et chacun des serveurs était prêt à bondir pour répondre à la plus infime demande de la star présente. Heureusement tout de même, ça m’avait effleuré de m’habiller plutôt bien. Je portais une chemise blanche ouverte avec le blouson de cuir que Julian m’avait offert, un jean bien coupé et des bottines. Marjan avait revêtu une jolie robe rouge. Elle portait des chaussures à talons, avait natté ses cheveux et s’était maquillée avec soin. Joanna, la compagne de Nicholas arborait un pantalon à pinces et un pull angora gris et son conjoint, bien que vêtu d’un pull et d’un pantalon bleu-marine était rasé de près et avait belle allure. Bon, au moins, on passait à peu près l’examen. Georges, évidement, l’avait eu depuis longtemps, avec mention très bien. Il aimait les chemises blanches de belle tenue et ce jour-là, il avait accompagné la sienne d’un complet gris anthracite, très classe. Il était sans cravate. Comme toujours, il arborait sur sa poitrine une croix dorée retenue par une chaînette. Très conscient de mon malaise, il a tenté une entrée :

-Tu ne veux pas de pâtisseries, Erik ?

-J’ai mangé tout à l’heure…

-On a tous mangé. Je t’assure, c’est exquis…

-Non, merci, je…

-On va commander quelque chose de très français. Ils sauront quoi…

-Non !

-Mais si, voyons !

Il a fait signe à un serveur. Ma foi, les cinq qui regardaient sans cesse dans sa direction auraient fait la course s’ils avaient pu. On a hérité d’une jolie employée qui a plongé avec délice ses yeux dans ceux de la pop star anglaise. Il avait beau avoir enregistré de merveilleux tubes à l’époque où elle était dans le ventre de sa mère, il restait connu et très respecté dans la profession. On venait de le lui expliquer, à cette toute jeune fille et elle en était suffoquée…Toute rougissante, elle est partie passer commande mais n’est plus revenue. L’instant d’après l’inévitable monsieur Bertrand est venu vers nous en assurant que la demande spéciale de monsieur Daniel serait traitée immédiatement. Il suffisait que nous attendions une quarantaine de minutes. Joanna, Marjan et Nicholas ont pouffé de rire mais moi, j’ai baissé la tête. Sans pouvoir me l’expliquer, son attitude m’agaçait. Ce grand seigneur…Je me suis mordu les lèvres avant de soutenir son regard. Il était plein d’une infinie bonté alors que l’attendais cruel. Julian ne me regardait jamais ainsi. Il n’acceptait pas que je sois quelquefois enfantin. Il attendait que je réussisse en tous domaines, y compris celui du comportement. Il était très strict là-dessus. Lui, je voyais que c’était différent. Il devinait que ma carrière comptait beaucoup, que la pression était très forte mais il accueillait le jeune homme que le public rappelait cinq fois au même titre que l’orphelin de jadis qui pleurait de rage dans son coin quand, à l’entraînement, il ratait une figure et que sa mère consolait avec une spécialité culinaire…

Une tarte renversée est arrivée, odorante et légère. Elle était appétissante à souhait. On a recommandé de nouvelles boissons et du café. A la première bouchée, l’enfance m’a frappé de plein fouet. Elle avait exactement le goût de ce même dessert quand ma mère le faisait, et la même consistance aussi. Les pommes étaient moelleuses, pas trop caramélisées et la crème onctueuse à souhait. Et il y avait cet arrière-goût de cannelle…

-Alors, tu aimes ?

-Oui, c’est délicieux.

-Ah, tu vois…Ce n’est pas un gâteau danois, n’est-ce pas ? Ta mère est française, Voilà l’explication…

 NEGRESCO

 Ses yeux riaient mais je restais sur mes gardes. Il se tendait trop vers moi. Il faudrait que je rappelle Julian. De temps en temps, son regard se détachait de moi et Nicholas en profitait pour me lancer de muets messages. Il me trouvait trop sec avec George, trop sur mes gardes…Bon, il avait raison…

Au sortir du somptueux restaurant où notre invité anglais avait tenu à régler l’addition, nous nous sommes heurtés dans le hall à une première demande d’autographes, suivie dans la rue par une kyrielle de nouvelles demandes. Des photos étaient prises. George avait ce sourire de commande dont il avait inondé les magazines. Curieusement, il ne souhaitait pas poser seul mais tenait à être pris en photo avec nous. Je me suis retrouvé à ses côtés avec Nicholas avant que Joanna et Marjan ne me succèdent. Beaucoup de photos de groupe ont été prises. Il souriait toujours autant. Je n’ai pas compris tout de suite sa tactique qui, pourtant était claire. La presse populaire anglaise avait avec lui des relations de passion et de haine. Elle ne l’encensait que pour mieux souligner ses défauts. Pour commencer, il y ses brillants concerts qui se jouaient à guichets fermés et son talent. Deux ans durant, il s’était produit dans diverses capitales européennes, avec un orchestre symphonique. Sur ce point, aucune attaque n'était possible. Par contre, il y avait ses splendides maisons et ses vacances de riche dont le lecteur faisait ses délices. A l'applaudimètre cependant, c'était ses arrestations pour conduite en état d’ivresse, ses démêlés avec la police qui lui reprochait sa toxicomanie et son alcoolisme et ses condamnations pour « outrages aux mœurs » qui lui valaient tous les suffrages. Ah, voilà qui intéressait le chaland ! Les journaux bon marché de l’écurie Murdoch le montraient volontairement mal habillé, le visage bouffi, les tempes grises, la cigarette au bec, bref toujours de façon dévalorisante. Hein, ça passe ses vacances à Mykonos et ça frime ? Ah oui, mais ça se saoule aussi et ça prend du krak. Sur le net, des articles fielleux faisaient la (longue) de ses amants épisodiques en laissant deviner sa boulimie sexuelle. Je comprenais qu’il ne réponde rien et qu’il ait pris l’habitude du silence. C’était une bonne parade mais on l’humiliait…Ses photos fraîches de lui avec nous allaient circuler sur la toile, il le savait bien. C’était un bon contrepoint. Je comprenais qu’il tente ce type de parade. Eh oui, George Daniel s'est rendu à Nice avec de jeunes amis, amoureux comme lui du sud de la France. Il a l'air détendu...

Nous avons arpenté la Promenade des Anglais et cette fois, on était tous très contents. Il avait relâché son attention et me laissait plus libre, bavardant beaucoup avec Marjan et Nicholas. Nous sommes descendus nous installer sur les galets et cette fois, c'est Joanna qui a fait quelques photos de groupe. Nous pensions nous en tiré ainsi mais à priori nous avions tort. Notre célébrité anglaise avait de nouveau été reconnue et cette fois, nous avons été carrément encerclés. Il y avait deux journalistes d’un journal local. Sûr que leurs clichés dépasseraient le cadre niçois et iraient jusqu'en Angleterre. Nous n'avions aucune idée de la façon dont on pouvait se débarrasser de journalistes envahissants mais lui le savait. Il connaissait toutes les feintes. Nous avons quitté la plage pour nous éparpiller dans de petites rues avant de nous retrouver tous à la voiture. C’était une après-midi de Noël vraiment inattendue ! Nicholas a pris le volant et Joanna est montée à l’avant. Marjan nous a décrétés qu’elle allait trouver un joli endroit pour dormir. Elle était assez romanesque et devait avoir croisé le regard d'un homme qui la charmait... C’était son droit. Je me suis installé avec George à l’arrière. Il est resté silencieux jusqu’à la sortie de la ville.

-Tu n'es pas inquiet pour les photos ?

-Non.

-Elles sont très bon enfant.

-Elles ne me dérangent pas.

-C'est bien en ce cas. Tu as lu mon message ?

-Ah non, pas encore.

-Lis-le maintenant.

Je l’ai fait. J’ai sursauté : c’était une demande simple.

-Me voir danser ?

-Il le faut bien.

-Demain matin, avec Guillaume dans l’annexe. On fait des échauffements…

-D’accord et sinon ?

-Sur le net, vous trouverez…

-Montre-moi et commente.

-Pas ce soir.

-Demain.

Il a sauté du coq à l’âne.

-Pourquoi penses-tu que je m’intéresse à toi pour te porter tort ?

-C’est une arrière-pensée que j’ai…

-Tu vois, tu remets une distance entre nous. Ta voix n’est plus la même ! Erik, ta crainte n’est pas sans fondement. Tu réveilles tant de choses en moi...Je t’expliquerai si jamais cette guerre-là a lieu…

Il a posé sa main sur la mienne et l’a serré quelques instants durant si fortement que ses doigts étaient comme des serres. Je me suis dégagé et ai rougi. Je ne comprenais pas. J’avais toujours perçu ma vie affective et sexuelle comme simple. Il ne suffisait pas d’être confiant et de s’avancer avec honnêteté sur un chemin bien tracé car je ne pouvais me tenir à une morale stricte. J’étais bisexuel et j’aimais les amours solaires et contrastées. A l’évidence, mon compagnon américain voyait les choses différemment. Il se projetait dans ma vie, en voulant la changer. Je lui en voulais puisqu’il ne tenait aucun compte de mon ambivalence alors que George, lui, la captait d’emblée et l’acceptait. Que c’était étrange. On aurait dit qu’il me connaissait par avance. Peut-être est-ce que je sortais d’une de ses chansons …De mes choix amoureux actuels, il ne semblait rien vouloir annuler, attendant sans doute que je me tourne brusquement vers lui, les rejetant de ce fait. Avec lui, tout allait vite. Le temps était comme condensé. Que voulait-il ? M’atteindre, m’aimer, me forcer à l’aimer…Cela plutôt. J’en étais suffoqué et, évitant de croiser on regard, je laissais s’entrechoquer en moi des sentiments opposés…

Heureusement, Nicholas roulait vite et le trajet était court. Tandis qu’on écoutait des cantiques de Noël dont ce fameux « Des anges dans nos campagnes », on a vu se dessiner les découpures de Roquebrune. Mes craintes sont tombées d’emblée et au sortir de la voiture, je me suis rué vers Guillaume pour plaisanter et rire avec lui.

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Un ballet pour rire.

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10 Valeria. Roquebrune. Décembre 2015. Dans le sud de la France, un chanteur célèbre aux abois a été recueilli par une bande de jeunes artistes. Mais que veut-il exactement? Etre au secret ou reconnu. Valeria s'interroge...

Comment ont-ils pu faire ça ? Se promener dans un palace à Nice ? S’ils n’ont pas donné le change, on saura très vite que George Daniel est ici. J’enrage vraiment. Ils m’affirment qu’ils ont fait tout un détour pour rentrer et qu’absolument personne ne les suivait. Admettons. Mais c’est tout de même très bête !

Il y a des photos de George et de plusieurs d'entre nous sur le net. J’ai vu celles où il est à Nice avec Marjan, Nicholas, Joanna et Erik. On en fait bien sûr fait d’autres depuis mais elles n'apparaissent que sur nos blogs (pour ceux d'entre nous qui en ont un) ou sont sagement rangées sur nos ordinateurs ou nos téléphones. Tout ce qui vient de nous est privé et ne nous inquiète pas mais les autres, celles que les « admirateurs de George Daniel » ont prises devant le Negresco et sur la promenade des Anglais sont publiques, ce qui peut poser quelques problèmes pour lui comme pour nous. Par prudence, depuis que George est arrivé dans la villa, nous n’utilisons pas la ligne fixe. Les téléphones sont débranchés. Seuls les portables fonctionnent…

Voilà donc un paradoxe : cet homme a implicitement exigé de nous que nous soyons discrets pendant son séjour dans la villa et en ce sens, nous lui avons obéi. Rien n’a filtré. Nous sommes restés muets à son sujet et le personnel de maison a suivi. Aucune fuite et pour lui, une libération…

Seulement voilà, il a une relation ambiguë à la célébrité. Très jeune, il l'a voulue et certainement aimée avant qu'elle ne lui pèse et qu'il la subisse. De la même façon, s'il s'est mis à haïr la presse à scandales qui l'a traqué des années durant alors qu'au départ, il riait à gorge déployée de ce qu'on écrivait sur lui. Amour et désamour : il a parcouru une sorte de chemin de croix et ce qui l'a le plus accablé, je crois, est qu'on traite légèrement sa musique. Elle reflétait, pour les plus anciennes, des tendances musicales passées de mode (il avait plus de trente ans de carrière) mais elle était profonde, sophistiquée et souvent brillante. Le reste : ses multiples amours et aventures et son goût pour les états éthyliques et les paradis artificiels, il s'était habitué à ce qu'on en parle souvent et en mal. C'était du moins ce qu'il prétendait.

Sur la Côte d'azur, il est arrivé secrètement et il nous est apparu qu'il voulait rester anonyme. Pourtant, être pris en photo par des fans en compagnie « de jeunes gens en vacances » ne l'a pas gêné. Il savait pourtant que ces photos circuleraient sur les réseaux sociaux. J'ai même entraperçu un premier montage avec fond sonore sur You tube. C'est bizarre. Pourquoi changeait-il ainsi son fusil d'épaules ? Que cherchait-il ?

Nicholas, radieux, est venu me voir dans ma chambre tandis que je laquais de rouge-foncé mes ongles de pied. J'ai abordé le sujet mais il a haussé les épaules. Il ne voyait là qu'une anecdote banale sur laquelle il n'y avait pas à s'appesantir et de toute façon, excité comme il était, je voyais bien qu'il avait la tête ailleurs...

Il a passé des coups de fil pour que j’aie des engagements importants. Il faudra des auditions mais il se porte garant. Je peux, après tout, jouer dans des styles très différents. Les rendez-vous sont déjà fixés !

-J’étais perplexe.

-Je sais que tu es brillant. En lui, tu as confiance ?

-Oui.

-Tu as raison, je pense. En tout cas, ça peut sérieusement infléchir ta carrière…

-Je sais, je pourrais jouer sur le fait que je lui ai sauvé la vie mais je t’assure, c’est lui qui a démarché. Je ne lui ai rien demandé.

Dire à Nicholas qu’il pouvait à ses heures être très opportuniste n’était pas du meilleur goût à cet instant. J’étais en effet certaine que le paramètre « vous alliez vous noyer mais j'étais là » n'avait pas été écarté même si amené dans la conversation avec beaucoup plus de finesse mais devant son aveuglement forcené, je me suis tue. Après tout, je n’avais aucune idée de ce que George Daniel avait pu lui dire. Ce que je pressentais, c'est qu’à condition de bien se tenir lors des auditions, Nicholas pouvait voir la vie en « plus rose ». Dans la foulée, il m’a annoncé que Joanna et lui repartaient le 28 décembre. Chacun étant libre, je lui ai dit que tout était très bien.

J’ai tout de même été troublée quand Jonathan m’a fait lui-aussi des confidences. J'ai tenté de les retarder en reprenant le thème des photos à Nice mais lui-aussi s'en moquait. Après tout, il pouvait y avoir de jeunes fans posant avec l'objet de leur vénération. Là n'était pas ce que le concernait ! Monsieur Daniel souhaitait lui acheter deux bronzes pour son domicile londonien. Tout d’abord un jeune homme qui s’étirait, un danseur probablement. Sur la pointe des pieds, il jetait ses bras en arrière. Ensuite une femme assise sur une chaise, se tenant le dos très droit, en combinaison, ses cheveux longs mal retenus par une grosse barrette. En outre, il lui faisait une grosse commande : il voulait plusieurs visages d’enfants avec des expressions diverses, de l’incompréhension au désarroi pour aller à la souffrance totale et à la joie. Il avait discuté très précisément de ce qu’il voulait et il souhaitait recevoir des esquisses. Les deux premières œuvres étaient déjà acquises et payées. Elles partaient à Londres. La troisième œuvre serait décisive. Jonathan sculpterait en Australie. Entre temps, à Paris et à Londres, George Daniel avait contacté des galeristes. Ils recevraient le jeune sculpteur. Pour Sydney, il ne pouvait rien faire. Comme Nicholas, Jonathan nous faussait compagnie. Il irait à Paris avec sa femme et lui, ferait un saut à Londres, après quoi, ils retourneraient en Australie.

Je me suis demandé si notre élégant monsieur Daniel n’allait pas commencer à démarcher les autres. Tant qu’à faire…

Il nous restait Guillaume dont la fiancée, Élise, était arrivée le 29, juste après le départ des autres. Elle emmenait avec elle Pierre, son jeune frère âgé de dix-sept ans. Personne n’était au courant mais tout le monde a été ravi. Ça a fait monter les enchères à trois hommes faits (George, Guillaume, Erik) et trois femmes (Marjan, Carolyn et moi-même). Restaient deux outsiders : Pierre et Elise. Ah, pardon, j’oubliais mon petit ami, Michele.

Honnêtement, les premiers jours n’ont pas été évidents. Pour commencer, j’aimerais parler de moi. Je venais de recevoir un courrier électronique de Dolce et Gabbana qui augurait la donne. Si je ne passais pas la barre des trois mois, ce n’était même plus la peine…Je continue avec Carolyn. Elle faisait une pause suite à de nombreuses désillusions. Elle s’accrochait à une comédie musicale dans laquelle elle aurait un rôle « chantant » en février. Je croyais fort en elle mais je commençais à espérer que monsieur Daniel ne l’auditionne pas. Qui sait ce qu’il lui dirait ? Du bien après tout, s’il la pensait douée mais si c’était le contraire ? Il n’était pas du genre à mâcher ses mots.

Et puis, à Marjan, à Carolyn, à moi, il prodiguait des encouragements qui n’étaient suivis de rien d’autre… Fallait être un homme, gay ou non, pour qu’il aille au-delà ?

Bref, j’étais énervée d’autant qu’avec Erik, le plus beau, le plus doué de nous tous (c’est ce que j’avais toujours pensé), il devenait franchement pénible. Les photos qui circulaient sur le net l’avaient au bout de compte mis mal à l'aise. Certaines étaient recadrées... Il venait d'avoir un échange froid avec Julian : Bravo Erik ! Tu te promènes à Nice avec une pop star anglaise plus très fraîche et il faut que ce soit un serveur de restaurant New -yorkais qui m'apprenne que vous êtes tous deux très souriants sur le net. Je peux savoir quelle est la prochaine étape ? Méfie-toi. Il a une tête à abuser du viagra, entre autres...Il n'avait pas pensé à mal et se trouvait d'autant plus dans l'embarras que George s’amusait beaucoup de ces photos « où ils avaient l'air complices » ...Son ami l'attendrait à l'aéroport au Canada et il pressentait déjà un échange houleux.

Pour ne rien arranger, Guillaume lui en voulait de lâcher Toronto et de céder aux exhortations de son « compagnon » américain qu'il considérait comme omniprésent et peu commode. Il avait signé pour le New York City ballet, ce qui avait de quoi adoucir l'amant retors mais n'avait pas lâché pour ce tournage de quatre semaines au Danemark ce qui obligeait l'Américain à le suivre...Sans compter qu'il négociait déjà pour un autre tournage ! Tenace, le bel Erik pour ce qui était de sa carrière mais tout de même très doué pour faire naître la discorde. Ne connaissant pas son compagnon, je le jugeais en mauvaise posture mais ni Guillaume ni Élise ne me donnaient raison. C'était un homme fort et Erik tenant à lui était malgré tout obligé de composer...

Un matin dans l’annexe, je suis allée le voir. Une des salles pouvait convenir à un danseur qui voulait s’entraîner. Il y avait quelques miroirs et des barres. Il avait mis une bande son et il dansait. Je suis restée là, à le regarder, dans la plénitude de ses vingt-cinq ans. Il virevoltait avec une grâce infinie…

-C’est le Spectre de la rose ?

-C’est le Spectre de la rose !

-La salle s’y prête ?

-Ce n’est pas une salle !

-Ne tombe pas !

-Tu es maligne, toi.

Soudain, il était là, l’autre, avec un air de reproche. Il n’était pas vraiment entré dans la salle mais se tenait à l’entrée, les bras croisés et le visage fermé. Il avait dû voir des vidéos d’Erik et il était tombé sous le charme…Ah mais !

Il ne savait rien de rien. Le petit Erik de dix ans, moi, je le voyais clairement. Le chagrin lié à la mort du père, l’école, les cours de danse, les concours, le fait qu’il était très doué…Il avait été brave, très brave. Des concours difficiles. Étoile à dix-neuf ans. Apte à endosser un répertoire redoutable. Quelques tournées. Londres et Paris. Toronto par culot et New York. Il ne lésinait pas. Fort, très fort. Il convainquait les critiques retors. Tu m’étonnes qu’on le jalouse…

Il ne l’avait pas vu, l’autre, mon jeune danseur et pour lui, on était tous les deux et on pouvait rire.

-Tu ne veux pas que je fasse la jeune fille endormie ? Je me mets sur ce fauteuil !

Fais !

-Allez, ces beaux ports de bras, tu me les feras ? 

-Si tu es sage !

Il venait de remettre la musique en marche et je l’entendais presque compter. Un danseur compte. Et il tournait autour du fauteuil et il avait ces mouvements d’une grâce infinie….

-Et le saut final ?

-Je ne peux pas !

-Tu es sûr ?

-Je ne peux pas ! L’espace manque.

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Les observer, eux...

 

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Sur la Côte d'azur, de jeunes artistes ont recueilli un chanteur dépressif et suicidaire, qui n'est autre que George Daniel. Celui-ci tourne autour d'eux...Ici, il est avec Valeria, et Erik, le danseur classique.

On s’est arrêtés, très rieurs et très complices avant de découvrir George D. Il ne devait pas être arrivé depuis longtemps et, dans l’ombre, il dévorait Erik des yeux. Franchement, j’ai été jalouse. Pourquoi lui ? Oui, il était charmant mais quoi, ce n’était qu’un beau danseur classique alors que l’autre, c’était une célébrité. Je me suis rabattu sur l’amant américain qui, devait s’agiter beaucoup et employer au téléphone un ton tantôt gentil, tantôt cinglant. Bon, tu viens ? Il voulait récupérer son joli amant. Mais pars, Erik, pars et ne fais pas croire que quelqu’un comme George D. peut vraiment entrer dans ta vie…Je sais, je suis cassante.

Lui, le danseur, il était au-dessus de tout cela et riait.

-Il y a un rôle féminin, tu le sais, mais cette femme danse aussi !

-Non, tu plaisantes ?

-Valeria…

-Tu rigoles ?

-Valeria…

Il était incroyablement jeune et souple et drôle. J’ai failli tomber dès les premières mesures. Voilà qu’il me guidait pour le pas de deux immortalisé par Karsavina et Nijinsky. Combien de jeunes danseurs devaient-ils se casser la binette sur une pièce aussi difficile ?

-Tu me vois ? Erik, je suis ridicule !

-Pas du tout. Essaie. Tu es une belle jeune fille et tu es face à l’esprit d’une rose qui veut danser avec toi, oh oui !

-Il te faut une danseuse.

-Tu n’es pas une danseuse ?

-Mais non ! Arrête tes fantaisies. Je ne peux pas danser un pas de deux avec toi !

-On reprend ? Je vais aller plus lentement. Il faut compter. Tu sais compter ?

Facétieux Erik. Il savait où il allait. Comme quoi, la fragilité…Il a continué seul, bien sûr à virevolter. Il s’arrêtait, comptait et s’élancer. A chaque manquement, il s’arrêtait. Ne rien laisser au hasard. Être parfait. Il me l’avait dit. Je le comprenais maintenant. Tout de même, il s’est arrêté. On s’est assis sur le sol, hilares. C’était un moment de grâce entre nous. Il me regardait, une mèche blonde retombant sur son front et je riais de le voir si libre. Enfin avant que la jalousie ne m’assaille de nouveau. Il n’en avait pas conscience, le danseur blond ou s’en moquait. L’autre, lui, la devinait et passait outre. Je ne l’intéressais pas.

-Je pensais que tu répéterais avec Guillaume.

-Il ne voulait plus. Je ne vais pas dire que c’est dommage. Elle va se fâcher ! Ce sera pour une prochaine fois…

-C’était très drôle comme cela. Je vous garantis qu’à la télévision anglaise, vous feriez un tabac l’un et l’autre ! Celui qui tient un rôle classique et une doublure qui a du mal à suivre…

-On pourrait passer à la télé anglaise ? Vous vous moquez !

- Non, mais pourquoi pas…

Je flagornais et prenais mal les choses. Erik, lui, plutôt rieur, est allé se changer. Je l’ai regardé de près, alors, « George D. » et j’ai vu tout ce qu’il avait dû faire pour se composer un personnage. Un travail long, méticuleux et méthodique puisque tout avait dû changer : l’intérieur et l’extérieur. C’était fascinant car à chaque seconde, il se recomposait. Il n’y avait ni caméra à gauche ni caméra à droite mais c’était tout comme. Il brillait, affichant maîtrise de lui-même, humilité et affirmation. J’ai pensé à ma carrière à venir à Milan. Qui sait si je ne trouverais pas un jour devant une personnalité telle que la sienne et devrais l’habiller. Quel challenge ! Être très professionnel ne suffirait pas…Ah, c’était excitant déjà !

Ceci dit, Erik revenait et ils se sont mis d’accord tous les deux. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Ils se verraient, parleraient de la danse, oui, oui…Le lendemain, à table, j’ai discuté de pied ferme avec le beau danseur des rôles dont il rêvait. Il les a cités. Il a parlé des chorégraphes avec lesquels il voudrait travailler. En Allemagne, il y en avait un. Bon comme ça, il s’en ira…

On est sortis de l’annexe et ils sont partis chacun de leurs côtés. Rien pour moi. N’ayant rien à me mettre sous la dent, j’ai passé en revue les « amours tristes » de George D., seule dans ma chambre.

Après la vilaine fin d’une liaison qu’il avait eue quand il était plus jeune avec un Brésilien, George Daniel avait eu un « amour texan » qui avait duré treize ou quatorze ans avant qu’il ne se dissolve. Il avait un autre amant maintenant et les médias nous abreuvaient de leurs disputes et de leurs retrouvailles. Franchement, quelle vie publique ! Tu ouvres le web et tu sais tout et chez le coiffeur, tu ouvres un magazine people, tu complètes…Bref, un être fini et ridicule.

Dans l’après-midi, il s’est débrouillé pour être face à moi. Ne pouvant l’attaquer ni sur sa carrière ni son talent, il ne restait qu’un de ses étranges travers : la philanthropie. Il donnait, dit-on, à qui était dans le besoin. Jésus, alors ?

-Je vous sens très critique…

-Vous êtes très philanthrope, à ce qu’il paraît…-Dans votre cas, on fait des dons à de grands organismes, on connaît la chanson. Vous vous y retrouvez sur le plan fiscal !

-Je ne vous mentirais pas sur ce sujet. Je fais des dons oui : les malades du cœur, les orphelins, les sidéens qui ne font pas l’objet de soin…Tout ceci est attendu, je sais. Mais j’en fais d’autres aussi. Je reçois beaucoup de courrier. Il m’arrive souvent de porter secours à titre privée et personne ne m’y oblige. Une mère dans le besoin car elle est brusquement seule avec quatre enfants, une personne âgée qui ne sait plus comment faire…et bien d’autres cas de figure…J’imagine que vous allez sourire !

Je commençais à reculer.

-Non, il y a des gens qui sont bons…

-Mais je le suis. Jamais je n’ai négligé les lettres que m’envoyaient ceux qui avaient tout à perdre ou avaient déjà tout perdu…Et si je peux aider un tant soit peu chacun d’entre vous…

-Oh, ça, vous le faites déjà…Est-ce que ça suffit ? Vous concernant, il n’y a plus que la musique.

C’était sec. J’ai baissé la tête. Il s’est raidi. Son ton est devenu plus froid.

-Et quand bien même ? Ma musique touche les autres, j’en suis certain. Pour ce qui est du reste, je ne pouvais pas tout contrôler, loin de là et il y a des erreurs que je ne répéterais pas si je le pouvais…En amour, notamment. Mais qui suis-je ? Un mortel qui n’a qu’une vie. En ce cas, la musique prévaut !

J’ai rougi et il est resté hautain.

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 -Vous êtes impétueuse, Valeria, c’est bien. Tu es pleine de passion. Tout ira bien à Milan. Si je trouve quelqu’un puisse t’épauler, je le ferais mais le veux-tu ? J’ai le sentiment que non. Mais je sens que tu veux me dire autre chose…

-C’est exact. Je m’inquiète pour Erik. Vous avez une curieuse façon de vouloir « l’aider » lui-aussi…ça n’augure rien de bon…

-Tu es trop sévère ! Ce jeune homme dont tu te préoccupes, laisse-moi vivre avec lui ce qui doit l’être. Il reste si peu de jours…

-Avant votre départ ?

-Oui, c’est cela…

-Et après ?

Il a haussé les épaules et je suis devenue écarlate. J’avais peur de lui désormais. Aucun « tu » possible avec lui. Juste « Vous ». La distance, le respect et le silence. Reléguée au quinzième rang dans une petite salle lors de ses débuts. Une spectatrice sans intérêt.

 

13 août 2022

George D. Celui qui meurt. Partie 1. Une fin d'année inattendue.

THE LIVING END ARRAKI

11. Guillaume. Roquebrune. Janvier 2016. Le chanteur George D. s'est enfui sur la Côte d'azur pour échapper à la mort. Le voilà parmi de jeunes artistes qui s'apprêtent à fêter Noël.

Au bout du compte, cet étrange séjour de Georges Daniel sur la Côte d’azur était totalement confidentiel et feutré. La presse ne s’en mêlait pas et les craintes de Valeria tombaient à l’eau. Il y avait de quoi en être heureux et je l’étais parce que ce grand artiste renaissait littéralement de lui-même, nul ne pouvait le nier. L’homme, au quotidien, était presque humble et engendrait l’admiration. Seul, Erik m’irritait au fond,

-Tu as signé pour New York ! J'ai beau le savoir, ça me met hors de moi !

-Je le vois bien.

-Tu n’aimes plus le Canada ?

-Tu es canadien, tu veux rester dans ton pays et tu y es très aimé. Je suis différent. 

-Alors New York et ce type !

-Bon, Guillaume…

-Tu étais bien avec nous.

Ta vie va être très pleine, Guillaume. Tu vas te marier. Tu auras deux ou trois petits Larrieu et tu vas chorégraphier. Tu es un enfant du Québec et un honneur pour ton pays : danseur, pianiste, chorégraphe…Je lis ce qu’on écrit sur toi. Tu es à ta place.

-Tu sais que ça peut être pris pour quelque chose de très moqueur ?

-Non. On a dansé ensemble deux ans durant. Il n’y a rien de moqueur. Guillaume, écoute. C’était dur au Danemark. J’étais petit, mon père était mort et je devais…continuer. Je ne vivais ni dans un quartier ni dans un milieu où la danse classique avait un quelconque écho. Ma mère s’est battue pour que je danse…Les railleries, tu connais ça, toi ? C’était vraiment âpre, tu n’as aucune idée. Je n’ai jamais perdu de vue que je devais être un grand danseur….

-Tu en es un.

-Il me faut un nouveau défi. Si tu m’as compris, tu ne peux qu’accepter…

-Bon, d’accord. Mais lui…

-Julian.

-Autoritaire…

-Tu l’es aussi ! Il est important, hein !

-Bon, je me modère. Tu as sans doute fait les meilleurs choix…

-Certainement.

J’étais très fâché et très injuste. Dans les mois qui allaient suivre, il intégrerait le New York City ballet et tournerait dans un documentaire au Danemark. Il serait, dans les deux cas, incroyablement applaudi et sans cesse épaulé par son compagnon américain. Argent, culture et aisance intellectuelle.

Au fond, ce qui m'a choqué, c’était d’avoir eu si peur qu'il se trompe et de découvrir qu'il n'en était rien. Et puis, je me suis mal remis de l’avoir perdu. Je ne peux plus mentir. C'était une relation très sublimée : je n’aurais jamais franchi le cap…Mais j'aurais tellement voulu que tout reste pareil...

Que pensait-il, lui ? Qu’éprouvait-il ? Et éprouvait-il ?

J’ai rongé mon frein car on filait droit vers le 31 décembre. Je continuais de faire des échauffements avec lui et de jouer du piano pour lui ou avec lui. Élise et Pierre se montraient d’une bonne humeur inaliénable de sorte que je les accompagnais dans toutes leurs sorties. Ils voulaient voir la Côte d’azur, même hors saison. Marjan, sans sous doute blessée que son amant marié la contacte peu avait jeté son dévolu sur un Niçois qui venait la voir quand elle ne lui rendait pas visite. Dans la villa, ils s’ébattaient avec la plus grande liberté dans les chambres laissées inoccupées. Mieux fallait frapper avant d’entrer ! Il en allait de même de Valeria et de son « Michele ». Prévoyant sans doute qu’elle aurait beaucoup à prouver à son arrivée à Milan, celle-ci se livrait sans vergogne à une passion charnelle pour un bel Italien qui lui était subalterne mais la menait aux confins d’elle-même sur le plan érotique. Et, dans cette étrange ambiance, Erik dont le compagnon était très loin se trouvait donc souvent face à cet Anglais étrange.

Tout ceci était préoccupant, mais Lise et moi comptions beaucoup sur le réveillon dans la villa pour faire régner la joie. Pour ne pas surcharger en travail madame Bellini, qui était de service, nous l’avons délivrée de ses obligations et conviée comme invitée avec son mari et le plus jeune de leur fils tandis que nous passions des coups de fil à différents traiteurs. Comme le temps était clément, nous avons organisé des tournois de tennis l’après-midi du trente et un et le soir, l’Italie étant proche, nous avons loué les services d’un chanteur de Bel Canto. Le premier janvier, nous serions à la tête d’un petit déjeuner canadien, plus proche d’un brunch en fait et, la villa d’un home cinéma, nous organiserions un festival du film musical. Seraient projetées, entre autres, les œuvres de Jacques Demy. Consciente de nos efforts, Valeria s’est jointe à nous. Personne ne voulait que l’harmonie ambiante soit mise à mal et que des tensions apparaissent. Nous allions bientôt retrouver notre vie ordinaire et les difficultés qui lui étaient inhérentes alors autant faire tout au mieux ! Malheureusement, j’étais un peu trop optimiste. Le trente et un au matin, Erik m’est apparu fragile.

-Julian trouve que j’exagère !

-Il a raison. Tu le laisses seul en cette période…Il ne pouvait pas venir mais tu pouvais rester moins longtemps. Tu lui manques.

-Il me manque aussi mais je rentre bientôt. Je ne vais pas modifier mon billet maintenant.

-Je me demande si tu es vraiment un doux rêveur...

-Tu prêches pour quelle paroisse ?

-Celle qui te fait faire le moins d’âneries…

Il est resté perplexe.

-Mais s’il allait recommencer ?

-Qui ça ?

-Mais George. Il est très pâle, il ne va pas bien. Il partira bientôt. Il suffit juste que j’attende…

-Qu’est-ce que tu veux de lui ? Que dois-tu attendre ?

-Mais je veux être sûr qu'il ira bien en Angleterre ! Pourquoi aurions-nous fait tout cela, sinon ?

-Si tu veux mon avis et je ne suis pas le seul à penser cela, il a cinquante-deux ans et il est à bout. Les plaidoiries sur l’âge « normal » de la mort ne me plaisent pas. Elles n’ont pas de sens. Que nous l'ayons empêché de se donner une mort brutale, c'est juste et c'est humain de la même façon que nous avons agi au mieux en l'intégrant parmi nous. Mais, il en a assez de la vie, pour des raisons qui lui sont propres. Je crois qu’il est prêt à rencontrer sa propre mort. Sa carrière a été longue et belle. Plus de trente ans ! Tout ce qu’il voulait c'était de ne pas être harcelé en ce temps si particulier de sa vie mais il faut croire qu'il est excédé… Qu’il s’intéresse à toi parce que tu le renvoies à sa jeunesse, à des possibles non atteints ou à des questions sans réponse, c’est bien, ça le rend encore plus heureux d’être là mais pour le reste, tu n’as pas à être très impliqué. Tu as la vie devant toi. Ce n’est pas son cas…

-Ah c’est bien ce que tu dis ! Tu es catholique, théoriquement !

-Je ne suis pas en contradiction avec moi-même. Il s’est pacifié ici mais il doit rentrer en Angleterre. S’il doit vivre encore, quelque temps, il vivra ; sinon, dans quelques jours, il s’endormira : un cœur peut s’arrêter. Le sien est très plein !

-Et il ne faut rien faire ?

-Si, nous l’avons aidé !

-Et s’il veut me parler, s’il veut que je l’écoute ?

-Filialement ?

J’essayais bien d’ironiser mais Erik ne sortait pas si facilement de ses gonds…

-George n'est pas le sosie de mon père, tu sais ça ?

-Je le sais. Il ne cherche pas une relation filiale avec toi...

-Très drôle.

-Reste aux aguets !

Je me suis tu car tout était trop confus. Erik, bien que très jeune, était d’une très grande clairvoyance dès qu’il s’agissait de sa carrière, ses exigences dépassant souvent les miennes. Pour ce qui était de sa vie affective, il était bien moins rigoureux que moi et je craignais pour lui. Il était un partenaire magnifique. Danser avec lui, c’était rencontrer de merveilleuses perspectives. Il était le souffle de la vie. Son ingéniosité me surprenait sans cesse : technique parfaite, retombées impressionnantes et joie ! Pour le reste, je n’étais pas fait du même bois que lui. Lui frôler le bras me gênait déjà. En un autre temps, dans un autre monde, c’est vers lui que je me serais dirigé. Je doute, d'ailleurs, qu'il se serait longtemps accommodé d'un partenaire aussi englué dans ses principes que moi. Mais ce ne sont là que des divagations.

De toute façon, il m’apparaissait clairement qu’Élise était la femme qu’il me fallait. Erik avait beau jeu de me railler avec « les petits Larrieu » car il en viendrait bien deux ou trois, l'idée d'avoir une femme aimante et d'en être le mari attentif me ravissait. Je rêvais aussi d'être père...J'en déduisais donc que l'hétérosexualité me convenait bien plus que ces relations entre personnes du même sexe car elles me semblaient bien trop narcissiques et pleines de jeux de pouvoir. J'avais vu Julian plusieurs fois et mon opinion était faite. Dans ses relations entre hommes existaient des impondérables auxquelles je ne comprenais rien. Il attendait de pied ferme son beau danseur blond, cet Américain qui portait beau. Il suffirait de quelques jours pour que, de nouveau, ils se livrent à des jeux compliqués en rivalisant de beauté et d'ingéniosité. Je n'entrais en rien dans ce type de relation affective et de sexualité et mesure bien sûr tout ce que mes propos ont de réactionnaires...

Le trente et un, on a tout mis au point très tôt, Élise, Pierre et moi. Tout se ferait à l’annexe où l’atmosphère serait plus gaie, selon moi. Il semble que j’aie eu raison car tout a fonctionné à merveille. On a dansé avant de prendre un verre, les tournois de tennis ayant pris fin et on s’est installé pour un premier récital de Bel Canto avant de réveillonner. Tout était idéal. George Daniel, assis entre monsieur et madame Bellini, se comportait en convive parfait. Erik était près de moi, Élise à mon côté. Ça me tenaillait quand même toutes ces images que j’avais de lui, si jeune et si beau. J’en avais la gorge serrée. Il avait éteint son cellulaire, ce qui signifiait qu’il ne souhaitait parler à quiconque. Il lirait ses messages. Je me suis surpris à rêver qu’il coupe court à sa relation américaine. Julian était un homme très éduqué mais orgueilleux donc peu à même d’accepter longtemps des compromis. Leur relation pouvait mourir. Après tout, il ne me manquerait plus autant, son isolement new -yorkais pouvant raviver notre amitié…

Dire que cette soirée a été réussie, alors là, je peux l’affirmer. Le chanteur était vraiment doué et je connaissais bien son répertoire. On a fait un « bœuf » tous les deux, lui chantant et moi jouant du piano. A partir de là, on s’est aventuré dans notre modeste connaissance du répertoire italien populaire, des années soixante à nos jours. Tout était très spontané. On allait vers deux mille seize. La nuit s’épanouissait, on comptait les minutes puis les secondes puis on a tous crié. Les Bellini avaient imaginé un feu d’artifice dehors. Le ciel était calme. Les fusées ont lentement occupé l’espace, de la plus simple à la plus adroite. Soudain, tout était rouge et doré. On a continué de danser puisque la sono avait été installée dehors. C’était irréaliste et drôle. Erik avec madame Bellini, George avec Élise, Marjan avec moi, Pierre avec Valeria, Michele avec une des serveuses réquisitionnées pour la soirée jusqu’à temps que tout le monde change de partenaire.

Le passage d’une année à l’autre peut être apprécié très différemment. Pour Elise et moi, il s’agissait juste d’un aimable rituel. Pour les Bellini, le temps passait et les interrogeait, les renvoyant sans doute à leurs modestes conditions. Ils n’étaient donc pas si gais. Pour Valeria et Marjan, il mettait à nu leurs attentes non concrétisées. Erik, lui, ne pensait qu’à son bel avenir. Et l’Anglais, je ne sais pas.

La nuit s'est lentement écoulée et à l'aube, on est allé dormir. Enfin, les questions se sont arrêtées. Il ne restait au fond que ses bons vœux qu'on avait tous échangés, l'anglais se mêlant à l'italien et au français...

 

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LE VISIBLE ET L'INVISIBLE. FRANCE ELLE.
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